AVIS NÉCESSAIRE. XIII
ne pouvaient se justifier par des exemples. Pour ne m'en point passer plus longtemps, j'ai pris le parti de les placer sous la garantie des auteurs qui les ont publiées.
Les 2784 mots se décomposent ainsi : i^ Mots nouveaux, additions et rectifications, 926. — Mots placés sous la garantie de M. Fr. Michel, E. Colombey, Al. Pierre (10), Halbert, Vidocq, Delvau, etc., 990. — 3^ Mots placés sous la garantie de M. Lucien Rigaud, 868(11). — Cette méthode nous a paru bonne en ce'qu'elle offre une date de constatation^ sans enlever à chaque afuteur le mérite et la responsabilité de ses petites découvertes.
Tout dictionnaire redonnant d'ordinaire comme siens les mots déjà donnés par les dictionnaires précédents, attribuer à chacun la part qui lui revenait en propre, n'a pas été une tâche sans longueurs ni sans difRcultés. J'ai, de plus, constaté les variations et l'origine de chaque mot lorsque cela m'a été possible.
En livrant au lecteur tout le détail de ce triage, j'obéis au scrupule de conscience qui doit, selon mot, servir de règle pour la préparation d'un glossaire; il ne suffit pas d'annoncer des inconnus, il faut les légitimer en quelque sorte, c'est-àdire prouver leur existence autrement que par une simple affirmation. Précaution essentielle sur le terrain de l'argot où le contrôle est difficile, où rien ne paraît assez bizarre, ni assez étrange, à des lecteurs souvent trop crédules. L'auteur en vient alors à placer en première ligne la question de chiffres, et c'est à qui donnera beaucoup (12), le répertoire conte*
10. Argot et JargoHy par Alexandre Pierre, directeur de l'administration des recherches et renseignements. Seale édition de l'argot des filous qui n'est intelligible qu'entre eux. » Imp. Bonaventarc et Ducessois, i85o à 1860? Placard in-folio.
11. Lucien Rigaud. Dictionnaire du jargon Parisien, Paris, Ollendorff, 1878, in-i2, de 347 pages à 2 col., 5 francs. Ce livre très substantiel, dont le titre et le plan serrent d'aussi près que possible notre 6* édition (D/ctionnaire de l'Argot parisien), contient bon nombre de mots qu'on chercherait vainement ailleurs.
13. C'est cette misérable question d'effectif qui a fait donner comme argotiques par d'autres livres, les mets suivants que }e livre à Tétonnement du lecteur:
XIV AVJ^ NÉCESSAIRE.
nant le plus de mots étant tenu pour le meilleur. On n'a pas le temps d apprécier si la masse est de bon aloi ; on la salue au passage et tout est dit, car le dieu du jour est la quantité. Le sacrifice que je lui offre à regret exigeait du moins ces réserves.
Plus que jamais aussi, je maintiens que toute la force de mon entreprise réside dans le choix et la maittpàtcité des exemples. Un avis placé en tête du texte dit •PQ|É||u.Oi i*ai dû m'en priver trop souvent. Mais ceux que j'ai pu réunir ici ne m'en sont que plus précieux. Un traité fort intéressant de Justin Améro (i3) m'a permis de bien caractériser les importations de l'anglomanie; le 5i/^/tme de M. Denis Poulot m'a servi beaucoup pour ce qui regarde la classe ouvrière; M. Richepin, le poète des Gueux^ m*a donné quelques bonnes rectifications; les glossaires d'argot militaire, typographique ei théâtral de MM. Désiré Lacroix, Boutmy et Bouchard m'ont été utiles. Enfin les romans de l'école naturaliste, qui reconnaît pour chef M. Zola, m'ont apporté des exemples que je désespérais d'avoir, car les études de mœurs n'ont jamais assez de hardiesses pour les chercheurs qui poursuivent la constatation de certains mots. L'essentiel est que ces hardiesses soient reproduites sincèrement, sans atténuation comme sans amplification.
Terminons par un document de date relativement récente.
• Mandrin, mangeaille, manger sur le pouce, manigance, manivelle, maqoer» lage, maquerelle, maquignonnage, maquignonnes, marmaille, margoaillis, marmiteux, marmonner, marmot, marmotte, matois, mauvais coucheur, mazette, meublant, mijoter, minois, minable, mitonner, mitron, monter sur ses ergots, monter sur ses grands chevaux, gouge, gouine, gourd, gourgandine, gandin, gourme O'eter sa), gousset (sentir du), graisser ia patte, greluchon, grève, gribouiller, grigou, gringalet, avoir en grippe, grivois, grogner, grugeur, gruger, gueuserie, guigner, guignon, guindé. » — Je n'ai pris que dans deux lettres. On peut par là juger du reste. Ce qui n'empêchait pas le lexicographe susdit d'affiiander le lecteur par cette .pompeuse annonce : « J'ai cueilli sur leur tige et ramassé sur leur fumier natal tous les mots de mon dictionnaire. •
i3. L'anglomanie dans le français et les barbarismes anglais usités en France ^ par Justin Améro. Paris, Dramard-Baudry, 1878, in. 12.
AVIS NECESSAIRIE, XV
J'ai déjà montré que, dans le langage comme dans la correspondance des malfaiteurs, Targot ne comptait jamais que pour une faible partie du texte. Plusieurs lettres ont été citées comme preuves à Tappui ; en voici une autre non moins inédite et non moins curieuse. Le lecteur est prié de remarquer qu'elle est généralement orthographiée. Je regrette de ne pouvoir reproduire l'en-tête illustré et peint qui représente un groupe de chén^bins entourant une croix. Au-dessous de cette pieuse cômptjjtion, on lit :
Paris, ce 3o mai 1876.
Ma chère petite femme,
Un des grands bonheurs, c'est d'écrire une lettre d'amitié à une petite femme que Ton aime.
Je te recommande une chose, c'est : qu'aussitôt ta mise en liberté, de venir me voir et ensuite d'aller chez ma mère. Tout ce que j'ai à te recommander, c'es^ qu'une fois sortie de ne pas taire de bêtises, et de te rendre au gré (répondre aux demandes) de M. P..., car il y a peu de juges d'instruction qui ont une pareille bienveillance, envers les détenus, ce serait donc lui faire arriver des désagréments si tu ne te rendais à lui selon sa volonté.
Ma chère petite femme, j'ai appris que les idées à Marie Loudevig, étaient changées à l'égard de Jean Keipp, mais si Marie l'a gamelé, je te dirai aussi qu'il nous a attachés un bidon le jour que je t'ai vue à l'instructjon, pour aller avec Henri Chevet, il nous a quittés réellement comme un petit muffe et même sans nous prévenir, je te prierai de croire qu'il ne boira plus à notre table à l'avenir, ou bien si il y boit ce sera vraiment dans la grande tasse, car Ursin et Billon, ne sont pas trop contents après lui.
Mon cher petit bébé chéri, une chose essentielle que j'allais oublier c'est : que quand tu viendras me voir, je te prierai de m'envoyer mon foulard, mes chausfsettes ainsi que.de Tencre bleue, de l'encre rouge, des crayons de toutes sortes de couleurs sans oublier du papier à lettres.
Tant qu'à ce qui concerne la famille, tu pourras aller voir les parents et sans aucune crainte, car au contraire cela leur fera un sensible plaisir, voici leurs adresses: La mère, rue N , no 27 (en face la rue H....), aux 2 Moulins, ce n'est aucunement de ma faute si je ne t'en mets pas plus long, car je pars pour l'instruction.
Je crois que tu ne pourras pas faire de jardin sur cette petite lettre, car il n'y a pas de mauvais bonniments, si il n'y en a pas long c'est assez joli ; car Billon a embelli ma lettre en y faisant les auges et les dessins qui sont en tête.
Je termine en t'embrassant 45 minutes sans baver. Ton homme qui n'aime
que toi pour la vie !
U... vous souhaite le bonjour à toi et à Marie.
MazaSf 6« Dca ^<S%
XVI JUBiflB NÉCESSAIRE.
Mais nous ne saurions laisser le lecteur en une telle compagnie. Ajoutons, pour terminer, que si nous puisions plus largement aux sources manuscrites, on verrait combien l'argot fait de chemin, non plus dans les dernières couches sociales, mais dans la classe la plus intelligente et la plus relevée. J'en peux donner une preuve curieuse entre toutes, recueillie dans la collection d'autographes de M. Eugène Minoret, qui possède une partie de la correspondance intime de George Sand. Vers la fin de sa vie, à propos de thëâli^ elle écrit i un vieil ami de la famille qui l'accompagnait dans ses voyages à Paris ou à Palaiseau :
«... Tu es ua rude gobeur comme moi ; ta écoutes et tu ne critiques pas pesdant la pièce... » (28 novembre i865.)
«... Je n*ai pas eu un cil mouillé, et tu sais si jjs suis gobeuse, • (19 mm 186C.)
Le verbe piocher revient souvent sous la plume de cette grande travailleuse.
« J*ai bien pioché, dit-elle !e i*' janvier 1866. — Du moment que tu pioches, c'est boni écrit-elle encore vingt-cinq jours après. • (25 janvier 1866.)
Et plus loin :
«... Tu es un fameux loupeur; on ne te trouve jamais chez toi... • (i 5 avril 1866.)
• ... Je broie du noir... • (i5 avril 1866.)
«... J'ai très bien dormi avec mon perdreau dans le fusil,,. » (4 janvier 1867.}
«... Tâche de nous avoir dts passes pour que nous puissions voyager à ttnJL* (4. janvier 1867.)
«,.. Il paraît que \si panne te tient en haleine et en progrès... •
«... Tu n'as pas soixante-cinq ans dans ton coffre. • (3i octobre 186S4
«..» Les Parisiens sont des /abAeurf. • (2 janvier 1873.)
Toutes ces facéties étaient signées George Sand. Comine elles n'étaient pas destinées à la publicité, leur divulgation ne saurait porter atteinte à une réputation littéraire qui reste, i bon droit, des plus pures. Elle montre seulement qu'aux heures de repos, Técrivain se dédommageait volontiers de toute contrainte grammaticale , usant des libertés de langage à la mode dans le petit cénacle d'artistes qui admirait eo elle le plus simple et le plus cordial des camarades. A son exemple, d'aWkuts.^ B^Iz9lC et d'autres grands esprits de notre
AVIS NÉCESSABW|r^ XVII
temps furent enclins à s'amuser d'une expression nouvelle, comme des enfants. Mieux que personne, les maîtres en Tart difficile de formuler la pensée se laissent prendre au côté imagé, inventif, de nos irrégularités de langage. Et dans quel monde aurait-on le droit de le leur reprocher? Est-ce dans le bon public, qui se jette sur les combles (14) après s'être enthousiasmé des questions?
La raison d'être de l'argot va plus loin que ces modes fugitives. Cherches^ le Bulgare (i5) n'eut qu'un jour; gobeur et gobeuse dureront aussi longtemps que la naïveté française.
LORÉDAN LaRCHEY. Paris, 8 novembre 1879.
14. Le comble est un jen de mots fort à la mode de Tannée 1879. Voici deax exemples des oppositions d'idées qai en font le charme :
« Le comble de la gourmandise^ c'est de dévorer un affront. »
• Le comble de l habileté pour un pêcheur à la ligne, c'est d^ accrocher son hameçon à une ligne d'omnibus. •
On est parti de là pour dire : un comble, « M. P... poussant les gens à la modestie. Cela ne semble-t-il pas un comble? » — (Fr. Sarcey. Le XIX* siècle du i5 octobre 1879.)
i5. Nom d'une des premières questions qui furent à la mode vers 1877, au moment où les affaires d'Orient entraient dans la période militante. La question consistait, si on s'en rappelle, à retrouver certaines figures dans un dessin qui paraissait contenir tout autre chose au premier coup d'œil. Ainsi une gravure représentait un jardin, avec un arrosoir au premier plan. Au-dessous, cette légende : « Voici l'arrosoir^ oit est le Jardinier? • (De là, le mot question.)
En cherchant dans les arbres qui ornaient le jardin, on retrouvait un profil <rhomme figuré tant bien que mal par le contournement des branches. Ce n'était pat en proportion. Rien n'annonçait un profil de jardinier plus que celui de tout antre. Mais le public ne critiquait pas; il devinait et il était heureux.
Les éclaircissements^ les exemples Houveaux et les rectifications sont distingués par un astérisque renvoyant au même mot dans le corps du Dictionnaire.
SUPPLÉMENT
Le supplément de cette troisième édition est considérable.
Outre beaucoup d'errata et d'explications nouvelles, il s'y trouve an grand nombre d'expressions négligées jusqu'ici à dessein.
Depuis vingt ans, j'avais pris à tâche de justifier chaque mot par des exempies pris dans des livres connus (voyez page zxviii de l'introduction), mais, à leur dféaut, des publications similaires m'ont depuis offert une compensation inespérée. Ainsi grâce au Dictionnaire de la langue verte de Delvau, au Dictionnaire du jargon parisien^ de M. Lucien Rigaud, et au Dictionnaire d'argot militaire (inédit encore), de M. Désiré Lacroix, pourrai- je présenter un contingent auquel je n'aurais osé toucher sans la garantie du nom de leurs auteurs : ils seront ici scrupuleusement cités.
Enfin les romans de l'école naturaliste m'ont fourni un appoint d'exemples fort précieux.
ABAT-JOUR : Visière. — Vient de Parmée d'Afrique où la visière de képi est surtout appréciée à ce point de vue. (D.
Lacroix.)
ABATTAGE : Action d'abattre son jeu au baccarat. — « Il y a abattage toutes les fois qu'un joueur a d'emblée le point de neuf ou de huit. » (Rigaud.)
ABATTAGE : Ouvrage vivement exécuté. (Idem,)
ABATTAGE : Sévère réprimande, a Le patron est un bon garçon ; il avait raison de lui foutre un abattage, i (Le Su" blime.)
ABATTOIR : Cachot des condamnés à mort. — Ils y vont
AGG