‹ Dictionnaire Historique D'Education, ou, sans donner de preceptes, on se propose d'exercerChapitre 42 sur 130 · ESPRIT · texte numérisé non relu

ESPRIT

i. IVIadame la Danphine , Marie- Anne-Victoire àd Bavière , pissoit pour*avdir intiniment d'esprit. Louis Xlf^lni disoit un jour: « Vous ne m'aviez pas appris, « madame , que vous aviez une sœur qui ëtoit tresse belle. » Il parloit de madame la grande - duchesse de Toscane. « Il est vrai , sire , répondit la princesse , « î'ai tme sœur qui a pris toute la beauté de ma Éi- « mille , mais j'en ai eu tout le bonheiu*. » • 2. Pendant Tabsence de Philippe y des ambassadeurs du roi de Perse étant arrivés à la cour de Macédoine y Alexandre-le-Grand , encore jeune , les reçut avec ta!it d'honnêteté et de politesse , et leur fit si bien les honneurs de la table , qu'ils en furent charmés. Mais ce qui les sui'prit plus que tout le reste , c'est l'esprit et le jugement qu'il fit paroître dans les divers enfcre^ tiens qu'il eut avec eux. Il ne leur proposa rien de puéril , ni qui ressentît son âge 5 il ne les interrogea ni sur ces jardins suspendus en l'air qui étoient si vantés , ni sur ces richesses , ce superbe palais , ce faste énorme du roi de Perse, dont on parloit par toute la Grèce. II leur demanda quel chemin il Êtiloit tenir pour arriver dans la haute Asie ; quelle étoit la distance de >]*» eux; en quoi consistoit la force etlapuissance du roi de Perse \ quelle pilace le roi prenoit dans une bataille \ comment il se conduisoit à l'égard de ses ennemis , et comment il gouvernoit ses peuples ? Ces ambassadeurs ne se lassoient point de l'admirer ; et sentant dès-lors ce qu'il pourroit devenir un jour , ils marquèrent en un mot la différence qu'ils mettoient entre Alexandre et Arta^erxhs , en se disant les uns aux autres : « Ce jeune prince est grand, le nôtre est riche.» 3. Du temps d'unçertain ministre , cinq beaux-esprits qui passoient pour être bons amis , avoient soupe ensemble. Dans la chaleur du repas , après avoir renvoyé les valets y ils parlèrent en liberté des affaires du temps ;

ESPRIT. lyt

Cl Vnn des cinq fit sur-le-champ un coupletfbrt sanglant sar le ministre. Le lendemain , à neuf heures du matin , le ministre envoie dire à Pauteur du couplet qu^il vînt lui parler. Il fut surpris de ce message. Il n^avoit avec le ministre aucune relation. Il étoit Gascon , et libre d'affaires. Il ne songea h rien moins qu'à sa chanson. Il va chez le minisU^e : «Monsieur, lui dit-il , dèsquil le tint dans son cabinet, que vous ai-je fait ? — Vous , monseigneur , répondit le Gascon ? ni bien ni mal. £h bien ! si je ne vous ai point fait de mal , pourquoi voulez-vous m *en faire ? — Moi , monseigneur ! — Tenez, connoissez-vous cet écrit? n eles-vous point l'auteur de ce couplet charitable ? — Ciel ! que vois-je ? Quelle trahison ! Cependant , monseigneur, souffrez que je vous dise que ce couplet vous justifie. Si vous êtes toujours aussi bien servi en espions , il ne vous sera pas difficile de soutenir la réputation de grand ministre. — Mais pourquoi me déchirer ainsi ? parlez ? pourquoi ? — Pourquoi ? monseigneiu- , pourquoi ? Que voulez-vous que je vous dise) Pai cru être avec quatre de mes amis , et je vois que tout au moins un des quatre est un traître. — Laissous-là le traître et la trahison ; il n^est question que de vous et de votre mauvais esprit. Pourquoi me déchirez-vous ? — Monseigneur, que vous répondre ? C'est la mode de faire des chansons contre vous. -Les Français aiment la mode , et je suis Français. — Allez , monsieur ; votre esprit qui vous tire d'affaire ; allez en paix^ et ne péchez plus. — Monseigneur, votre absolution me corrige. Ou je n'irai plus au Parnasse , ou j'irai vous y chanter sur un ton bien .différent. — Je vous le conseille. — Ah ! monseigneur, je vais dans le moment profiter de l'avis. » Il alla faire à la gloire du ministre un fort joli ouvrage , qu'il vint lui présenter dès le lendemain à la même heure. Il en eut me pension , et fut toujours bien traité.

4* Lies comédiens français voi|lant empêcher ceux de la comédie italienne de parler français , le roi voulut juger ce différent. La troupe des Français députa le célèbre Baron ; et celle des Italiens ^ le fameux

17a ESTIME.

Dominique , connu sous le nom à' Arlequin. BarcuL parla le premier ; et ayant fini son dLXSconvs, Arlequin^ après quelques pantomimes de caractère y demandai sa majesté comment elle souhaitoit qu^il parlât ? Le roi| ne pensant point à Téquivoque à' Arlequin , lui dit : « Parles comme tu voudras. — Oh! cela étant, sire^ ré- « pondit Dominique , je n^en veux i)as davantage : nu << cause estgagncc.»Lowi\yA^/^riantdelasurprise, dit: « La parole ni^est échappée ; je ne veux point la retirer : « ainsi les Italiens continueront de parler français. »

5. Un ofilcier gnscon y demandant au ministre de la gufTrc ses appoinlemens, lui représenta qu'il étoiten dîmi^c r do mourir de faim. Le ministre lui voyant ua visn;[C''^ plein et vermeil , lui répondit que son visage le riéjiKrnloit. ^ Ne vous y méprenez pas, monsei- <c giieiir , hii dit le Gascon , ce visage n'est pas à moi} « je le dois à mon hôtesse , qui me fait crédit depuis « loui^-tenips. » Cette repartie ingénieuse lui valut dans le moment une avance considérable.

b. M. Dufresny vouloit obtenir du duc d'Orléans y régent de France, une gratifico'tion. Une foule de gens en demandoit ; et , pour avoir la préférence , il mloit s'y prendre avec esprit auprès d'un prince qui enavoit beaucoup. Il lui présenta un placet : « Pour votre « gloire , monseigneur , il faut laisser Dufresny dans « son extrême pauvreté , afin qu'il reste au moins un <( seul homme dans une situation qui fasse souvenir « que tout le royaume étoit aussi pauvre que Dii- «Jresny , avant que vous y eussiez mis la maia. » Par ce tour ingénieux et flatteur', il obtint plus qu'il ne demandoit. Voyez Adresse d'Esprit , Justesse.

1. tLscHTNE désiroit d'être reçu au nombre des disciples de Socrate ; mais voyant qu'ils lui faisoient de riches présens , il craignoit d'être rebuté à cause de son extrême indigence. « O le plus sage des Grecs !

à ce philosophe , je ne puis rieii vous offrit [noi-meme , et tout ce que je suis ; daignez ►ter avec honte ce foihle présent , si toutefois ritc^ ce nom. — Vous vous estimez donc hien lui dit Socrate! Vous comptez donc pour rien fsent que vous me faites de vous-même ? Enet je m'efforcerai de vous rendre cstimahle à popres yeux. »

Dres la célèbre bataille de Platée , un des preitoyens d'Efjine, ville de la Grèce , vint exhorsanias , roi de Lacédémone , à venger Paffront irdonius et Xerxès avoient fait à Léonidas , corps mort avoit été attaché par leur ordre à eiice , et le pressa de traiter de la môme sorte » du général persan. Pour l'y porter plus fori il ajoutoit que satisfaire ainsi aux mânes de li avoient été tués aux Thermopyles , c'étoit un sûr d'immortaliser son nom parmi tous lès et pendant la durée de tous les siècles. « Por- Heurs vos lâches conseils, lui répliqua Pausa^ s. Il faut que vous vous entendiez bien mal en gloire, de penser que j'en doive acquérir beau^ , en me rendant semblable aux Barbares. S'il igir ainsi pour plaire à ceux d'Egine , j'aime c me conserver l'estime des Lacédémoniens , jui l'on ne met point en comparaison le bas et le plaisir de la vengeance , avec celui de montrer clémence et de la modération à l'égard de nos nis, et sur-tout après la mort. Pour ce qui re- ; les mânes des Spartiates , ils sont suffisamment ;s par la mort de tant de milliers de Perses qui iemeurés sur la place dans le dernier combat.» amour du bien public étoit le grand mobile de es actions du célèbre ^m^ûZe. On admiroit en id homme la constance et la fermeté dans les mens imprévus auxquels sont exposés ceux qui înt du gouvernement , ne se laissant ni élever honneurs qu'on lui rcndoit , ni abattre par les et les refus qu'il avoit quelquefois à essuyer, le générale qu'on faisoit de la droiture de ses

intentions , de la pnreté de son zèle pour les intçréisdef •*^" l'état, et de la sincérité de sa vertu, panit un jour oà Ton jonoit une pièce du poète Eschyle. L'acteur aydnt^ récité ce vers qui contenoitl'éloge A'AmphiaraûSj «Il « est moins jaloux de paroUrc homme de bien et justei « que de l'être en effet , » tout le monde jeta les yem I sur lui , et lui en fit Papplicalion. 'i

4. Timoléon , après avoir rendu la liberté à Syracuse, avoit fixé son séjour dans cette ville. Parvenu à une extrême vieillesse , il perdit entièn»ment l'usage de la vue. Cetteinfirmiténe diminua rien du respectet del'estiroe qu'on avoit pour ce grand homme. Lorsque dans les assemblées publiques il survenoitquelques affaires difficiles et épineuses, les Syracusains lui envoyoient us char à deux chevaux , le priant de venir leur dire sou avis. Il traversoit la place , se rondoit au théâtre, et, monté sur ce char où triomphoit la sublime vertu , il étoit introduit dans rassemblée. A son arrivée , tout le peuple se levoit , le saluoit , et le bénissoit d'une voix unanime. Timoléon saluoit à son tour les assistans d'an ^ air doux et affable ; et , après avoir donne quelque temps .\ ce torrent d'acclamations etd'éloges^il entendoit l'affaire dont il étoit question, en disoit son avis > qui toujours étoit suivi religieusement. Ses domestiques le ramenoient ensuite au travers du théâtre ; et ses concitoyens , après l'avoir reconduit avec les mêmes applaudissemens,expédioient les autres affaires qui ne demandoient point sa présence. Venoit - il quelques étrangers a Syracuse, on les conduisoit à la maison du

f)ère de la patrie , afin qu'ils vissent le bienfaiteur et le ibérateur de la plus grande ville de la Sicile. L'estime publique lui rendit encore de plus grands honneurs aurès sa mort. Rien ne manqua à la magnificence de ses ', oLsèques ; mais le plus bel ornement furent les larmes mêlées aux bénédictions dont chacuns'empressoitd'honorer sa mémoire. Il fut ordonné qu'à l'avenir, toutesles années,le jour de son décès, on célébreroit en son honneur des jeux solennels , et qu'on feroit des courses de chevaux. Ce qu'il y eut de plus flatteur pour la jpaëmoire d^ cq héros^fut le décret par lequel le peuple

e Syracuse arrêta que toutes les fois que la Sicile SToit en guerre avec les étrangers, elle prendroit un yênéval à Corinthe.

5. L^immoitel Newton a eu le bonheur singulier de iouir, pendant sa vie , de tout ce qu'il dcsiroit ; Lien tfflerent de Descartes , qui n'a reçu que des honneurs ^thiimes. Les Anglais n'en honorent pas moins les grands talens , pour être nés chez eux. Loin de chercfcer à les rabaisser par des critiques injurieuses; loin d'applaudir à Tenvie qui les attaque , ils concourent à Je» élever; et cette grande liberté , qui les divise sur les points les plus importans , ne les empêche pas de se r^nir sur Testime due au véritable mérite. Ussentent tons combien la gloire de Pcsprit doit être précieuse à un état , et ce qui peut la procurer à leiu' patrie leur devient infiniment cher. Tous les savans d'un pays qui en produit tant , mirent Newton à leur tête , et par nne esp&ce d'acclamation luianime , il3 le reconnurent pour chef et pour maître. Un rebelle n'eût osés'élever;mi n'eût pas même souffert un médiocre admirateur. Sa phUosopfaie a été adoptée par toute l'Angleterre 3 eDe domine dans la société royale, et dans tous les excellens ouvrages qui en sont sortis, comme si elleétoit déjà consacrée par le respect d'une longue suite de siè* cles.Elnfinil a été révéré au point que Ta mort ne poutoit plus lui produire de nouveaux honneurs : il a vu «on apothéose. La reine Anne le fit chevalier : titre d'honneur, qui marque du moins que son nom étoitallé jasqu'au trône, oiiles noms le» plus illustres encc genre ne parviennent pas toujours. Il fut plus connu que jamais à la cour, sous le roi George. La princesse de GaU ïw,depuis,rcine d'Angleterre, l'entre tenoit,le consul- .toil souvent, et ne poMvoit être satisfaite que par lui. Elle disoit souvent publiquement qu'elle se tenoit heureuse de vivre de son temps et de le connoître.Ouand ileut rendu l'esprit, son corps futexposésur un lit de parade dans la chambre de Jérusalem, endroit d'oùl'on

forte au lieu de leur sépulture les personnes du plus aut rang , et quelquefois les têtes couronnées. On l'inhuma dans l'abbaye de Westminster, le pqêle étaB.t

soiileiiu par milord y {^and chancelier , par les ducs Je Mont rose et de Roxburgh , et par les comtes de Fernbrorké , de Sussex et de Maclesfield. Ces six pairs d'Ani;[leleiTe , qui firent cette fonction solennelle 5 font assez juger quel nombre de personnes de distinction grossirent la pompe funèbre. L'évêque de Rochcster lit le service , accompagné de tout le clergé de l'église. Le corps fut enterré près de Tentrée du olin^ur. Il fandroit presque remonter chez les anciens p Grecs , si Ton vouloit trouver des exemples d'une p aussi grande vénération pour le savoir. La famille de : ]M. Newton imita encore la Grèce de plus près par un :* monument qu'elle lui fit élever, et auquel elle cm- : ploya une somme considérable. Le doyen et le chapitre de Westmiusicr permirent qu'on le construisit dans ^ 1 enceinte de l'abbave , distinction souvent refusée à la plus haute noblesse, En un mot, la patrie et la * famille de ce grand houime firent éclater pour lui la même reconuoissance que s'il les avoit choisies.

ETUI) E.

Page 1