LA RAGE
Le chiffre considérable de cas observés chez l'homme en 1881 a naturellement ému l'opinion publique, et à la suite des recommandations du Conseil d'hygiène on a repris, à l'égard du chien, l'application de mesures rigoureuses trop souvent négligées ; on ne s'est plus borné à sacrifier immédiatement tous ceux qui avaient été mordus par des animaux enragés, mais on a donné l'ordre de conduire en fourrière, pour l'abattre, s'il n'était pas réclamé dans les quarante-huit heures, tout chien non porteur du collier réglementaire.
« Chaque année on recueille ainsi environ 4000 chiens, comme on peut le voir par les tableaux suivants qui correspondent aux années 1881, 1882 et 1885 :
Chiens menés Chiens
en fourrière. réclamés.
Sur ces 12 000 chiens, moins de 200 ont été réclamés par leurs propriétaires; ce qui montre bien que, dans la plupart des cas, ce sont des animaux errants qui sont ainsi saisis; mais ce chiffre de 12 000 est bien loin de représenter le nombre des chiens sans propriétaire, et nous sommes persuadé que, si l'on appliquait rigoureusement les mesures prescrites, on doublerait facilement ce nombre » {voy. Dujardin-Beaumetz, Rapportait Conseil dliygiène publique et de salubrité sur les cas de raye humaine du département de la Seine. Paris, 1884).
Nous rappelons ici les vœux émis par le Conseil d'hygiène publique de Paris, en 1883, dans une instruction sur les mesures qu'il conviendrait de prendre pour empêcher et prévenir la propagation de la rage :
I. Faire imprimer, publier et afficher l'instruction qui suit :
Lorsqu'une personne aura été mordue par un chien enragé ou suspecté de rage, on devra faire saigner la plaie, la laver et la cautériser.
1° Il faut, dans le plus bref délai possible, pai' des pressions suffisantes, faire saigner abondamment les morsures les plus profondes comme les plus légères et les laver à grande eau avec un jet d'eau, ou avec tout autre liquide (fût-ce même de l'urine), jusqu'au moment de la cautérisation.
On placera immédiatement, quand la chose est possible ; une ligature à la racine du membre mordu.
2" La cautérisation pourra être faite avec du caustique de Vienne, du chlorure de zinc, du beurre d'antimoine, et surtout avec le fer rouge, qui est en pareil cas le meilleur des caustiques.
Tout morceau de fer (bout de tringle, fer à plisser, clé, clou, etc.) peut servir à pratiquer ces cautérisations, qui devront atteindre toutes les parties de la plaie.
3» Le succès de la cautérisation dépendant de la promptitude avec laquelle elle est faite, chacun pourra la pratiquer.
4° Les cautérisations avec l'ammoniaque (alcali volatil), les différents alcools, la teinture d'arnica, les solutions phéniquées, sont absolument inefficaces.
II. Prendre un arrêté qui ordonne que tout chien circulant sur la voie publique devra être tenu en laisse, ou au moins accompagné et surveillé de près. Les chiens errants devront être conduits à la P'ouirière, où ceux qui n'auront pas de collier seront abattus, tandis que ceux qui auront le collier prescrit par l'arrêté du 6 août 1878 ne le seront que quarante-huit heures après la mise à la poste d'un avis adressé à l'intéressé.
A la pénalité qui frappera les propriétaires de chiens en contravention viendront s'ajouter les frais de séjour à la Fourrière, qu'il conviendra d'augmenter dans une proportion considérable. Enfin, cet arrêté rappellera l'article 1835 du Code établissant la responsabilité qui pèse sur le propriétaire d'un animal enragé.
III. Recommander à 51M. les Commissaires de police de transmettre le plus vite possible aux vétérinaires chargés de la police sanitaire de leur circonscription les rapports qui leur seront adressés sur les animaux atteints de la rage.
5° Ordonner la fermeture immédiate des infirmeries vétérinaires, dont les directeurs n'ont pas fait la déclaration des animaux atteints de maladies contagieuses entrés dans leurs établissements.
6" Demander que le chef du service vétérinaire départemental soit appelé à faire partie, comme membre de droit, du Conseil d'hygiène et de salubrité.
7" Appeler l'attention de l'administration sur la nécessité de redoubler de sévérité pour l'application de la triple imposition qui frappe tout chien qui n'a pas été déclaré en temps utile.
Morve et farcin. La morve et le farcin occasionnent tous les ans plusieurs décès dans les hôpitaux de Paris, atteignant à peu près exclusivement les cochers et palefreniers de quelques administrations où les chevaux sont soumis aux conditions d'hygiène les plus déplorables.
En ces dernières années, le chiffre des animaux reconnus morveux ou farcineux s'est élevé entre 2 et 300, avec tendance inquiétante à augmenter encore. Aux aba Itoirs hippophagiques seulement, le service a constaté, en 1 882 , 38 cas de morve ; en 1 883, 77 cas. On peut, dit Leblanc, appliquer deux causes à cette augmentation :
« La première est la suppression des visites faites autrefois aux domiciles des loueurs par les inspecteurs dont on a cru devoir supprimer les emplois, et l'im-
possibilité d'exercer", faute de personnel, la surveillance de nuit sur les places de voitures et aux gares de chemin de fer. Les mauvais loueurs ne font sortir leurs voitures que le soir et ils les font rentrer le matin ; à défaut de surveillance nocturne, leurs chevaux étaient examinés, à la rentrée, par les inspecteurs du service » (Leblanc, Rapport annuel sur le fonctionnement du service sanitaire vétérinaire dans le département delà Seine en 1883).
Heureusement celte inspection si utile paraît devoir être bientôt rétablie. La seconde cause invoquée par Leblanc, c'est que ces louem's ne font pas de déclaration ; ils se bornent à envoyer leurs chevaux atteints de maladies contagieuses aux équarrisseurs qui, sur leurs livres, n'indiquent pas la maladie.
Le rétablissement, par l'Administration, d'un clos d'équarrissage, permettrait de connaître les fovers de morve : les études préliminaires à son installation doivent être maintenant terminées, et le Conseil général statuera sans doute prochainement.
Quant aux autres sources de contagion, elles ^ont en général assez facilement découvertes ; les vétérinaires attachés aux grandes compagnies de transport font régulièrement la déclaration prescrite par l'article 3 de la loi du 21 juillet 1881. Il en est de même des inspecteurs des abattoirs hippophagiques, qui informent immédiatement des cas de morve interne, et qui envoient à la Fourrière les chevaux de boucherie présentant des symptômes de morve ou de farcin.
Charbon. Paris est de toutes les capitales celle dont la population, par son voisinage de foyers d'endémicité du charbon et de la pustule maligne, paraît la plus apte à subir les atteintes de cette redoutable aft'ection. Tous les ans quelques cas mortels sont signalés soit chez les bouchers, soit chez les forts de la halle préposés au transport et au mouvement des viandes.
On comprend d'autant mieux la fréquence relative de ces accidents que les viandes provenant des animaux morts ou abattus au cours de l'affection sont, comme nous l'avons dit plus haut, introduites en quartiers sur les marchés de Paris, séparées des viscères dont l'examen eût été si utile pour faciliter le diagnostic.
Le danger vient également de plus loin, et les nombreuses industries consacrées à la manipulation des peaux sèches, laines, cornes et poils de provenance étrangère, en sont aussi la cause; enfin le péril pour les personnes contaminées s'augmente encore du fait de l'ignorance où elles sont de la gravité des accidents et de la nécessité de recourir immédiatement au médecin ; voilà pourquoi, le 7 juillet 1882, le Conseil d'hygiène publique et de salubrité de Paris a émis, sur la proposition de Pasteur, l'avis suivant destiné surtout à combattre l'indifférence et la négligence de ceux que leur profession expose particulièrement à la contamination :
« Les ouvriers qui travaillent dans les boucheries, tanneries, mégisseries, ceux qui manipulent les laines, les peaux fraîches ou les peaux sèches venant des pays étrangers, les cornes, les poils, sont exposés à prendre le charbon lorsque les viandes, les peaux, les laines, etc., proviennent d'animaux atteints de cette affection.
« La maladie se manifeste aux mains, au cou, au visage, aux paupières, par une enflure avec ou sans point apparent d'inoculation au centre de l'enflure. Celleci augmente peu à peu de volume. Elle se termine le plus souvent par la mort. Tant que l'enflure est à son début, le développement ultérieur du mal peut être conjuré.
« Ordinairement la personne contaminée ne donne aucune atteinte à l'enflure et croit être à l'abri de tout danger. C'est une fausse sécurité pour tous ceux qui sont dans les conditions de travail que nous avons rappelées en commençant. Chaque année, Paris compte plusieurs morts des suites de la terrible maladie, morts qui auraient pu être prévenues facilement.
«Les cas de mort sont dus généralement à l'ignorance du danger. Les personnes intéressées négligent de recourir tout de suite aux conseils d'un homme de l'art. Elles ne se décident à se rendre à l'hôpital ou chez un médecin à leur portée qu'après une aggravation du mal, et alors que toute médication ou opération est devenue inutile.
(( En conséquence, l'Administration invite tous les ouvriers des catégories précitées à donner la plus giande attention aux moindres enflures, démangeaisons persistantes et œdèmes, et les engage expressément à se rendre sans retard, dès qu'ils en constatent la présence, chez un médecin qu'ils informeront de la nature de leur profession et de leur crainte d'un danger possible, parce que les matières qu'ils manipulent peuvent être souillées du parasite charbonneux ou de ses germes. Le médecin sera juge de ce qu'il y aura à faire ».
Trichinose. Dans son rapport au Conseil d'hygiène publique (avril 1884) sur le service de lu boucherie à Paris, Villain a établi la fréquence des saisies de salaisons américaines trichinosées ; pendant l'année 1881, durant laquelle les viandes de porc furent l'objet d'une surveillance spécialement sévère, on en retira environ 60 000 kilogrammes de la consommation parisienne pour cause de trichinose; le danger de la consommation eût sans doute été minime, car, durant cette période, les inspecteurs delà boucherie de Paris ont vu, à la gare des Batignolles, des employés et des charretiers, des marchands de salaisons, manger en leur présence des viandes salées qu'ils savaient trichinosées, sans jamais présenter dans la suite aucun symptôme de maladie (Villain, Rapport cité).
Quant aux viandes fraîches trichinosées, on sait combien elles sont rares en nos pays, et combien notre habitude d'une cuisson complète les rend inoffensives pour la population.
11 en est de même de la ladrerie dont, au reste, les cas sont peu nombreux dans Paris, en raison de l'inspection sévère des abattoirs.
Nous n'insisterons pas sur deux autres affections : la péripneumonie contagieuse et la fièvre aphtheuse, qui sont cependant très-fréquentes dans le département de la Seine, mais qui, sauf des cas exceptionnels où les lésions sont trop considérables, n'entraînent pas la saisie de la viande des animaux abattus au cours de ces deux maladies.
Hygiène et médecine publique. Une liste récemment établie par les soins de la préfecture de police établit qu'il y a à Paris et dans les communes du département de la Seine : 1915 docteurs en médecine, 12 docteurs en chirurgie, 83 officiers de santé, 43 médecins étrangers, 1 500 sages-femmes, 845 pharmaciens.
Parmi les médecins étrangers autorisés à exercer en France, dix ont été reçus aux facultés d'iéna ; les autres dans diverses villes d'Angleterre et d'Allemagne-
Enfin, parmi les docteurs en médecine, il y a deux femmes qui exercent à Paris : l'une est Française et l'autre Russe.
Dans les chiffres que nous venons de citer, nous ne comptons pas évidemment quantité d'hommes et de femmes qui exercent, sans diplôme, la profession de médecin, de sage-femme ou de pharmacien.
Ce qui nous importe en cet article, et ce qui importe spécialement à l'hygièûe
de la Cité, c'est non pas l'énuraération des services que peut rendre aux particuliers ce nombreux personnel, c'est l'étude du concours qu'il apporte ou pourrait apporter à la protection de l'ensemble des habitants contre les maladies populaires.
On peut dire que jusqu'en ces derniers temps, à part certaines catégories, soldats, lycéens, écoliers, l'ensemble de la population n'était à cet égard l'objet que de mesures prophylactiques insuffisantes.
Les inspections des membres delà Commission des logements insalubres, celles des membres des Commissions d'hygiène d'arrondissement, mais surtout la délégation des membres du Conseil d'hygiène publique et de salubrité auprès des malades atteints d'affections transmissibles, constituaient jusqu'en ces derniers temps à peu près toute la sauvegarde officielle de la santé publique.
La populaiion pauvre, et en particulier celle des garnis, était donc à peu près le seul objectif de ces mesures.
Aussi considérons-nous comme un grand progrès l'institution récente (juillet 1884), motivée par l'imminence de l'épidémie cholérique, de médecins délégués choisis en chaque arrondissement, et appelés à intervenir dans tous les cas (c'està-dire dans toutes les classes de la société) où serait signalée une maladie à apparence épidcmique.
Nous n'insisterons pas sur les attributions conférées à chacune de ces catégories de délégués, d'autant qu'une réglementation prochaine doit établir, d'une manière plus complète, l'uniformité du fonctionnement de la médecine pubhque à Paris. Il sera logique d'assurer, ici comme à Londres, et en d'autres capitales, des services aussi importants, en relevant la situation matérielle de ceux auxquels on les confiera, en répartissant sur eux, au bénéfice d'une population de plus de 2 millions d'habitants, une indemnité qui pourrait suflire peut-être, sans dépasser, au total, les honoraires de tel praticien très-répandu.
Prophylaxie des maladies contagieuses. Depuis plusieurs années d'ailleurs on poursuit la question si urgente de rendre inoffensifs pour l'ensemble de la population les individus atteints de maladies contagieuses.
Dans un rapport approuvé par le Conseil d'hygiène publique et de salubrité, nous avons, Pasteur et moi, conclu à l'opportunité de la création d'étuves publiques de désinfection ; en attendant la l'éalisation de ce plan, la désinfection chimique est appliquée au domicile des particuliers atteints d'affection contagieuse au moyen des substances (chlorure de chaux, de zinc, acide phénique, etc.) mises à la disposition des maires et des commissaires de police.
Au moyen âge, la désinfection des maisons des pestiférés était prescrite par la Faculté; elle était confiée à des « parfumeurs et aéreurs spéciaux ». Cette institution vient de reparaître, sous une autre forme, répondant aux exigences de la science moderne, s'adressant aux maladies transmissibles de notre époque et plus spécialeinent au choléra. Nous voulons parler des Escouades de désinfecteiirs, composées chacune de 2 hommes, ayant à leur disposition une voiture constamment attelée, et dont le fonctionnement s'est accompli plusieurs fois déjà sous nos yeux et se trouve résumé dans l'ordonnance suivante de police du 26 juillet 1884:
I. Quand une escouade est appelée à aller désinfecter une chambre qui a été occupée par un malade, elle doit partir immédiatement et emporter les objets suivants : « l' Une plaque de tôle de 60 centimètres sur bO centimètres ;
<j 2» Du sable en sac;
« 5° De la fleur de soufre (par paquets de iiÛO grammes) ;
<t i' De l'alcool méthylique (flacon de 200 grammes) ;
« 5» Des fourneaux de terre ou des briques ;
« 6° Des allumettes ;
« 7° Des allume-1'eu ;
« 8° Un mètre;
« 9' Une échelle de 2 mètres ;
(( 10* Un pot à colle et un pinceau ;
« 11° Du papier de collage, par exemple, des vieux journaux ;
« Et 12° des flacons de chlorure de zinc. »
II. Arrivé dans la chambre, il faut d'abord cuber la pièce. A cet effet : mesurer la hauteur, la longueur et la largeur, multiplier le premier nombre par le second, et le produit par le troisième.
Cette mesure a pour but de savoir quelle quantité de soufre doit être brûlée dans la pièce. II en sera brûlé 20 grammes par mètre cube. Une pièce de 25 mètres cubes exigerait un paquet de hOO grammes.
Étendre à terre, ou sur des tables, tous les objets ayant été en contact avec le cholérique.
Calfeutrer la cheminée, les fenêtres, les portes intérieures, en y collant du papier.
Disposer sur la plaque de tôle placée au milieu de la chambre le fourneau ou les briques, en prenant toutes les précautions possibles pour éviter les causes d'incendie; on aura soin d'en écarter les papiers et les étoffes.
A défaut de fourneau, on formera au moyen de briques et de sable une sorte de cuvette, peu profonde, de 30 centimètres sur 30 centimètres environ, dans laquelle on versera la quantité de soufre nécessaire; sur ce soulre, on répandra de l'alcool de façon à en humecter la surface; on y jettera quelques allume-feu, et on allumera.
Avec un fourneau, l'opération serait analogue.
On fermera la porte dès l'allumage. On calfeutrera hermétiquement la porte au dehors, et on donnera la clef au concierge, en lui recommandant de ne pas s'en dessaisir.
Avant de se retirer, ne pas manquer de jeter dans les plombs et dans les cabinets d'aisances une solution de 500 grammes de chlorure de zinc mélangée à 10 litres d'eau.
III. Le lendemain •• retourner dans le local, ouvrir les portes et les fenêtres, jeter de nouveau dans les plombs et dans les cabinets d'aisances une solution de 500 grammes de chlorure de zinc mélangée à 10 litres d'eau, et rapporter les objets au dépôt.
Autrefois on recourait, pour la prophylaxie de la peste, à des moyens dont la rigueur répondait aux mœurs de l'éj oque :
En 1533, la Faculté de Paris nomma quatre médecins sanitaires chargés de soigner les pestiférés. Il leur était défendu de visiter d'autres malades. Les prévôts de la santé (juillet 1596) les assistaient, les prévenaient des nouveaux cas observés, faisaient transporter les malades à l'Iiôpital et marquer les maisons.
L'isolement était appliqué non-seulement aux malades, à ceux qui les avaient visités, au médecin qui les avait soignés, mais encore aux convalescents, qui ne pouvaient sortir de chez eux, après quarante jours, que porteurs d'une verge ou d'un bâton blanc aidant à les faire reconnaître.
On supprimait les foires, les réunions publiques, etc.
Tous ceux qui occupaient les maisons infectées de peste étaient tenus « de mettre à l'une des fenêtres ou autre lieu plus apparent une botte de paille et de l'y laisser encore pendant deux mois après que la maladie sera cessée, sous peine d'amende arbitraire ». En 1533 la boite de paille est remplacée par une grande croix de bois et l'obligation d'avertir immédiatement les dixainiers, cinquanteniers ou quarteniers. Si l'on démarquait la maison, on était frajipé d'une peine terrible. On vous coupait le poing.
Un arrêt du Parlement du 12 juillet 1553 défendait aux hôteliers ou taverniers de centinuer à recevoir ou à loger qui que ce fût du jour où il y aurait eu dans leur maison un cas de peste. Dans les maisons privées, les bourgeois seuls étaient autorisés à se faire soigner chez eux ; les ouvriers étaient portés aux hôpitaux.
Loin de nous la pensée de baser sur de pareilles traditions la détermination, à l'égard de la population de Paris, de mesures analogues pour les affections contagieuses de notre époque ! mais encore estimons-nous que l'on peut et que l'on doit imposer, sous forme plus humaine, quelques-unes des indications qui ont été la base de ces prescriptions.
Notre expérience de plusieurs années, comme membre du Conseil d'hygiène publique et de salubrité de Paris, et, comme tel, délégué à chaque instant près des malades atteints d'affections contagieuses, dans les misérables garnis de la capitale, nous a fait parfois conclure à l'interdiction de tel hôtel, au transport d'office de tel malade contagieux à l'hôpital ; et, bien qu'autoritaires, ces prescriptions étaient suivies. La population comprend si bien l'importance de ces mesures, qu'elle serait toute disposée à en accepter la réglementation officielle.
La préfecture de police s'est sérieusement occupée du transport dans les hôpitaux des malades atteints d'affections contagieuses ou épidémiques, et a fait construire à cet effet des voitures spéciales destinées aux malades atteints de variole, scarlatine, rougeole, diphthérie, etc.
Ces voitures sont mises gratuitement à la disposition du public.
Le service commence à huit heures du matin et finit à six heures du soir.
Pour obtenir l'envoi à domicile d'une des voitures spéciales, il suffit d'en faire la demande, soit au commissaire de police du quartier, soit au poste central de jiolice de l'arrondissement, en remettant un certificat médical constatant la nature de la maladie, et en indiquant le nom et la demeure du malade à transporter.
Sur un ordre transmis par le télégraphe la voiture part immédiatement. Un parent ou un ami peut accompagner le malade jusqu'à l'hôpital.
Après chaque transport, la voiture est désinfectée avec le plus grand soin.
Ces prescriptions, formulées dans un arrêté du 30 avril 1884, ont reçu récemment une extension plus considérable en raison de l'invasion de l'épidémie cholérique qui envahissait Paris au mois de novembre suivant.
Ambulances urbaines. D'après les registres de la Préfecture de police, le nombre des accidents survenus sur la voie publique s'est élevé à 2928, dont 482 mortels, en 1882; à 3109, dont 400 mortels, en 1883.
11 y a quelque chose à faire pour cette masse des blessés qui, en général, sont privés de soins immédiats ou reçoivent ces soins, dans la pharmacie ou chez le marchand de vins le plus voisin, de personnes souvent incompétentes.
Le Conseil d'hygiène publique et de salubrité de la Seine a soumis à un rapport et à une discussion le travail de Nachtel sur Y Organisation à Paris d'ambulances urbaines, analogues à celles des grandes villes d'Amérique, notamment de New-York ; organisation qui serait basée sur l'établissement, en divers quartiers, de poteaux télégraphiques destinés à faire appel à des centres de secours.
Tous les membres du Conseil n'ont pas été d'accord sur la détermination de ces centres, les uns proposant de les installer dans chacune des vingt mairies, où serait aménagée une petite ambulance complète : deux salles de malades (hommes et femmes), cabinet médical et permanent, le service étant assuré nuit et jour par un des médecins désignés en chaque arrondissement; les autres jugeant plus opportun d'établir les centres de secours en quelques hôpitaux, susceptibles, par leur position centrale et leur éloignement réciproque, de desservir tout Paris.
C'est à cette dernière manière de faire que nous nous rattachons absolument ; elle est la plus économique à tous égards ; économique au point de vue de l'installation matérielle, puisqu'elle n'exige l'édification d'aucun nouveau local; économique au point de vue de la rémunération du personnel, chaque hôpital possédant un groupe de jeunes médecins, les internes, que leur service de garde permettra d'y trouver à toute heure, et qui offrent, d'autre part, les conditions nécessaires d'indépendance de toute obligation de clientèle et d'aptitude spéciale à l'administration de secours analogues, en somme, à ceux que réclament journellement les malades entrant aux hôpitaux.
Nous estimons donc que le but serait atteint par l'installation en chacun des cinq hôpitaux suivants : Saint-Antoine, Charité, Necker, Beaiijon, Lariboisière, d'une voiture d'ambulance analogue aux voitures à quatre roues du service de santé militaire, avec les chevaux, le matériel et le personnel nécessaires.
Laboratoire municipal. Nous avons à signaler enfui la création et l'utilité d'une institution qui manquait à Paris : le laboratoire municipal. Le 2 novembre 1876, Dumas, rapporteur de la septième Commission du Conseil municipal, demandait l'établissement à la Préfecture de police d'un « bureau d'essai oii chaque acquéreur pourrait, moyennant une fiiihle rétribution, trouver la certitude que son vin n'est pas coloré artificiellement. »
Le Conseil vota, le 1" août 1878, la création du laboratoire comme annexe du service de la dégustation ; on commença à fonctionner des le mois d'octobre de la même année.
Le laboratoire montra son utilité en appelant l'attention sur l'emploi des piquettes de raisins secs et de glycose pour le coupage des vins, et sur celui des diverses matières colorantes.
Cependant son organisation ne pouvait pas satisfaire les négociants et les simples particuliers qui, à diverses reprises, avaient demandé les moyens de pouvoir être renseignés sur la nature des marchandises qu'ils achetaient; de nombreuses pétitions, demandant la faculté de pouvoir faire analyser les boissons ou denrées, furent adressées au Conseil municipal et obtinrent gain de cause. L'inauguration du nouveau service eut lieu le l*' mars 1881. Les chiffres suivants, inscrits aux budgets successifs du laboratoire, donnent la mesure de son développement :
Budget de 1879 et 1880 (personnel et matériel) .... 14,000 fr.
Le personnel comprend 55 personnes dont 25 chimistes et 20 experts inspecteurs.
Les analyses sont divisées en deux catégories : les unes dites qualitatives (gratuites) et les autres quantitatives (payantes).
Les premières sont, comme les secondes, faites quantitativement par le laboratoire; les chiffres trouvés servent de base pour apprécier la qualité du produit déposé ; cette appréciation seule est communiquée au déposant par ces mots : bon, passable, non nuisible; et mauvais, falsifié ou nuisible.
Les analyses quantitatives, taxées suivant la nature des échantillons de 5 à 20 francs, font connaître la composition exacte du produit.
En dehors des dépôts effectués par le public et des prélèvements opérés par les inspecteurs, le laboratoire a encore à examiner nombre d'échantillons qui DICT. ENC. T s. XXI. 21
lui sont remis par la Préfecture de la Seine, l'octroi de Paris, les administrationsdes prisons et des hospices, les collèges, l'armée, les communes suburbaines.
Service d'inspection. Les 20 experts- inspecteurs du laboratoire, parmi lesquels douze ont le titre de commissaires de police, sont groupés par deux en dix sections qui se partagent Paris. Ils inspectent les marchés et les différents commerçants en matière alimentaire, chez lesquels ils prélèvent les échantillons qui leur paraissent suspects ou qui ont été signalés par l'analyse des échantillons apportés par le public. Dans ces visites, les inspecteurs font un examen sommaire des denrées mises en vente; ils sont, à cet effet, pourvus d'un microscope et d'une trousse spéciale renfermant quelques réactifs.
Quand ils se trouvent en présence de denrées manifestement avariées, les inspecteurs les font détruire séance tenante. Quand, au contraire, ils se trouvent en présence de produits qui leur paraissent falsifiés, ils en prélèvent deux échantillons cachetés, numérotés et certifiés par eux et par le marchand, qui signe également le procès-verbal de saisie. Un de ces échantillons est soumis à l'analyse du laboratoire, et l'autre est gardé au dépôt des scellés, en prévision d'une contre-expertise.
L'emploi de la journée des experts-inspecteurs de chaque section est consigné chaque jour sur une feuille de service, qui relate tous les détails relatifs à l'état de salubrité des établissements et marchés visités, ainsi que les saisies et destructions opérées par la section.
Tous les soirs les inspecteurs assistent au rapport, où ils rendent compte des incidents de la journée et reçoivent les ordres pour le service du lendemain.
Travaux du laboratoire. Depuis sa fondation, le laboratoire s'est attaché à fixer par des analyses nombreuses la composition des aliments usuels (vin, bière, cidre, lait, beurre, café, chocolat, etc.) livrés par le commerce parisien.
11 a de plus étudié les questions suivantes :
1° Produits pharmaceutiques employés en parfumerie ;
2" Dosage du plomb dans les étamages, les têtes de siphon et les soudures des boîtes de conserve;
5" Recherche de l'acide salicylique dans les denrées alimentaires;
4" Analyse des boues d'égout et matières de tinettes (commission d'assainissement de Paris) ;
5° Emploi et recherches des composés azoïques dans les vins et les substances alimentaires ;
6° Entretien des pompes à bière ;
7° Coloration des jouets, des sucreries et des sirops ;
8° Conserves alimentaires colorées au sel de cuivre ;
9° Recherche des trichines;
10° Examen du lait des biberons dans les différentes crèches du département de la Seine;
11° Inflammabilité des corps par l'étincelle électrique (expériences faites à l'occasion de l'ordonnance sur les théâtres);
12» Incombustibilité des décors et influence des rideaux de fer;
13° Analyse de l'air des dortoirs de l'école vétérinaire d'Alfort, etc.
14° Analyse des gaz provenant du traitement des matières de vidange;
15° Analyse des terres des cimetières;
1()0 Analyse des gaz produits dans les fosses d'inhumation (commission des cimetières) ;
17" Inlluence de la nourriture donnée aux vaches sur la composition du lait;
18" Recherche des fuites de gaz dans les égouts et dans les caves;
19" Désinfection des logements de varioleux et des voitures servant au transport des personnes atteintes de maladies contagieuses;
20" Analyse des denrées fournies aux prisons et aux services administratifs des Préfectures de la Seine et de police ;
SI" Analyse des produits donnant lieu à des contestations pour les droits d'octroi ;
Î22" Analyse d'eaux de Seine polluées, adressées par le service de la navigation.
La liste ci-dessous, en donnant le nombre des échantillons examinés au cours de la dernière année, témoigne de l'activité des travaux :