‹ Dictionnaire philosophique (volume 3)Chapitre 58 sur 85 · POPE · texte numérisé non relu

POPE

C'est, je crois, le poète le plus élégant, le plus correct, et, ce qui est encore beaucoup, le plus harmonieux qu'ait eu l'Angleterre. Il a réduit les sifilcnflens aigres de la trompette anglaise aux sons doux de la fliïtc. On peut le traduire, parce qu'il est extrêmement clair, et que ses sujets, pour la plupart, sont généraux et du ressort de toutes les nations. On connaîtra bientô: en France son Essai sur la critique , par la traduction en vers qu'en a faite M. l'abbé du Rend.

Yoici un morceau de son poëme de la Boucle de

pope, 3 19*

cheveux, que je viens de traduire avec ma liberté ordinaire; car, encore une fois, je ne sais rien de pis que de traduire un poëme mot pour mot,

Umbriel à l'instant, vieux gnome rechigné,

Va d'une aile pesante et d'un air renfrogné

Chercher en murmurant Ja caverne profonde

Où, loin des doux rayons que répand l'œil du monde,

La déesse aux vapeurs a choisi son séjour :

Les tristes aquilons y sifflent à l'entour,

Et le souffle malsain de leur aride haleine

Y porte aux environs la fièvre et la migraine.

Sur un riche sofa, derrière un paravent,

Loin des flambeaux, du bruit, des parleirs et du vent,

La quicteiise déesse incessamment repese,

Le cœur gros de chagrin sans en savoir la cause,

N'ayant jamais pensé, l'esprit toujours Iroublé,

L'œil chargé, le teint pâle, et l'hypocor;dre enflé.

La médisante Envie est assise auprès d'elle ,

Vieux spectre féminin, décrépite pucelle,

Avec un air dévot, déchirent son prochain,

Et chansonnant les gens l'évangile à la main.

Sur un lit plein de fleurs, négligemment penchée,

Une jeûna beauté non loin d'elle est couchée ;

C'est l'Affectation, qui grasseyé en parlant,

Écoule sans entendre, et lorgne en regardant;

Qui rou-rh sans pudeur, et rit de tout sans joie ,

De cent naux diik'rens prétend qu'elle est la proie,

Et pleine de santé , sons le rouge et le fard ,

Se plaint avec mollesse, et se pâme avec art.

L'Essai sur lhomnie de Pope me paraît le plus beau poëme didactique, le plus utile, le plus sublime qu'on ait jamais fait dans aucune langue. 11 est vrai que le fond s'en trouve tout entier dans les Caractéristiques du lord Shafteshury ; et je ne saîs pourquoi

320 POPF.

M. Pope en fait uniquement honneur à M. de Bolingbroke, sans dire un mot du célèbre Shaftesbury, élève de Locke.

Comme tout ce qui tient à la métaphysique a été pensé de tous les temps et chez tous les peuples qui cultivent leur esprit , ce système tient beaucoup de celui de Leibnitz, qui prétend que de tous les mondes possibles Dieu a dû choisir le meilleur, et que dans ce meilleur il fallait bien que les irrégularités de notre globe et les sottises de ses habitans tinssent leur place. Il ressemble encore à cette idée de Platon , que dans la chaîne infinie des êtres, notre terre, notre corps, notre Ame sont au nombre des chaînons nécessaires. Mais ni Leibnitz, ni Pope n'admettent les changemens que Platon imagine être arrivés à ces chaînons, à nos âmes et à nos corps. Platon parlait en poëte dans sa prose peu intelligible ; et Pope parle en philosophe dans ses admirables vers. Il dit que tout a été dès le commencement comme il a dû être, et comme il est.

J'ai été flatté, je l'avoue, de voir qu'il s'est rencontré avec moi dans une chose que j'avais dite il y a plusieurs années.

« Vous vous étonnez que Dieu ait fait l'homme si borné, si ignorant, si peu heureux. Que ne vous étonnez-vous qu'il ne Fait pas fait plus borné, plus ignorant et plus malheureux? » Quand un Français et un Anglais pensent de même , il faut bien qu ils aient raison.

Le fils du célèbre Racine a fait imprimer une lettre de Pope à lui adressée, dans laquelle Pope se ré-

tracte. Cette lettre est écrite dans le goût et dans le style de M. de Fénélon ; elle lui fut remise , dit-il , par Ramsai, l'éditeur du Télémaque; Ramsai, l'imitateur du Télémaque, comme Boyer l'était de Corneille; Ramsai l'Ecossais , qui voulait être de l'académie française; Ramsai, qui regrettait de n'être pas docteur de Sorbonne. Ce que je sais, ainsi que tous les gens de lettres d'Angleterre , c'est que Pope , avec qui j'ai beaucoup vécu, pouvait à peine lire le français, qu'il ne parlait pas un mot de notre langue, qu'il n'a jamais écrit une lettre en français, qu'il en était incapable , et que , s'il a écrit cette lettre au fils de notre Racine, il faut que Dieu, sur la fin de sa vie, lui ait donné subitement le dan des langues , pour le récompenser d'avoir fait un aussi admirable ouvrage que son Essai sur l'homme ( i ).

SECTION PREMIÈRE

Il n'y eut que fort peu de chenilles dans mon canton l'année passée. Nous les tuâmes presque toutes : Dieu nous en a donné plus que de feuilles cette année, t—

(i) Depuis l'impression de ce jugement sur Pope, l'Essai sur l'homme a e'te' traduit par l'abbé duRenel et par M. de Fontanes, Il en existe aussi une traduction manuscrite de M. l'abbé Delille. Ce poëme doit perdre de sa réputation à mesure que la philosophie fera des progrès; il se borne à dire que l'homme n'esjt qu'une partie de l'ordre général du monde, et qu'ainsi nous ne devons pas nous plaindre de notre e'tat. Ce n'est, comme le système de Leibnitz, que le fatalisme un peu déguisé, et mis à I» portée du grand nombre.

N'en est- il pas ainsi à peu près des autres animaux, et surtout de l'espèce humaine? La famine, la peste et la guerre, les deux sœurs venues de l'Arabie et de l'Amérique, détruisent les hommes dans an canton; on est tout étonné de le trouver peuplé cent ans après.

J'avoue que c'est un devoir sacré de peupler ce monde, et que tous les animaux sont forcés par le plaisir à remplir cette vue du grand Demiourgos.

Pourquoi ces peuplades sur la terre ? et à quoi bon former tant d'êtres destinés à se dévorer tous, et l'animal homme, qui semble né pour égorger son semblable d'un bout de la terre à l'autre ? On m'assure que je saurai un jour ce secret; je le souhaite en qualité de curieux.

11 est clair que nous devons peupler tant que nous pouvons : car que ferions-nous de notre matière séminale? ou sa surabondance nous rendrait malades, ou son émission nous rendrait coupables. Et l'alternative est triste.

Les sages Arabes, voleurs du désert, dans les traités qu'ils font avec tous les voyageurs, stipulent toujours qu'on leur donnera des fdles. Quand ils conquirent l'Espagne, ils imposèrent un tribu de filles Le pays de Médée paie les Turcs en filles. Les fiions tiers firent venir des filles de Paris dans la petite il dont ils s'étaient emparés : et on conte que Romulus dans un beau spectacle qu'il donna aux Sabins, 1er vola trois cents filles.

Je ne conçois pas pourquoi les Juifs, que d'aillcu je révère, tuèrent tout dans Jéricho, jusqu'aux fille;

et pourquoi ils disent dans leurs psaumes qu'il sera doux d'écraser les cnfans à la mamelle, sans en excepter nommément les filles.

Tous les autres peuples, soit tartares, soit cannibales , soit teutons ou velches , ont eu toujours les filles en grande recommandation.

Avec cet heureux instinct, il semble que la terre devrait être couverte d'animaux de notre espèce. Nous avons vu que le père Petau en comptait près de sept cents milliards en deux cent quatre-vingts ans, après l'aventure du déluge. £t ce n'est pourtant pas à la suite des Mille et une nuits qu'il a fait imprimer ce beau dénombrement.

Je compte aujourd'hui sur noire globule environ neuf cents millions de mes confrères, tant mâles que femelles. Yallace leur en accorde mille millions. Je me trompe ou lui; et peut-être nous trompons-nous tous deux : mais c'est peu de chose qu'un dixième; et, dans toute l'arithmétique des historiens, on se trompe bien davantage.

Je suis un peu surpris que notre arithméticien Vallace, qui pousse le nombre de nos concitoyens jusqu'à un milliard, prétende dans la même page, que Tau C)G6 de la création, nos pères étaient au nombre de 1G10 millions.

Premièrement , je voudrai^gu'on m'établît bien nettement l'époque de la création; et, comme nous avons dans noire occident près de quatre-vingts systèmes sur cet événement, il est difficile de rencontrer juste.

En second lieu, les Egyptiens, les Chaldéens, les

Persans, les Indiens, les Chinois, ayant tous des calculs encore plus différens , il est encore plus malaisé de s'accorder avec eux.

Troisièmement, pourquoi en neuf cent soixante-six. années le monde aurait-il été plus peuplé qu'il ne Test de nos jours ?

Pour sauver cette absurdité, on nous dit qu'il n'en allait pas autrefois comme de notre temps; que l'espèce était bien plus vigoureuse ; qu'on digérait mieux ; que par conséquent on était bien plus prolifique, et qu'on vivait plus long-temps. Que n'a joui tait-on que le soleil était plus chaud et la lune plus belle ?

On nous allègue que du temps de César, quoique les hommes commençassent fort à dégénérer, cependant le monde était alors une fourmilière de nos bipèdes, mais qu'à présent c'est un désert. Montesquieu, qui a toujours exagéré et qui a tout sacrifié à la démangeaison de montrer de l'esprit, ose croire, ou veut faire accroire, dans ses Lettres persanes, que le monde était trente fois plus peuplé du temps de César qu'aujourd'hui.

Vallace avoue que ce calcul fait au hasard est beaucoup trop fort : mais savez-vous quelle raison il en donne? c'est qu'avant César le monde avait eu plus dhabitans qu'aux jours les plus brillans de la république romaine. U remonte au temps de Sémiramis; et il exagère encore plus que Montesquieu, s'il est possible.

Ensuite, se prévalant du goût qu'on a toujours attribué au Saint-Esprit pour l'hyperbole, il ne manque pas d'apporter en preuves les onze cent soixante mille

hommes d'élite qui marchaient si fièrement sous les étendards du grand roi Josaphat ou Jcozaphat , roi de la province de Juda. Serrez, serrez, M. Vallacc; le Saint-Esprit ne peut se tromper; mais ses ayanscause et ses copistes ont mal calculé et mal chiffré. Toute votre Ecosse ne pourrait pas fournir onze cent soixante mille âmes pour assister à vos prêches; et le royaume de Juda n'était pas la vingtième partie de l'Ecosse. Voyez encore une fois ce que dit saint Jérôme de cette pauvre Terre-Sainte , dans laquelle il demeura si long-temps. Avez-vous bien calculé ce qu'il aurait fallu d'argent au grand roi Josaphat pour payer, nourrir, habiller, armer onze cent soixante mille soldats d élite !

Et voilà justement comme on écrit l'histoire.

M. Vallace revient de Josaphat à César, et conclut que, depuis ce dictateur de courte durée, la terre s'est dépeuplée visiblement. Voyez, dit-il, les Suisses; ils étaient, au rapport de César, au nombre de trois cent soixante-huit mille quand ils quittèrent sage-» ment leur pays pour aller chercher fortune, à l'exemple des Cimbres.

Je ne veux que cet exemple pour faire rentrer en eux-mêmes les partisans un peu outrés du talent d'engendrer dont ils gratifient les anciens aux dépens des modernes. Le canton de Berne, par un dénombrement exact, possède seul le nombre des habitans qui désertèrent l'Helvétie entière du temps de César. L'espèce humaine est donc plus que doublée dans l'Helvétie depuis Cette aventure.

Dit;t. PU. 7 28

Je crois de même l'Allemagne , la France, l'Angleterre bien plus peuplées qu'elles ne l'étaient alors. Ma raison est la prodigieuse extirpation des forêts et le nombre des grandes villes bâties et accrues depuis huit cents ans, et le nombre des arts augmenté en proportion. Voilà, je pense, une réponse précise à toutes les déclamations vagues qu'on répète tous les jours dans les livres, où l'on néglige la vérité en faveur des saillies, et qui deviennent très-inutiles à force d'esprit.

L'Ami des hommes suppose que du temps de César on comptait cinquante -deux millions d'hommes en Espagne; Strabon dit qu'elle a toujours été mal peuplée, parce que le milieu des terres manque d'eau. Strabon paraît avoir raison, et l'Ami des hommes paraît se tromper.

Mais on nous effraie en nous demandant ce que sont devenues ces quantités prodigieuses de Huns , d'Alains, d'Ostrogoths , de Visigoths, de Vandales, de Lombards , qui se répandirent comme des torrens sur l'Europe au cinquième siècle.

Je me délie de ces multitudes; j'ose soupçonner qu'il suffisait de trente ou quarante mille bctes féroces tout au plus, pour venir jeter l'épouvante dans l'empire romain, gouverné par une Pulchérie, par des eunuques et par des moines. C'était assez que dix mille barbares eussent passé le Danube, pour que dans chaque paroisse on dît au prône qu'il y en avait plus que des sauterelles dans les plaines d'Egypte; que c'était un fléau de Dieu; qu'il fallait faire pénitence et donner son argent aux couvens. La peur sai-.

sissait tous les habitans, ils fuyaient en foule. Voyez seulement quel effroi un loup jeta dans le Gévaudan cm 1766.

Mandrin, suivi de cinquante gueux, met une ville entière à contribution. Dès qu'il est entré par une porte, on dit à l'autre qu'il vient avec quatre mille combattans et du canon.

Si Attila fut jamais à la têle de cinquante mille assassins affamés, ramassés de province en province, on lui en donnait cinq cent mille.

Les millions d'hommes qui suivaient les Xerxès, les Cyrus, les Thomiris, les trente ou trente -quatre millions d'Égyptiens, et la Thèbes aux cent portes, et quidquid Gcecia mendax audet in historié ^ ressemblent assez aux cinq cent mille hommes d'Attila. Cette compagnie de voyageurs aurait été difficile à nourrir sur la route.

Ces Huns venaient de la Sibérie, soit; de là je conclus qu'ils venaient en très -petit nombre. La Sibérie n'était certainement pas plus fertile que de nos jours. Je doute que sous le règne de Thomiris il y eût une ville telle que Tobolsk, et que ces déserts affreux pussent nourrir un grand nombre d'habitans*

Les Indes, la Chine, la Perse, l'Asie Mineure, étaient très-peuplées; je le crois sans peine : et peutêtre ne le sont-elles pas moins de nos jours malgré la rage destructive des invasions et des guerres. Partout où la nature a mis des pâturages, le taureau se marie à la génisse, le bélier à la brebis, et l'homme à la femme.

Les déserts de Barca, de l'Arabie, d'Oreb, da

3s8 POPULATION.

Sinaï, do Jérusalem, de Cobi, etc., ne furent jamais peuplés, ne le sont point et ne le seront jamais, à moins qu'il n arrive quelque révolution qui change en bonne terre labourable ces horribles plaines de sable et de cailloux.

Le terrain de la France est assez bon, et il est suffisamment couvert de consommateurs, puisqu'en tout genre il y a plus de postulans que de places , puisqu'il y a deux cent mille fainéans qui gueusent d'un bout du pays à l'autre, et qui soutiennent leur détestable vie aux dépens des riches; enfin, puisque la France nourrit près de quatre-vingt mille moines , dont aucun n'a fait servir ses mains à produire un épi de froment.

section ir.

Réfutation d'un article de l'Encyclopédie.

Vous lisez dans le grand Dictionnaire encyclopédique, à l'article Population y ces paroles, dans lesquelles il n'y a pas un mot de vrai.

« La France s'est accrue de plusieurs grandes provinces très-peuplées; et cependant ses habitans sont moins nombreux d'un cinquième qu'ils ne l'étaient avant ces réunions : et ses belles provinces, que lar nature semble avoir destinées a fournir des subsistances à toute l'Europe, sont incultes (i). »

(i) Cette opinion s'est établie d'après d'anciens dénombreïnens, vraisemblablement très-exagérés. Jamais la France n'a été mieux cultivée, et par conséquent plus peuplée que ciipuis ia paix de ij63 ; mais oa doit diie en même temps, qu'elle n est

i°. Comment, des provinces très peuplées étant incorporées à un royaume, ce royaume serait-il moins peuplé d'un cinquième ? a-t-il été ravagé par la peste ? S'il a perdu ce cinquième, le roi doit avoir perdu un cinquième de ses revenus. Cependant le revenu annuel de la couronne est porté à près de trois cent quarante millions de livres, année commune, à quarante-neuf livres et demie le marc. Cette somme retourne aux citoyens par le paiement des rentes et des dépenses, et ne peut encore y suffire.

2J. Comment Fauteur peut-il avancer que la France a perdu le cinquième de ses habitans en hommes et en femmes , depuis l'acquisition de Strasbourg , quand il est prouvé, par les recherches de trois întendans , que la population est augmentée depuis vingt ans dans leurs généralités ?

Les guerres, qui sont le plus horrible fléau du genre humain , laissent en vie l'espèce femelle qui le répare. De là vient que les bons pays sont toujours à peu près également peuplés.

Les émigrations des familles entières sont plus f inestes. La révocation de ledit de Nantes, et les dragonnades ont fait à la France une plaie cruelle ; mais celte blessure est refermée ; et le Languedoc, qui est la province dont il est le plus sorti de réformés , est aujourd'hui la province de France la plus peuplée , après l'Ile de France et la Normandie.

peut-être pas encore parvenue à la moitié de la population et de la i ici -esse que son sol peut lui promettre, et desquelles l'exrcutiou du plan, dont on a vu quelques essais en 1 7 7 0 , l'aurait fait approcher dans l'espace de trois ou quatre générations.

3°. Comment peut-on dire que les belles provinces de France sont incultes ? en vérité c'est se croire damné en paradis. Il suffit d'avoir des yeux pour être persuadé du contraire. Mais, sans entrer ici dans un long détail, considérons Lyon, qui contient environ cent trente mille habitans, c'est-à-dire, autant que Rome, et non pas deux cent mille, comme diC l'abbé de Caveirac dans son Apologie de la dragonnade et de la Saint-Barthélemi (a). Il n'y a point de ville où l'on fasse meilleure chère. D'où vient celte afïluence de nourritures excellentes, si ce n'est des campagnes voisines. Ces campagnes sont donc trèsbien cultivées; elles sont donc .riches. J'en dirai autant de toutes les villes de France. L'étranger est étonné de l'abondance qu'il y trouve , et d'y être servi en vaisselle d'argent dans plus d'une maison.

Il y a des terrains indomptables, comme les landes de Bordeaux, la partie de la Champagne nommée Pouilleuse. Ce n'est pas assurément la mauvaise administration qui a frappé de stérilité ces malheureux pays; ils n'étaient pas meilleurs du temps des druides.

C'est un grand plaisir de se plaindre et de censurer, . je l'avoue. Il est doux, après avoir mangé d'un mou-

(a) Caveirac a copié cette exagération de Pluclie sans lui en faire honneur. Pluche, dans sa Concorde (ou discorde) de la géographie, page 1 52, donne libéralement un million d'habittms à Paris, deux cent mille à Lyoni, deux cent mille à Lille, qui n'en a pas la moitié; cent mille à Nantes, à Marseille, à Toulouse. Il vous débite ces mensonges imprimés avec la même confiance qu'il parle du lac Sirbon, et qu'il démontre le déluge. El on nourrit l'esprit de la jeunesse de ces extravagances.

Ion de Présalé, d'un veau de Rivière, d'un caneton de Rouen, d'un pluvier de Dauphiné, d'une géliinote ou d'un coq de bruyère de Franche - Comté , après avoir bu du vin de Chambertin, de Silleri, d'Aï, de Frontignan; il est doux, dis-je, de plaindre dans une digestion un peu laborieuse le sort des campagnes qui ont fourni très-chèrement toutes ces délicatesses'. Voyagez, messieurs, et vous verrez si vous serez ailleurs mieux nourris, mieux abreuvés, mieux loges, mieux habillés et mieux voitures.

Je crois l'Angleterre, l'Allemagne protestante, la Hollande, plus peuplées à proportion. La raison en est évidente ; il n'y a point dans ces pays-là de moines qui jurent à Dieu d'être inutiles aux hommes. Les praires , n'ayant que très-peu de chose à faire, s'occupent à étudier et à propager. Ils font des enfans robustes, et leur donnent une meilleure éducation que n'en ont les enfans des marquis français et italiens.

Rome , au contraire , serait déserte sans les cardinaux , les ambassadeurs et les voyageurs. Elle ne serait, comme le temple de Jupiter-Ammon , qu'un monument illustre. On comptait, du temps des premiers césars, des millions d'hommes dans ce territoire stérile, que les esclaves et le fumier rendaient fécond. C'était une exception à cette loi générale , que la population est d'ordinaire en raison de la bonté du* sol.

La victoire avait fertilisé et peuplé cette terre ingrate. Une espèce de gouvernement la plus étrange^ la- plus contradictoire qui ait jamais étonné les hommes, a rendu au territoire de Romulus-sa pre-

mière nature. Tout le pays e^t dV peuplé d Orviète à Terracine. Rome réduite à ses citoyens ne serait pas à Londres comme un est à douze; et, en fait d'argent et de commerce, elle ne serait pas aux villes d'Amsterdam et de Londres comme un est à mille.

Ce que Rome a perdu , non- seulement l'Europe l'a regagné, mais la population a triplé presque par.out depuis Charlemagne.

Je dis triplé , et c'est beaucoup ; car on ne propage point en progression géométrique. Tous les calculs qu'on a faits sur cette prétendue multiplication sont des chimères absurdes.

Si une famille d'hommes ou de singes multipliait en cette façon ? la terre au bout de deux cents ans n'aurait pas de quoi les nourrir.

La nature a pourvu a conserver et à restreindre les espèces. Elle ressemble aux parques qui filaient et coupaient toujours. Elle n'est occupée que de naissances et de destructions.

Si elle a donné à l'animal homme plus d idées , plus de mémoire qu'aux autres; si elle l'a rendu capable de généraliser ses idées et de les combiner; sr elle l'a avantagé du don de la parole , elle ne lui a pas accordé celui de la multiplication comme aux insectes, îl y a plus de fourmis dans telle lieue carrée de bruyères, qu'il ny a jamais eu d'hommes sur le globe.

Quand un pays possède un grand nombre de fainéans, soyez sur qu'il est assez peuplé, puisque ces fainéans sont loges, nourris, vêtus, amusés, respectés, par ceux qui travaillent.

S'il y a trop d'habitans, si toutes les places sont prises, on va travailler et mourir à Saint-Domingue, à la Martinique , à Philadelphie , à Boston.

Le point principal n'est pas d'avoir du superflu en hommes, mais de rendre ce que nous en avons le moins malheureux qu'il est possible.

Remercions la nature de nous avoir donné l'être dans la zone tempérée, peuplée presque partout d'un nombre plus que suffisant d'habitans qui cultivent tous les arts; et tâchons de ne pas gâter notre bonheur par nos sottises.

Fragment sur la population.

Dans une nouvelle histoire de France on prétend qu'il y avait huit millions de feu? en France, du temps de Philippe de Valois; or, on entend par feu une famille, et fauteur entend par le mot de France , ce royaume tel qu'il est aujourd'hui avec ses annexes. Cela ferait, à quatre personnes par feu, trente -deux millions d'habitans; car on ne peut donner à un feu moins de quatre personnes l'un portant l'autre.

Le calcul de ces feux est fondé sur un état de sub^ side imposé en i323. Cet état porte deux millions cinq cent mille feux dans les terres dépendantes de la couronne, qui n'étaient pas le tiers de ce que le royaume renferme aujourd'hui. 11 aurait donc fallu ajouter deux tiers pour que le calcul de l'auteur fut juste. Ainsi, suivant la supputation de Fauteur, le nombre des feux de la France, telle qu'elle est, aurait

monté à sept millions cinq cent mille. A quoi ajoutant probablement cinq cent mille feux pour les ecclésiastiques et pour les personnes non comprises dans le dénombrement, on trouverait aisément les huit millions de feux et au delà.

L'auteur réduit chaque feu à trois personnes; mais, par le calcul que j'ai fait dans toutes les terres où j'ai été, et dans celle que j'habite, je compte quatre personnes et demie par feu.

Ainsi, supposé que l'état de 1828 soit juste, il faudra nécessairement conclure que la France, telle qu'elle est aujourd'hui, contenait, du temps de Philippe de Valois, trente-six millions d'habitans.

Or, dans le dernier dénombrement fait en 1^53, sur un relevé des tailles et autres impositions, on ne trouve aujourd'hui que trois millions cinq cent cinquante mille quatre cent quatre-vingt-neuf feux; ce qui, à quatre et demi par feu, ne donnerait que quinze millions neuf cent soixante et dix-sept mille deux cents habitans; à quoi il faudra ajouter sept cent mille âmes au moins que l'on suppose être dans Paris, dont le dénombrement a été fait suivant la capitation, et non pas suivant le nombre des feux.

De quelque manière qu'on s'y prenne , soit qu'on porte avec l'auteur de la nouvelle Histoire de France les feux à trois , à quatre , à cinq personnes , il est clair que le nombre des habitans est diminué de plus de la moitié depuis Philippe de Valois.

Il y a aujourd'hui environ quatre cents ans que le dénombrement de Philippe de Valois fut fait ; ainsi dans quatre cents ans, toutes choses égales, le nom-

bre des Français serait réduit au quart, et dans huit cents ans au huitième : ainsi dans huit cents ans la France n'aura qu'environ quatre millions d'habitans ; cl , en suivant cette progression , dans neuf mille deux cents ans il ne restera qu'une seule personne mâle ou femelle avec fraction. Les autres nations ne seront sans doute pas mieux traitées que nous, et il faut espérer qu'alors viendra la fin du monde.

Tout ce que je puis dire pour consoler le genre humain, c'est que, dans deux terres que je dois bien connaître, inféodées du temps de Charles V, j'ai trouvé la moitié plus de feux qu'il n'en est marqué dans l'acte d'inféodation , et cependant il s'est fait une émigration considérable dans ces terres à la révocation de l'édit de Nantes.

Le genre humain ne diminue ni n'augmente comme on le croit ; il est très-probable qu'on se méprenait beaucoup du temps de Philippe de Valois, quand on comptait deux millions cinq cent mille feux dans ses domaines.

Au reste j'ai toujours pensé que la France renferme de nos jours environ vingt millions d'habitans, et je les ai comptés à cinq par feu, l'un portant l'autre. Je me trouve d'accord dans ce calcul avec l'auteur de la Dixmc, attribuée au maréchal de Vauban , et surtout avec le détail des provinces donné par les intendans à la fin du dernier siècle. Si je me trompe, ce n'est que d'environ quatre millions , et c'est une bagatelle pour les auteurs.

Hubncr, dans sa géographie, ne donne à l'Europe que trente millions d'habitans; il peut s'être trompé

gisement d'environ cent millions. Un calculateur, d'ailleurs exact , assure que la Chine ne possède que soixante et douze millions d'habit ans ; mais, par le dernierdénombrement rapporté par le pèredulïahle, on compte ces soixante et douze millions, sans y comprendre les vieillards, les femmes, les jeunes gens ait-dessous de vingt ans : ce qui doit aller à plus du double.

Il faut avouer que d'ordinaire nous peuplons et dépeuplons la terre un peu an hasard ; tout le monde se conduit ainsi : nous ne sommes guère faits pour avoir une notion exacte des choses; F à peu près est notre guide, et souvent ce guide égare beaucoup.

C'est encore bien pis quand on veut avoir un calcul juste. Nous allons voir des farces, et nous y rions; mais rit-on moins dans son cabinet, quand on voit de graves auteurs supputer exactement combien il y avait d'hommes sur la terre 285 ans après le déluge universel ? Il se trouve , selon le frère Pctau , jésuite, que la famille de Noé avait produit un milliard deux cent vingt-quatre millions sept cent dixsept mille habitans en trois cents ans. Le bon prêtre Petau ne savait pas ce que c'est que de faire des cufans et de les élever; comme il y va (i) !

Selon Cumberland , la famille ne provigna que jusqu'à trois milliards trois cent trente millions en trois cent quarante ans, et selon Whilston, environ

(i) Il parait cjnc le calcul du P. petau est encore plus forL. "comme on le voit dans la première section de cet article ( p. 3 a '.) ) > et ailleurs.

POFULATION. 337

trois cents ans après le déluge , il n'y avait que soixante-cinq mille cinq cent trente-six habitans.

Il est difficile d'accorder ces comptes, et de les allouer» Voilà les excès où l'on tombe quand on veut concilier ce qui est inconciliable , et expliquer ce qui est inexplicable. Cette malheureuse entreprise a dérangé des cerveaux qui d'ailleurs auraient eu des lumières utiles aux hommes.

Les auteurs de l'Histoire universelle d'Angleterre disent « qu'on est généralement d'accord qu'il y a à présent environ quatre mille millions d'habitans sur la terre. » Vous remarquerez que ces messieurs, dans ce nombre de citoyens et de citoyennes, ne comptent pas l'Amérique qui comprend près de la moitié du globe : ils ajoutent que le genre humain en quatre cents ans augmente toujours du double, ce qui est bien contraire au relevé fait sous Philippe de Valois, qui fait diminuer la nation de moitié en quatre cents ans.

Pour moi, si au lieu de faire un roman ordinaire, je voulais me réjouir à supputer combien j'ai de frères sur ce malheureux petit globe, voici comme je m'y prendrais. Je verrais d'abord à peu près combien ce globule contient de lieues carrées, habitées sur la surface ; je dirais : La surface du globe est de vingt -sept millions de lieues carrées; ôtons-en d'abord les deux tiers au moins pour les mers, rivières, lacs, déserts, montagnes et tout ce qui est inhabité; ce calcul est très-modéré, et n?ous donne neuf millions de lieues carrées à faire valoir.

La France et l'Allemagne comptent six cents personnes par lieue carrée 3 l'Espagne cent soixante, la

Dict. Ph. J. 29

Russie quinze , la Tartarie dix , la Chine environ mille; prenez un nombre moyen comme cent, vous aurez neuf cents millions de vos frères, soit basanés, soit nègres, soit rouges, soit jaunes, soit barbus, soit imberbes. Il n'est pas à croire que la terre ait en effet un si grand nombre d'habitans; et si Ton continue à faire des eunuques, à multiplier les moines, et à faire des guerres pour les plus petits intérêts, jugez si vous aurez les quatre mille millions que les auteurs anglais de l'Histoire universelle vous donnent si libéralement; et puis, qu'importe qu'il y ait beaucoup ou peu d'hommes sur la terre? l'essentiel est que cette pauvre espèce soit la moins malheureuse qu'il est possible.

De la population de V Amérique.

La' découverte de l'Amérique, cet objet de tant d'avarice, de tant d'ambition, est devenue aussi un objet de la philosophie. Un nombre prodigieux d'écrivains s'est efforcé de prouver que les Américains étaient une colonie de l'ancien monde. Quelques métaphysiciens modestes ont dit que le même pouvoir qui a fait croître l'herbe dans les campagnes de l'Amérique y a pu mettre aussi des hommes; mais ce système nu et simple n'a pas été écouté.

Quand îe grand Colombo soupçonna l'existence de ce nouvel univers, on lui soutint que la chose était impossible; on prit Colombo pour un visionnaire. Quand il en eut fait la découverte, on dit que

POPULATION. 33q

ce nouveau monde était connu long -temps auparavant.

On a prétendu que Martin Beheim , natif de Nuremberg, était parti de Flandre, vers Fan 1 460 , pour .chercher ce monde inconnu, et qu'il poussa jusqu'au détroit de Magellan, dont il laissa des cartes incognito; mais comme Martin Beheim n'avait pas peuplé l'Amérique, et qu'il fallait absolument qu'un des arrière-petits-fîls de Noé eût pris cette peine, on chercha dans l'antiquité tout ce qui pouvait avoir rapport à quelque long voyage, et on l'appliqua à la découverte de cette quatrième partie de notre globe. On fît aller les vaisseaux de Salomon au Mexique, et c'est de là qu'on tira l'or d'Ophir pour ce prince qui était obligé d'en emprunter du roi Hiram. On trouva l'Amérique dans Platon. On en fit honneur aux Carthaginois, et on cita sur cette anecdote un livre dMristote qu'il n'a pas composé.

Hornius prétendit trouver quelque conformité entre la langue des Hébreux et celle des Caraïbes. Le père Lafiteau jésuite n'a pas manqué de suivre une si belle ouverture. Les Mexicains dans leurs grandes afflictions déchiraient leurs vêtemens ; quelques peuples de l'Asie en usaient autrefois ainsi, donc ils sont les ancêtres des Mexicains. On pouvait ajouter qu'on danse beaucoup en Languedoc , que les* Hurons dansent aussi dans leurs réjouissances, et qu'ainsi les Languedociens viennent des Hurons, ou les Hurons des Languedociens.

Les auteurs d'une terrible histoire universelle prétendent que tous les Américains sont une colonie de

Tartares. Ils assurent que c'est l'opinion la plus généralement reçue parmi les savans; mais ils ne disent pas que ce soit parmi les savans qui pensent. Selon eux, quelque descendant de Noé n'eut rien de plus pressé que d'aller s'établir dans le délicieux pays de Kamtschatka, au nord de la Sibérie. Sa famille, n'ayant rien à faire, alla visiter le Canada, soit en équipant des flottes, soit en marchant par plaisir au milieu des glaces, soit par quelque langue de terre qui ne s'est pas retrouvée de nos jours. On se mit ensuite à faire des enfans dans le Canada, et bientôt ce beau pays ne pouvant plus nourrir la multitude prodigieuse de ses habitans, ils allèrent peupler le Mexique, le Pérou, le Chili; et leurs arrière-petites-filles accouchèrent de géans vers le détroit de Magellan.

Comme on trouve des animaux féroces dans quelques pays chauds de l'Amérique, ces auteurs supposent que les Christophe Colomb de Kamtschatka les avaient amenés en Canada pour leur divertissement, et avaient eu la précaution de prendre tous les individus de ces espèces qui ne se trouvent plus dans notre continent.

Mais les Kamtschatkatiens n'ont pas seuls servi à peupler le nouveau monde; ils ont été charitablement aidés par les Tartares-Mantchoux , par les Huns , par les Chinois, par les Japonais.

Les Tartares-Mantchoux sont incontestablement les ancêtres des Péruviens, car Mango-Capak est le premier inca du Pérou. Mango ressemble à Manco , Manco à Mancu, Mancu à Mantchu, et de là à Manlchou il n'y a pas loin. Rien n'est mieux démontré. ,

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Pour les Huns, ils ont bâti en Hongrie une ville ru'on appelait Cunadi; or, en changeant eu en cay on trouve Canadi, d'où le Canada a manifestement tiré son nom.

Une plainte ressemblante au ginseng des Chinois croît en Canada ; donc les Chinois l'y ont portée avant même qu'ils fussent maîtres de la partie de la Tartarie chinoise où croît leur ginseng : et d'ailleurs les Chinois sont de si grands navigateurs qu'ils ont envoyé autrefois des flottes en Amérique, sans jamais conserver avec leurs colonies la moindre correspondance.

A l'égard des Japonais, comme ils sont les plus voisins de l'Amérique, dont ils ne sont guère éloignés que de douze cents lieues, ils y ont sans doute été autrefois; mais ils ont depuis négligé ce voyage.

Voilà pourtant ce qu'on ose écrire de nos jours. Que répondre à ces systèmes et à tant d'autres ? rien.

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