ÉTATS, GOUVERNEMENT
Quel est le meilleur?
Je n'ai jusqu'à présent connu pesonno qui n'ait gouverné quelque étal. Je ne parle pas de MM. les ministres, qui gouvernent en effet, les uns deux ou trois ans, les autres six mois, les autres six semaines; je parle de tons les au'.rcs hommes qui, à souper ou dans leur cabinet) étalent leur système de gouverne-
ment , réforment les armées , l'église , la robe et la finance.
L'abbé de Bourzeis se mit à gouverner la France vers l'an iC J5 , sous le nom du cardinal de Richelieu, et fit ce Testament politique dans lequel il veut enrôler la noblesse dans la cavalerie pour trois ans, faire payer la taille aux chambres des comptes et aux parlcmcus, priver le roi du produit de la gabelle; il assure surtout que, pour entrer eu campagne avec cinquante mille hommes, il faut par économie en lever cent mille. Il affirme que « la Provence seule a beaucoup plus de beaux ports ue mer que l'Espagne et l'Italie ensemble. »
L'abbé de Bourzeis n'avait pas voyagé. Au reste, son ouvrage fourmille d'anachronismes et d'erreurs; il fait signer le cardinal de Richelieu d'une manière dont il ne signa jamais , ainsi qu il le fait parler connue il n'a jamais parlé. Au surpins, i! emploie un chapitre entier à dire que la raison doit être la règle d'un itnl, et à tâcher de prouver celte découverte; cet ouvrage de ténèbres , ce bâtard de l'abbé de Bourzeis a passé long-temps pour le fils légitime du cardinal de Richelieu; et tous les académiciens, dans leurs discours de réception, ne manquaient pas de. louer démesurément ce chef-d'oruvre de politique.
Le sieur Gatien de Courtilz, voyant le succès du Testament politique de Richelieu , fit imprimer à La Havc le Testament de Colbcrl, avec une belle lettre de M. Colbcrl au roi. Il est clair que, si ce ministre avait fait un pareil testament, il eût fallu l'interdire; cependaul ce livre a été cité par quelques auteurs.
Un autre gredin , dont on ignore le nom , ne manqua pas de donner le Testament de Louvois, plus mauvais encore, s'il se peut, que celui de Colbcrt; un abbé de Cliévrcmont fil tester aussi Charles, due de Lorraine. Nous avons eu les Tcstamcns politiques du cardiual Albéroni , du maréchal de Bellc-Isie, et, enfin , celui de Mandrin.
M. de Boisguillebcrt, auteur du Détail de ta France, imprimé en 1 6g5 , donua le projet inexécutable de la Dîme royale, »ous le nom du maréchal de Vaiihau.
Un fou nommé La Jonchcrc, qui n'avait pas de pain, fit en 1720 un Projet de nuance en quatre volumes; et quelques sols ent cité cette production cemme un ouvrage de La Jonchcrc le trésoricf général, s'imagiuant qu'un trésorier ne peut faire un mauvais livre de finances.
Mais il faut convenir que des hommes trcf-sagcs, très-dignes peut-être de gouverner, ont écrit sur l'admiuislralioii des étals, soit en France, soil eu Espagne, soit eu Angleterre. Leur* livres ont fait beaucoup de bien ; -ce n'est pas qu'Us aient corrigé les ministres qui étaient en plac» quand '-es livres paruj- t, < .n- un ministre m- nc loiïi^;' point et ne peut se ( » vin:T, il a pri sa croissance ; plur d'instructions, p!::s ;! conseils, il n'a pus le temps -le les écouler, 1 corn •; .ut des affaires l'emporte ; mais « es bons livres l'u-.neu! les jeunes gens destinés aux places; ils f .r lient les princes , et la secoude génératiou est in.s'ruile.
Le fort et le faible de tous les gouvernement a éts
examiné de près dans les derniers temps. Dites-moî doue, vous qui avez voyagé, qui avez lu et vu, dans quel état , dans qucUc sorte de gouvernement voudriez-vous être né? Je conçois qu'un grand seigneur terrien en Fraucc ne serait pas René d'être né en Allemagne; il serait souverain, au lieu d'être sujet. Un pair de France serait fort aise d'avoir les privilèges de la pairie anglaise, il serait législateur.
L'homme de robe et le linancier se trouveraient mieux en France qu'ailleurs.
Mais quelle patrie choisirait un homme sage, libre , un homme d'une fortune médiocre , et sans préjugés?
Un membre du conseil de Pondichéri , assez savant , revenait en Europe par terre avec un brame , plus instruit que les brames ordinaires. Comment trouvez-vous le gouvernement du grand -mogol , dit le cousciller? Abominable, répondit le brame :-comment voulez-vous qu'un état soi" heureusement gouverné par des Tanarcs? nos raias. nos ouras, nos nababs sont fort conlcns, mais les citoyens ne le soi.t guère ; et des millions de citoyens sont quelque chose.
Le conseiller et le brame traversèrent en raisonnant toute la haute Asie. Je fois une réflexion, dit le brame, c'est qu'il n'y a pas une république dans toute cette vaste partie du monde. 11 y a eu autrefois celle de Tyr, dit le conseiller, mais elle n'a pas duré longtemps; il y en avait encore une autre vers l'Arabie Pélréc, dans un petit coin nommé la Palestine, si on peut honorer du nom de république une horde de voleurs et d'usuriers, tantôt gouvernés par des juges, tantôt par des espèces de rois, tantôt par de grands pontifes, devenue esclave sept ou huit fois, et enfin chassée du pays qu'elle avait usurpé.
Je conçois , dit le brame , qu'on ne doit trouver sur la terre que très-peu de républiques. Les hommes •ont rarement dignes de se gouverner eux-mêmes. Ce bonheur ne doit appartenir qu'a de petits peuples qui se cachent, dans les iles ou entre des montagnes, comme des lapins qui se dérobent aux animaux carnassiers; mais à la longue ils sont découverts et dévorés.
Ç.uaiid les deux voyageurs furent arrivés dans l'Asie Mineure, le conseiller dit au branu : Crotriezv ous bien qu'il y a eu une république formée dans un coin de l'Italie , qui a duré plus de cinq cents ans, cl qui a possédé cette Asie Mineure, l"sic, l'Afrique, la Cri ce, les Gaules, l'Espagne, et lTtalie entière? E>)c se :ourua donc bien vite en monarchie, dit le brame? Vous l'avez deviné, dit l'autre; mais cette monarchie est tombée, et nous fesons tous les joursde belles disscr alions pour trouver les causes de sa décadence cl de sa chute. Vous prenez bien de la pcùi», dit l'.ndicn; cet empire est tombé parce qu'il existait. Il faut bien que tout tombe, j'espère bien qu';l -n arrivera tout autant à l'empire du grand-mogof.
A propos, dit l'Furppéau, croyez-vous qu'il faille plus d honneur dans uu étal despotique, et plus de ver: il dans une république? L'Indien, s'étaut fait ex- • pliquer ce qu'on entend par honneur , répondit que l'honneur «S'ait plus nécessaire dans une république,
et qu'on avait bien plus besoin de verto dans an état monarchique. Car, dit-il, un homme qui prétend être élu par le peuple, ne le sera pas s'il est déshonoré y au lieu qu'à la cour il pourra aisément obtenir une charge , selon la maxime d'un grand prince , qu'un courtisan pour réussir doit n'avoir ni honneur, ni humeur. A l'égard de la vertu, il en faut prodigieusement dans une cour pour oser dire ta vérité. L'homme vertueux est bien plus à son aise dans une république, il n'a personne à flatter.
Croyez -vous, dit l'homme d'Europe , que les lois et les religions soient laites pour les climats, de même qu'il faut des fourrures à Moscou , et des étoffe* de gaze à Dehli? Uui, sans doute, dit le bramec toutes les lois qui concernent la physique sont calculées pour le méridien qu'on habite; il ne faut qu'une femme à un Allemand , et il en fout trois ou quatre à un Persan. ,
Les rites de la religion sont de même nature. Comment voudiïez-vous, si j'étais chrétien, que je disse le messe dans ma province, où il n'y a ni pain ni vin! A l'égard des dogmes, c'est autre chose ; le climat n'y. fait rien. Votre religion n'a-t-cllc pas commencé en Asie, d'où elle a été chassée; n'cxistc-t-cllc pas vers la mer Baltique , où elle était inconnue?
Dans quel élat, sous quelle domination aimeriezvous mieux vivre, dit le conseiller? Partout ailleurs que chez moi, dit son compagnon; et j'ai trouvé beaucoup de Siamois , de Tunquinois , de Persans et de Turcs, qui en disaient autant. Mais, encore une fo s, dit l'Européan, quel étal choisiriez-vous? Le
brame répondit : Celui où l'on n'obéit qu aux lois. Ccst une vieille réponse, dit le conseiller. Elle n'en est pas plus mauvaise, dit le brame. Où est ce payslà, dit le cousciller? Le brame dit : 11 faut le chercher. Voyez l'article Co.àc dans l'Encyclopédie ( i).