‹ Dictionnaire historique d'éducation, où, sans donner de préceptes, on se propose d'exercer et d'enrichir toutes les facultés de l'ame et de l'esprit, ... Par m. Fillassier, des Académies royales d'Arras, de Toulose, de Lyon, de Marseille, etc. Tome premier troisième Tome troisièmeChapitre 11 sur 169 · PÉNITENCE · texte numérisé non relu

PÉNITENCE

i.T héodose-le-Grand donna deux exemples également illustres : l’un, des terribles excès aux quel sla colère peut emporter les meilleursprinces , lorsqu’ils ne prennentconseilquedeleursadulateurs;l’autre,dugénéreux repentirque peutexciterdansleurameunzèle salutaire. Thessalônique , capitale de l’Illyrie,étoit devenue un© ville des plus gr.andes et des plus peuplées de l’empire. La licences’y étoit accrue dans la même proportion que l’opulence et le nombre des habitans. Le peuple étoit passionné pour les spectacles. Il chérissoit, il estimoit même ces vils ministres des divertissemens publics , qui sont la perte des moeurs, parce qu’ils ne peuvent se faire des partisans sans diminuer l’horreur des vices dont ils sont infectés.Bofùericcommandoitlestroupesenlllyrie. Son échansonse plaignit à lui despoursuites criminelles d’uncocherducirquejembraséd’unepàssionbrùtale.Bothericfii mettre en prison cetinfame séducteur.Comme le jour des courses du cirque approchoit, le peuple, qui

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crovoît ce cocTier nécessaire à ses plaisirs, vintdemandcr sonclargisscment.Surle refiisducominandant,ilsemutina. La sédition fut violente:plnsieurs magistrats y perdirent la vie ;et[iofA<?ricfnl assomméà coups de pierres.

La nouvelle de cet attentat excita l’indignation de Th>‘odose.\\ vouloit d'abord mettreàfeuetàsangtoute la ville. Ambroise et les évêques des Gaules qui lenoient alors un synode h Milan, vinrent à bout de l’ap- ‘ paiser. Il leur promit de prottéder selon les règles de la justice ; mais ses courtisans , et sur-tout , effa-

cèrent bientôt ces heureuses impressions. Ru/in, homme de fortune , s'étoit élevé , à la faveur des vertus qu’il savoit feindre, jusqu’à la conliance de l’empereur: il étoit alors maître des offices , et tenoit le preinier rang dans les conseils. Appuyé de ses partisrfiis , il fit entendre à Théodose qu’il étoit nécessaire de donner un exemple capable d’arrêter pour toujours les séditions , et de maintenir l’autorité du prince dans la personne de ses officiers. H ne lui fut pas difficile de rallumer im feu mal éteint. Ou résolut de punir les Thessaloniciens par un massacre général. "J héodoserecommanda expressément de cacher à S. Ambroise la décision du conseil ; et , après avoir donné ses ordres, il sortit de Milan , pour éviter de nouvelles remontrances, si le secret de la délibération venoit à transpirer.

Les officiers chargés de cette barbare exécution, ayant recula lettre du prince, annoncèrent une coursede chars pour le lendemain, etpassèrentla miità fiilre toutes les dispositions nécessaires àleur dessein. Le jour venu , le peu pie , ne sachant pas qu’il couroita la mort, se rendit en foule dans lecirqne,sanss’apercevoirdiimouvemeut des soldats dont il fut toiit-à-coup enveloppé. Ceux-ci avoient ordre de passer loutau fil de I epee, sansdistinction d’àge ni de sexe. Au signal donné, ils poussent un grand cri , et se jetlcntavec fureur sur la nmltitiide.On frappe : on égorge j on tue lesenfans siu* le sein de leuis

nières.Leshabitansrenfermésdanscette vaste enceinte, morts, blessés, vivans accumulés les uns sur lesautres, ne .sont bientôt plus qu’un monceau. C'^ux qui fuient trouvent la mort dans les ruesde la ville. TbessaJoniqiie Ast jonchée de cadavres. Des etrangers , des citoyens

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pacifiques , qui n’avoient eu aucune part à la sédi~ lion , furent sacrifiés à celte aveiigle vengeance.

Jamais l’humanité ne montre plus de vigueur que dans ces scènescruelles jOÙ la barbarie triomphe.l^n esclave, voyant son maître saisi parles soldats , l’arrache de leurs mains; et, pour lui donner le temps de s’échapper, il se livre lni-même,et reçoit la niortavcc joie. Un marchand, nouvellement entré dans le port, courut h ses deux fils qu’il voyoitprèsde péi ir.ll demanda en gracede mourir à leur place , et offrit à celte condition tout ce qu’il possédeitd’or et d’argent. Les soldats , par une indulgence brutale,lui permirent d’en ehoisir un ;etle malheureux père, les regardant lour-à-tour, pleurant, gémissant, et ne pouvant se déterminer dans ce choix funeste , qui déchiroil ses entrailles, les vitenfin égorger tous deuxi Le massacre dura trois heures. Sept mille , ou même quinze mille citoyens, selon d’autres*, y ))érirenl. On dit que 'l’héodose , louché de repentir, peu de temps après le départ des eourriers , en avoit dépêché d’au- Ires pour révoquer l’ordre ; mais que ceux-ci airivèrent trop tard , ainsi qu’on a vu presque toujours , que

{)lus les ordres méritent d’être révoqués , plus ils vo-» ent rapidement , et s’exécutent avec ]»romptitude. Cette aff reuse tragédie répandit par tout l’empire l’é* tonnement et la consternation. AmbroLce et les évêques assemblés à Milan, furent pénétrés de la plus vive douleur. Le saint prélat , aussi alîligé de la faute de Théodose aimoit tendrement , que dumalheujr

dcsThessaloniciens , ne différa pas d’écrire au prince, pour le rappeler à lui-même : « Non, lui disoit-il , je « n’aurai pas la hardiesse d’offrir le saint sacrifice , si U vous avez celle d’y assister. 11 ne me seroit par per- « mis de célébrer ces augustes mystères eu la présen- « ce du meurtrier d’un seul innocent ; et comment « le pourrois-je devant les yeux d’un prince qui vient « d’immoler tant d’innocentes victimes? Pour paitici- « per au corps de Jéjuj-CArwr, attendez que vous vous « soyez mis en état de rendre votre hostie agréable à « Dieu ; jusques-là , contentez-vous du sacrifice de « vos larmes et de vos prières.)!’ La conscience de ThéO' dose lui parloit encore avec plus de force cl de liberté

Sa bonlénatnrellcajMut cnfindissipé lesnoircs vapeurs de sa colère, lui montroit Thcssalonique en pleurs , et ' ses sujets égorgés, line se voyoitlui-mênicqu'avechorreur;et, pour se laver d'im forfait si énorme, tremblant de crainte et déchiré de remords,il revint à Milan, et marcha droit à l’eglise. Ambroise sort au-devant de lui, et s’opposant à son passage, semblable h cet ange redoutable qu'l défendoitrentréedujardind’Eden, après lachute de notre premier père : « Arrêtez , prince , lui dit-il , vous ne sentez pas encore tout le poids de votre péché. La colère ne vous aveugle plus 5 mais voti'e puiss.thce et la qualité d’empereur offusquent votre raison , et vous dérobent la vue de ce que vous êtes. Rentrez en vous-même ; considérez la poussière d’où vous êtes sorti,et dans laquelle chaque instantse hâte de vous replonger : que l’éclat de la pourpre ne vous éblouisse pas jusqu’à vous cacüierce qu’elle couvre de foiblesse. Souverain de l’empire , mais mortel et fi-agile , vous commandez à des hommes de même nature que vous, et qui servent le même maître:c’cst le créateur dccetunivers; le roi des empereurs , comme de leurs sujets. Aurezvous la hardiesse de lever les yeux dans son temple î Comment entrerez - vous dans son sanctuaire ? Vos mains fument encore du sang innocent : oserez-vous y recevoir le corps du Seigneur r Porterez - vous siu la coupe sacj ce ces lèvres qui ont prononcé un arrêt injuste et barbare.^ Retirez-vous , prince : n’ajoutez pas le sacrilège à tant d'homicides. Acceptez la chaîne salutaire de la pénitence, que vous impose par mon ministère la sentence du souverain Juge. En la portant avec soumission , vous y trouverez un remède pour guérir vos plaies, encore plus profondes que celles dont vous avez aflligé Thcssalonique. » L’empereur, voulant excuser sa faute par l’exemple de David : « Vous l’avez « imité dans son péché, lui rcpartit^/rtiro/je,imitcz-le . « dans sa pénitence.» reçut cet arrêt comme .

s’il fut émané de la bouche de Dieu même. 11 avoitl’ame . tropélevée pourrougirdel’humiliation qu’il essuyoit à i la vue d’un grand peuple: il ne senloit que la confusion de son crime. 11 retouiaia à son palais, en pleurant et en .

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Soupirant. Il y demeura renferme pendant Imlt mois , plongé dans celte douleur salutaire qui naît du brisement de l’ame accablée à la vue de scs fautes.

Selon la discipline ordinaire de l’Eglise, les pénitens n’éloientalors réconciliés que vers lafctedePàques;etlcs meiu-tres volontaires n’éloieul remisqu’après plusieurs années de pénitence. Aux approches de la fêtedeNocI, T/idoJojesenlitrcdoublersadouleur.il/{/^/j,moinsallligé que lni,quoiqu’il bit la principale cause de ses regrets, entreprit de le consoler;et,conmie ce courtisan lui demandoit pourquoiils’abaudonnoilàuncsiprofonde tristesse, l'empereur poussant un grand soupir qui fulsnivi de larmes: «Hélas! l\ujin\\\n dit-il,sc peut-il que vous ne sentie/, pas mon malheur ? Je gémis et je pleure de voir que le temple du Seigneur est ouvert aux derniers de mes sujets , qu'ils y entrent sans crainte , qu’ils y adressent leurs prières à noli^ commun Maître, tandis que l’entrée m’en est interdite, et que le ciel même est fermé pour moi ; car je me souviens de cette divine parole : Celui que vous aurez lié sur la terre, sera lié dans le ciel. — Prince, répondit j’irai , si vous le permettez , trouver l’évêqiie , et je l'engagerai , par mes prières , à vous affranchir de vos liens. — Il n’y consentira pas , répliqua l'empereur ; je connois Ambroise : je sens la justice de son arrêt ; jamais il ne violera la loi divine par déférence pour la majesté impériale.» Sxir les instances de Rujin, qui promettoit avec confiance de fléchiry^/n^roz'je,l’empereur lui permit de le tenterj et, se flattant lui-n)ême de quelque succès, il le suivit de loin. Dès qu’ Ambroise aperçut le ministre : « Rujin , lui dit-il , quelle est votre imprudence ? C’est vous dont le pernicieux conseil a rempli Thessalonique de carnage et d'horreur; et vous ne rougissez pas vous ne tremblez pas "Vous osez approcher de la maison de Dieu, après avoir si cruellement déchiré ses images vivantes 1» Rujin, se jetant è scs pieds, le supplioit de recevoir avec indulgence l’empereur qui alloit arriver. Alors enflammé de zèle : « Je vous avertis,

« Rujin , lui dit-il , que je l’empêcherai d’enlrerdans le « lieu saint ; et, s’il veut continuer d’agir t ‘ 'ran , il

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« pourra m’égorger encore ; j’accepterai la mort avec «f ’oie. » A <'cs paroles , }\ujin manda promptement à 1 héodosc qu’il ne pouvoit riengagnersnr l’inflexible prélat; que pour éviter nn éclat scandaleux , il lui conseilloit de ne pas aller plus loin. L’empereur , qui , cloit déjà dans la grande pbace de la ville , continua sa marche J en disant: «J’irai , et j’essuyerai l’afiTront « que je n’ai que ti-op mérité. »

y/mbroise cloitdans uncsallevoisinedel’église,dans laquelle il avoit coutume de donner scs audiences. Voyant approcher Thëodose, il s’avança, en lui repro- , chant de vouloir user de tyrannie contre Dieu même , et de faire violence à la discipline de l’église, en prétendant s’ailranchir de la pénitence : « Non , répondit le « prince, je ne viens point ici pour violer les lois, mais .. « pour vouscoujurer d’imiter la clémence du Dieu que « nous servons, qui ouviÿ la porte de ses miséricordes « aux pécheurs pénitens.— fit quelle pénitence avez- « vous faite d’un si grand crime ^ répliqua l’évêque. —

« C’est à vous, luidit Théodose, d’appliquer le remède « sur mes plaies -, et c’est à moi de le recevoir et de le . « souffrir. » Alors .(V/nÀcowe, touché de son humble résignation , lui dit que, puisqu’il n’avoit écouté que sa colère dans l’affairedeThessalonique, il devoit pour tou» jours imposer silence à cette passion téméraire elfougiicuse, et ordonner par une loi, que les sentences de mort et de confiscation n’aufoienl leur exécution que trente jours après qu’elles auroientctéprononcées, pour laisser à la raison le lenij)s de revenir à l’examen, et de réformerlesjugemens dans lesquels elle n'nuroitpasété consultée. 'J'heodose approuva ceconseil, et fit sur-lecharnpdresserla loiquele prélat proposoit. Aussitôt le saint évêque lui permit l’entrée de l’église. 'J'héodose prosterné,baignant la terre de sespleurs, et se frappant la poitrine, prononc-a à haute voix ces paroles duprophele-roi : Mon ameest demevréeattachéecontrelaterre ; rendez-moi laoie, Seigneur, selon votrepromesse. T ont 1 P peupl c l’accom pagnoi t de ses prières etde ses la nn es, et celle n»ajestésouvei’aine, dontlimpétueusecolèreavoit faillremblertoull’empire, n’iiîspiroitplusalors que dos

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senünicns de compasson et de dojileur. S. Ambroise régla le temps de sa pénitence ;renipercnr l'acconiplit avee soumission et fidélité. 11 s’abstint, pendant cet intervalle, de porter les ornemcns impériaux. C’est ainsi f\\\’ Ambroise s ut ré parer le crime de 'J 'héodose:tixein\A e à jamais mémoraJ)ie, mais unique dans tous les siècles! 11 ne pouvoit naître que d’un heureux concours de circonstances.Pour le donner au monde, il étoit besoin de la rencontre d'un prélat et d'un prince également extraordinaires: il falioit un évêque digne de représenter la majesté divine par l’éminente sainteté de sa vie , par la sublimité de songéniç, par une fermeté prudente et éclairée, par la force d'une éloquence invincible, autant que par l’autorité de son caractère ; il falioit aussi un empereur vraiment pieux , humble dans la grandeur , mais assez relevé parses qualités personnelles ,pour s’abaisser sans s’avilir.De plus , les bornes desdeiixpuissanceSjSpirituelleet temporelle, posées pasyj.ïi/j-CArM/ meme et alfermies sous le long règne du paganisme , étoient encore si solidement établies, qu’un prince, publiquement suspendu de la communion, ne couroit alors aucun risque de rien perdre du respect et de l’obéissance de ses sujets, Remords, Repentir.

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