Dictionnaire encyclopedique des sciences medicales V.44
géographie médicale comprend toutes les applications de la géographie à la médecine : elle n'est pas seulement la science de la distribution des maladies ou géographie nosologique, car celle-ci n'en constitue qu'une partie, à la vérité importante. En d'autres termes, toutes les notions de géographie qui concernent l'existence de l'homme, sa santé, ses maladies, appartiennent à l'ialro-gcographie. Il va sans dire qu'im pareil cadre ne peut être enfermé dans une définitioi concise et étroite : l'exposition de notre sujet en fera concevoir focilement le plan. L'homme a des racines non-seulement dans le sol qui le porte, mais encore dans tous les milieux géographiques dans lesquels il vit et dont il reçoit les influences les plus variées. Souvent même ces racines se perdent dans un lointain passé dont il serait fructueux d'évoquer le souvenir pour éclairer la situation actuelle qui a subi de grands changements; mais la paléontologie humaine doit trouver place ailleurs [voy. Paléontologie).
L'ordre de notre introduction générale se trouvait tout indiqué par de nombreux modèles, par les savants articles de Géographie médicale déjà parus dans ce Dictionnaire. Les plus complets embrassent le résumé de nos connaissances sur la géographie physique (orographie, hydrographie, etc.), la géologie et la minéralogie, la météorologie et la climatologie, la flore, la faune, l'anthiopologie, l'ethmographie, la géographie politique, la démographie, l'hygiène et enfin la pathologie des sections diverses du globe, qui se trouvent ainsi étudiées sous tous les aspects et dans toutes les branches de la géographie médicale.
C'est toujours le programme hippocratique, mais immensément agrandi, perfectionné et établi sur les bases de la science moderne.
Quant à nous, nous sommes loin d'avoir les coudées franches ; nous avons à
tenir compte de maintes restrictions qui nous sont imposées, Élanl en quelque
sorte les derniers venus de l'œuvre, non par ordre d'importance, mais par ordre
alphabétique, nous devons respecter le travail des ouvriers de la première heure
DICT. ESC. 4* s. VIII. 1
éviter les redites et les doubles emplois. C'est ainsi que nous ne ferons qu'effleurer plusieurs sujets qui ont été traités ou qui le seront plus loin, tels que : climat et climatologie, géologie^ paléontologie, botanique, zoologie, anthropologie^ démographie, ethnologie, population, statistique, etc., etc. Il est pourtant sous-entendu que les exigences de notre introduction générale nous autorisent à faire quelques allusions et même quelquefois des emprunts importants aux articles précités, tout en y apportant la plus grande discrétion possible.
Notre programme reste encore bien vaste : à ceux qui pourraient le trouver exagéré nous répondrions par un adage antique modifié pour la circonstance : rien de ce qui est terrestre (en matière de géographie médicale) ne doit demeurer étranger au médecin. L'importance du sujet a d'ailleurs été mise en lumière par une autorité des plus compétentes dans l'aperçu ingénieux et brillant qui sert à' Introduction à l'Encyclopédie dont nous sommes l'un des humbles collaborateurs {Introduction, p. xxxii et suivantes, t. I", 1864, et Avant-propos, t. I^"" de la ¥ série 1877). « Regardée au point de vue scientifique, a dit M. Dechambre dans son Avant-propos du tome I'' de la 4" série, la géographie médicale appelle des divisions particulières et nouvelles. »
Nous divisons la matière de la géographie médicale de la manière suivante : I" Éléments essentiels de géographie générale. — a. La planète en généraL — 6 La pyrosphère. — c. L'atmosphère. — d. L'écorce solide et liquide du globe. Il" Sculpture et figure générale de la terre, ou géographie physique générale; les grands départements naturels du globe. — a Les mers. — b Les continents : les déserts, les montagnes et les plateaux, les forêts, les plaines, les fleuves et les vallées, les phénomènes perturbateurs de la planète, volcans et tremblements de terre, etc. ; aperçu général des lois qui régissent la flore et la faune du globe,, tableau de la distribution des races humaines, influence réciproque de la terre sur l'homme et de l'homme sur la superficie de la planète.
111° Distribution des principales maladies sur la terre ou résumé de géographie pathologique ou noso- géographie proprement dite. A elle seule cette section du travail comprend près de la moitié de son étendue, en raison de l'importance du sujet;
IV° Synthèse. Historique et critique des principales notions actuellement fournies par l'état de la noso-géographie ; coup d'œil d'ensemble, desiderata et conclusions.
Mais la première de ces quatre parties est traitée au mot Terre et diverses questions rentrant dans l'une ou l'autre d'entre elles sont traitées à des mots spéciaux, notamment aux mots Déboisement, Poussières atmosphériques et Sol.
g I. Géographie physique générale. ScULPTURE DE LA TERRE ET LES GRANDS DÉPARTEMENTS DU GLOBE CONSIDÉRÉS AU POINT DE VUE DE LA GÉOGRAPHIE MÉDICALE.
I. SCULPTURE GÉNÉRALE DE LA TERRE. Nous nous bornerons à signaler les grandes lignes et les importantes particularités qui intéressent directement la géographie médicale. A ce point de vue nous considérerons sommairement les mers et les continents.
A. Mers. Quoique cette partie de la géographie, qui s'appelle assez improprement hydrographie, fasse l'objet de plusieurs autres articles du Dictionnaire (Mers, Courants marins, Yents, etc.), nous devons entrer ici dans certaines particularités, au point de vue de la description physique générale. Ce dernier
aspect des mers, qui d'ailleurs n'a point été envisagé ailleurs, rentre complètement dans notre domaine.
Le Grand Océan ou Pacifique est vraiment le « Père des eaux «. Ce lac marin gigantesque est bordé d'une ceinture de liantes terrasses en forme de cercle. A l'ouest ce sont les hauteurs de la côte est d'Afrique, les cimes neigeuses du Kilimandjaro, les forteresses de l'Abyssinie, les plateaux éleve's de l'Yémen et de l'Arabie; puis au nord-ouest, l'Hindou-Koucb, le Karakoroura et les Géants himalayens; au nord-est les montagnes de la Chine, les Jablonoï et les Stanovoï. La longue traînée des îles Aléoutiennes, reste isolé d'un continent balayé sans doute par les glaces du pôle, relie les hautes terres du Vieux-Monde à celles de l'Amérique, dont la double ou triple rangée de cimes s'allonge jusqu'au détroit de Magellan en baignant ses pieds dans les flots orientaux du Pacifique. Ainsi la nappe marine n'est libre de s'épancher que par deux endroits : au nord, par la passe étroite et peu profonde de Behring, et au sud, par la porte plus large située entre les deux grands caps de la terre, et par où se confondent les eaux du Pacifique avec celles de l'Océan Glacial Antarctique et de l'Atlantique. Cet anneau de hautes terres mesure dans sa plus grande largeur, sous l'équateur, plus de 240 degrés de longitude.?près de 27000 kilomètres, plus des deux tiers de la circonférence du globe. D'une autre part il va des îles Aléoutiennes au cap de Vasco de Gama, et du Kamtchatka au cap llorn,
l-c lit du Grand Océan ainsi compris paraîtra peut-être trop vaste : il peut d'ailleurs être divisé en deux bassins secondaires : le Pacifique proprement dit à l'orient et l'Océan indien à l'occident. Celui-ci est séparé du premier par la barrière interrompue des grandes îles Malaises, de la Nouvelle-Guinée et de la Nouvelle-Hollande, pouvant être considérées comme la partie australe du Continent asiatique. Ce demi-continent, émietté, laisse filtrer les eaux du Pacifique dans la mer des Indes à travers les passes nombreuses, mais peu profondes (sauf celle de Macassar), situées entre ses fragments. Ce nouvel aspect des eaux du Giand Océan permet de constituer une trilogie à la fois océanique et continentale, chaque océan étant limité au sud par l'un ou l'autre des trois grands caps de la terre. Ces réserves fûtes, pour cire plus bref, nous envisagerons d'un seul coup d'oeil toutes les mers du Grand Océan.
Celui-ci n'est donc ouvert que dans les deux jioints extrêmes du nord et du sud. Mais déjà le bras de l'homme lui a percé, au nord-ouest, une communication avec la Méditerranée, partant avec l'Atlantique. Et puisque ses flots n'ont pas assez de force pour déchirer la barrière de Panama, il est bien probable que dans un avenir prochain le fer irrésistible de l'industrie et du commerce tranchera le mur de granit qui sert encore de séparation entre les deux océans.
Il s'en faut que l'on connaisse toutes les profondeurs et les contours du lit du Grand Océan. Entre la Californie et le Japon, les sondes du Tuscarora, ielées à 50 kilomètres de la côte américaine, n'ont donné que 200 mètres de fond (1875-1874) : mais au sud-ouest du Japon elles ont atteint de 5 à 6000 mètres. Au sud des Aléoutiennes la déclivité est si rapide qu'elle fournissait 50 mètres de pente par mille géographique. Entre la Californie et les Sandwich on a constaté une moyenne d'épaisseur de la tranche d'eau de plus de 4000 mètres et sur les bords mêmes du KouroSivo, au large du Japon, l'instrument de sonde "est tombé dans un abîme de 8573 mètres. Le cône sommitaire du Gaourisan-Kar ne pointerait pas de 500 mètres au-dessus des flots qui recouvrent cette cavité. Le
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éviter les redites et les doubles emplois. C'est ainsi que nous ne ferons qu'effleurer plusieurs sujets qui ont été traités ou qui le seront plus loin, tels que : climat et climatologie, géologie, paléontologie, botanique, zoologie, anthropologie, démographie, ethnologie, population, statistique, etc., etc. 11 est pourtant sous-entendu que les exigences de notre introduction générale nous autorisent à faire quelques allusions et même quelquefois des emprunts importants aux articles précités, tout en y apportant la plus grande discrétion possible.
Notre programme reste encore bien vaste : à ceux qui pourraient le trouver exagéré nous répondrions par un adage antique modifié pour la circonstance : rien de ce qui est terrestre (en matière de géographie médicale) ne doit demeurer étranger au médecin. L'importance du sujet a d'ailleurs été mise en lumière par une autorité des plus compétentes dans l'aperçu ingénieux et brillant qui sert à' Introduction à l'Encyclopédie dont nous sommes l'un des humbles collaborateurs {Introduction, p. xxxii et suivantes, t. I", 1864, et Avant-propos, 1. 1 de la ¥ série 1877). « Regardée au point de vue scientifique, a dit M. Dechambre dans son Avant-propos du tome 1'='" de la 4* série, la géographie médicale appelle des divisions particulières et nouvelles. »
Nous divisons la matière de la géographie médicale de la manière suivante : 1° Éléments essentiels de géographie générale. — a. La planète en général. — 6. La pyrosphère. — c. L'atmosphère. — d. L'écorce solide et liquide du globe. II" Sculpture et figure générale de la terre, ou géographie physique générale; les grands départements naturels du globe. — a Les mers. — b Les continents : les déserts, les montagnes et les plateaux, les forêts, les plaines, les fleuves et les vallées, les phénomènes perturbateurs de la planète, volcans et tremblements de terre, etc. ; aperçu général des lois qui régissent la flore et la faune du globe,, tableau de la distribution des races humaines, influence réciproque de la terre sur l'homme et de l'homme sur la superficie de la planète.
III" Distribution des principales maladies sur la terre ou résumé de géographie pathologique ou noso- géographie proprement dite. A elle seule celle section du travail comprend près de la moitié de son étendue, en raison de l'importance du sujet;
IV° Synthèse. Historique et critique des principales notions actuellement fournies par l'état de la noso-géographie ; coup d'oeil d'ensemble, desiderata et conclusions.
Mais la première de ces quatre parties est traitée au mot Terre et diverses questions rentrant dans l'une ou l'autre d'entre elles sont traitées à des mots spéciaux, notamment aux mots Déboisement, Poussières atmosphériques et Sol.
g I. G«:>ographîe physique générale. ScULPTURE DE LA TERRE ET LES GRANDS- DÉPARTEMENTS DU GLOBE CONSIDÉRÉS AU POINT DE VUE DE LA GÉOGRAPHIE MÉDICALE.
I. SCULPTURE GÉNÉRALE DE LA TERRE. Nous nous bornerons à signaler les grandes lignes et les importantes particularités qui intéressent directement la géographie médicale. A ce point de vue nous considérerons sommairement les mers et les continents.
A. Mers. Quoique cette partie de la géographie, qui s'appelle assez improprement hydrographie, fasse l'objet de plusieurs autres articles du Dictionnaire (Mers, Courants marins, Yents, etc.), nous devons entrer ici dans certaines particularités, au point de vue de la description physique générale. Ce dernier
aspect des mers, qui d'ailleurs n'a point été envisagé ailleurs, rentre complètement dans notre domaine.
Le Grand Océan ou Pacifique est vraiment le « Père des eaux ». Ce lac marin gigantesque est bordé d'une ceinture de hautes terrasses en forme de cercle. A l'ouest ce sont les hauteurs de la côte est d'Afrique, les cimes neigeuses du Kilimandjaro, les forteresses de l'Abyssinie, les plateaux élevés de l'Yémen et de l'Arabie; puis au noi'd-ouest, l'Hindou-Kouch, le Karakoroum et les Géants himalayeus; au nord-est les montagnes de la Chine, les Jablonoï et les Stanovoï. La longue traînée des îles Aléoutiennes, reste isolé d'un continent balayé sans doute par les glaces du pôle, relie les hautes terres du Vieux-Monde à celles de l'Amérique, dont la double ou triple rangée de cimes s'allonge jusqu'au détroit de Magellan en baignant ses pieds dans les flots orientaux du Pacifique. Ainsi la nappe marine n'est libre de s'épancher que par deux endroits : au nord, par la passe étroite et peu profonde de Behring, et au sud, par la porte plus large située entre les deux grands caps de la terre, et par oii se confondent les eaux du Pacifique avec celles de l'Océan Glucial Antarctique et de l'Atlantique. Cet anneau de hautes terres mesure dans sa plus grande largeur, sous l'équaleur, plus de 240 degrés de longitude.i'près de 27 000 kilomètres, plus des deux tiers de la circonférence du globe. D'une autre part il va des îles Aléoutiennes au cap de Vasco de Gama, et du Kamtcluilka au cap Horn.
Le lit du Grand Océan ainsi compris paraîtra peut-être trop vaste : il peut d'ailleurs être divisé en deux bassins secondaires : le Pacifique proprement dit à l'orient et l'Océan indien à l'occident. Celui-ci est séparé du premier par la barrière interrompue des grandes îles Malaises, de la Nouvelle-Guinée et de la Nouvelle-Hollande, pouvant être considérées comme la partie australe du Continent asiatique. Ce demi-continent, émietté, laisse lîlfrer les eaux du Pacifique dans la mer des Indes à travers les passes nombreuses, mais peu profondes (sauf celle de Macassar), situées entre ses fragments. Ce nouvel aspect des eaux du Grand Océan permet de constituer une trilogie à la fois océanique et continentale, chaque océan étant limité au sud par l'un ou l'autre des trois grands caps de la terre. Ces réserves fuites, pour être plus bref, nous envisagerons d'un seul coup d'oeil toutes les mers du Grand Océan.
Celui-ci n'est donc ouvert que dans les deux points extrêmes du nord et du sud. Mais déjà le bras de l'homme lui a percé, au nord-ouest, une communication avec la Méditerranée, partant avec l'Atlantique. Et puisque ses flots n'ont pas assez de force pour déchirer la barrière de Panama, il est bien probable que dans un avenir prochain le fer irrésistible de l'industrie et du commerce tran.chera le mur de granit qui sert encore de séparation entre les deux océans.
11 s'en faut que l'on connaisse toutes les profondeurs et les contours du lit du Grand Océan. Entre la Californie et le Japon, les sondes du Tuscarora, jetées à 50 kilomètres de la côte américaine, n'ont donné que 200 mètres de fond (1875-1874) : mais au sud-ouest du Japon elles ont atteint de 5 à 6000 mètres. Au sud des Aléoutiennes la déclivité est si rapide qu'elle fournissait 50 mètres de pente par mille géographique. Entre la Californie et les Sandwich on a constaté une moyenne d'épaisseur de la tranche d'eau de plus de 4000 nièties et sur les bords mêmes du Kouro-Sivo, au large du Japon, l'instrument de sondc^esL tombé dans un abîme de 8573 mètres. Le cône sommitaire du Gaourisan-Kar*ne pointerait pas de 500 mètres au-dessus des flots qui recouvrent cette cavité. Le
grand plateau qui sert de support aux grandes îles de l'Archipel malais i.';t que 60 mètres de profondeur moyenne; l'Australie et la Nouvelle-Guinée reposent sur un pareil bas-fond. Mais à l'est un creux de 4800 mètres sépare la Nouvelle- Hollande de la Nouvelle-Zélande. A l'ouest du plateau Australio-malaisien se creuse la profonde cuve de l'Océan Indien, qui n'est qu'une dépendance du Pacifique. On y rencontre des profondeurs de 5500 mètres. Les deux golfes principaux n'ont qu'une moyenne de 300 à 500 mètres (mer Rouge) ou même de iOO mètres (golfe Persique) : mais le golfe du Bengale présente aux bouches mêmes du Gange une sorte de trou qui n'a pas moins de 4000 mètres de profondeur.
En résumé, un grand cercle tiré de la côte du Chili au Japon couperait le Pacifique en deux parties ; au nord-est c'est une nappe aux eaux très-profondes, déserte ou aux îles clairsemées; au sud-ouest, c'est un vaste monde d'Iles, de plus de 200 milles carrés, reposant sur une base d'à peine 2000 mètres audessous de l'eau, aux abîmes alternant avec des chaînes de montagnes doni les sommets forment de longues séries de cimes volcaniques. Les volcans des Sandwich sont les pics d'un Himalaya sous-marin. Le plateau du sud-ouest est dentelé et déchiré comme la partie montagneuse d'un continent : le fond plat et profond de la partie nord-est est couvert de vase jaunâtre, mais des Sandwich au Japon on trouve des coraux et des fragments de lave sur les sommets des monts sous-marins [voij. Océanie).
La salure des eaux du Pacifique est inférieure d'un millième au moins à celle de l'Atlantique : elle est à peine de 55 millièmes.
La chaleur du Grand Océan est plus élevée que celle des autres mers à la surface des eaux. Ordinairement de 20 à 22 degrés centigrades entre les tropiques, ailleurs, elle est ici de 50 et même de 52 degrés, comme dans la mer Rouge et dans l'Océan Indien. Mais cette température décroît beaucoup plus rapidement dans le Pacifique que dans les mers fermées ou moins vastes, parce que les deux grands courants profonds venant des pôles y viennent enlre-choquer leurs flots glacials. La plus grande surface de refroidissement est au sud, car c'est de ce côté que s'échappent librement les eaux pour se mélanger avec la nappe plus froide de l'Océan Antarctique. L'étroite communication du Pacifiijue avec la mer arctique rend le refroidissement du premier beaucoup plus lent et fort limité.
La masse liquide du Pacifique est, de celte manière, soumise à une perpétuelle agitation dont le mouvement d'ensemble fait pencher, sous le nom de courant équatorial, des millions de kilomètres carrés de flots salés vers la mer des Indes à travers les couloiis ménagés entre les îles Malaises. 11 reçoit le courant froid du sud (courant deHumboldt) etil émet un courant chaud (le Kouro-Sivo japonais), dont il pousse les dernières ondes à travers le détroit de Behring en -^lissant sur un seuil qui n'a que 50 à 120 mètres de profondeur d'après les dernières mesures du Tuscarora [voy. Gourants marins).
Le Gulf-Stream du Pacifique enserre lui aussi une merde varech {fucus natans) où s'agitent le tourbillon des herbes marines et les débris gigantesques charriés par les grands fleuves de l'Asie orientale, et qui, parfois échappés du centre d'immobilité, vont s'échouer à la côte occidentale d'Amérique et dans les baies d'Alaska et de Sitka.
De fait, le grand courant équinoxial du Pacifique, dit courant de rotation (Humboldt), n'est pas unique. Il se compose de deux grands courants allant de
l'est vers l'ouest, de chaque côte de l'équateur, et d'un troisième courant allant en sens inverse de l'ouest à l'est; ce contre-courant équatorial forme l'axe et est situé vers le 5*^ parallèle nord. Par ses dimensions le courant équatorial du Pacifique est le géant des courants océaniques.
Les courants aériens sont comme superposés aux courants marins du Pacifique. Courants de rotation comme ces derniers, ils soufflent sous la forme d'alizés, de l'est à l'ouest, mais sans une constante régularité, rompus qu'ils sont par les amas des îles océaniques. Sur lu mer des Indes, le domaine des Moussons se substitue au régime des vents alizés, ou plutôt le vent alizé du nord-est ne souffle que pendant la moitié de l'année : pendant l'autre moitié il est remplacé par le vent contraire d'aspiration ou du sud-ouest.
A ces mouvements divers et grandioses l'oscillation des marées vient encore ajouter les vicissitudes du balancement alternatif des eaux du Grand Océ.ui, et contribue ainsi à augmenter la somme déjà considérable de vie et d'animation sur cette partie de la surface du globe. La vie en effet est répandue à profusion dans les flots du Pacifique. Des animaux sans nombre sont occupés sans trêve à pétrir sous ses eaux profondes et tièdes les sels de chaux et de silice, à les digérer pour les rendre sous formes de gigantesques constructions destinées à servir de fondements à des terres nouvelles et aux continents de l'avenir. Ces travailleurs de la mer tropicale se sont donné pour tâche de refaire l'œuvre géologique à mesure que celle-ci est détruite par les fleuves et les flots rongeurs du littoral ; ils saisissent la matière apportée au sein des eaux et la transforment en îles. Ils ont travaillé si aclivemenl depuis une période déjà reculée, que l'on ne compte pas moins de 290 grandes îles coralligènes aujourd'hui répandues sur un espace de 50000 kilomètres carrés dans le grand Océan. Quant aux petites îles, aux bas-fonds et aux récifs en voie de formation, ce serait par dizaines de mille qu'il faudrait les nombrer.
Telle est la puissance colossale de la vie organique répandue dans les abîmes du Pacifique. On comprend aisément la perturbation que jetterait dans l'équilibre du monde physique, géologique et organique, la suppression d'un tel foyer d'élaboration et d'activité.
Il n'est pas besoin d'insister sur le lôle distributeur de la chaleur et de la pluie qu'épanche la cuve du Grand Océan sur les terres adjacentes, il tempère le froid des mers antarctiques, il alimente les voies lactées d'îles qui surgissunt de son sein fécond. Du 40^ au 60^ degré de latitude nord il conserve une température de 7 degrés centigrades, (jui réchauffe les mers et les côtes glacées de l'Asie et de l'Amérique du Nord.
Enfin le Grand Océan est la voie de communication la plus vaste entre les terres les plus éloignées. C'est la grande route du sud. Aussi Balboa, qui le vit le premier en 1515, lui donna-t-il le nom de mer du Sud. Un peu plus lard (1520), le grand Magellan (Magalliaens) l'appela Pacifique à cause du calme de ses mers et de la facilité de sa navigation. Par ses nombreux golfes il va porter la vie dans maint endroit du littoral de l'Asie : la mer Rouge, la mer d'Oman et le golfe Persique, le golfe du Bengale, celui de Siam, les mers de la Chine, celle du Japon, celle d'Okotsk, sont autant de Méditerranées qui baignent et fertilisent les terres asiatiques. La côte américaine est beaucoup plus pauvre en sinus marins, sans doute à cause de sa grande arête nionttgiieuse qui trempe sa base dans le Pacifique lui-même. Nombreuses sont aussi les mers partielles et les canaux qui séparent les grandes îles et les archipels de l'Océanie. Il n'est
pas de mer qui baigne tant de terres comme nombre et comme étendue que le Pacifique, le Père des eauv et le fertilisateur des terres.
L'Océan Atlantique est une profonde vallée allongée en forme de Méditerranée entre l'Amérique d'une part, l'Europe et l'Afrique d'autre part, étendue du cercle polaire arctique (66 à 67 degrés latitude nord) à une ligne oblique reliant les deux grands caps (vers le 52* degré latitude sud). Sa longueur est de plus de 13 000 kilomètres ; sa plus grande largeur atteint 9000 kilomètres entre la Séncgambie et le golfe du Mexique. Il a 1445 kilomètres seulement entre les côtes de la Norvège et celles du Groenland, 5550 kilomètres, entre Brest et >'e\v-York, plus de 7000 kilomètres entre les deux Caps. Un espace de 5000 kilomètres mesure sa largeur entre les îles Dissagos et le cap San-Roque. Il est donc sensiblement rétréci vers son milieu ; il a la forme d'un S romain très-allongé. Son axe dirigé d'abord du sud vers l'est, en allant vers l'équateur, se dirige subitement vers l'ouest, sous la ligne, à cause du renflement de la côte de Guinée ; il se creuse une vaste cavité occidentale dans le golfe du Mexique, d'où l'axe général remonte vers le pôle nord suivar.t une direction nord-est assez prononcée.
Si par la pensée l'on pouvait faire glisser le massif continent Africain de 25 degrés de longitude vers l'ouest en l'abaissant de quelques degrés vers le sud, alors le golfe de Guinée viendrait coiffer le cap San-Roque et le Sahara méridional tremperait ses sables brûlants dans les flots de la mer des Caraïbes. De toutes les terres littorales de l'Atlantique, seule alors la Norvège labourerait les glaces du Groenland ; mais les îles britanniques seraient fort voisines de Terre-Neuve et du Labrador.
Des différences notables distinguent la partie nord de la partie sud de l'Atlantique, de manière qu'il en résulte deux bassins que séparerait une ligne tirée du cap San-Roque à la côte de Guinée. Les deux Atlantiques sont dissemblables par leurs conditions de configuration physique, par leur profondeur, par leurs courants, par leurs ramifications, par la disposition de leurs continents adjacents. L'Atlantique Nord projette du côté de l'Amérique la baie ou mer d'IIudson, le golfe du Saint-Laurent et celui du Mesique, la mer des Caraïbes. Du côté de l'Europe ce sont : la mer du Nord et Baltique, avec les golfes de Bothnie et de Finlande, la Manche, le golfe de Gascogne, enfin la Méditerranée proprement dite, qui conduit les flots atlantiques jusqu'au pied du Caucase et presque sur la longitude des monts Oural. Les péninsules et les îles sont en proportion des mers et des golfes dans l'Atlantique boréal : d'oii résultent ces nombreuses indentations qui découpent si richement et avec tant d'élégance les côtes de l'Europe, de l'Asie antérieure et de l'Amérique du Nord.
Dans la division du Sud-Atlantique le contraste est frappant : les côtes unies et monotones de l'Afrique et de l'Amérique n'offrent ni grandes saillies ni golfes remarquables ; le seul grand enfoncement du golfe de Guinée est l'unique appendice marin du côté de l'Afrique; aucun grand promontoire, sauf le cap San- Roque, situé sur la limite des deux océans, et peu d'îles, à part le petit archipel du golfe Guinéen et Sainte-Hélène. Si l'Atlantique-Sud communique largement avec les mers du sud, l'Atlantique-Nord, par une double passe profonde que sépare le Groenland, plonge jusque sous les parallèles du 70^ degré au milieu des eaux froides et souvent glacées de mers arctiques.
« Considéré dans son ensemble, l'Atlantique boréal est une dépression dont les pentes descendent graduellement vers une sorte de cuve située entre la côte des États-Unis, les Bermudes et le bancdeTerre-Neuve. Un abaissement de 200 mètres
seulement révélerait le piédestal sous-marin sur lequel reposent la France, l'Espagne et les îles Britanniques. Là est bien la véritable base du continent d'Europe, car immédiatement en debors de celte assise fondamentale qui forme l'angle extrême de l'Ancien-Monde le lit marin, incliné d'environ 8 degrés, descend graduellement de 200 mètres à 5000 et 4000 mètres au-dessous des vagues. Une baisse de niveau de 2000 mètres diminuerait de plus de moitié la largeur de l'Atlantique, dessécherait complètement le golfe du Mexique et ne laisserait qu'un lac allongé dans la partie médiane de la mer des Caraïbes. Si le niveau actuel s'abaissait de 4000 mètres, un continent rattaché à l'Amérique et à l'Europe seulement dans les régions polaires du Groenland et de l'Islande, mais se séparant des deux mondes plus au sud, par deux étroits canaux, se prolongerait sur une largeur moyenne de 1000 à 1500 kilomètres, jusque dans la zone torride, et, par une coïncidence remarquable, affecterait cette disposition péninsulaire et cette direction dans le sens du midi qu'offrent le Groenland, la Scandinavie, l'Espagne, l'Italie, la Grèce, l'Arabie, les deux Indes, ainsi que les trois grands continents du sud. Une dénivellation de 5000 mètres unirait complètement Terre-Neuve à l'Irlande et jetterait par conséquent un pont entre l'Ancien et le Nouveau-Monde; il ne resterait même de l'Atlantique Central qu'une étroite méditerranée se développant au large des Antilles et des Guyanes. Enfin, que les eaux baissent de 6000 mètres, et la partie septentrionale de l'Atlantique sera réduite à une petite mer Caspienne triangulaire située entre les Açores, le banc de Terre-Neuve et les Bermudes. La f>lus grande profondeur de cet océan a été trouvée à 157 kilomètres au nord de l'île de Saint-Thomas; elle est de 7091 mètres » (Reclus).
Près du 50" parallèle nord, il existe un plateau sous-marin (plateau télégraphique de Maury) qui a permis le jet du cable transatlantique; il est relativement assez haut, bien qu'il soit recouvert en moyenne par 2800 à 5000 mètres.
La carte des fonds hydrographiques du Sud-Atlantique n'est point encore dressée:* Des sondages erronés avaient fait croire à la plus grande profondeur de celui-ci. Mais les explorations du Challenger et de la Gazelle ont démontré, au contraire, qu'il ne dépasse pas en moyenne 4500 mètres, et plusieurs hauts-fonds de 5000 mètres s'y rencontrent en pleine mer, surtout entre l'ile de l'Ascension et le rocher de Saint-Paul. Les plus ijrandes profondeurs trouvées au large de la côte du Brésil n'ont pas dépassé 5167 mètres.
Le fond de l'Atlantique est le mieux connu de ceux des mers du globe. On a longtemps cru à la configuration en vallées et en montagnes du fond des mers : celui-ci n'est précisément ni plan ni montagneux; il tient le milieu entre ces dispositions. Rien de plus varié d'ailleurs que ces bassins océaniques à cuvette plane ou aux abîmes à pic, quoiqu'il n'y ait pas sous mer de pics aigus comme dans nos Alpes, la déclivité étant toujours plus grande. Entre l'Irlande et Terre- Neuve se déroule une plaine égale de plus de 550 milles sur laquelle il serait facile d'établir un chemin de fer en posant simplement les rails. Le fond de l'Atlantique est couvert d'écaillés de Foraminifères, de débris de Diatomées. Cependant on ne trouve plus de Foraminifères dans les profondeurs |au large des Canaries, où il y a de l'argile très-divisée, colorant l'eau en nuance chocolat presque pure, mêlée de silicate d'alumine, d'oxyde de fer et de manganèse. Cette argile traverse l'Océan jusqu'aux Antilles : elle contient de la pierre ponce, un peu de lave, et fait soupçonner son origine volcanique ; d'ailleurs le fond de l'Atlantique donne çà et là des débris volcaniques provenant d'éruptions
sous-marines. Seulement le long et à proximité' des côtes gisent les débris des continents. Sous ce rapport l'Océan avec son fond serait une puissance éternellement neutre qui séparerait le continent d'Europe et d'Afrique de celui d'Amérique. Cependant parfois le simple limon du fond proviendrait du cœur même des continents, charrié sans doute par les eaux fluviales et marines.
La salure moyenne de l'Atlantique atteint 36 millièmes. Elle est plus élevée dans certains points surchauffés, là où se fait une évaporalion rapide et où ne se déverse aucun fleuve : elle est de 38 millièmes sur les côtes arides du Sahara et du Maroc. Elle diminue de 1 à 2 et 5 millièmes au large et près de l'embouchure des grands fleuves. Elle est toujours plus considérable dans les eaux chaudes du Gulf-Stream, qui dépasse la moyenne de 55 à 56 millièmes; dans la baie de Baffin elle n'est que de 55 millièmes. Les mers à bassin fermé par des seuils élevés offrent de grandes différences de salure, qui tiennent à des causes diverses qu'il est facile de saisir. Ainsi la Méditerranée offre et même dépasse une moyenne de 58 à 39 millièmes de salure ; la mer du Nord a 50 à 55 millièmes ; la Baltique, au-dessous de 5, et la mer Noire, environ 18 millièmes.
On a fait de récentes recherches sur la distribution du calorique dans les diverses parties de l'Atlantique, en voici le résumé :
« l^Dans l'Atlantique, à l'exception de quelques parages particuliers, les couches d'eau à différentes températures s'échelonnent de la façon suivante : à la surface une mince couche de 90 mètres à température très-variable; au-dessous une couche d'eau chaude à 9 degrés environ où le thermomètre s'abaisse insensiblement pendant dOOO mètres environ, puis une zone de mélange épaisse de 450 à 900 mètres où le thermomètre tombe de 9 à 4 degrés, et enfin les eaux froides où la température s'abaisse insensiblement de 4 degrés par 2000 mètres environ jusqu'à 2», 4 sur le fond par 4000 à 5000 mètres n (A. Beclus, Rev. marit. et colon., 1874).
Dans les mers fermées, quand celles-ci sont profondes, on pense que les eaux gardent une température tenant le milieu entre les extrêmes et exprimant à peu près la température moyenne des terres environnantes au niveau des eaux. On connaît seulement, d'une façon assez précise, la haute température du courant du golfe qui, sorti de la vaste chaudière du Mexique, s'allonge sous forme d'une « barrière de flammes » (Maury), jusque dans les glaces arctiques. De 30 degrés et au delà dans le détroit de la Floride, cette température est de plus de 12 à 16 degrés au-dessus de celle des eaux voisines, à la hauteur du cap Hatteras et de Terre-Neuve ; enfin elle conserve encore 20 à 25 degrés centigrades quand le courant chaud heurte les eaux glaciales du pôle, sur les côtes du Labrador, où il rencontre des flots qui sont à 4 degrés au-dessous de zéro. C'est parce que le fleuve de flammes coule dans un lit complet d'eau froide qu'il conserve longtemps sa chaleur que lui enlèverait promplement le contact avec la terre.
Les mouvements imprimés à l'Atlantique par la chaleur tropicale et la rotation de la terre sont trop connus pour mériter une description qui est dans la mémoire de tous {voy. Courants marins). « 11 est un fleuve dans l'Océan ; dans les plus grandes sécheresses, jamais il ne tarit ; dans les plus grandes crues, jamais il ne déborde. Ses rives et son lit sont des couches d'eau froide entre lesquelles coulent à flots pressés des eaux tièdes et bleues. Nulle part sur le globe il n'existe un courant aussi majestueux. 11 est plus rapide que l'Amazone, plus impétueux que le Mississipi, et la masse de ces deux fleuves ne représente que la millième partie du volume d'eau qu'il déplace » (Maury, Physical Geogra-
phy ofthe Sea). On sait toute l'importance du rôle que joue le Gulf-Stream dans l'économie du climat de l'Europe occidentale, dans le refoulement du froid vers le pôle arctique dont il diminue le domaine glaciaire. 11 est la grande artère qui porte la chaleur et la vie des tropiques jusque sur les rivages déshérités du bassin arctique.
Les grands phénomènes du flux et du reflux des ondes atlantiques acquièrent leur maximum d'amplitude sur les côtes de l' Europe-Ouest et dans les mers du nord qu'ils animent de leurs grandes scènes périodiquement changeantes.
Les vents de l'Atlantique sont des modèles de constance et de régularité comme les courants marins. Certes, à cause de son économie mieux entendue, de sa température relativement plus élevée et de sa rapide et facile communication avec l'Océan Arctique, le courant du golfe du Mexique joue un rôle bien plus actif, déploie une énergie bien plus grande que ses analogues du Pacifique, et notamment que le Kourou-Siwo, qui est plus large, mais moins puissant. De même que le Gulf-Stream est le plus important des courants de rotation des grands bassins océaniques, de même les vents alizés du nord-est et du sud-est de l'Atlantique se font remarquer par la beauté et la continuité de leurs souffles bienfaisants, A côté de l'alizé du nord-est et en sens inverse, les brises du nordouest soufflent sur les régions du nord et sur les côtes d'Europe, au-dessus du lit du Gulf-Stream, des trésors de chaleur et de nuages qui, bien plus encore que les flots bleus et tièdes de celui-ci, constituent les climats merveilleusement doux et féconds du continent européen {voy. Veint). C'est donc le soleil des tropiques qui en tombant sur l'Océan aérien et l'Océan liquide de l'Atlantique- Nord prépare les éléments dont le concours et l'union feront un peu plus tard la beauté et la lichesse de notre contrée i'avorite.
L'Atlantique a sa mer de Sargasses bien connue des marins de nos jours et dont les longues algues tourbillonnantes effrayèrent tant les compagnons de Colomb. Depuis que le génie aventureux de ce marin unique a ouveit la grande route vers le Nouveau-Monde, l'Atlantique est devenu comme une mer européenne, une grande mer intérieure dépendant de l'Europe et de l'Amérique du Nord. Jadis la civilisation et le commerce ne sortaient que par exception des rivages de la Méditerranée, colportés par quelque voile grecque ou tyrienne. Aujourd'hui, l'axe de la civilisation s'est déplacé et tend à s'avancer vers l'ouest du monde. Les puissantes machines à feu ont presque supprimé les barrières atlantiques, et le trop-plein du Vieux-Monde s'épanche facilement à travers l'Océan sur le Nouveau où il emporte avec lui la force, la jeunesse et les germes de l'avenir. Peut-être un jour la civilisation transportera-t-elle l'un de ses plus ardents foyers sur les rivages du Pacifique par delà les déserts de l'Amérique. Mais il est douteux que jamais elle abandonne les golfes délicieux et les côtes enchanteresses qui composent les deux rives du Nord-Atlantique.
Mais, si l'Océan européo-américain sert de trait d'union entre les deux pays et relie leurs intérêts communs, il sert parfois aussi à mêler leurs maladies et leurs épidémies. Le Vieux-Monde a envoyé, c'est du moins ce dont on l'accuse, bien des fléaux au Nouveau : de nos jours il lui fait passer périodiquement le choléra. L'Amérique en revanche nous expédie la fièvre jaune.
Le courant bienfaisant du Gulf-Stream prête aussi parfois son atmosphère directrice aux ouragans et aux tempêtes que le continent de l'ouest envoie à l'Europe comme pour la dévaster. C'est l'éternel dilemme, c'est la dualité indestructible: le mélange du mal avec le bien. Ne nous en plaignons pas trop, car dans le lot
de l'Europe la somme des biens l'emporte de beaucoup sur celle des maux, et à ce titre, comme sans doute dans les vues de la nature, l'Atlantique constitue l'une des œuvres les plus belles et les plus utiles de la création.
Les deux bassins extrêmes de la terre sont beaucoup plus petits et d'ailleurs bien peu connus. Ils n'intéressent du reste que médiocrement la géographie médicale. L'étendue des mers antarctiques l'emporte de beaucoup sur celle des mers arctiques. Celles-ci ne commencent que vers le 66® ou 70^ degré, tandis que les premières comprennent en plus l'espace étendu du 50'" parallèle au cercle polaire.
On ne connaît guère la profondeur de l'Océan Antarctique. Entre le 63^ et le 64" degré on a trouvé cependant une couche d'eau de plus de 5000 mètres d'épaisseur. James Ross, vers le 18" degré, avait mesuré seulement 760 mètres ; mais les sondages récents du Challenger ont donné jusqu'à 5614 mètres dans certains parages.
On sait que les plaines inclinées des Toundras de Sibérie s'avancent au loin sous les flots glacés du bassin arctique, à tel point que l'on rencontre des fonds de 26 à 27 mètres à plus de 250 kilomètres au large. Au nord du Spitzberg on a noté 795 mètres. L'exploration allemande y a trouvé des gouffres de 4800 mètres. Au large des côtes ouest de la Scandinavie la mer est profonde de plus de 1000 mètres. Entre l'Ecosse et l'Irlande il y a 600 mètres de fond; il y en a 2850 entre l'Islande et le Groenland qui, de son côté, est séparé du continent américain par une vallée de plus de 5 kilomètres et demi de profondeur.
Quant à la salure des deux mers extrêmes, elle a été insuffisamment appréciée. On sait seulement que dans les glaces qui comblent en partie leurs bassins elle n'est guère que de 5 millièmes, d'oià peut-être résulte l'excès de salure des eaux voisines.
Les quelques recherches faites sur la température du fond des mers polaires ont appris que l'eau s'y trouve d'ordinaire au-dessous du point de glace jusqu'à moins de 5 degrés. Généralement c'est sur le fond même que se forment les glaces marines. Au large des côtes rocheuses du Groenland, du Labrador et du Spitzberg, ces glaces de fond soulèvent fréquemment de grosses pierres arrachées aux écueils. C'est aussi du fond des mers glaciales et quelque peu de leurs côtes que proviennent les débris charriés par les glaces et qui constituent de vastes dépôts marins, par exemple, le grand banc de Terre-Neuve, œuvre géologique des banquises et des icebergs. C'est ce qui a fait dire que « la terre fuit les pôles. »
Nous ne décrirons pas ici les immenses et formidables escadrons de montagnes flottantes qui barrent les détroits des îles de l'Archipel de Parry et encombrent lesdéfdés qui séparent les grandes îles du bassin arctique. Sous l'influence des longues radiations de l'été et de la chaleur du courant du golfe la débâcle s'opère et les troupeaux de glace viennent fondre dans les eaux tièdes et bleues du Gulf-Stream en dépassant rarement les limites de Terre-Neuve. Un courant continu pousse les glaces polaires de l'est à l'ouest le long de la côte sibérienne, en contournant les terres de Wrangel, la Nouvelle-Sibérie, la Nouvelle-Zemble, le Spitzberg, pour les précipiter dans le large détroit situé entre la Norvège et le Groenland.
Un courant constant inverse de l'ouest à l'est fait tournoyer les eaux et les glaces antarctiques dans le sens du mouvement de rotation diurne de la planète [voy. Courants marins). Ici les glaces descendent beaucoup plus bas vers le
voisinage de re'quateiir, puisqu'on en a vu jusqu'à la hauteur de la ville du Cap (50 degrés latitude sud). Celte abondance de masses flottantes a l'ait supposer une grande proportion de terres arrosées par des pluies considérables dans cet espace circumpolaire qui n'a pas moins de deuxfois l'étendue de l'Europe, mais dont la plupart des régions sont encore vierges des pas de l'homme.
Comme les flots, les vents des régions du bassin antarctique se dirigent à peu près constamment de l'ouest à l'est ; ils constituent ces grandes brises fraîches qui poussent vigoureusement les navires du cap de Bonne-Espérance vers le South Cape (Tasmanie) et de celui-ci plus au sud vers le cap Horn. Telle est la voie largement ouverte par le concours des vents et des courants marins à la circumnavigation dans les mers du Sud. Le régime des courants, mais surtout des vents, ne fait pas un contraste complet avec celui du bassin nord de l'Atlantique, car il y a plus d'une analogie entre ce qui se passe du 50* au 66" degré latitude nord dans l'Atlantique et le principal lit (le seul que nous connaissions bien) de l'Océan Antarctique, compris entre le 50* et le 70" degré de latitude australe. La vraie mer polaire du sud, située entre le67*degréet le pôle même, est à peu près totalement inconnue.
Les mers du globe se réduisent, en dernier ressort, à deux grands bassins : l'un, l'Atlantique, appartient au monde des terres ; l'autre, le Pacifique, représentant surtout l'hémisphère ou le monde des eaux. L'opposition entre ces deux grandes coupes marines résulte encore de plusieurs autres contrastes : l'Atlantique est dirigé suivant les méridiens, il est profondément encaissé entre l'ancien monde à l'est et le nouveau à l'ouest ; le Grand Océan affecte une direction elliptique, son axe est une diagonale entre la direction des grands cercles du globe. Son immense nappe baigne des terres et abreuve des peuples de nature et de races les plus diverses : ses vents, ses climats, sont des plus variés, des plus irréguliers, comme ses productions. Il olfre d'immenses différences en latitude comme en longitude.
L'Atlantique est beaucoup plus restreint en surface que le Pacifique, m;iis son rôle est peut-être plus important dans la vie de la planète. En raison de la configuration des terres qui s'égouttent dans son bassin, il possède une surface de terrain arrosée par les fleuves tributaires de plus de 19 millions de milles carrés, c'est deux fois et quart l'étendue des contrées dont les eaux se rendent au Pacifique.
Nous n'avons pas à faire ressortir ici l'importance du rôle que la mer joue dans l'organisme de la planète : elle en constitue le rouage le plus vaste et le plus indispensable. Déjà les Anciens avaient pu dire : « L'eau est ce qu'il y a de plus grand » (Pindare). La mer, d'un côté, est comme la matrice féconde de la plus grande partie des éléments des terrains qui font l'écorce du globe; peut-être même a-t-elle enfanté ces roches granitiques de la Scandinavie que l'on rapportait jadis aux formations ignées. C'est l'éternel laboratoire d'une destruction et d'une reconstruction incessantes par lesquelles le granit de la falaise rongée devient gneiss, l'argile s'étale en feuilles plastiques. Mais c'est surtout en appelant à l'œuvre les légions indomptables de ses travailleurs vivants que la mer devient grande. Quels puissants démolisseurs, mais aussi quels architectes, que ces animalcules qui dressent au fond des flots les archipels gigantesques auprès desquels disparaissent les plus grands travaux des hommes, fût-ce la Grande- Muraille avec les pyramides, qui ne fourniraient qu'un simple moellon à ces assises sous-marines !
Ainsi se fait et se défait sans trêve la trame ge'ologiquc de la terre au sein des mers, principalement sous les ondes du Grautl Océan. Ainsi se renouvelle ce splendide palais du globe avec les mêmes matériaux, mais sous des formes plus jeunes et plus belles, grâce à la vie océanique. Ainsi s'est constituée dans l'immensité des temps la partie massive de l'écorce des continents actuels, dont les Foraminifères sont les principaux artisans, comme les Polypiers océaniens sont ceux des continents futurs
D'un autre côté, TOcéan étend son pouvoir modificateur loin de son lit, jusque sur les terres les plus éloignées de ses rives. Par l'émission incessante de ses vapeurs, par les nuages, par les pluies, par les glaciers, il dégrade et abaisse les orgueilleux sommets des monts, par ses fleuves il draine et il lessive les plateaux et les plaines pour en recueillir les cendres salifères. Mais on peut se demaudcr ici ce que deviendra l'Océan quand, un jour sans doute fort éloigné de nous, ses eaux seront saturées de sels et de terres? Un dessèchement subit du lit des mers y laisserait actuellement une couche de sel marin de 56 mètres d'i'paisseur ! Quelle perspective affreuse pour l'aveuir! Ce serait l'abolition de toute vie dans le désert des mers. Mais nous n'en sommes pas là, et la vie de l'Océan est plus brillante et plus exubérante que celle des continents.
(( Sous une surface moins variée que celle des continents, la mer contient dans son sein une exubérance de vie dont aucune auti'c région du globe ne pourrait donner l'idée. Charles Darwin remarque avec raison, dans son intéressant journal de voyage, que nos forêts terx'estres n'abritent pas, à beaucoup pics, autant d'animaux que celles de l'Océan, car la mer a aussi ses forêts : ce sont les longues herbes marines qui croissent sur les bas- fonds ou les bancs flottants de fucus que les courants et les vagues ont détachés et dont les rameaux déliés sont soulevés jusqu'à la surface par leurs cellules gonflées d'air. L'étonnement que fait naître la profusion des formes océaniques, dans l'Océan, s'accroît encore par l'emploi du microscope; on sent alors avec adniiiation que là le mouvement et la vie ont tout envahi. A ces prolbndeurs qui dépassent la hauteur des plus puissantes chaînes de montagnes, chaque couche d'eau est animée par des polygastriques (infusoires), des cyclidies et des ophrydines. Là pullulent les animalcules phosphorescents, les mammaria de l'ordre des Acalèphes, les crustacés, les peridinium, les néréides, dont les innombrables essaims sont attirés à la surface par certaines circonstances météorologiques et transforment alors chaque vague en une écume lumineuse » (Humboldt, Cosmos, t. 1).
Nous n'avons pas à nous préoccuper ici de la méléorologie marine, ce sujet ayant été traité ailleurs [voij. Climats, Mer, etc.). C'est d'ailleurs une des parties constitutives de l'hygiène navale [voy. Navale [hygiène]). Nous nous bornerons à quelques mots.
Les conditions et les circonstances si variées de la vie de l'homme de mer ne sont pas sans exercer une influence marquée sur son moral, sur sa situation psychologique comme sur sa santé. Cette existence, composée d'incidents les plus différents et les plus contraires, est bien faite pour amener des perturbations fâcheuses dans la teneur de la constitution d'ailleurs solidement trempée des marins. Dans les longues navigations, dans le cours des campagnes autour du monde sur cet abri mobile qui flotte seul entre les cieux et les mers, loin de tout secours du reste des hommes, le marin devient accessible à ces impressions qui donnent à ses mœurs et à son caractère un cachet tout spécial.
Il est certain également, comme l'a dit Rouppe il y a plus de cent ans, que
les marins se portent mieux à la mer que dans les ports. Le climat qui se compose de la mer et du ciel est éminemment salubre. Sans doute l'atmosphère marine, par son impression vivifiante et son air imprégné da vapeurs salines, ne rend pas la force et la vie aux infortunés qu'a touchés profondément la déchéance tuberculeuse ou autre. Mais on peut respirer avec confiance et profit ces souffles puiiisants des mers que n'ont jamais ternis les impures haleines des continents. Non, ce n'est par aucune propriété délétère, ni par la nocivité de ses météores, ni par l'exhalaison d'aucun miasme, ni par un quid ignotum, que l'Océcin agit sur les gens de mer.
Que le marin continue donc à vivre largement sous le ciel maritime dans cet espace clair où flottent les troupeaux des nuages, où régnent les vents, où le soleil brille pendant le jour, où ^'amassent les ténèbres pendant la nuit tempérée par les étoiles, sous le ciel où rugil la tempête et gronde la foudre, où menace la trombe; ce ciel enfin qu'interroge sans cesse l'œil en se portant vers l'horizon où il se confond avec les eaux.
Cependant, si les siilubres solitudes de l'Océan sont vierges de maladies endémiques, elles servent parfois de grand chemin aux fléaux épidémiques qui se nomment le choléra, la fièvre jaune et autres maladies transmissibles à longue distance. Seulement c'est le navire, c'est la cité flottante, c'est l'homme ou ses hardes, c'est la portion d'atmosphère de la patrie du fléau emportée dans les flancs du vaisseau, qui servent de colporteurs au germe épidémique, car d'ellemême la mer ne donne et ne l'eçoit rien en fait de principe contagieux, et ses plaines salées demeurent à l'abri de soupçon à ce sujet.
B. Continents. Un mot d'abord sur les pi^oportions respectives des mers et des continents. On sait que leur surface est : : 27 : iO. La profondeur moyenne des mers étant de 3400 mètres, leur volume approche de 5 758 000 milles cubes. Le volume approximatif des terres au-dessus du niveau des mers étant de 140000 milles cubes, le rapport des surfaces de la terre à la mer serait de 1 à 2 3/4, tandis que celui des volumes serait de i/22. Mais, si l'on réfléchit que la hauteur absolue des terres est la profondeur des mers, on a alors 1 284 000 milles cubes pour le volume total des continents, d'où le rapport redevient : : 1 : 2 2/5, ce qui démontre que les volumes respectifs des eaux et des terres sont entre eux comme leurs surfaces. Quant au poids massif des terres immergées (la densité moyenne des continents étant de 2 2/5 à 2 3/4), il équivaut à peu près à celui de la totalité des mers. Il s'ensuit donc un équilibre presque parfait, d'ailleurs nécessaire.
Toutes ces relations ainsi que d'autres conservent l'harmonie entre les terres et les mers. Un abaissement des terres de 500 mètres au-dessous de leur niveau actuel amènerait une grande étroitesse du champ de la vie aérienne sur le globe ; une élévation de même distance troublerait non moins la distribution et le jeu de la vie terrestre : bref, les rapports actuels semblent providentiels et nécessaires à l'ordre que nous admirons.
Ce qui a principalement frappé les observateurs, c'est la tendance des grandes lignes et des grandes coupes de terre à prendre des contours curvilignes; à se rapprocher des courbes circulaires en forme d'anneaux. Il semble que les forces qui ont agi sur la sphère pour lui donner sa figure actuelle aient agi suivant des lignes circonférencielles ou des fragments de cercles dont on retrouve la trace dans presque tous les grands linéaments des continents. Nous connaissons
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déjà la disposition circulaire de ce grand amphithéâtre des hautes terres qui enceignent les Ilots du Grand Océan en lui servant de digues insurmontables. Les terres des pôles, surtout celles du pôle nord, sont disposées en cercle autour du bassin des mers glaciales, avet inclinaison et abaissement marqués toutefois vers le détroit de Behring.
On a signalé un grand cercle de dépression qui suit, à 10 degrés près, le 40*= parallèle de l'hémisphère nord, avec une inclinaison d'environ 10 degrés sur le méridien de Paris. Il passe parla Méditerranée, par le Pont-Euxin, parla Caspienne et l'Aral, par les grands lacs sibériens, y compris le Baïkal, traverse le Pacifique nord, atteint le lac de Winnipeg, la série des grands lacs méditerranéens du Saint-Laurent, son vaste estuaire, et la profonde baie de Fundy, pour revenir, au travers de l'Atlantique, à son point de départ, situé entre les colonnes d'Hercule.
Un autre anneau terrestre (équateur de contraction de Jean Reynaud) dont l'inclinaison est de 20 degrés sur le pôle passe par l'isthme de Panama et suit assez exactement la courbe des grands déserts d'Afrique et d'Asie, qui ne sont pour la plupart que des mers desséchées et exhaussées, et dont nous nous occuperons spécialement. Il comprend le Sahara, les sables de l'Egypte, les arènes de l'Arabie, les plateaux salés de l'Iran, les déserts de l'Indus et les solitudes désolées du Gobi, avec les déserts du nord Amérique, plus au nord que son point de départ isthmique. Celte zone stérile est dominée par les plus hautes montagnes du globe, qui bordaient jadis les eaux disparues de ces grandes dépressions.
Il n'est pas jusqu'aux simples contours des continents qui n'obéissent à la loi générale des formes circulaires du globe empreinte dans la triple disposition précédente. La plupart des continents du sud, le Sud-Amérique, l'Afrique et l'Australie, offrent des exemples nombreux de cette découpure en arcs de cercle.
Mais là se bornent les analogies en forme d'anneaux circulaires ou en ceintures latitudinales des continents : encore sont-elles quelque peu forcées et parfois interrompues. Une autre série d'analogies surgit de la disposition des continents perpendiculairement à l'équateur, dans le sens vertical, longitudinal ou des méridiens. Cette disposition s'est effectuée sur trois lignes, comprenant chacune un double continent ou ce qu'on appelle un couple. Jadis on n'envisageait que deux mondes, l'ancien et le nouveau. Mais il est facile de voir qu'il existe réellement trois mondes, assez nettement isolés les uns des autres. Le couple type est incontestablement l'Amérique, dont la ligne de soulèvement est à peu près parallèle aux méridiens, quoique dirigée du nord-ouest au sud-est. Deux vastes triangles à pointe sud et conjoints comme les deux boules d'un haltère par l'isthme allongé de Panama constituent le membre américain dont on peut admirer l'harmonieuse régularité. On peut encore comparer le continent accidenté du Nouveau- Monde à im squelette gigantesque étendu entre les deux mers glaciales, à tête cachée à demi dans les brumes et les glaces arctiques, à colonne vertébrale baignant dans les eaux du Pacifique et aux membres allongés et saillants vers l'Europe et surtout vers l'Afrique. On dirait un Titan géologique dont les ossements en place reposent au sein des flots du Pacifique et de l'Atlantique : « per tota novum cvii jugera corpus porrigitur. »
Le couple Européo-Africain ne se détache pas aussi visiblement sur la rondeur de la sphère, mais il est facile d'en rétablir les contours et de retrouver la voie de séparation maritime de l'Europe et de l'Asie encore profondément in-
scrite dans les lacs et les steppes de la Russie. 11 suffit pour cela de supprimer par la pensée le haut plateau de l'Iran. Il y a mieux : les flots tièdes de la mer Rouge à travers le canal nouveau ou plutôt renouvelé de Suez peuvent remonter jusqu'au fond du Pont-Euxin. Là supposez un abaissement d'une centaine de mètres dans les plaine? alluvionnaires où coulent le Don et le Volga depuis la mer d'Âzof jusqu'au nord de la Caspienne et de l'Aral, qu'une pareille dépression soit creusée dans l'espace de quelques lieues au nord de l'Aral, alors les eaux salées du golfe de Suez tomberont dans les sources du Tobol pour se précipiter dans le lit et le vaste estuaire du Gobi qui les conduira dans les glaces de l'Océan Arctique. D'ailleurs celte hypothèse actuelle fut jadis une réalité; la géologie et parfois l'histoire nous donnent des indices certains que l'antique bras qui établissait la communication des deux mers et la séparation des deux parties de l'ancien monde s'est desséché. D'un autre côté l'on sait que les promontoires de Ceuta et de Gibraltar sont deux sommets d'une chaîne qui a été détruite assez récemment. Et puis un exhaussement de 100 mètres entre la Sicile et la Tunisie suffirait pour rétablir la communication à pied sec entre l'Europe et le nord de l'Afrique. D'ailleurs on possède toutes sortes de preuves tirées de la géologie et de l'histoire naturelle, qui établissent la parenté et la communauté primitive des terrasses du midi de l'Europe avec celles de l'Afrique Cisatlanlique.
Maintenant la similitude de la massive Afrique avec la lourde Amérique du Sud est si généralement frappante, qu'il suffirait de pousser vers l'ouest le premier de ces continents de moins de 800 lieues pour opérer une sorte d'engrènement réciproque presque complet de leur double littoral opposé. Quant à l'Europe, elle est si richement et si élégamment découpée dans les trois quarts de sa circonférence, qu'elle forme une vraie dentelle de terre unique sur le globe. Sans doute les franges nombreuses et profondes de la côte est de l'Amérique du Nord rappellent la sculpture si fine et si délicate de l'Europe, sans pouvoir en atteindre le tini, et, si l'œil hésite à conclure àla similitude complète, il n'en est pas moins frappé des rapports sans nombre qui caractérisent les deux régions maritimes oii s'épanouit le double jardin de la civilisation moderne, de chaque côté de la Méditerranée Atlantique.
Le troisième couple est formé par l'Asie et l'Australie, quoique leur forme ne reproduise le type primitif que d'une manière assez imparfaite.
Ici les termes sont renversés sous le rapport de la masse, d'une part entre l'Europe et l'Asie, d'autre part entre l'Afrique et l'Australie. Il y a, de ce côté, une sorte d'entre-croisement en diagonale. La direction méridienne du membre européo-africain est à peu près rectiligne. Dans le couple Asiatico-Australien, la direction du grand axe est très-sensiblement prononcée dans le sens du nord-ouest au sud-est, de manière à embrasser plus du tiers du globe en latitude.
La liaison est interrompue, comme pour l 'Europe-Afrique, entre les deux membres du couple. Mais les îles de la Sonde, « semblables aux piles d'un pont écroulé (Ritter) » , constituent une longue et haute jetée qui relie le nord au sud de l'édifice continental. L'Asie est le modèle amplifié de l'Europe, qui n'en est que la miniature. C'est dire qu'elle offre un immense littoral, qui des bouches du Volga en passant par Suez s'étend à l'estuaire de l'Obi en contournant la passe de Behring, et comprend peut-être plus des 49/50" de son pourtour. Ce ne sont pas les fines découpures en presqu'îles, en pointes, en flèches aiguës dirio-ées vers le sud, qui manquent à l'Asie. Mais elle a d'horribles déserts au sein de ses
larges plateaux, ce qui l'éloigné de l'Europe, jardin océanique, et la rapproche de l'Afrique et des deux Ame'riques.
L'Australie par son contour massif, par sa forme régulière et presque géométrique, ainsi que par un défaut général de péninsules, rappelle les deux autres parties du monde qui s'allongent au milieu de l'Océan du Sud.
« Ainsi l'on retrouve dans la forme extérieure des continents deux lois bien distinctes, l'une d'après laquelle ils se sont disposés en cercles, obliquement à l'équateur, l'autre qui les a distribués sur trois lignes parallèles au méridien. C'est même à cette complication qu'est due l'apparence irrégulière des doubles continents de l'Ancien- Monde, car là se croisent les deux axes de formation, et par conséquent il s'y produit une grande diversité dans le relief de la terre.
Les ressemblances et les contrastes qu'offrent entre elles les deux moitiés du monde s'expliquent d'ailleurs parfaitement lorsqu'on les rattache à l'un ou à l'autre ordre de faits. Que l'on considère les terres émergées comme formant trois doubles continents parallèles, on est alors frappé de l'analogie qu'ils présentent dans l'ensemble et dans les détails; que l'on admette, au contraire, la division usuelle des masses continentales en deux mondes, l'ancien et le nouveau, on saisit alors la raison des contrastes, cet autre genre de ressemblance. C'est ainsi que s'explique la variété des formes de l'Europe, considérée, soit comme moitié d'un couple continental parallèle aux deux Amériques, soit comme une grande péninsule de l'Asie dans cet immense anneau des terres qui s'arrondit autour de l'océan. Non moins que dans une étoffe, on peut discerner la chaîne et la trame dans le merveilleux lissu de la surface du globe.
« Le trait principal du relief de l'Ancien-Monde est l'énorme élévation des terres près du centre de l'Asie, au croisement des hautes chaînes de l'Hindou- Kouch, dans toute cette région grandiose à laquelle on avait avec justice donné le nom de « toit du monde ». Ce pays si élevé autour duquel rayonnent l'Himalaya, leKarakorum, le Kouen-Lun, le Tiangchan, le Soliman Dagh et d'autres chaînes de montagnes, qu'est-il, sinon l'endroit de la terre où se croisent les deux axes continentaux, dirigés l'un du nord au sud, l'autre du sud-ouest au nord-est, parallèlement aux contours du Pacifique ? En se rencontrant, les deux vagues terrestres se sont superposées, comme le font en pleine mer deux lames arrivant de divers points de l'horizon. C'est bien là, au croisement des axes, que se trouve le véritable faîte de la terre, le centre orographique des continents, qui est, en même temps, le centre de dispersion des peuples aryens. Par un remarquable contraste, c'est précisément aux antipodes de cette région de hautes plaines et de montagnes si élevées que s'étendent les parties du Pacifique les plus dépourvues d'îles, et probablement aussi les plus profonds abîmesde l'Océan » (E. Reclus).
Au-dessous de ces gigantesques similitudes, on trouve d'autres points d'analogie et de contraste qui sont non moins intéressants à connaître. Les continents se rapprochent encore les uns des autres par la figure de leurs masses, par certaines dépressions et montagnes qui les diversifient, individuellement, tout, en les assimilant, par la disposition rhythmique de leurs presqu'îles, de leurs îles.
Chaque continent peut être comparé à une masse pyramidale ayant une base énorme et un sommet très-peu élevé, mais situé fort loin du centre de figure. Il sérail plus exact de comparer chaque grande masse à un groupe de masses pyramidales secondaires constituant les massifs que décrit la géographie topo-
graphique en les subdivisant encore pour arriver aux forts, contreforts, plateaux, plaines et vallées.
L'Europe a pour sommet central le Mont Blanc, situé près des marges sudouest de la base et fort éloigné des bords arctiques. Sa hauteur n'atteint pas le millième de la base continentale. L'Asie s'enorgueillit d ; posséder comme laite le plus sublime massif du monde, le puissant Himalaya, se dressant comme une rapide mui'aille vers le sud et allant mourir, de renflement en renflement, au loin, avec une pente insensible, dans l'océan Glacial, L'Afrique, quoique encore peu connue dans ses montagnes, reconnaît sans doute pour point cuhninaut les monts Kenia et Kilimandjaro (plus de 600U mètres?), dont la pente orientale tombe brusquement dans les eaux de Zanzibar, tandis que le Nil et le Congo vont porter dans un laps de plusieurs mois les pluies des versants nord et ouest à la Méditerranée et à l'Atlantique.
En Océanie les massifs des Alpes Australiennes (environ 2000 mèties) occuj ent les parages sud et est de ce continent, entre les sources du Murray et le littoral très-étroit de la côte de Sidney et de Melbourne. Ici le cenlre est également dévié et comme refoulé dans l'un des angles de l'Australie. Enfin les deux Amériques voient pencher vers le Pacifique, comme pour faire craindre d'y plonger, leurs Cordillières allongées suivant le méridien depuis la presqu'île d'Alaska jusqu'à la passe tortueuse et profonde de Magellan. L"Améri(jne du nord a son aiguille culminante au PopocatepetI mexicain, celle du sud possède un faîte massif très-élevé dans le groupe des montagnes boliviennes.
Ces dispositions générales font suflisamment ressortir le plan de surface (les grandes solides du globe; la diiection et la dimension ap|iroxim;tlives des piateanx, des plaines, des bassins et des fleuves. Chaque continent offre un nombre limité de dépressions situées au-dessous du niveau des mers, mais on ne connaît encore que celles du Sahara algérien, de la Caspienne et de la mer Morte. On connaît mieux, en revanche, la disposition des nombreuses dépressions ou bassins fermés (|ue les continents cachent ordinairement loin de leurs côtes, au milieu de vastes plateaux. Ces réservoirs en cul-de-sac reçoivent les eaux des rivières ordinairement peu copieuses et ne rendent que parcimonieusement les eaux qu'ils semblent engloutir. Les bassins hydrographiques intérieurs sont les pins vastes et les plus nombreux en Asie. Ce sont, sur les plateaux de la Tatarie et de la Mongolie, les vastes cuvettes du Lob-Nor, du Tengri-iNoi', du Koko-Nor, de l'Oubsa-Nor; puis celles du Balkach, du Baïkal, de l'Aral, du Hamound, les lacs de Van et d'Ourmiach, la vaste Caspienne, et les innombrables lacs de la Russie du nord.
L'Amérique possède des systèmes de rivières et des bassins fermés, au nord, dans le « Grand Bassin », entre les Bocky-Mountains et la Sierra Nevada de Californie, et au sud, entre la chaîne des Andes et les Cordillières mèmts, dans le lac de Titicaca. L'Afrique a le lac Tchad, au centre, et les grands lacs de l'est, d'où s'épanchent les flots du Nil bleu et du boueux Zaïre, ne sont pas sans quelque analogie avec les bassins fermés. Là les eaux gardent l'éternel repos : ici elles dorment longtemps, et ce n'est pas sans une longue hésitation qu'elles se décident à prendre le chemin de l'Atlantique et de la Méditerranée. Enfin l'Australie possède les lacs Torrens et Gairdner, sans compter les nombreuses dépressions de ce continent aride disposé en cuveite, dont les rebords côliers seuls sont arrosés de pluie et de rivières. Bacon avait déjà fait remarquer la disposition uniforme des trois pointes
ÛLCT. ENC. 4° s. YIïI. 2
continentales qui plongent au loin dans les mers antarctiques. Les trois grandes presqu'îles sont reliées entre elles par leur extrémité méridionales suivant un cercle incliné de 10 degrés qui passe par leurs pointes à 34» 51', 43" 40' et 55° 59' de latitude australe. Leurs distances respectives sont sensiblement égales, puisqu'elles sont représentées par les nombres 7, 8 et 9. Le premier exprime la distance entre le cap Horn et celui de Vasco de Gama; le troisième la distance entre le cap de Bonne-Espérance et le cap sud (Tasmanie); le second indique l'intervalle compiis entre la Tasmanie et le cap Horn.
Chacun de ces trois grands caps du monde a été assailli et miné par les flots du sud. Le formidable îlot du cap Horn a beau garder, comme un lion immense couché au-dessus des eaux, l'abord de la Terre de Feu, déjà la mer a démoli Je ciment qui retenait les terres de granit, et elle s'est frayé un tortueux passage par le canal de Magellan. Le banc des aiguilles situé à l'est du cap des Tempêtes témoigne probablement d'une première disparition des terres africaines, et l'Australie est séparée de la Tasmanie par un détroit qui est dû sans nul doute à l'effort prolongé des mêmes flots antarctiques.
Chaque grande pointe possède, en outre, une grande île située près de son extrémité du côté oriental : à l'est du cap Horn, le groupe des Falkland, à l'est du cap de Bonne-Espérance, la grande Madagascar, et à l'orient de l'Australie, la Nouvelle-Zélande. Est-ce là le résultat d'une coïncidence fortuite, serait-ce l'effet de la pression subite et intense d'un flot monstrueux poussé avec une irrésistible force du pôle austral vers le pôle arctique dans une direction nordest, c'est ce qui ne peut être regardé que comme du domaine de l'hypothèse. On a justement comparé (Cari Ritter peut-être le premier) les grands continents à des segments ou membres d'un vaste organisme et partant on a assimilé les fragments dont ils se composent à des articles, aux articulations des animaux supérieurs. Cette comparaison, bien qu'un peu poétique, nous donne une idée exacte de la membrure et de la composition de chaque continent. Or presque toutes les grandes phalanges des membres continentaux s'aUongent dans l'axe du méridien, vers le sud. On a comparé, non sans raison, aux trois péninsules australes des continents du sud, les presqu'îles en miniature qui se détachent du tronc des continents du nord. De plus il est facile d'assimiler les péninsules de l'Europe et de l'Asie les unes aux autres : l'Espagne avec l'Arabie, l'Italie avec l'Inde, la Grèce avec la péninsule transgangétique. A l'Europe surtout dans ses appendices péninsulaires, la grâce, la délicatesse et la finesse de la découpure littorale. A l'Asie l'ampleur, la majesté et la sévérité des formes un peu massives des mêmes parties. Comme la Grèce, l'Inde transgangétique est entourée au sud et à l'est de mers semées de myriades d'îles qui sont nouées à la péninsule par des seuils peu profonds ou des îlots constituant de vrais anneaux d'une chaîne qui s'est abîmée dans les flots. 11 est vrai que les péninsules asiatiques de l'Asie orientale, la Corée, le Kamtchatka, les grandes îles Japonaises, n'ont pas d'analogues en Europe, à moins que l'œil de l'imagination ne veuille voir dans les îles Britanniques, les péninsules Scandinave et danoise, la contre-partie des côtes opposées de l'Asie. Les trois péninsules du Nord-Amérique seraient la basse Californie, la Floride et l'isthme contourné et un peu maigre du Centre- Amérique. Cet isthme d'ailleurs serait aussi le pendant de la chaîne insulaire de la Malaisie, avec cette différence que la mer n'a pas pu rompre le pont solide et qu'il faudra la main de l'homme pour briser l'articulation de granit qui attache solidement les deux Amériques.
Celte structure dentelée et tailladée de grandes sections des trois membres continentaux du nord se poursuit et s'aflirme dans les détails, par rapport aux dispositions de même ordre dans les continents australiens. Qu'y a-t-il de plus varié, de plus riche en golfes, en baies, en rades, en indentations et en engrenages réciproques des terres et des mers, que le vaste littoral de l'Europe, de l'Asie et de l'Amérique du Nord? Les échancrures sans nombre qui laissent pénétrer les eaux marines jusque dans l'intérieur des terres permettent une communication intime des deux éléments de l'étoffe du globe; la terre y respire largement l'haleine humide et féconde de la mer et la civilisation déploie ses énergies et ses splendeurs sur ces rives fortunées. L'Amérique méridionale, l'Afrique et l'Australie, figurent trois grands membres inertes, aux côtes roides simples, régulières et comme mathématiques ; leurs rivages ne boivent pas la mer par mille bouches comme les rivages du nord. La lourdeur de leur contour les écrase et la désolante imiformité de leur littoral en éloigne les peuples et le commerce. Ici cependant, comme pour racheter cette infériorité structurale, et pour corriger les défectuosités de son œuvre, la nature a renforcé la mesure des phénomènes météorologiques dont les parties du monde sont le théâtre. Elle a chauffé davantage les mers, elle a multiplié et amplifié les orages, les précipitations torrentielles, afin d'opérer la pénétration et la fécondation réciproques du sol et des mers. Mais ce ne sont là que des palliatifs qui confirment, en l'accentuant, l'infériorité des anneaux méridionaux des couples terrestres.
La distribution des masses absolues établit encore de puissantes différences entre les continents et les fragments des continents. Le tableau suivant emprunté à l'œuvre de Reclus est plus explicite que toutes les considérations détaillées sur ce sujet.