‹ Dictionnaire Philosophique (volume 4)Chapitre 378 sur 551 · MATIÈRE · texte numérisé non relu

MATIÈRE

SECTION PREMIÈRE

Dialogue poli t nlre un énergumène et un philosophe.

l'exergumeme.

Oci, ennemi de Dieu et des hommes, qui crois que Dieu est i ont-puissant , et qu'il est le maître d'ajouter le don de !a pensée à tout être qu'il daignera choisir, je vais te dénoncer à monseigneur l'inquisiteur, je te ferai brûler; prends girde à toi, je

t'avertis pour la dernière fois.

le philosophi:.

Sont-ce là vos arguiucns? est-ce ainsi que von» enseignez les hommes. J'admire votre douceur. l'éxergi mène.

Allons, je veux bien m apaiser un moment en attendant les fagots. Réponds- moi , qu'est-ce que 1 esprit ?

LE PHILOSOPHE

Je n'en sais rien.

Qu'est-ce que la matière ?

LE IHII.03OPHE.

Je n'eu sais pas grand'càose. Je la crois étendue, solide, résistante, gravitante, divisible, mobile; Dieu peut lui avoir donné miîle autres qualités que j'ignore.

l':':nergcmene.

Miilo auires qualités, trait rej jo vois où tu veux veuir; tu vas me dire que Dieu peut animer la matière, qu'il a donné l iiWiuct aux auimaux, qu'il est

le maître de tout.

LE PHILOfOPIIE.

Maïs il se pourrait bien faire qu'en effet il eût accorde a cette matière bien des propriétés que vous na sauriez comprendre.

L ÉN ERG VM t. M".

Que je ne saurais comprendre, scélérat!

le rniLOsopur.

Oui , sa puissance va plus loin que dément.

>.l) Vvyn l'ouvrage intitule' ; Dieu et U* f rlitlwopliie g< néwle ; «1 l'art «te de» peupWs, d.-un le» Me ange» uuioriqir».

L Ê.X ERG L MENE.

, sa puissance ! vrai

LE PHILOSOPHE

J'ai pourtant pour moi le témoignage de pli saints pères.

t*ÉSERGCMEKE.

Va , va , ni Dieu , ni eux , ne nous empécberont da te Ctire brûler vif; c'est un supplice dont on punit les parricides et les philosophes qui ne sont pas de notre avis.

LE PHILOSOPHE

Est- ce le diable ou toi qui a inventé celte manière d'argumenter?

l'enehcuhehe.

Vilain possédé, tu oses me mettre de niveau avec le diable !

( Ici rênertjumine donne un or and ttmfftt as pnihnft*, qmi It lui rend avec Htm*. )

LE PHILOSOPHE

A moi les philosophes ?

L'ÉltEROUltEME.

A moi la Saintc-Hcrmandad !

( Ici une demi-douzaine it philosopha arrivent d'un eotê, et on voit accourir de f autre cent rfotninicuirw avec terni fàmiliert de Imçuuilicn et cent atpuzils. Lm partie n'eet pu lenable.)

SECTION II

Le» sages à qui on demande ce que c'est que lame, répoudeut qu'ils n'en savent rien. Si on leur demande ce que c'est, que la matière , ils font Ja même réponse. Il est vrai que des professeurs, et suitout des écoliers, savent parfaitement tout cela; cl . quand ils ont répété que la matière est étcudue et divisible, ils croient avoir tout dit; mais, quand ils sont priés de dire ce que c'est que celte chose étendue, ils se trouvent embarrasses. Cela est composé de parties, disent -ils; et ces parties de quoi sontelles composées? Les élémc.is de ces parties sont-ils divisibles? Alors ou ils sont muels, ou ils parlent beaucoup, ce qui est également suspect. Cet être presque inconnu , qu'on nomme nmtiïrr, est -il éternel ? Toute l'antiquité l'a cru. A-t-il par lui-même la force active? Plusieurs philosophes Tout pensé. Ceux qui le nient sont-ils en droit de le nier? Vous ne concevez pas que la matière puisse avoir rien par elle-même. Mais comment pouvez-vous assurer qu'elle n'a pas par elle-même les propriétés qui lui sont nécessaires? Vous ignorez quelle est sa nature, et vous !ui refusez des modes qui sont pourtant dans sa nature; car enfin, des qu'elle est, il faut bien qu'elle soit d'une certaine façon, qu'elle soit figurée; et , dès qu'elle est nécessairement Bguréc, est-il impossible qu'il n'y ait d'autres modes attachés à sa configuration? La tière existe , vous ne la connaissez que par vos ; tions. Hélas! de quoi servent toutes les subtilités de l'esprit depuis qu'on raisonne? La géométrie uous a appris bien des vérités, la métaphysique bien peu. Nous pesons la matière, nous la mesurons, noua la décomposons ; et au delà de ces opérations grossières, si nous voulons feire un pas, nous trou-

▼qiw dan» nou* l'impuissance, et devant abîme.

Pardonnez, de grâce, à l'univers entier qui s'est trompé en croyant la matière existante par clle- . même.. Pouvait-il faire autrement? Comment imaginer que ce qui est sans succession n'a pas. toujours été? S'il n'était pat nécessaire que la m «litre existât, pourquoi exislc-l-ellc? Et, s'il fallait qu'elle fût, pourquoi n'aurait-cllc pas été toujours? Nul axiome n'a jamais été plus universellement reçu que celui-ci : « Rien ne se dit de rien. » En effet le contraire est incompréhensible. Le chaos a chez tous les peuples précédé l'arrangement qu'une main divine a fait «lu monde entier. L'éternité de la matière n'a nui chez aucun peuple au culte de la Divinité. La religion ne fut jamais effarouchée qu'un Dieu éternel fut reconnu comme le maî'ic d'une matière éternelle. Nous sommes assez heureux pour savoir aujourd'hui par la foi que Dieu tira la matière du néant; mais aucune nation travail été instruite de ce dogme; les Juifs même l'ignorèrent. Le premier verset de la Genèse dit que le» dieux Éloîm, non pas Eloi , lireut le ciel et la terre ; il ne dit pas que le ciel et la terre forent crées de rien.

Philon, qui est venu dans le seul temps où les Juif* aient eu quelque érudition, dit, dans son chapitre de la création : « Dieu , étant boit par sa nature, n'a point porté envie à la substance, à la matière, qui par ellemême n'avait rien de bon, qui n'a de sa nature qu'inertie, confusion, désordre. 11 daigniltt i de mauvaise qu'elle était. »

L'idée du chaos débrouillé par un Dieu se l dans toutes les anciennes théogonies. Hésiode répétait ce que pensait l'orient , quand il disait dans sa théogonie : « Le chaos est ce qui a existé le premier. »> Ovide était l'interprète de tout l'empire romain quand il disait :

Sic ufci iiipoêitam, quiufult fuit iUt Deomm,

Conjrritm serait.

(Ovide, Métom., ÎIv.l, v. 3a.)

La matière était donc regardée entre les mains de Dieu comme l'argile sous la roue du potier, s'il est permis de se servir de ces faibles images pour en exprimer la divine puissance.

La matière, étant éternelle, devait avoir des propriétés éternelles, comme la configuration, la force d'inertie, le mouvement cl la divisibilité. Mais cette divisibilité n'est que la suite du mouvement; car sans mouvement rien ne se divise , ne se sépare , ni ne s'arrange. On regardait donc le mouvement comme essentiel à la matière. Le chaos avait été un mouvement confus; et l'arrangement de l'univers un mouvement régulier imprimé à tous les corps par le maître du monde. Mais comment la matière aurait -elle le mouvement par elle-même ? Comme elle a , scion tous les anciens, l'étendue et l'impénétrabilité.

Mais on ne la peut concevoir sans étendue, et on peut la concevoir sans mouvement? A cela on répondait : Il est impossible que la matière ne soit pas perméable; or, étant perméable, il faut bien qu« quelque chose passe continuellement daiu ses porcs; à quoi bon des passages si riîn n'y pasae ?

dict. rsnv

De répliqua on réplique on n« finirait jamais, )o système de la matière éternelle a de très-grandes difficultés, comme tous les systèmes. Celui de la maticre formée de rien n est pas moins incompréhensible. Il faut l'admettre , et ne pas se flutlcr d'ei. rendre raison ; la philosophie ne rend point raison de tout. Que de qbosvs incompréhensibles n'est-on pas obligé d'admettre, même en géométrie ? Conçoil-ou deux lignes qui s'approcheront toujours , et qui ne se reucontrei oui jamais?

Les géomètres à la vérité nous diront : Les propriétés des asymptotes vous sont démontrées ; vous ne pouvez vous empêcher de les admettre ; mais J:i ■^cation ne l'est pas, pourquoi l'admettez - vous ? Ouclle difficulté trouvez-vous à croire comme ton:.- 1 antiquité la matière éternelle? D'un autre coté, le théologien vous pressera cl vous dira : Si vous croyez la matière éternelle, vous reconnaissez donc deux principes, Dieu et la matière, vous tombez dans l'erreur de Zoroastrc, dcMauès.

On ne répondra rien auv géomètres, parce que ces gens-la ne connaissent que leurs lignes, leurs surfaces et leurs solides; mais on pourra dire au théologien : En quoi suis-jc manichéen? voilà des pierres qu'un architecte u'a point faites; il en a élevé un bâtiment immense; je n'admets point deux architectes: les pierres brutes ont obéi au pouvoir et za génie.

Heureusement quelque système qu'on embrasse, aucuu ne nuit à la morale ; car qu'importe que la matière soit faite ou arrangée ? Dieu est également notre maître absolu. Nous devons être également vertueux sur un chaos débrouillé, ou sur un chaos créé de rien ; presque aucune de ces questions métaphysiques n'influe sur la conduite de la vie; il en est des disputes comme des vains discours qu'on tient à table ; chacun oublie après dîner ce qu'il a dit , et va ou son intérêt et son goût l'appellent.

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