‹ Dictionnaire Philosophique (volume 4)Chapitre 297 sur 551 · PICT ON IN AI RE · texte numérisé non relu

PICT ON IN AI RE

du jtaJais, cl qui provient comme lui la réflexion; i( est connue lui, sensible et voluptueux à l'égard du bon; il rejette, comme lui, le mauvais avec soulèvement ; il est souvent , comme lui , incertain et égare*, ignorant même si ce qu'on lui p. trente doit lui plaire, et ayant quelquefois besoin, comme lui, d'habitude pour se former.

11 ne suffit pas, pour le goût, de voir, de connaître la beauté d'un ouvrage ; il faut la sentir, en être touché. Il ne suffit pas de seutir, d'être touché d'une manière confuse , il faut démêler les différentes nuances : rien ne doit échapper à la promptitude du discernement ; et c'est encore une ressemblance de ce goût intellectuel, de ce goût des arts, avec le goût sensuel ; car le gourmet sent cl reconnaît promptemeut le mélange de deux liqueurs : l'homme de goût, le connaisseur, verra d uu coup d'œil prompt le mclaugc de deux styles; il verra un défaut à côté d'un agrément; il sera saisi d'enthousiasme a ce vers des Horaccs :

I fit conlre trot» ? — Qu'il i Il sentira du dégoût involontaire au vers suivant!

Ou

ir nlon le secourut.

( Acte 111 , »ccnp VI. )

Comme le mauvais goût, au physique, consiste à n'être flatté que par des assaisonnemens trop piquans et trop recherchés; ainsi le mauvais goût, dans les arts, est de ne se plaire qu'aux ornemens étudiés, et il ; ne pas sentir la belle nature.

Le goût dépravé dans les alhncns est de choisir ceux qui dégoûtent les autres hommes ; c'est une espèce de maladie. Le goût dépravé dans les arts est de se plaire à des sujets qui révoltent les esprits bien faits, de préférer le burlesque au noble, le précieux et l'affecté au beau simple et naturel : c'est une maladie de l'esprit. On se forme le goût des arts beaucoup plus que le goût sensuel ; car dans le goût physique , quoiqu'on finisse quelquefois par aimer les choses pour lesquelles on avait d'abord de la répugnance, cependant la nature n'a pas voulu que les hommes, en géuèrj|, apprissent a sentir ce qui leur est nécessaire ; mais le 301H intellectuel demande plus de temps pour se former. Un jeune homme sensible, mais sans aucune cotiuaissai ce, ne distingue poin' d'abord les parties d'un grand chœur de musî qu»; ses yeux ne distinguent point d'abord dans un t-'Meau les gradations, le clair-obscur, la perspec- , 1 terord des couleurs, la correction du dessin; ma. s peu ;î peu ses oreilles apprennent à entendre et ses yeux a voir : il sera ëtnn à la première représentation qu'il verra d'une belle tragédie; mais il n'y démêlera ni le mérite des unités, ni cet art délicat par lequel aucun personnage n eutre ni ne sort sans raison , ni cet art , encore plus grand , qui concentre des intérêts divers dans un seul, ni enfin les autres difficultés surmontées. Ce n'est qu'avec de l'habitude cl des réflexions qu'il parvient à sonlir tcul d'un coup avec plaisir ce qu'il ne démêlait pas auparavant. Le goûi se forme insensiblement dans une nation qui n'en avait pas, parce qu'on y prend peu à peu l'esprit des bons artistes. On s'accoutume à voir des ta-

bleaux avec les yeux de Le Brun , du Poussiu , de Le Sueur. On entend la déclamation uotéc dos scènes de Quinault , avec l'oreille de Lulli ; et les airs et les symphonies, avec celles de Rameau. On lit les livres avec l'esprit des bons auteurs.

Si toute une nation s'est reunit , dans les premiers temps de la culture des beaux-arts, à aimer des auteurs pleins de défauts el méprisés avec le temps ; c'est que ces auteurs avaient des beautés naturelles que tout le monde sentait , et qu'on n'était pas encore à portée de démêler leurs imperfections. Ainsi, Lucilius fut chéri des Romains avant qu'Horace l'eût tait oublier ; Régnier fut goûté des Français avant que Boileau parût : et si des auteurs anciens , qui bronchent à chaque pas , oui pourtant conservé leur grande réputation , c'est qu'il ne s'est point trouvé d'écrivain pur cl châtié chez ces natious, qui leur ait dessillé les yeux , comme il «'«s* trouvé un Horace cher, les Romains, un Boileau cVez les Français.

On dit qu'il ne faut poiut disputer <?cs goûts ; et on a raison quand il n'est question que du goût sensuel , de la répugnance qu'on a pour une certaine nourriture , de la préférence qu'on dounc à une autre: on n'en dispute point, parce qu'on ne peut corriger uti défaut d'organes. Il n'en est pas de même dans les arts ; comme ils ont des beautés réelles , il y a un bon goût qui les discerne et un mauvais goût qui les ignore ; et on corrige souvent le défaut d'esprit qui donne un goût de travers. Il y a aussi des âmes froides, des esprits faux, qu'on ne peut ni échauffer ni redresser; c'est avec eux qu'il ne faut point disputer des goûts, parce qu'ils non ont point.

Le goût est arbitraire dans plusieurs choses , comme dans les étoiles , dans les parures , dans les équipages, dans ce qui n'est pas au rang des beauxarts; alors il mérite plutôt le nom de fantaisie. C'est la fantaisie plutôt que le goût qui produit tant dp modes nouvelles.

Le goût peut se gâter cLez une nation ; ce malheur arrive d'ordinaire après les siècles de perfection. Les artistes , craignant d'être imitateurs , cherchent des routes écartées ; ils s'éloignent de la belle nature , que leurs prédécesseurs ont saisie : il y a du mérite dans leurs efforts; ce mérite couvre leurs défauts. Le public , amoureux des nouveautés , court après eux ; il s'en dégoûte , et il en parait d'autres qui font de uouveaux efforts pour plaire ; ils s'éloignent de la nature encore plus que les premiers : le goût se perd ; on est entouré de nouveautés , qui sont rapidement effacées les unes par les autres ; le public ne sait plus où il en est , et il regrette en vain le siècle du bon goût , qui ne peut plus revenir : c'est un dépôt que quelques bons esprits conservent encore loin de la foule.

Il est de vastes pays où le goûl n'est jamais par. venu : ce sont ceux où la société ne s'est point perfectionnée; où les hommes et les femmes ne se rassemblent point ; où certains arts , comme la sculpture, la peinture des êtres animés, sont défendus par la religion. Quand il y a peu de société , l'esprit est rétréci , sa pointe s'émousse , il n'a nas de quoi te

former le goût. Qnand pliuiour» beaux-arts manquent, le» autre» ont rarement de quoi se soutenir, parce que tous se tiennent par la main et dépendent les uns des autres. C'est une raison pourquoi les Asiatiques n'ont jamais eu d'ouvrages bien faits presqu'en aucun genre , et que le goût n'a été le partage que de quelques peuples de l'Europe.

SECTION II

Y a-t-il un bon et un mauvais goût? oui, sans doute, quoique les hommes différent d'opinions, de mœurs, d'usages.

Le meilleur goût eu tout genre est d'imiter la nature avec le plus de fidélité , de force et de grâce.

Mais la grâce n'est-cile pas arbitraire ? non , puisqu'elle consiste à donner aux objets qu'on représente de la vie et de la douceur.

Entre deux hommes dont l'un sera grossier, l'autre délicat, on convient assez que l'un a plus de goût que l'autre.

Avant que le bon •enips fût venu , Voiture qui , dans sa manie de broder des riens, avait quelquefois beaucoup de délicatesse cl d'agrément, écrit an grand Condé sur sa maladie :

Commence» doneques à songer

Qu'a importe d'être et de vivre; remet 4 vous mieux ménager.

Quel charme a pour vous le danger, Que vous aimirt tant a le suivra?

Si vous aviei , dans lea combat» , D'Amadia l'armure enchantée Comme vous en avei U bras Kl la vaillance uni vautre .

1 De votre ardeor prceipitcV .

Seigneur, je ne me plaindra» pas.

Mais en n«>t siêclr* ou les charme* t>e font paa de pareilles armas ; Qu'on voit qua le plu* uoble sang , Fût-il d'Hector ou d'Alexandte, ' Est aassi facile a répandre Qste I est c lui du plus bas rang; Que d'une fort* tans seconde }jt mort sait vs trait* clamer; El qu'un peu de plomb petit casser 1 jk plus belle tile du aoudV ( 0 ; Oui l'a bonne y doit r garder.

Mais une telle que la votre Se se doit jamais hasarder.

Pour votre bien et pour le notre, Seigneur, il voua la but garder......

Quoi que votre esprit se propose , Quand votre course sera close , Ou vota abandonnera Tort.

CroTez-mni , c ru fort peu de chose Qn'nn demi -dieu quand il «si mort.

(EpUre à monseigneur le Prince, à son retour d'Allemagne , en 1 04 3. )

Ces vers passent encore aujourd'hui pour être pleins de goût, et pour être les meilleurs de Voiture.

Dans le même temps, l'Etoile qui passait pour un génie; l'Etoile, l'un des cinq auteurs qui travaillaient aux tragédies du cardinal de Richelieu; l'Etoile, l'un des juges de Corneille, fesait ces vers qui

Qoe j'aime en tout temps la la verset Que librement je m'y gouverne !

Elle n'a rien d'égal a toi.

J'y vois lonl ce qw j'y demande , Et les torchon» y sont pour moi De Gae toile de Hollande.

Il n'est point de lecteur qui ne convienne que lea Vers de Voiture sont d'un courtisan qui a le bon goût en partage, et ceux de l'Etoile d'un homme grossier sans esprit.

C est dommage qu'on puisse dire de Voiture : Il eut du goût cette fois-là. Il n'y a certainement qu'un goût détestable dans plus de mille vers pareils à ceur-ci :

Quand nous fûmes dans Europe, {tous parlâmes fort de vous ■ J'en sou pu ai aaiu* coups .

El j'en eu* In goutte crampe.

Éumpe et crampe, vraiment, Kimeul merveilleusement.

pnmos a

la suite de Malherbe et de Racan.

(l)M.deVohiirea B, roi de Prusse

Sous trouvâmes pris Strcote (Cas étrange et vT*i pourtant) Des boeufs qu'on voyait broutant Dessus le haut d'une moite, Et plus bas quelques cochons, Et bon nombre de montons, etc.

( Voitck, chanson su» l'air du branle «VîMcis.)

La fameuse lettre de la carpe au brochet, et qui lui fit tant de réputation, n'cst-cllc pas une plaisanterie trop poussée, trop longue, cl en quelques endroits trop peu naturelle ? n'est-ce pas un mélange de finesse et de grossièreté, de vrai et de faux î Fallait-il dire au grand Condé, nommé le brochet dans une société de la cour, qu'à son nom les baleines du nord suaient à grosses gouttes, et que les gens de l'empereur pensaient le frire et le manger avec un grain de sel ?

Est-ce un bon goût d'écrire tant de lettre», seulement pour montrer un peu de cet esprit qui consiste en jeux de mots c» en pointes ?

N'est-on pas révolté quand Voiture dit au grand Condé , sur la prise de Dadlterque : Je crois tjise mf prennes h lune avec les dents.

Il semble que ce faux goût fut inspiré à Voiture par Le Marini, qui était venu en France avec la reine Marie de Médicis. Voiture cl Costar le citent très-souvent dans leurs lettres comme un modèle. Ils admirent sa description de la rose; fille d'avril , vierge et reine, assise sur nn trône épineux, tenant majestueusement le sceptre des fleurs, ayant pour courtisans cl pour ministres la famille lascive des aéphyrs, et portant la couronne d'or et le manteau dVécarlate.

B*Ua fglia et avril*,

Vtraintllatreina,

Su io sptisoso trono

Del i croV ceipo ouisa ,

De' for lo icettro in manutà «oftiene;

E corti-ggiata inlarno

Du lateiva famiglia

Di»(irimini,tri,

Porta d'or la eorona • eToAro il mante. Voitnrc cite avec complaisance, dans sa trentecinquième lettre à Costar, l'atome sonnant du Ma-

rini, la voix emplumée, le souffle vivant vêtu de plumes , la plume sonore , le chant aflé , le petit esprit d'harmonie caché dans de petites entrailles, «t tout cela pour diro un rossignol.

Una voce pmnuta, un tuon valante, K ve-tilo rfi penne , un l'iw fiato, L'a» plumu etnora, un emnlo alate, Un «pin Ici ck« farmonia <

Bahae avait un mauvais goC". tout contraire, il écrivait des lettres familières avec une étrange emphase. Il écrit au cardiuat de La Valette que, ni dans les déserts de la Libye, ni dans les abîmes de la mer, il n'y eut jamais un si furieux, monstre que la . sciatique; et que, si les tyrans dont la mémoire nous est odieuse eussent eu tels instrurtKMis de leur cruauté, c'eût été la sciatique que les martyrs eussent endurée pour la religion.

Ces exagérations emphatiques, ces longues périodes mesurées, si contraires au style épistolairc, ces déclamations fastidieuses; hérissées de grec et de latin, au sujet de deux sonnets assez médiocres qui partageaient la cour et la ville, et sur la pitoyable tragédie d'Hérode infanticide; tout cela était d'un temps où le goilt n'était pas cucorc formé. Cinna même et les Lettres provinciales, qui étonnèrent la nation, ne la dérouillèrent pas encore.

Les connaisseurs distinguent surtout dans le même homme le temps ou son goût était formé, celui où il acquit sa perfection , celui où il tomba en décadence. Quel homme d'un esprit un peu cultivé ne sentira pas l'exlréune différence dos beaux morceaux de i, et df ceux du même auteur dans ses vingt > tragédies ?

c, lorsque Odion f'eat offert â Camille, A-t-il été contraint ? »-t-elle été facile ? Son liomaiiige «ipni «J elle a-t-d en plein dTet? Connaît U-t-ella pi* ? et cpmineat l'a Ul fait?

(Coaaiutjc.)

Es*-il parmi le* gens de lettres quelqu'un qui ne reconnaisse le goût perfectionné de BoiWau. dans son Art poétique, et son goût non encore épuré dans sa Satire aur les embarras de Paria, où il peint des chais dans les gouttières ?

LSin miaule en grondant comme un dgre en forie, L'autre roojr ta voix comme us> anfaot qnl crie; Ce n'est pu tout enoor, les «euro et Isa rat* Semblent pour m «veiller «'entendre arec les chats.

( Satire Vt, v, y «t iuiv.)

S'il avait vécu alors dans la bonne compagnie, eU« lui aurait conseillé d'exercer son talent sur des objets plus dignes d'elle que des chats, des nlt et des souris.

Comme un artiste forme peu à peu son goût , une nation forme aussi le sien. Elle croupit des siècles entiers dans la barbarie; ensuite il s'élèvr une faible aurore; enfin le grand jour paraît , après lequel on ne voit plus qu'un long et triste crépuscule.

Nous convenons tous depuis long-temps, que, malgré les soins de François I pour faire naître le goût des beaux-arts eu France, ce bon goût ne

plaindre que le aiède-

put jamais s'établir que vers le siècle de Loui». XIV, t[ |„ mémCS ridicules qu'une nation aussi ayu*

et nous commençons à présent dégénère.

Les Grecs du Bas-Empire avouaient que le goût qui régnait du temps de Périclès était perdu chez oui. Les Grecs modernes conviennent qu'ils n'en ont aucun.

Quintilien reconnaît que le goût des Romains commençait à se corrompre de son temps.

Nous avons vu, à l'article Art dramatique, combien Lopct de Véga se plaignait du mauvais goût des Espagnols.

Les Italiens s'aperçurent les premieis que tout dégénérait chez eux , quelque temps après leur immortel Seiccnto, et qu'ils voyaient périr la plupart des arts qu'ils avaient fait naître.

Addison attaque souvent le mauvais goût de ses compatriotes dans plus d'un genre, soit quaud i\ se moque de la statue d'un amiral en perruque carrée, soit quaud n" témoigne son mépris pour les jeux de mots employés sérieusement, ou quand il condamne des jongleurs introduits dans les tragédies.

Si donc les meilleurs esprits d'uu pays conviennent que le goût a manqué en certains temps à leur patrie, les voisins peuvent le sentir comme les compatriotes; et, de môme qu'il est évident que parmi nous tel homme a le goût bon et tel autre mauvais, il peut être évident aussi que de deux nations contemporaines, l'une a un goût rude et grossier, l'autre fin et naturel.

Le malheur est que, quand on prononce cette vérité, on révolte la nation entière dont on parle; comme on cabre un homme de mauvais goût lorsqu'on veut le ramener.

Le mieux est donc d'attendre que le temps et l'exemple instruisent une nation qui pèche par le goût. Cest ainsi que les Espagnols commencent a réformer leur théâtre, et que les Allemands essaient d'en former un.

Du goût particulier d'une nation.

Il est des beautés de tous les temps et de tous les pays; mais il est aussi des beautés locales. L'éloquence doit être partout pcriuasi.e, la douleur touchante, la colère impétueuse, la sagesse tranquille; mais les détails qui pourront plaire à un citoyen de Londres, pou iront ne faire aucun effet sur un habitant de Paris; les Anglais tireront plus heureusement leurs comparaisons, leurs métaphores de la marine, que ne feront des Parisiens qui voiciit rarement des vaisseaux. Tout eo qui tiendra de prèi> a la liberté d'un Anglais, à ses droits, à ses usage?, fera plus d'impression sur lui que sur un Français.

La température du climat introduira dans un pays froid ci. humide un goût d'architecture , d'atueublcmens, de vélomens qui sera <brt bon , et qui ne pourra être reçu à Rome , en Sicile.

Thcocritc et Virgile ont dû vanter l'ombrage et la. fraîcheur des eaux daus leurs églogucs : Thomson,, dans sa description des saisons, aura dû faire de» descriptions toutes contraires.

Une nation éclairée, mats peu sociable, n'aura.

tuelle, mais livrée à la société jusqu'à l'indiscrétion ; et ces deux peuples conséquemment n'auront pas ta même espèce de comédie.

La poésie sera différente chez le peuple qui renferme les femmes, et chez celui qui leur accorde une liberté sans bornes.

Mais il sera toujours vrai de dire que Virgile a mieux peint ses tableaux que Thomson n'a peint les siens, et qu'il y a eu plus de goût sur les bords du Tibre que sur ceux de la Tamise; que les scènes naturelles du l'tiitur fido sont incomparablement supérieures aux bergeries de Racan; que Racine et Molière tout des hommes divins à l'égsrd des auteurs des autres théâtres.

Du goût des connaisseurs.

Em général le goût fin et sAr consiste dans le sentiment prompt d'une beauté parmi des débuts , et d'un défaut parmi des beautés.

Le gourmet est celui qui discernera le mélange de deux vins, qui sentira ce qui domine dans un mets, tandis que les autres convives n'auront qu'un sentiment cou fus et égaré.

Ne se trompe-t-on pas quand on dit que c'est un malheur d'avoir le goût trop délicat , d'être trop connaisseur ; qu'alors on est trop choqué des défauts, et trop insensible aux beautés ; qu'enfin on perd à être trop difficile? N'est-il pas vrai, au coulraire, qu'il n'y a véritablement do plaisir que pour les gens de goût ? ils voient, ils entendent , ils sentent , ce qui échappe aux hommes moins sensiblement organisés, et moins exercés.

Le counaissenr en musique, en peinture, en architecture, en poésie, en médailles, etc., éprouve des sensations que le vulgaire ne soupçonne pas ; le plaisir même de découvrir une faute le flatte, et lai fait sentir les beautés plus vivement. Cest l'avantage des bonnes vues sur les mauvaises. L'homme de goût «d'autres jeux, d'autres oreilles, un autre tact qoo l'homme grossier , il est choque de» draperies mesquines de Raphaël , mais il admire la noble correction de son dessin. Il a le plaisir d'apercevoir que les entons de Laocoon n'ont nulle proportion avec la taille de leur père: mais tout le groupe le fait frissonner , tandis que d'autre» spectateur», sont tranquilles.

Le célèbre sculpteur, homme de lettres et de génie , | qui a fait la statue colossale de Pierre 1 à Pélcrsbourg, critique avec raison l'attitndc du Moïse de Michel- Ange , et sa petite veste serrée qui n'est pas même le costume oriental ; en même torops il «'extasie en contemp ant l'air de tète.

Exemples du bon et du mauvais goût, tirés des tragédies françaises et anglaises.

Je ne parlerai point ici de quelques auteurs anglais qui, ayant traduit des pièces de Molière, l'on', iusulté dans leurs préfaces, ni do ceux qui do deux tragédies de Racine en ont fait une, et qui l'ont enr core chargée de nouveaux incidens , pour se doiuur

le droit de censurer la noble et féconde simplicité de ce grand homme.

De tous les auteurs qui ont écrit en Angleterre sot le goût, sur l'esprit çt l'imagination, et qui ont prétendu à une critique judicieuse , Addison est celui qui a le plus d'autorité : ses ouvrages sont très-utiles. Qn a désiré seulement qu'il n'eût pas lroj> souvent sacrifié son propre goiit au désir de pLiro a son parti, et de procurer un prompt débit aux feuilles du Spectateur qu'il composait avec Siècle.

Cependant il a souvent le courage dé donner la préférence au théâtre de Paris sur celai de Londres) il fait sentir les défauts de la scène anglaise : cl, quand il écrivit son Caton , il se donna bien de garde d'imiter le style do Shakcspcar. S'il avait su traiter les passions, si la chaleur de son âme eût répondu à la dignité do son style, il aurait réformé sa nation. Sa, pièce, étant une affaire de parti , eut un succès prodigieux. Mais , quand les factions furent éteintes, il qç resta à la tragédie de Caton que de très-beaux vers et de la froideur. Rien n'a plus contribue à l'affermissement de l'empire de Shakespear. Le vulgaire en aucun pays ne se connaît en beaux vers; et le vulgaire anglais aime mieux des princes qui se diseut des injures, des t rames qui se roulent sur la scène, des assassinats , des exécutions criminelles , des revenons qui remplissent le théâtre en foule, des sorciers, que l'éloquence la plus uoblc et la plus sage.

Colliers a très-bien senti les défauts du théâtre anglais; mais, étant ennemi de cf"> art par uuc superstition barbare dout il était possé é, il déplut trop à la nation pour qu'elle daiguât s'éclairer par lui; il fut bai et et méprisé.

Warburton, évêque de Gloccstcr, a comment^ Stiiikcspcar de concert uvec l'ope; mais son commentaire ne roule que sur les mots. L'auteur des trois volumes des Eléuiens de critique censure Shakcspcar. quelquefois ; niais il censure beaucoup plus Racine, et nos auteurs tragiques.

Le grand reproche <jue tous les critiques anglais nous font, c'est que tous nos btros sout des l'rançaia, des personnages de roman, des amans tels qu'on en trouve dans délie, daus Astr<c, et dans Zaidc. L'aur teur des Elémtns de critique reprend surtout trèssév ère meut Corneille d v/oir fait parler ainsi César a Cléop.ilre :

CVtsk poor acquérir on droit ii précieux

Vue combattait partout mou bras atnbilieux;

M iiau* Pliar«alc m£nic il a tué l'opée,

Plus pour |i~ Q'UM'ricr <pie pnui vaincre Pompée.

J<; l'ai minru , prinrew ; et le «li^'ii «le» cvii.luU

M'y favorisait ni'iiiis<pie te» <li»ins np]w« •

ll< <-omiui>aient ma main ; il* enflaient mon courage;

Celte piniie victoire e*t leur dernier ouvrage

( Mort de PotuiKe . acte IV , tcetat lit. )

Le critique anglais trouve ces f ider'S ridicules et extravagantes; il a sans doute raison : les Français sensés l'avaient dit avant lui. Nous regardons comme ■ne règle inviolable ces préceptes de Uoileau :

Qu'Achille aime autv ment que Tliirsii et Pbiteue; K'aUci pas d'un Cyrus nous faire un Arumtne.

I Art poétique , caaot II! , v. yo-i oo. )

ticri

Mous savons tien que, César ayant en effet aimé Cléopfttrc, Corneille le devait faire parler autrement, et que surtout cet amour est très-insipide dans la tragédie de la mort de Pompée. Nous savons que Corneille, qui a mis de l'amour dans toutes ses pièces, n'a jamais traité convenablement cette passion , excepté dans quelques scènes du Cid imitées de l'espagnol. Mais aussi toutes les nations conviennent avec nous qu'il a déploré un très-grand génie, un sens profond, une force d'esprit supérieure, dans Cinna . dans plusieurs scènes des Horaccs , de Pompée, de Polycucte; dans la dernière scène de Rodogune.

Si l'amour est insipide dans presque toutes ses pièces, nous sommes les premiers à le dire; nous convenons tous que ses héros ne son» que des raisonneurs daus ses quinze ou seize derniers ouvrages. Les vers de ces pièces sont durs, obscurs, sans harmonie , sans grâce. Mais il s'est élevé infiniment audessus de Shakcspcar dans les tragédies de son bon temps, il n'est jamais tombé si bas dans les autres ;x*t s'il fait dire malheureusement à César :

« Qu'il vient ennoblir , par le titre de captif , le titre de vainqueur à présent effectif; » César ne dit point chez lui les extravagances qu'il débite dans Shakcspcar. Ses héros ne font point l'amour à Calau comme le roi Henri V; on ne voit point chez lui de prince s'écrier comme Richard II :

u O terre de mon royaume ! ne nourris pas mon ennemi; mais que les araignées qui sucent ton venin, tique les lourds crapauds soient sur sa roule; qu'ils attaquent ses pieds perfides , qui les foulent de ses pas usurpateurs. Ne produis que de puans chardons pour eux; et, quand ils voudrout cueillir une fleur sur tou sein , ne leur présente que des serpens en embuscade. »

On ne voit point chez Corneille un héritier du trône s'entretenir avec un général d'armée avec ce beau naturel que Shakcspcar étale dans le prince de Galles, qui fut depuis le roi Henri IV (o).

Le général demande au prince quelle heure il est. Le prince lui répond : « Tu as l'esprit si gras pour avoir bu du vin d'Espagne , pour l'être déboutonné après souper , pour avoir dormi sur un banc après que tu as oublié ce que tu devrais savoir. Que diable t'importe l'heure qu'il est ? à moins que les heures ne soient des tasses de vin , que les minutes ne soient de» hachis de chapons, que les cloches ne soient des langues de maqucrellcs, les cadrans des enseignes de mauvais lieux , et le soleil lui-même une fille de joie en taffetas couleur de feu. »

Comment YYarburton n'a-t-il pas rougi de comnenter ces grossièretés infâmes ? travaillait- U pour l'honneur du théâtre et de l'église anglicane?

Rareté des gens de goût.

On est affligé quand on considère, surtout daus les climats froids et humides, cette foule prodigieuse d'hommes qui n'ont pas la moindre étincelle de goût,

(a) Scène II du premier acte de U vie et de la mort «U H«ri IV.

qui n'aiment aucun des beaux-arts, qui ne lisent jamais; et dont quelques-uns feuillettent tout au plus un journal une fois par mois pour être au colorant, et pour se ncltrc en état de parler au hasard des choses dont ils ne peuvent avoir que de» idées confuses.

Entrez dans une petite ville de province, rarement vous y trouverez un ou deux libraires. Il en est qui en sont entièrement privées. Les juges, les chanoines, l'évêque, le subdélégué, l'élu, le receveur du grenier à sel, le citoyen aisé, personne n'a de livres, personne n'a l'esprit cultivé; on c'est pas plus avance qu'au douzième siècle. Dans les capitales des provinces, dans celles même qui ont des académies, que le go ut est rare !

Il faut la capitale d'un grand royaume pour y établir la demeure du goût ; encore n'est-il le partage que du très-petit nombre; toute la populace en est exclue. U est inconnu aux familles bourgeoises où l'on est continuellement occupé du soin de sa fortune, des détails domestiques, cl d'une grossière oisiveté , amusée par une partie de jeu. Toutes les places qui tiennent à la judicature, à la finance, au commerce, ferment la porte aux beaux-arts. Cï-st la honte de l'esprit humain que le goût, pour l'ordinaire , ne s'introduise que chez l'oisiveté opulente. J'ai conuu un commis des bureaux de Versailles, avec beaucoup d'esprit, qui disait : Je suis bien malheureux , je u'ai pas le temps d'avoir du goût.

Dans une ville telle que Paris, peuplée de plus de six cent mille personnes, je ne crois pas qu'il r en ait trois mille qui aient le goût des beaux-arts. Qu'on représente un chef -d'oeuvre dramatique, ce qui est si rare, et qui doit l'être, on dit : Tout Pari» est euchauté ; mais on en imprime trois mille exemplaires tout au plus.

Parcourez aujourd'hui l'Asie^ l'Afrique, la moitié du nord; où verrez-vous le goût de l'éloquence, do la poésie, de la peinture, de la musique? presque tout l'univers est barbare.

Le goût est donc comme la philosophie ; il appartient à un très-petit nombre d'âmes privilégiées.

Le grand bonheur de la France fut d'avoir dans Louis XIV un roi qui était né avec du goût.

Pnuci, auo$ <r<juuj emovif Jupiter, aut atdtnt tvexit ai athçra virtu<, DU genili, pohurt.

( ViaotL., <£neti. VI. r. isg et s.)

Cest en vain qu'Ovide a dit que Dieu nous créa pour regarder le ciel : Erectos ad sidéra tollcre vultus; les hommes sont presque tous courbés sur la terre.

Pourquoi une statue informe, un mauvais tableau où les figures sont estropiées, n'ont-ils jamais passé pour des chefs-d'œuvre ? Pourquoi jamais une maison chétive et sans aucune proportion, n't-t-cllc été regardée comme un beau monument d'architecture ? D'où vient qu'en musique des sons aigres et discordans n'ont flatté l'oreille de personne? et que cependant de très-mauvaises tragédies barbares, écrites dans un style d'allobroge, ont réussi, même après les •cènes sublimes qu'on trouve dans Corneille, et le»

tragédies touchantes de Racine , et le pea de pièces I bien écrites qu'où peut avoir eues depuis cet élégant poêle ? Ce n'est qu'au théâtre qu'on voit quelquefois réussir des ouvrages détestables, soit tragiques, soit comiques.

Quelle en est la raison? C'est que l'illusion ne règne qu'au thé.itrc ; c'est que le succès y depeud de deux ou trois acteurs, quelquefois d'un seul, et surtout d'une cabale qui fait tous ses efforts, tandis que les gens de goût n'en font aucun. Cette cabale subsiste souvent une génération entière. Elle est d'autant plus active, que son but est bien moins d'élever un auteur que d'en abaisser 'un auire. 11 faut un sièclt pour mettre aux choses leur véritable prix dans ce seul genre.

Ce sont les genres de goût seuls qui gouvernent à la longue l'empire des arts. Le Poussin fut obligé de sortir de France pour laisser la place à un mauvais peintre. Le Moine se tua de désespoir. Vanloo fui près d'aller exercer ailleurs ses talens. Les counaisscurs seuls les ont mis tous trois .1 leur place. On voit souvent en tout genre les plus mauvais ouvrages avoir un succès prodigieux. Les solécismes, les barbarismes, les seiiliincns les plus faux, l'ampoulé le plus ridicule, ne sont pas sentis pendant un temps, parce que la cabale et le sot enthousiasme du vulgaire causent une ivresse qui ne scut rier. Les connaisseurs seuls ramènent à la longue le public, et c'est (a seule différence qui existe entre les nations les plus éclairées et les plus grossières; car le vulgaire de J'aris n'a rien au dessus d'un autre vulgaire; mais il y a dans Paris un nombre assci considérable d'esprits cultivés pour mener la foule. Cette foule se conduit presqu'en un moment dans les mouvemens populaires ; mais il faut plusieurs années pour fixer son goût dans les arts.

Page 1