HO NÉCESSAIRE
pas à dire que les hommes soient tous essentiellement faits pour être sots et malheureux , il permet que quelques hommes soient mangés par les serpens ; mais on ne peut pas dire : Dieu a fait l'homme pour être mange par des serpens.
QSMIN.
Qu'entendez-vous , en disant Dieu permet? rien peut-il arriver sans ses ordres ? permettre', vouloir et faire, u'est-co pas pour lui la même chose?
SÉLIM
Il permet le crime, mais il ne le fait pas.
OSMIK»
Faire un crime, c'est agir contre la justice divine , c'est désobéir à Dieu. Or, Dieu ne peut désobéir à luimême, il ne peut commettre de crime; mais il a fait l'homme de façon que l'homme en commet beaucoup : d'où vient cela?
SÉLIM
Iî y a des g^ns qui le savent , mais ce n'est pas moi ; tout ce que je sais bien , c'est que l'Alcoran est ridicule, quoique de temps en, temps il y ait d'assez bonnes choses; certainement l'Alcoran n'était point nécessaire à l'homme ; je m'en tiens là : je vois clairement ce qui est faux, et je connais très-peu ce qui est vrai .
OSMW.
Je croyais que vous m'instruiriez , et vous ne m'apprenez rien,
SÉLIM
N'est-ce pas beaucoup de connaître les gens qui
NEWTON ET DESCARTES. lit
vous trompent, et les erreurs grossières et dangereuses qu'ils vous débitent?
OSMIN
J'aurais à me plaindre d'un médecin qui me ferait une exposition des plantes nuisibles, et qui ne m'en montrerait pas une salutaire*
SÉLIM-
Je ne suis point médecin, et vous n'êtes point malade; mais il me semble que je vous donnerais un© fort bonne recette, si je vous disais : Défiez -vous de toutes les inventions des charlÉtans , adorez Dieu ; soyez honnête homme 9 et croyez que deux et deux * font quatre.
SECTION PREMIÈRE
Un Français qui arrive à Londres trouve les choses bien changées en philosophie comme dans tout le reste ( i ). 11 a laissé le monde plein , il le trouve vide. A Paris on voit l'univers composé de tourbillons de matière subtile; à Londres on ne voit rien de cela. Chez vous c'est la pression de la lune qui cause le (lux de la mer : chez Jes Anglais c'est la mer qui gravite vers la lune; de façon que, quand vous croyez que la lune devrait nous donner marée haute, ces messieurs croient qu on doit avoir marée basse ; ce qui malheureusement ne peut se vérifier ; car il aurait fallu, pour
(i) Lorsque cet artick; a été' écrit, c'est-à-dire, vers 1^30, plus de quarante ans après la publication du livre des Principes;, toute la France était encore carêésienne.
s'en éclaircir, examiner la lune et les marées au premier instant de la création. Vous remarquerez encore que le soleil, qui en France n'entre pour rien dans cette affaire, y contribue ici environ pour son quart. Chez vos cartésiens tout se fait par une impulsion qu'on ne comprend guère; chez M. Newton, c'est par une attracûon dont on ne connaît pas mieux la cause. A Paris, vous vous figurez la terre faite comme un melon; à Londres elle est aplatie des deux côtés. La lumière pour un cartésien existe dans Pair; pour un newtonien, <#le vient du soleil en six minutes et demie. Votre chimie fait toutes ses opérations avec des acides, des alkalis , et de la matière subtile; l'attraction domine jusque dans la chimie anglaise.
L'essence même des choses a totalement changé. Vous ne vous accordez ni sur la définition de l'âme, ni sur ceïle de la matière. Descartes assure que l'âme est la même chose que la pensée , et M. Locke lui prouve assez bien le contraire. Descartes assure encore que retendue seule fait la matière; Newton y ajoute la solidité. Voilà de sérieuses contrariétés !
Non nostrûm inter vos tantas componere lites.
Ce fameux Newton , ce destructeur du système cartésien, mourut au mois de mars de Tan 1727. Il a vécu honoré de ses compatriotes, et a été enterré comme un roi qui aurait fait du bien à ses sujets. On a lu avec avidité, et l'on a traduit en anglais l'éloge de M. Newton, que M. de Fontcnclle a prononcé dans l'académie des sciences. On attendait en Angleterre son jugement , comme une déclaration so-
îennelle de la supériorité de la philosophie anglaise : mais quand on a vu que non-seulement il s'était trompé en rendant compte de cette philosophie , mais qu'il comparait Descartes à Newton, toute la société royale de Londres s'est soulevée; loin d'acquiescer au jugement, on a fort critiqué le discours. Plusieurs même ( et ceux-là ne sont pas les plus philosophes ) ont été choqués de cette comparaison , seulement parce que Descartes était Français.
11 faut avouer que ces deux grands hommes ont été bien difFérens l'un de l'autre dans leur conduite , dans leur fortune et dans leur philosophie. Descartes était né avec une imagination brillante et forte, qui en fît un homme singulier dans sa vie privée, comme dans sa manière de raisonner. Cette imagination ne put se cacher même dans ses ouvrages philosophiques , où l'on voit à tous momens des comparaisons ingénieuses et brillantes. La nature en avait presque fait un poëte ; et en effet, il composa p©ur la reine de Suède un divertissement en vers, que pour l'honneur de sa mémoire on n'a pas fait imprimer. îl essaya quelque temps du métier de la guerre; et, depuis étant devenu tout-à-fait philosophe, il ne crut pas indigne de lui de faire l'amour. Il eut de sa maîtresse une fille nommée Franchie, qui mourut jeune, et dont il regretta beaucoup la perte. Ainsi il éprouva tout ce qui appartient à l'humanité.
Il crut long-temps qu'il était nécessaire de fuir les hommes, et surtout sa patrie, pour philosopher en liberté. Il avait raison ; les hommes de son temps n'en savaient pas assez pour l'éclairer 7 et n'étaient guère
capables que de lui nuire. 11 quitta la France, parce qu'il cherchait la vérité, qui était persécutée alors par la misérable philosophie de Fécole ; mais il ne trouva pas plus de raison dans les universités de la^Hollande où il se retira. Car, dans le temps qu'on condamnait en France les seules propositions de sa philosophie qui fussent vraies, il fut aussi persécuté par les prétendus philosophes de Hollande , qui ne l'entendaient pas mieux, et quiy voyant de plus près sa* gloire, haïssaient davantage sa personne. Il fut obligé de sortir d'Ulrecht : il essuya l'accusation d'athéisme, dernière ressource des calomniateurs; et lui, qui avait employé toute la sagacité de son esprit à chercher de nouvelles preuves de l'existence d'un Dieu , fut accusé de n'en point reconnaître. Tant de persécutions supposaient un très -grand mérite et une réputation éclatante; aussi avait-il l'un et l'autre. La raison perça même un peu dans le monde à travers les ténèbres de l'école et les préjugés de la superstition populaire. Son nom fit enfin tant de bruit, qu'on voulut l'attirer en France par des récompenses. On lui proposa une pension de mille écus. Il vint sur cette espérance, paya les frais de la patente qui se vendait alors , n'eut point sa pension , et s'en retourna philosopher dans sa solitude de Nord-Hollande, dans le temps que le grand Galilée, à Page de quatre-vingts ans, gémissait dans les prisons de l'inquisition pour avoir démontré le mouvement de la terre. Enfin il mourut à Stockholm d'une mort prématurée, et causé» par un mauvais régime, au milieu de quelques savans
NEWTON ET DESCARTES, I î 5
ses ennemis, et entre les mains d'un médecin qui le haïssait*
La carrière du chevalier Newton a été toute diffeV rente : il a vécu près de quatre-vingt-cinq ans, toujours tranquille, heureux et honoré dans sa patrie. Son grand bonheur a été non-seulement d'être né dans un pays libre, mais dans un temps où, les impertinences scolastiques étant bannies, la raison seule était cultivée; le monde ne pouvait être que son écolier et non son ennemi.
Une opposition singulière dans laquelle il se trouve avec Descartes, c'est que dans le cours d'une si longue vie, il n'a eu ni passion, ni faiblesse. Il n'a jamais approché d'aucune femme : c'est ce qui m'a été confirmé par le médecin et le chirurgien entre les bras de qui il est mort (2) : on peut admirer en cela Newton ; mais il ne faut pas blâmer Descartes.
L'opinion publique en Angleterre sur ces deux philosophes, est que le premier était un rêveur, et que l'autre était un sage. Très -peu de personnes à Londres lisent Descartes, dont effectivement les ouvrages sont devenus inutiles; très-peu lisent aussi Newton , parce qu'il faut être fort savant pour le comprendre. Cependant tout le monde parle d'eux ; on
(2) Cela prouve que le médecin de Newton n'était pas aussi bon physicien que lui. Il n'existe pour les hommes aucun signe certain de virginité ; et un homme qui meurt à quatre-vingt-cinq ans, dont l'âme a été modérée, et qui a mené une vie retirée et paisible, peut avoir eu des faiblesses sans qu'il reste de témoin* D'ailleurs , quand Newton n'aurait jamais connu ce genre ibft glaisir, quel bien en résulterait-il pour le genre humain ?
Il6 NEWTON ET DESCARTES,
n'accorde rien au Français, et on donne tout à l'Anglais. Quelques gens croient que, si Ton ne s'en tient plus à Fhorreurduvide, si Ton sait que l'air est pesant, si l'on se sert de lunettes d'approche, on en a l'obligation à Newton; il est ici l'Hercule de la fable, à qui les ignorans attribuaient tous les faits des autres héros.
Dans une critique qu'on a faite à Londres du discours de M. de Fontenelle, on a osé avancer que Descartes n'était pas un grand géomètre. Ceux qui parlent ainsi peuvent se reprocher de battre leur nourrice. Descartes a fait un aussi grand chemin, du point où il a trouvé la géométrie jusqu'au "point où il l'a poussée, que Newton en a fait après lui. Il est le premier qui ait enseigné la manière de donner les équations algébriques des courbes. Sa géométrie , grâces à lui devenue commune, était de son temps si profonde, qu'aucun professeur n'osa entreprendre de l'expliquer, et qu'il n'y avait guère en Hollande que Schouten, et en France que Fermât, qui rentendissent. Il porta cet esprit de géométrie et d'invention dans la dioptrique , qui devint entre ses mains un art tout nouveau; et, s'il s'y trompa beaucoup, c'est qu'un homme qui découvre de nouvelles terres ne peut tout d'un coup en connaître toutes les propriétés. Ceux qui le suivent lui ont au moins l'obligation de la découverte. Je ne nierai pas que tous les autres ouvrages de M. Descartes ne fourmillent d'erreurs.
La géométrie était un guide que lui-même avait en quelque façon formé, et qui l'aurait conduit sûrement dans sa physique; cependant il abandonna à la fin ce guide, et se livra à l'esprit de système. Alors sa philo-
sophione fut plus qu'un roman ingénieux, et tout au plus vraisemblable pour les philosophes ignorans du même temps. 11 se trompa sur la nature de Pâme, sur les lois du mouvement, sur la nature de la lumière. Il admit des idées innées; il inventa de nouveaux élémens; il créa un monde; il fit l'homme à sa mode; et on dit avec raison que l'homme de Descartes n'est en effet que celui de Descartes, fort éloigné de l'homme véritable. Il poussa ses erreurs métaphysiques, jusqu'à prétendre que deux et deux font quatre, parce que Dieu l'a voulu ainsi; mais ce n'est point trop dire qu'il était estimable, même dans ses égarement II se trompa; mais ce fut au moins avec méthode, et de conséquence en conséquence. S'il inventa de nouvelles chimères en physique, au moins il en détruisit d'anciennes; il apprit aux hommes de son temps à raisonner et à se servir contre lui-même de ses armes. S'il n'a pas payé en bonne monnaie, c'est beaucoup d'avoir décrié la fousse.
Descartes donna un oeil aux aveugles : ils virent les fautes de l'antiquité et les siennes ; la route qu'il ouvrit est depuis lui devenue immense. Le petit livre de Rohault a fait pendant quelque temps une physique complète; aujourd'hui tous les recueils des académies de l'Europe ne sont pas même un commencement de système. En approfondissant cet abîme, il s'est trouvé infini.
Newton fut d'abord destiné à l'église. Il commença par être théologien, et il lui en resta des marques
I I 8 NEWTON ET DESCARTE5.
toute sa vie. Il prit sérieusement le parti d'Ariiis contre Athanasc. Il alla moine un peu plus loin qu'Arius, ainsi que tous les sociniens. Il y a aujourd'hui en Europe beaucoup de savans de cette opinion; je ne dirai pas de cette communion, car ils ne font point de corps. Ils sont même partagés, et plusieurs d'entre eux réduisent leur système au pur déisme, accommodé avec la morale du Christ. Newton n'était pas de ces derniers. Il ne différait de l'église anglicane que sur le point de la consubstantialité, et il croyait tout le reste.
Une preuve de sa bonne foi , c'est qu'il a commenté l'Apocalypse. Il y trouve clairement que le pape est l'Antéchrist, et il explique d'aiiïeurs ce livre comme tous ceux qui s'en sont mêlés. Apparemment qu'il a voulu, par ce commentaire, consoler la race humaine de la supériorité qu'il «nrait sur elle.
Bien des gens, en lisant le peu de métaphysique que Newton a mis à la fin des Principes mathématiques, y, ont trouvé quelque chose d'aussi obscur que apocalypse. Les métaphysiciens et les théologiens ressemblent assez, à cette espèce de gladiateurs qu'on fesait combattre les yeux couverts d'un bandeau. Mais, quand Newton travailla les yeux ouverts à ses mathématiques , sa vue porta aux bornes du monde.
Il a inventé le calcul que l'on appelle de l'infini; il a découvert et démontré un principe nouveau qui fait mouvoir toute la nature. On ne connaissait point la lumière avant lui. On n'en avait que des idées confuses et fausses. Il a dit : Que la lumière soit connue, et elle l'a été.
KEWÎT0N £î DESCARTES, l\Q
Les télescopes de réflexion ont été inventés par lui. Le premier a été fait de ses mains ; et il a fait voir pourquoi on ne peut pas augmenter la force et la porlée des télescopes ordinaires. Ce fut à l'occasion de son nouveau télescope qu'un jésuite allemand prit Newton pour un ouvrier, pour un feseur de lunettes- Ârtifex quidam nomine Newton , dit-il dans un petit livre. La postérité Ta Lien vengé depuis. On lui fesait en France plus d'injustice; on le prenait pour un fe^ seur d'expériences qui s'était trompé; et, parce que Mariotte se servit de mauvais prismes, on rejeta les découvertes de Newton,
Il fut admiré de ses compatriotes dès qu'il eut écrit et opéré. 11 n'a été bien connu en France qu'au bout de quarante années. Mais en récompense nous avions la matière cannelée et la matière rameuse de Descartes , et les petits tourbillons mollasses du révérend père Malebranche, et le système de M, Privât de Molière, qui ne vaut pas pourtant Poquclin de Molière»
De tous ceux qui ont un peu vécu avec monsieur le cardinal de Polignac, il n'y a personne qui ne lui ait entendu dire que Newton était péripatéticien , et que ses rayons colorifîques, et surtout son attraction, sentaient beaucoup l'athéisme. Le cardinal de Polignac joignait à tous les avantages qu'il avait reçus de la nature une très-grande éloquence; il fesait des vers latins avec une facilité heureuse et étonnante; mais il ne savait que la philosophie de Descartes, et il avait retenu par cœur ses raisonnemens comme oa retient des dates. Il n'était point devenu géomètre ? et il n'était pas né philosophe. Il pouvait juger les Cati-
linaires et l'Enéide, mais non pas Newton e£ Locke.
Quand on considère que Newton, Locke, Clarke, Leibnitz auraient été persécutés en France , emprisonnés à Rome, brûlés à Lisbonne, que faut-il penser de la raison humaine? Elle est née dans ce siècle en Angleterre. Il y avait eu , du temps de la reine Marie , une persécution assez forte sur la manière de prononcer le grec, et les persécuteurs se trompaient. Ceux qui mirent Galilée en pénitence se trompaient encore plus. Tout inquisiteur devrait rougir jusqu'au fpnd de l'âme , en voyant seulement une sphère de Copernic. Cependant si Newton était né en Portugal, et qu'un dominicain eût vu une hérésie dans la raison inverse du carré à&& distances , on aurait revêtu le chevalier Isaac Newton d'un san-bénito dans un auto-* da-fé.
On a souvent demandé pourquoi ceux que leur mi« nistère engage à être savans et indulgens ont été si souvent ignorans et impitoyables. Ils ont été ignorans, parce qu'ils avaient long-temps étudié ; et ils ont été cruels, parce qu'ils sentaient que leurs mauvaises études étaient l'objet dxi mépris des sages. Certainement les inquisiteurs qui eurent l'effronterie de condamner le système de Copernic non -seulement comme hérétique, mais comme absurde, n'avaient rien à craindre de ce système. La terre a beau être emportée autour du soleil ainsi que les autres planètes, ils ne perdaient rien de leurs revenus, ni de leurs honneurs. Le dogme même est toujours en sûreté quand il n'est combattu que par des philosophes : toutes les académies de l'univers ne change-
ront rien à la croyance du peuple. Quel est donc le principe de cette rage qui a tant de fois anime le« Ànitus contre les Socrate ? c'est que les Anitus disent dans le fond de leur cœur : Les Socrate nous méprisent.
J'avais cru dans ma jeunesse que Newton avait fait sa fortune par son extrême mérite. Je m'étais imaginé que la cour et la ville de Londres l'avaient nommé par acclamation grand - maître des monnaies du royaume. Point du tout, isaac Newton avait une nièce assez aimable nommée madame Conduit ; elle plut beaucoup au grand-trésorier Hallifax. Le calcul infinitésimal et la gravitation ne lui auraient servi de rien sans une jolie nièce.
SECTION m.
De la chronologie réformée par Newton , qui fait le monde moins vieux de cinq cents ans.
Il me reste à vous parler d'un autre ouvrage plus à la portée du genre humain, mais qui se sent toujours de cet esprit créateur que M. Newton portait dans toutes ses recherches. C'est une chronologie toute nouvelle; car, dans tout ce qu'il entreprenait, il fallait qu'il changeât les idées reçues par les autres hommes. Accoutumé à débrouiller des chaos, il a voulu porter au moins quelque lumière dans celui des fables anciennes confondues avec l'histoire, et fixer une chronologie incertaine. Il est vrai qu'il n'y a point de famille, de ville, de nation qui ne cherche à reculer son origine. De plus, les premiers historiens sont les
Dict. vit. 7. II
plus nâ;ligeus à marquer Les dates. Les livres étant inoins communs mille fois qu'aujourd'hui , et par conséquent moins exposés à la critique, on trompait le monde plus impunément; et, puisqu'on a évidemment supposé des faits, il est assez probable qu'on a supposé des dates. En général, il parut à M. Newton que le monde était de cinq cents ans plus jeune que les chronoîogis'es ne le disent. îl fonde son idée sur le cours ordinaire de la nature, et sur les observations astronomiques.
On entend ici par le cours de la nature le temps de chaque génération des hommes. Les Egyptiens s'étaient servis les premiers de cette manière incertaine de compier , quand ils voulurent écrire les commencemens de leur histoire. Ils comptaient trois cent quarante -une générations depuis Menés jusqu'à Sethon; et, n'ayant pas de dates fixes, ils évaluèrent trois générations à cent ans. Ainsi ils comptèrent, du règne de Menés au règne de Sethon, onze mille trois cent quarante années. Les Grecs, avant de compter par olympiades, suivirent la méthode des Egyptiens, ei étendirent un peu la durée des générations, en poussant chaque génération jusqu'à quarante années. Or en cela les Égyptiens et les Grecs se trompèrent dans leur calcul. Il est bien vrai que, selon le cours ordinaire de la nature, trois générations font environ cent à six-vingts ans; mais il s'en faut bien que trois règnes tiennent ce nombre d'années. Il est très-évident qu'eu générai \qs hommes vivent plus long-temps que les rois ne régnent. Ainsi un homme qui voudra écrire l'histoire sans avoir de dates précises, et qui saura
qu'il y a neuf rois chez une nation, aura grand tort s'il compte trois cents ans pour ces neuf rois. Chaque génération est d'environ trente ans, chaque règne est d'environ vingt, Tun portant l'autre'. Prenez les trente rois d'Angleterre depuis Guillaume le Conquérant jusqu'à George I, ils ont régné six cent quarante - huit ans; ce qui, réparti sur lestrente rois, donne à chacun vingt-un ans et demi de règne. Soixante-trois rois de France out régné, l'un portant l'autre, chacun à peu près vingt ans. Voilà le cours ordinaire de la nature. Donc les anciens se sont trompés quand ils ont égalé en général la durée des règnes à la durée des générations ; donc ils ont trop compté , donc il est à propos de retrancher un peu de leur calcul.
Les observations astronomiques semblent prêter encore un plus grand secours à notre philosophe. Il paraît plus fort en combattant sur son terrain. Vous savez que la terre, outre son mouvement annuel, qui remporte autour du soleil d'occident en orient, dans l'espace d'une année, a encore une révolution singulière plutôt soupçonnée que connue jusqu'à ces derniers temps. Ses pôles ont un mouvement très-lent de rétrogradation d'orient en occident, qui fait que chaque jour leur position ne répond pas précisément au même point du ciel. Cette différence, insensible en une année, devient assez forte avec le temps; et au bout de soixante et douze ans on trouve que la différence est d'un degré, c'est-à-dire, de la trois cent soixantième partie de tout le ciel. Ainsi après soixante et douze années le colure de Féquinoxe du printemps, qui passait par une fixe, répond à une autre fixe'
éloignée de la première d'un degré. De là vient que le soleil, au lieu d'être dans la partie du ciel où était le bélier du temps d'Hipparque, se trouve répondre ù cette partie du ciel où sont les poissons; et que les gémeaux sont à la place ou le taureau était alors. Tous les signes ont changé de place; cependant nous retenons toujours la manière de parler des anciens. Nous disons que le soleil est dans le bélier au printemps ? par la même condescendance que nous disons que le soleil tourne.
Hipparque fut le premier chez les Grecs qua s'aperçut de quelque changement dans les constellations par rapport aux équinoxes, ou plutôt qui l'apprit des Égyptiens. Les philosophes attribuèrent ce mouvement aux étoiles ; car alors on était bien loin d'imaginer une telle révolution dans la terre. On la croyait en tout sens immobile. Ils créèrent donc un ciel où ils attachèrent toutes les étoiles, et donnèrent à ce ciel un mouvement particulier 3 qui le fesait avancer vers l'orient pendant que toutes les étoiles semblaient faire leur route journalière d'orient en occident. A cette erreur ils en ajoutèrent une seconde bien plus essentielle. Ils crurent que le ciel prétendu des étoiles fixes avançait d'un degré vers l'orient en cent années. Ainsi ils se trompèrent dans leur calcul astronomique , aussi bien que dans leur système physique. Par exemple , un astronome aurait dit alors : L'équinoxe du printemps a été du temps d'un observateur dans un tel signe, à une telle étoile; il a fait deux degrés de chemin depuis cet observateur "Jusqu'à nous : or doux degrés valent deux cents ans;
NEWTON ET DESCARTTES-. Ï2D
donc cet observateur vivait deux cents ans avant moi. Il est certain qu'un astronome qui aurait raisonné ainsi se serait trompé environ de cinquante ans. Voilà pourquoi les anciens , doublement trompes , composèrent leur grande année du monde, c'est-àdire, de la révolution de tout le ciel, d'environ trentesix mille ans. Mais les modernes savent que cette révolution imaginaire du ciel des étoiles n'est autre chose que la révolution des pôles de la terre, qui se fait en vingt-cinq mille neuf cents ans. Il est bon de remarquer ici en passant que M. Newton, en déterminant la figure de la terre , a très-heureusement expliqué la raison de cette révolution.
Tout ceci posé, il reste, pour fixer la chronologie, de voir par quelle étoile le colure des équinoxes coupe aujourd'hui l'écliptique au printemps , et de savoir s'il ne se trouve point quelque ancien qui nous ait dit en quel point Fécliptique était coupée de son temps par le même colure des équinoxes. Clément Alexandrin rapporte que Chiron, qui était de l'expédition des Argonautes, observa les constellations au temps de cette fameuse expédition, et fixa l'équinoxe du printemps au milieu du bélier , Péquinoxe d'automne au milieu de la balance , et le solstice de notre été au milieu du eapricorne.
Long-temps après l'expédition des Argonautes, et un an avant la guerre du Péloponèse, Méton observa que le point du solstice d'été passait par le sixième degré du cancre.
Or chaque signe du zodiaque est de trente degrés. Du temps de Chiron, le solstice était à la moitié du
signe; c'est-à-dire, au quinzième degré; un an avant la guerre du Péloponèse il était au huitième; donc il ' avait rétrogradé de sept degrés ( un degré vaut soixante et douze ans); donc, au commencement de la guerre du Péloponèse à l'entreprise des Argo*nautes, il n'y a que sept fois soixante et douze ans, qui font cinq cent quatre ans , et non pas sept cents années, comme le disaient les Grecs. Ainsi, en comparant l'état du ciel d aujourd'hui à l'état où il était alors , nous voyons que l'expédition des Argonautes doit être placée neuf cents ans avant Jésus-Christ, et non pas environ quatorze cents ans ; et que par conséquent le monde est moins vieux d'environ cinq cents ans qu'on ne pensait. Par là toutes les époques sont rapprochées , et tout est fait plus tard qu'on ne le dit. Ce système paraît vrai, je ne sais s'il fera fortune, et si l'on voudra se résoudre sur ces idées à réformer la chronologie du monde. Peut-être les savans trouveraient-ils que c'en serait trop d'accorder à un même homme l'honneur d'avoir perfectionné à la fois la physique , la géométrie et l'histoire; ce serait une espèce de monarchie universelle, dont l'amour - propre s'accommode malaisément. Aussi dans le temps que les partisans des tourbillons et de la matière cannelée attaquaient la gravitation démontrée , le révérend père Souciet et M. Frère t écrivaient contre la chronologie de Newton avant qu'elle fût imprimée.
Personne n'ignore que c'est la fête de la naissance de Jésus. La plus ancienne fête qui ait été célébrée dans l'église après celles de la pâque et de la pentecôte, ce fut celle du baptême de Jésus. Il n'y avait encore que ces trois fêtes quand saint Chrysostôme prononça son Homélie sur la Pentecôte. Nous ne parlons pas des fêtes de martyrs qui étaient d'un ordre fort inférieur. On nomma celle du baptême de Jésus l'Epiphanie , à l'exemple des Grecs qui donnaient ce nom aux fêtes qu'ils célébraient en mémoire de l'apparition ou de la manifestation des dieux sur la terre, parce que ce ne fut qu'après son baptême que Jé^us commença de prêcher l'évangile.
On ne sait si vers la fin du quatrième siècle on solennisait cette fête dans l'île de Chypre le 6 de novembre; mais saint Épiphane Ça) soutenait que Jésus avait été baptisé ce jour-là. Saint Clément d'Alexandrie (&) nous apprend que les basilidiens fesaient celte fête le 1 5 de tybi, pendant que d'autres la mettaient au 1 1 du même mois, c'est-à-dire, les uns au 1 o de janvier, et les autres au 6 : cette dernière opinion est celle que l'on suit encore. A l'égard de sa naissance , comme pn n'en savait précisément ni le jour, ni le mois, ni l'année, elle n'était point fêtée.
Suivant les remarques qui sont à la fin des œuvres du même père, ceux qui avaient recherché le plus
(a) Hérésie 01 , n. 17 et 19.
(b) SU'oinates, liv. I7 page 5jo
curieusement le jour auquel Jésus était né , les uns disaient que c'était le 2 5 du mois égyptien pachon, c'est-à-dire , le 20 mai, et les autres le 24 ou le 25 de pharmuthi, jours qui répondent au 19 ou 20 d'avril. Le savant M. de Beausobrc (c) croit que ces derniers étaient les valentiniens. Quoi qu'il en soit, l'orient et l'Egypte fesaient la fête de la nativité de Jésus le 6 janvier, le même jour que celle de son baptême, sans qu'on puisse savoir au moins avec certitude, ni quand cette coutume commença , ni quelle en fut la véritable raison.
L'opinion et la pratique des occidentaux furent toutes différentes de celles de l'orient. Les centuriateurs de Magdebourg (d) rapportent un passage de Théophile de Césarée qui fait parler ainsi les églises des Gaules : Comme on célèbre la naissance de Jésus- Christ le 25 décembre, quelque jour de la semaine que tombe ce 25 , on doit célébrer de même la résurrection de Jésus-Christ le 25 mars, quelque jour que ce soit, parce que le Seigneur est ressuscité ce jour-là.
Si le fait est vrai, il faut avouer que les éveques des Gaules étaient bien prudens et bien raisonnables. Persuadés, comme toute l'antiquité, que Jésus avait été crucifié le 23 mars, et qu'il était ressuscité le 2a, ils fesaient la pâque de sa mort le 23 , et celle de sa résurrection le 25, sans se mettre en peine d'observer la pleine lune , ce qui était au fond une cérémonie
(e) Histoire du manich., t. il, page 6t)2o (d) Cent. 2, col. 118
judaïque , et sans s'astreindre au dimanche. Si l'église les avait imités, elle eût évité les disputes longues et scandaleuses qui pensèrent diviser l'orient et l'occident, et qui, après avoir duré un siècle et demi, ne furent terminées que par le premier concile de Nicée.
Quelques savans conjecturent que les Romains choisirent le solstice d'hiver pour y mettre la naissance de Jésus, parce que c'est alors que le soleil commence à se rapprocher de notre hémisphère. Dès le temps de Jules-César, le solstice civil, politique, fut fixé au 2 5 décembre. C'était à Rome une fête où l'on célébrait le retour du soleil ; ce jour s'appelait bruma, comme le remarque Pline (e), qui le fixe, ainsi que Servius (/) , au 8 des kalendes de janvier. Il se peut que cette pensée eût quelque part au choix du jour, mais elle n'en fut pas l'origine. Un passage de Josèphe , qui est évklemmeirt faux , trois ou quatre erreurs des anciens, et une explication très-mystique d'un mot de saint Jean -Baptiste en ont été la cause, comme Joseph Scaliger va nous l'apprendre.
Il plut aux anciens, dit ce savant critique (3), de supposer premièrement que Zacharie était souverain sacrificateur lorsque Jésus naquit. Rien n'est plus faux , et il n'y a plus personne qui le craie, au moins parmi ceux qui ont quelques connaissances.
Secondement, les anciens supposèrent ensuite que Zacharie était dans le lieu très-saint, et qu'il y offrait
(e) Histoire naturelle, liv. XVIII, chap. 2 5.
(f) Sur le vers 720 du septième livre de l'Enéide. (<j) Cari, isagog., liv. III, page 3o5.
l30 NOLL.
Je parfum lorsque l'ange lui apparut et lui annonça la naissance d'un fils.
Troisièmement, comme le souverain sacrificateur n'entrait dans le sanctuaire qu'une fois Tannée, le jour des expiations , qui était le 10 du mois judaïque tisri, qui répond en partie à celui de septembre, les anciens supposèrent que ce fut le 27, et ensuite le 23 ou 24 que Zacharie , étant de retour chez lui après la fête, Elisabeth sa femme conçut Jean-Baptiste. Ccst ce qui fit mettre la fête de la conception de ce saint à ces jours-là. Comme les femmes portent leurs enfans ordinairement deux cent soixante et dix ou deux cent soixante et quatorze jours , il fallut placer la naissance de saint Jean au 24 juin. Voilà l'origine de la Saint-Jean; voici celle de Noël qui en dépend.
Quatrièmement , on suppose qu'il y eut six mois entiers entre la conception de Jean-Bapf'ste et celle de Jésus, quoique l'ange dit simplement à Marie (/) que c'était alors le sixième mois de la grossesse d'ï lisabeth. On mit donc conséquemment la conception de Jésus au 25 mars, et l'on conclut de ces diverses suppositions que Jésus devait être né le 25 décembre, neuf mois précisément après sa conception.
Il y a bien du merveilleux dans ces arrangemens. Ce n'est pas un des moindres que les quatre points cardinaux de l'année, qui sont les deux équinoxes et les deux solstices, tels qu'on les avait placés alors, soient marqués des conceptions et des naissances de Jean-Baptiste et de Jésus. Mais voici un merveilleux
(h) Luc, chap. I, v. 36.
noi:l. i 3 1
bien plus cligne d'être remarque. Cesr, que le solstice où Jésus naquit est l'époque de Faeeroissement des jours, au lieu que eeiui où Jean-Baptiste vint au monde est l'époque de leur diminution. C'est ce que le saint précurseur avait insinué d'une manière trèsmystique dans ces mots, où, parlant de Jésus (/), il faut, dit-il, qu'il croisse et que je diminue.
C'est à quoi Prudence fait allusion dans une hymne sur la nativité du Seigneur. Cependant saint Léon (Â) dit que de son temps il y avait à Rome des gens qui disaient que ce qui rendait la fête vénérable était moins la naissance de Jésus que le retour, et comme ils s'exprimaient, la nouvelle naissance du soleil. Saint Ëpiphane (/) assure qu'il est constant que Jésus naquit le 6 de janvier; mais saint Clément d'Alexandrie, bien plus ancien et plus savant que lui, place cette naissance au 1 8 novembre de la vingt-huitième année d'Auguste. Cela se déduit, selon la remarque du jésuite Petau sur saint Épiphane, de ces paroles de saint Clément (m) : Depuis la naissance de Jésus-Christ jusqu'à la mort de'Commode, il y a en tout 194 ans un mois et treize jours. Or Commode mourut , suivant Petau, le dernier décembre de l'année 192 de l'ère vulgaire ; il faut donc que , selon Clément , Jésus soit né un mois et treize jours avant le dernier décembre, et par conséquent le 18 novembre de la vingt-hui^
(i) Jean, chap. III, v. 3o.
(k) Sermon 2 1 , tome II, page 1 £8.
(1) Hérésie 5i , n. 2-9.
[m) Stromates, liv. I, page 34o.
lo2 NOËL.
tième année d'Auguste. Sur quoi il faut observer que saint Clément ne compte les années d'Auguste que depuis la mort d'Antoine et la prise d'Alexandrie, parce que ce fut alors que ce prince resta seul maître de l'empire.
Ainsi Ton n'est pas plus assuré de l'année que du jour et du mois de cette naissance. Quoique saint Luc déclare (n) qu'il s'est exactement informé de toutes ces choses depuis leur premier commencement, ii fait assez voir qu'il ne savait pas exactement l'âge de Jésus quand il dit (o) qu'il avait environ trente ans lorsqu'il fut baptisé. En effet, cet évangéliste (/;) fait naître Jésus l'année d'un dénombrement qui fut fait, selon lui, par Cirinus ou Cirinius, gouverneur de Syrie, tandis que ce fut par Sentius Saturnius , si l'on eu croit Tertullien (cj). Mais Saturnius avait déjà quitté la province la dernière année d'Hérode , et avait eu pour successeur Quintilius Varus, comme nous l'apprenons de Tacite (r)^ et Publius Sulpitin3 Quirinus ou Quirinius, dont veut apparemment parler saint Luc, ne succéda à Quintilius Varus qu'environ dix ans après la mort d'Hérode, lorsque Archelads, roi de Judée, fut relégué par Auguste, comme le dit Josèphc dans ses Antiquités judaïques (s).
Il est vrai que Tertullien (f), et avant lui saint Justin (a) , renvoyaient les païens et les hérétiques
(h) Chap. I, v. 3. — (o) Ch. III, v. a3. — (p) Cli. II, v. 2. — {(\) Liv. IV, chap. XIX , contre Marcion. < — (/•) Hist., liv. V, *cct. 9. — (s) Liv. XVI, chap, VIII, et liv. XVII, chap. XIII et XI V. — [t) Uv. IV, chap. VI 1 contre Marcion. — (u) II, ApoL
de leur temps aux archives publiques où se conservaient les registres de ce prétendu dénombrement ^ mais Tertuliien renvoyait également aux archives publiques pour y trouver la nuit arrivée en plein midi au temps de la passion de Jésus, comme nous l'avons dit à l'article Eclipse ,. où nous avons observé le peu d'exactitude de ces deux pères et de leurs pareils, en citant les monumens publics , à propos de l'inscription d'une statue que saint Justin , lequel assurait l'avoir vue à Uome , disait être dédiée s. Simon le Magicien, et qui l'était à un dieu des anciens Sabins.
Au reste, on ne sera point étonné de ces incertitudes, si l'on fait attention que Jésus ne fut connu de ses disciples qu'après qu'il eut reçu le baptême de Jean. C'est expressément à commencer depuis ce baptême que Pierre veut que le successeur de Judas rende témoignage de Jésus, et, selon les Actes des apôtres (r), Pierre entend parler de tout le temps que Jésus a vécu avec eux.
EuclidE avait-iï raison de définir le nombre, collection d'unités de même espèce?
Quand Newton dit que le nombre est un rapport abstrait d'une quantité à une autre de même espèce, n'a-t-il pas entendu par-là l'usage des nombres en arithmétique , en géométrie ?
Wolf dit : Le nombre est ce qui a le même rapport —— ' i
(oc) Chap. T, v sa.
D'iet. Pli. 7. 12
avec l'unité, qu'une ligne droite avec une ligne droite. N'est-ce pas plutôt une propriété attribuée au nombre qu'une définition?
Si j'osais, je définirais simplement le nombre, l'idée de plusieurs unités.
Je vois du blanc; j'ai une sensation, une idée de blanc. Je vois du vert à côté. Il n'importe que ces deux choses soient ou ne soient pas de la même espèce, je puis compter deux idées. Je vois quatre hommes et quatre chevaux; j'ai l'idée de huit : de môme trois pierres et six arbres me donneront l'idée de neuf.
Que j'additionne, que je multiplie, que je soustraie, que je divise, ce sont des opérations de ma faculté de penser que j'ai reçue du maître de la nature; mais ce ne sont point des propriétés inhérentes au nombre. Je puis carrer 3, le cuber; mais il n'y a certainement dans la nature aucun nombre qui soit carré ou cube.
Je conçois bien ce que c'est qu'un nombre pair ou impair; mais je ne concevrai jamais ce que c'est qu'un nombre parfait ou imparfait.
Les nombres ne peuvent avoir rien par eux-mêmes. Quelles propriétés, quelle vertu pourraient avoir dix cailloux., dix arbres, dix idées, seulement en tant qu'ils sont dix ? Quelle supériorité aura un nombre divisible en trois pairs sur un autre divisible en deux pairs ?
Pythagorc est le premier, dit-on, qui ait découvert des vertus divines dans les nombres. Je doute qu'il soit le premier, car il avait voyagé en Egypte, à
Babylone et dans l'Inde; et il devait en avoir rapporte bien des connaissances et des rêveries. Les Indiens surtout inventeurs de ce jeu si combiné et si compliqué des échecs, et des chiffres si commodes que las Arabes apprirent deux, et qui nous ont été communiqués après tant de siècles; ces Indiens, dis-je, joignaient à leurs sciences d'étranges chimères; les Ghaldéensen avaient encore davantage, et les Égyptiens encore plus. On sait assez que la chimère tient à notre nature. Heureux qui peut s'en préserver î heureux qui, après avoir eu quelques accès de celte fièvre d'esprit, peut recouvrer une santé toi érable !
Porphyre, dans la Vie de Pythagore, dit que le nombre 2 est funeste. On pourrait dire que c'est au contraire le plus favorable de tous. Malheur à celui qui est toujours seul! malheur à la nature, si l'espèce humaine et celle des animaux n'étaient souvent deux à deux !
Si 2 était de mauvais augure, en récompense 3 était admirable; 4 était divin : mais les pythagoriciens et leurs imitateurs oubliaient alors que ce chiffre mystérieux 4? si divin, était composé de deux fois deux, nombre diabolique. Six avait son mérite, parce que les premiers statuaires avaient partagé leurs figures en six modules. Nous avons vu que, selon les Chaldéens , Dieu avait créé le monde en 6 gahambars : mais 1 était le nombre le plus merveilleux; car il n'y avait alors que sept planètes; chaque planète avait son ciel , et cela composait sept cicux, sans qu'on sut ce que voulait dire ce mot de ciel. Toute l'Asie comptait par semaine de sept jours. On distinguait la vie
de l'homme en sept âges. Que de raisons en faveur de ce nombre !
Les Juifs ramassèrent avec le temps quelques balayures de cette philosophie. Elle passa chez les premiers chrétiens d'Alexandrie avec les dogmes de Platon. Elle éclata principalement dans l'Apocalypse de Ccrinthe, attribuée à Jean le Baptiscur.
On en voit un grand exemple dans le nombre de la bête (a).
« On ne peut acheter ni vendre, a moins qu'on n'ait le caractère de la bête, ou son nom ou son nombre. C'est ici la science. Que celui qui a de l'entendement compte le nombre de la bête; car son nom est d'homme, et son nombre est 666 (i). »
On sait quelle peine tous les grands docteurs ont prise pour deviner le mot de l'énigme. Ce nombre, composé de 3 fois 2 à chaque chiffre, signifiait-il 3 fois funeste à la troisième puissance? Il y avait deux bêtes; et l'on ne sait pas encore de laquelle l'auteur a voulu parler. Nous avons vu que l'évêque Bossuet, moins heureux en arithmétique qu'en oraisons funèbres, a démontré que Dioclétien est la bête, parce qu'on trouve en chiffres romains 666 dans les lettres de son nom, en retranchant les lettres qui gâteraient cette opération. Mais, en se servant de chiffres rota) Apocalypse, chap. XIII, v. 17 et 18. (1) Ce passage peut servir à trouver le temps où l'Apocalypse a e'té composée. Il est probable que c'est sous l'empire du tyran dont le nom est formé par des lettres telles que la somme de leurs valeurs numérales soit 666. D'après cela on a trouvé qu'elle avait été laite sous le règne de Calcula.