‹ Dictionnaire philosophique (volume 3)Chapitre 10 sur 85 · MONTAGNE · texte numérisé non relu

MONTAGNE

C'est une fable bien ancienne, bien universelle, que celle de la montagne qui, ayant effrayé tout le pays par ses clameurs en travail d'enfant, fut sifflée de tous les assistans quand elle ne mit au monde qu'une souris. Le parterre n'était pas philosophe. Les siîïleurs devaient admirer. Il était aussi beau à la montagne d'accoucher d'une souris , qu'A la souris d'accoucher d'une montagne. Un rocher qui produit

Un rat est quelque chose de très-prodigieux; et jamais la terre n'a vu rien qui approche d'un tel mi" racle. Tous les globes de l'univers ensemble ne pour* raient pas faire naître une mouche. Là où le vulgaire rit, le philosophe admire; et il rit où le vulgaire ouvre de grands yeux stupides d'étonnement.

Bavards prédicateurs , extravagans controversistes, tâchez de vous souvenir que votre maître n'a jamais annoncé que le sacrement était le signe visible d'une chose invisible ; il n'a jamais admis quatre vertus cardinales et trois théologales ; il n'a jamaii examiné si sa mère était venue au monde maculée ou immaculée ; il n'a jamais dit que les petits enfans qui mouraient sans baptême seraient damnés. Cessez de lui faire dire des choses auxquelles il ne pensa poiDt. Il a dit; selon la vérité aussi ancienne que le monde : Aimez Dieu et votre prochain; tenez-vous-en là, misérables ergoteurs, prêchez la morale et rien de plus. Mais observez-la, cette morale; que les tribunaux ne retentissent plus de vos procès; n?arrachez plus paf la griffe d'un procureur un peu de farine à la bouche de la veuve et de l'orphelin. Ne disputez plus un petit bénéficeavec la même fureur qu'on disputa la papauté dans le grand schisme d'occident. Moines, ne mettes plus (autant qu'il est en vous) l'univers à contribution \ et alors uous pourrons vous croire.

Je viens de lire ces mots dans une déclamation eit quatorze volumes $ intitulée ; Histoire du Bac-llmpire*

Piet. vfc. 7. q

Les chrétiens avaient une morale; mais les païens riert avaient point

Ah! M. Le Beau, auteur de ces quatorze volumes, où avez-vous pris cette sottise? eh! qu'est-ce donc que la morale de Socrate, de Zaleucus, de Charondas , de Cicéron , d'Épictète , de Marc-Antonin ?

Il n'y a qu'une morale, M. Le Beau, comme il n'y a qu'une géométrie. Mais, me dira- 1- on, la plus grande partie des hommes ignorent la géométrie. Oui; mais, dès qu'on s'y applique un peu, tout le monde est d'accord. Les agriculteurs , les manœuvres, les artistes n'ont point fait de cours de morale ; ils n'ont lu ni De finibus de Cicéron, ni les Ethiques dAristote; mais, sitôt qu'ils réfléchissent, ils sont sans le savoir les disciples de Cicéron : le teinturier indien , le berger tartare et le matelot d'Angleterre connaissent le juste et l'injuste. Confucius n'a point inventé un système de morale comme on bâtit un système de physique. Il l'a trouvé dans le cœur de tous les hommes.

Cette morale était dans le cœur du préteur Festus, quand les Juifs le pressèrent de faire mourir Paul qui avait amené des étrangers dans leur temple. « Sachez, leur dit-il, que jamais les Romains ne condamnent personne sans l'entendre. »

Si les Juifs manquaient de morale ou manquaient à la morale, les Romains la connaissaient et lui rendaient gloire.

La morale n'est point dans la superstition ? elle n'est point dans les cérémonies, elle n'a rien de commun avec les dogmes. On ne peut trop répéter que

tous les dogmes sont différens, et que la morale est la même chez tous les hommes qui font usage de leur raison. La morale vient donc de Dieu comme la lumière. Nos superstitions ne sont que ténèbres. Lecteur, réfléchissez : étendez cette Vérité, tirez vos conséquences.

Un philosophe des environs du mont Krapac , mu disait que le mouvement est essentiel à la matière.

Tout se meut, disait-il; le soleil tourne continuellement sur lui-même, les planètes en font autant, chaque planète a plusieurs mouvemens différons , et dans chaque planète tout transpire, tout est crible, tout est criblé ; le plus dur métal est percé d'une nifinité de pores , par lesquels s'échappe continuellement un torrent de vapeurs qui circulent dans l'espace. L'univers n'est que mouvement; donc le mou* vement est essentiel à la matière.

Monsieur, lui dis-je, né pourrait-on pas vous ré<< pondre : Ce bloc de marbre, ce canon, cette maison, cette montagne ne remuent pas; donc le mouvement n'est pas essentiel ?

Ils remuent, répondit -il; ils vont dans l'espace avec la terre par le mouvement commun , et ils remuent si bien (quoique insensiblement), par leur mouvement propre, qu'au bout de quelques siècles il ne restera rien de leurs masses, dont chaque instant détache continuellement des particules.

— Mais, monsieur, je puis concevoir la matière en repos; donc le mouvement n'est pas de son essence.

— Vraiment, je me soucie bien que vous conceviez ou que vous ne conceviez pas la matière en repos. Je vous dis qu'elle ne peut y être.

— Cela est hardi ; et le chaos , s'il vous plaît ?

— Ah, ah! le chaos! si nous voulions parler du chaos, je vous dirais que tout y était nécessairement en mouvement, et que le « souffle de Dieu y était porté sur les eaux; » que l'élément de l'eau était reconnu existant, les autres élémens existaient aussi; que par conséquent le feu existait, qu'il nj a point de feu sans mouvement, que le mouvement est essentiel au feu. Vous n'auriez pas beau jeu avec le chaos.

— Hélas! qui peut avoir beau jeu avec tous ces sujets de dispute ? Mais vous qui en savez tant ; ditesmoi pourquoi un corps en pousse un autre : parce que la matière est impénétrable ? parce que deux corps ne peuvent être ensemble dans le même lieu ? parce qu'en tout genre le plus faible est chassé par le plus fort ?

— Votre dernière raison est plus plaisante que philosophique. Personne n'a pu encore deviner la cause de la communication du mouvement.

— Cela n'enpêche pas qu'il ne soit essentiel à la matière. Personne n'a pu deviner la cause du sentiment dans les animaux; cependant, ce sentiment leur est si essentiel, que, si vous supprimez ridée de sentiment, vous anéantissez l'idée de l'animal.

— Hé bien, je vous accorde pour un moment que le mouvement soit essentiel à la matière ( pour un moment au moins, car je ne veux pas me brouiller

avec les théologiens ) ; dites-nous donc comment une boule en fait mouvoir une autre ?

— Vous êtes trop curieux; vous voulez que je vous dise ce qu'aucun philosophe n'a pu nous apprendre.

— Il est plaisant que nous connaissions les lois du mouvement, et que nous ignorions le principe de toute communication de mouvement.

— Il en est ainsi de tout; nous savons les lois du raisonnement, et nous ne savons pas ce qui raisonne en nous. Les canaux dans lesquels notre sang et nos liqueurs coulent nous sont très-connus, et nous ignorons ce qui forme notre sang et nos liqueurs. Nous sommes en vie, et nous ne savons pas ce qui nous donne la vie.

— Âpprenez-moi du moins si, le mouvement étant essentiel, il n'y a pas toujours égale quantité de mouvement dans le monde.

— C'est une ancienne chimère d'Épicure renouvelée par Descartes. Je ne vois pas que cette égalité de mouvement dans le monde soit plus nécessaire qu'une égalité de triangles. Il est essentiel qu'un triangle ait trois angles et trois côtés; mais il n'est pas essentiel qu'il y ait toujours un nombre égal de triangles sur ce globe.

— Mais n'y a-t-il pas toujours égalité de forées, comme le disent d'autres philosophes (i) ?

(i) Il y a toujours égalité de forces vives; mais avec deux conditions : la première, que, si une force variahle dépendante du temps ou du lieu du corps influe sur son mouvement, oe

— C'est la même chimère. Il faudrait qu'en ce cas il y eût toujours un nombre égal d'hommes, d'animaux, d'êtres mobiles; ce qui est absurde.

— A propos, qu'est-ce que la force d'un corps en mouvement? C'est le produit de sa masse par sa vitesse dans un temps donné. La masse d'un corps est qualre, sa vitesse est quatre, la force de son coup sera seize. Un autre corps est deux, sa vitesse deux, sa force est quatre; c'est le principe de toutes les mécaniques. Leibnitz annonça emphatiquement que ce principe était défectueux. Il prétendit qu'il fallait mesurer cette force, ce produit par la masse multipliée par le carré de la vitesse. Ce n'était qu'une chicane, une équivoque indigne d'un philosophe, fondée sur l'abus de la découverte du grand Galilée , que les espaces parcourus dans le mouvement uniformément accéléré étaient comme les carrés des temps et des vitesses.

Leibnitz ne considérait pas le temps qu'il fallait considérer. Aucun mathématicien anglais n'adopta ce système de Leibnitz. Il fut reçu quelque temps en France par un petit nombre de géo uètres. Il infecta quelques livres et même les institutions physiques

n'est plus la somme des forces qui reste constante , mais la 6omme des forces vives , plus une certaine quantité variable qui 'dépend de cette force. La seconde , que cette égalité des forces vives cesse d'avoir lieu toutes les fois qu'on est obligé de supposer un changement qui ne se fasse pas d'une manière insensible. Ainsi ce principe peut être vrai comme un principe mathématique d'une vérité de définition , mais non comme principe me* taphysique.

NATURE. 103

d'une personne illustre. Maupertuis traite fort mal Mairan, dans un livret intitulé ABC, comme s'il avait voulu enseigner l'a b c à celui qui suivait l'ancien et véritable calcul. Mairan avait raison; il tenait pour l'ancienne mesure de la masse multipliée par la vitesse. On revint enfin à lui; le scandale mathématique disparut, et on renvoya dans les espaces imaginaires le charlatanisme du carré de la vitesse, avec les monades, qui font le miroir concentrique de l'univers, et avec l'harmonie préétablie.

NATURE

Dialogue entre le philosophe et la nature*

Qui es-tu, nature? je vis dans loi; il y a cinquante ans que je te cherche, et je n'ai pu te trouver encore.

LA NATURE

Les anciens Égyptiens, qui vivaient, dit-on, des douze cents ans, me firent le même reproche. Us m'appelaient Isis; ils me mirent un grand voile sur la tête; et ils dirent que personne ne pouvait le lever.

C'est ce qui fait que je m'adresse à toi. J'ai bien pu mesurer quelques-uns de tes globes, connaître leurs routes, assigner les lois du mouvement, mais je n'ai pu savoir qui tu es.

Es-tu toujours agissante ? es-tu toujours passive ?

104 NATUKE,

tes élémens se sont-ils arrangés d'eux-mêmes, comme J'eau se place sur le sable, lhuile sur l'eau, l'air sur l'huile? as-tu un esprit qui dirige toutes tes opérations, comme les conciles sont inspirés dès qu'ils sont assemblés, quoique leurs membres soient quelquefois des ignorans? De grâce, dis-moi le mot de ton énigme.

LA NATURE

Je suis le grand tout. Je n'en sais pas davantage. Je ne suis pas mathématicienne, et tout est arrangé chez moi selon les lois mathématiques, Devine si tu peux comment tout cela s'est fait.

Certainement, puisque ton grand tout ne sait pas les mathématiques, et que tes lois sont de la plus profonde géométrie, il faut qu'il y ait un éternel géomètre qui te dirige, une intelligence suprême qui préside à tes opérations.

LA NATURE

Tu as raison; je suis eau, terre, feu, atmosphère, métal , minéral , pierre , végétal , animal. Je sens bien qu'il y a dans moi une intelligence; tu en as une, tu ne la vois pas. Je ne vois pas non plus la mienne; je sens cette puissance invisible ; je ne puis la connaître : pourquoi voudrais-tu, toi qui n'es qu'une petite partie de moi-même, savoir ce que je ne sais pas?

jSTous sommes curieux. Je voudrais savoir comment, étant si brute dans tes montagnes, dans tes déserts, dans tes mers, tu parais pourtant si industrieuse dans tes animaux , dans tes végétaux ?

JTATCRE. Io5

LA NATURE

Mon pauvre enfant, veux-tu que je te dise la vérité ? c'est qu'on m'a donné un nom qui ne me convienf pas; on m'appelle nature, et je suis tout art*

Ce mot dérange toutes mes idées. Quoi! la nalura ne serait que l'art?

LA NATURE

Oui, sans doute. Ne sais-tu pas qu'il y a un art infini dans ces mers, dans ces montagnes que tu trouves si brutes ? ne sais-tu pas que toutes ces eaux gravitent vers le centre de la terre, et ne s'élèvent que par des lois immuables ; que ces montagnes qui couronnent la terre sont les immenses réservoirs des neiges éternelles qui produisent sans cesse res fontaines, ces lacs, ces fleuves, sans lesquels mon genre animal et mon genre végétal périraient? Et, quant à ce qu'on appelle mes règnes animal, végétal, minéral, tu n'en vois ici que trois, apprends que j'en ai des millions. Mais, si tu considères seulement la formation d'un insecte , d'un épi de blé , de l'or et du cuivre, tout te paraîtra merveilles de l'art*

Il est vrar. Plus j'y songe, plus je vois que tu n'es que l'art de je ne sais quel grand être bien puissant et bien industrieux , qui se cache et qui te fait paraître. Tous les raisonneurs depuis Thaïes, et probablement long-temps avant lui , ont joué à colin-maillard avec toi ; ils ont dit : Je te tiens, et ils ne tenaient rien. Nous ressemblons tous à Ixion; il croyait embrasser Junon, et il ne jouissait que d'une nuée*

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