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46 MARIAGE (démographie).
dommage, un péril énorme qui surgit pour le jeune homme lorsque, usant de la loi civile plus que de celle de la nature, il se marie avant sa vingtième année révolue: garçon, sa mortalité n'est que de 14 ; marié, elle s'élève à 100! Pour ne rien laisser au hasard, j'ai voulu étudier à part les deux périodes quinquennales 1856-60 et 1861-65, dont mes tableaux représentent l'ensemble; j'ai retrouvé la même aggravation énorme, bien qu'avec des oscillations assez considérables (ce qui tient au petit nombre de faits observés, car il y a heureusement peu de familles qui consentent à de tels mariages ^). Ainsi, à cet âge oîi, pour les jeunes hommes célibataires, la mortalité est comprise (aux deux périodes quinquennales) entre 8 à 6,5 par 1000, elle s'élève pour nos jeunes époux : dans la première période à 64, et dans la seconde, plus favorable aussi aux célibataires, à 38,6! Ainsi, aux deux périodes étudiées isolément, je trouve la mortahté de ces jeunes époux 6 à 8 fois plus considérable que celle des célibataires du même groupe d'àge^! Enfm, si quelque hésitation restait, le même fait retrouvé en Belgique, en Hollande, comme dans la ville de Paris, me paraît de nature à lever tous les doutes. Que peut-on objecter encore à la conclusion suivante :
Que ces mariages sont meurtriers, que la loi qui les permet est un piège que l'ignorance du législateur a tendu à notre jeunesse, et que cette loi mauvaise doit être abrogée?
Dira-t-on que la mortalité de ces jeunes époux a pu être grossie par un certain nombre de mariages in extremis amenés par des convenances de làmille? Il faudrait le prouver. Prétendra-t-on que le chiffre de 20 ans a pu, par l'attraction propre aux nombres ronds, être grossi des décès ayant plus de 20 ans. Je réponds qu'il n'y a pas de raison pour que le même fait ne se soit pas passé et dans le même rapport pour les décès de célibataires, et aussi dans le dénombrement des vivants, ce qui aurait neutralisé l'erreur. Prétendrait-on, parce que je m'appuie sur les dénombrements (moyenne de trois census) pour connaître le nombre de nos jeunes époux de 18 à 20 ans, que je puisse ètce égaré par la mauvaise qualité possible des dénombrements en France. Je me suis fait moi-même l'objection et l'ai résolue, montrant du même coup et sans parti pris la bonne qualité des census en ce point ^. Enfin si l'on persiste à soupçonner une erreur, il faut qu'elle se soit produite aussi à Paris, en France, en Belgique et en Hollande (c'est-à-dire partout où j'ai pu me procurer des documents), puisque partout j'aboutis aux mêmes
* En 4856-60, 3 798 de ces jeunes époux, âgés de moins de 20 ans révolus (moyenne des census de 1850 et 1861) ont donné dans la période quinquennale lamiée moyenne) 243 décès, soit une mortalité de 64 pour KOO. En 1861-65, 4 077 jeunes époux (moyenne des census de 1861 et 1805) ont fourni, dans l'annûe moyenne de la période quinquennale, 157 décès, ce qui fait une mortalité de 38,6 pour 1000.
2 II convient pourtant de faire observer que le groupe de célibataires, dont j'extrais la mortalité, est compris entre 15 et 20 ans, et celui des jeunes époux entre 18 et i!0; ceux-ci sont donc un peu plus âgés; les documents trop serrés ne permettent pas une plus fine analyse.
5 En effet, le nombre de ces jeunes époux peut être calculé, avec une approximation assez grande, par un élément plus précis que les dénombrements, c'est-à-dire, les registres de l'état civil, qui, en nombre rond, donnent annuellement le mariage de 8,000 jeunes hommes de moins de 20 ans révolus; or, d'après mes recherches sur les jeunes mariés anglais dormes année par année, l'âge moyen de ces jeunes époux, qui est de 19,51 ans en Angleterre, où on se marie plus jeune, peut être estimé à 19,5 ans en France; ces 8,000 jeunes époux ont donc, en moyenne, 1/-2 année à passer dans le groupe des époux au-dessous de 20 ans, ce qui suppose une population moyenne annuelle de 4 000; or la moyenne des trois dénombrements en annonce 3 895, ce serait donc une omission de 105 ; ce qui prouve que, au moins en ce point, ces census ne sont pas aussi défectueux qu'on les suppose.
MARIAGE (démographie). 47
conclusions. Qu'on me montre donc cette erreur. Le législateur, s'il maintient une loi aussi funeste, étouffe chaque année, dans un pronubium mortel, 150 à 200 de nos jeunes hommes. Ils sont 4 000 qui, non mariés, eussent donné à la mort aï à 28 d'entre eux, mais qui, usant d'une mauvaise loi, en ont donné «OO ! Il y a plus, j'ai tout lieu d'admettre, par l'inspection de la 2« colonne du Xlll'' tableau, que le mariage est encore préjudiciable au-dessus de 20 ans révolus, bien que le chiffre du tableau accuse déjà un avantage sur la mortalité des célibataires du même âge. En effet, nous avons vu (§ 46) que, de 50 à 55, si la mortalité des époux est prise pour 100, celle des célibataires sera de 169 : l'avantage en faveur des époux reste presque le même de 25 à 50 ans, puisque leur mortahté étant 100, celle des célibataires est de 1G3 ; mais à l'âge précédent (20 à 25) ce bénéfice est beaucoup moins marqué, puisque la mortalité comparée des célibataires n'est plus que de 144 ; c'est pourquoi, si je pouvais analyser et comparer, année d'âge par année d'âge, la mortalité de nos jeunes époux de 20 à 25 ans, je suis porté à présumer que le bénéfice du mariage, considérable de 25 à 24, encore manifeste de 24 à 25, peut-être encore sensible de 25 à 22, cesserait de 22 à 21, et serait remplacé par une aggravation mortuaire de 21 à 20? Voilà ce qui est vraisemblable, et cette probabilité me semble assez intéressante, assez importante par son application, pour que le législateur ordonne l'enquête nécessaire à sa vérification.
En attendant je me crois autorisé à conclure que la loi doit être changée, qu'elle ne doit autoriser le mariage de nos jeunes hommes qu'après leur majorité.
48. Mo7'talité comparée des filles et des femmes. Pour la France, le fait général est la confirmation de la loi déjà constatée chez les hommes : à tous les âges (les deux premiers exceptés), l'union conjugale est plus favorable à la femme que le célibat ; ainsi de 40 à 45 ans, quand un certain nombre des femmes mariées donne 100 décès, un même nombre de filles en donne 131 ; de 45 à 50, il se produit I4î décès; à l'âge suivant 148, et ensuite t40, puis 131, etc. Cependant l'influence favorable du mariage, si prononcée en France, à Paris, l'est évidemment moins en Belgique et en Hollande : elle ne commence à se faire sentir en ces deux pays qu'au delà de 45 ans.
49. Mortalité des jeunes épouses. Cependant un fait remarquable n'échappera pas au lecteur. En France, au-dessous de 25 ans, le mariage devient une cause de mortalité, et même en Belgique et en Hollande cette aggravation commence au-dessous de 40 ans pour aller croissant jusqu'aux plus jeunes femmes. L'interprétation de ces faits semble facile; et les dangers de la parturilion et notamment celui de premier accouchement {voy. la nete . 48) se présentent d'abord, et avec laison, pour en rendre compte. Cependant la France apparaît comme singulièrement privilégiée, puisque c'est seulement au-dessous de 25 ans que ce danger s'accuse chez elle, et dans des limites relativement faibles : la mortalité étant de 100 pour les filles de 20 à 25 ans, elle s'élève à 119 pour nos jeunes femmes du même âge, mais elle monte à ISï en Belgique et à lîS en Hollande!
De même de 15 à 20j la mortalité des jeunes filles étant 100, celle des jeunes femmes devient l.îS en France et en Belgique, et s'élève à 208 en Hollande! Ainsi, dans les Pays-Bas, une jeune fille qui se marie avant 20 ans double au moins ses chances de mort. Nos Françaises supportent donc mieux les travaux de Lucine, ce qui suppose qu'elles sont mieux faites. Mais voici un fait inattendu : à Paris, les jeunes femmes ne présentent cette aggravation de
48 MARIAGE (démographie).
la mortalité qu'au-dessous de 20 ans, et encore dans une plus faible mesure que partout ailleurs; la mortalité des jeunes filles étant 100, celle de ces toutes jeunes femmes devient 133 ; mais aussitôt cet cage franchi, la salutaire influence de la raison conjugale surmonte tout, même le danger des affections puerpérales estimé plus grand dans cette capitale, et elle devient tellement prédominante, que, eu nombre rond, depuis 20 ans jusqu'à 45 ans, nos femmes parisiennes ne fournissent que 100 décès, quand leurs compagnes non mariées en comptent 140. A quoi est due cette innocuité relative de la maternité? à l'art plus grand de nos accoucheurs ? à nos Parisiennes mieux faites ? Hélas non ; elle vient de la mortalité plus grande de nos jeunes filles à Paris. 11 est facile de s'en convaincre en comparant (col. 4 et 10) la mortalité considérable des filles de Paris à celle de la France entière. Ainsi de 20 à 25, de 25 à 50, la mortalité des filles en France est de 8 à O par 1000 ; elle s'élève à i3 à Paris! C'est d'ailleurs une question à reprendre {voy. Paris).
50. Cependant une autre cause vient peut-être contribuer à l'aggravation si considérable de la mortalité des jeunes femmes au-dessous de 20 ans? La loi française permet le mariage de la jeune fille à 15 ans, comme elle permet celui du jeune homme à 18 : nous avons mis hors de doute que cette trop grande jeunesse est gravement préjudiciable à l'époux. Est-elle moins funeste à l'épouse ? Il serait facile de résoudre cette importante question, si nous avions les documents qu'exige sa solution, à savoir : 1" dans la statistique générale, les décès et les jeunes femmes existantes, non en bloc, de 15 à 20, mais par année d'âge, et, si possible, comme en Belgique, en Angleterre, les causes de leurs décès ; 2° dans les enquêtes spéciales des maternités, les décès par accouchements et accidents puerpéraux, avec les divisions simultanées : par année d'âge, par état civil, et avec distinction des primipares et des pluripares'-. Mais ces documents manquent absolument ; dès lors il ne me resterait qu'à discourir ; mais le temps et l'espace me manquent.
51 . Mortalité comparée des veufs et des mariés. Voici encore un des résultats les plus inattendus de ces recherches. Par le veuvage la chance de mort de l'homme s'accroît partout, et dans les plus grandes proportions. Ce notable accroissement double ou triple la part de la mort en Belgique, en France et à Paris ! Il se poursuit jusque vers 40 ans. Son maximum est en raison de la jeunesse du veuf; aussi avant 25 ans il triple, il quadruple le danger de mort, et cela partout! Cette aggravation s'atténue en France api'ès la 40'^ ou oO'' année; mais elle persiste en Belgique et à Paris {voij. § 107 l'explication présumée).
52. Mortalité comparée des veuves et des mariées. La loi précédente se maintient en France pour les veuves jusqu'à 55 ou 40 ans. Au-dessus de cet âge c'est le mouvement inverse qui se prononce, au moins en France.
55. Mortalité comparée des veufs et des veuves (col. 3 et 6, 9 et 12). Une simple inspection suffit pour montrer combien le veuvage est plus préjudiciable à l'homme qu'à la femme : c'est un résultat qu'on retrouve partout, et qui est surtout très-prononcé en Belgique et à Paris.
- Il est, en effet, certain [quoique les accoucheurs aient négligé des relevés à ce sujet]
tiiaque dgc, ii j a : ut: lo a l\j ans, oi.o |ji luiipjics , ue ^\i a ij ans, DV.O, Ue -J a OU anS,
20,1 ; de 50 à 55 ans, 8,5 ; de 55 à 40 ans, 5,1 ; enfin, au delà de 40 ans, 5,5 primipares. Mais û est probable que ces rapports doivent varier un peu suivant les pays.
MARIAGE (démographie). 49
Nous ne pousserons pas plus loin cette analyse sommaire de nos tableaux, d .'uiée seulement comme exemple des nombreuses conclusions qu'ils sollicitent.
■)4. Vie moyenne des époux. A l'article Mortalité, nous donnerons les t.oles de survie (dites autrefois de mortalité) de la population entière et par jlat civil. Ici nous extrairons de ces tables déjà faites les résultats principaux, et, entre autres, la vie moyenue des célibataires, des mariés et des veufs.
En France, la durée de cette vie moyenne des époux* est telle, à en juger par la mortalité propre aux époux à chaque âge, daus la période 1 806-60, qu'au moment où se rompt le mariage, si c'est l'épouse qui succombe, elle a vécu 5!5,9 années; si c'est l'époux (vu la forte mortalité des trop jeunes époux audessous de 20 ans) seulement 58 années; mais si, dans le calcul, on ne suppute les chances de mort qu'à partir de -0 ans, la vie moyenne des époux s'élève, pour l'un et pour l'autre, à 62,12 années. Dans cette dernière condition, elle n'est à Paris que de 61,3 pour l'homme et 60,2 pour la femme. En Belgique et en Hollande la différence entre les sexes est encore plus prononcée, puisque, (toujours eu distrayant l'intluence des mariés au-dessous de 20 aus) elle est en Belgique tic 68,4 pour' les époux et 60,3 pour les épouses; en Hollande, de 60,4 pour les époux et 58,9 pour leurs femmes. Mais une fois la 00^ année atteinte, la longévité revient à la femme : en France elle a 6î ,3 années d'âge à espérer et l'époux seulement 66,1 ; à Paris la femme 65,8 et l'époux 65 ; en Belgique 6;î,4 et l'époux 66,8 ; eutiii en Hollande 65,3 et l'époux 64,6 (voi/. g -45).
55. Conclusion sur la mortalité comparée des célibataires, des mariés et des veufs. En somme, il résulte avec une grande évidence de cette investigation, que l'association conjugale, pour\u qu'elle ne soit pas trop hâtive, est salutaire aux deux sexes, surtout en France et à Paris ; cependant c'est l'homme qui
aéficie le plus de cette union. Pour la femme, en effet, les dangers de la par-
rition suffisent à neutraliser ces avantages : à Paris, jusqu'à 20 ans, en France,
squ'à 25 ans, en Belgique et en Hollande, jusqu'à 40 ou .45 ans.
La comparaison de la vitalité des femmes mariées et des veuves au delà de
^1 ans d'âge avec celle des filles restées célibataires, est fort significative. Elle
": este que les dangers de la maternité, dont nous avons constaté l'eftet aux âges
,, fécondité et surtout chez les primipares, ne se prolongent pas au delà de ces
jjj*. 5. Autrement dit, et contrairement aux préjugés, une femme qui, par le cé-
lijfX a dérobé ses organes aux fonctions qui leur sont propres, qui a sevré sa
î| nesse des voluptés de l'amour et des labeurs et des joies de la maternité, n'a
■ ivs pour cela prémuni sa vieillesse contre les causes de mort qui lui sont pro-
] -fs; au contraire, elle y reste plus exposée, notamment en France et à Paris.
l/'»mour et la maternité, dans les conditions salutaires du mariage, bien loin
d'fiser la vie la conservent, la protègent dans le présent et dans l'avenir, puisque,
e , .^rance, les mères de famille, épouses ou veuves, à chaque période de leur exis-
f ''ce, après l'âge de 25 ans, payent un moindre tribut à la mort que les jeunes
lit vieilles tilles aux mêmes âges.
56. Causes de mort suivant Vétat civil. Voilà vingt ans que les différents ;orps savants de France ont émis le vœu de l'organisation sérieuse de l'enquête des causes de mort... vœux stériles jusqu'à ce jour. Et les deux seuls pays qui ont institué cette enquête d'une manière sérieuse (l'Angleterre et la Belgique)
1 11 n'est question ici que des époux qui meurent à l'état de mariage, et non de ceux qui, survivant à l'association conjugale, succombent veufs ou veuves.
LICT. E.NC. -2' s. V. 4
50 MARIAGE (démographie),
n'ont pas, dans leurs publications, poussé l'analyse jusqu'à diviser les victimes de chaque maladie principale simultanément selon Tàgc et l'état civil. Devant cette humiliante ignorance, nous n'aurions donc qu'à nous taire, si, par un heureux hasard, une cause de mort, une seule, n'avait échappé à cette fâcheuse indifférence... Cette cause, c'est le suicide. Plus d'un lecteur, je le sais, présumera déjà que les charges, les soucis, les misères de la famille, les désillusions, les hifidélités conjugales, vont nécessairement aggraver la part que les époux payent à cette redoutable fataUté, et croira d'abord que l'insouciant et égoïste célibataire, assez mal partagé jusqu'ici, va enfin, à l'égard du suicide, retrouver quelque avantage. Cela doit être ainsi. Voyons, toutefois, les faits avant de philosopher.
57. Influence de Vétat civil sur la tendance au suicide. C'est la statistique judiciaire qui nous fournit quelques précieux documents sur cette maladie mentale, aiguë ou chronique, qui se manifeste et se termine par le suicide. Résumons d'abord, dans le petit tableau suivant (XIV" tableau), ce qui a trait à notre sujet.