‹ Dictionnaire Philosophique (volume 4)Chapitre 417 sur 551 · PATRIE · texte numérisé non relu

PATRIE

SECTION PRKMlfcXE.

Nous nous bornerons ici, selon notre usage, a proposer quelques questions que nous ne pouvons

résoudre.

Un Juif a-t-il une patrie ? s'il est né à Coiiubrc , c'est au milieu d'une troupe d ignorans absurdes qui argumenteront contre lui , et auxquels il ferait des réponses absurdes s'il osait répondre. Il est surveillé' par des inquisiteurs qui le feront brûler s'ils savent qu'il no. mange point de lard, et tout sou bien leur

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appartiendra. Sa patrie cst-cllc à Coiinbre ? peut-U aimer tendrement Coiinbre ? peut-il «lire comme dans leslloraccs de Pierre Corneille ( acte I", scène i ataetc H», scène 3' ):

i Won rlicr p>'js îvioq prrniiH «unour. . . .

I Mourir pnur la patrie c*t un u digne tort

j Qu'on hrigueroit en £ Jul<f uns m belle mort. — Tu are !

Sa patrie est - clic Jérusalem ? il a oui dire vaguetncut qu'autrefois ses ancêtres, quels quils fussent, ont habite ce terrain pierreux et stérile, bordé d'un désert abominable, et que les Turcs sont maîtres aujourd hui de c« petit pays dont ils ne retirait presque rien. Jérusalem n'est pas sa patrie. Il n'en a point ; il n a pas sur la terre un pied carré qui lui a p partie une.

Le Guèbrc plus ancien, et cent fois plu» respectable que le Juif , esclave des Turcs , ou des Pcrsaus, I ou du grand -mogol , peut - il compter pour sa patrie quelques pyrées qu'il élevé eu secret sur des montagnes ?

Le Banian, l'Arméuicn, qui passent leur vie à courir dans tout l'orient , et a faire le métier do courtiers, peuvent - ils dire , ma cherc patrie, ma cherc patrie? Ils n'en ont d'autre que leur bourse et leur livre de compte.

Parmi uos nations d'Europe, tous ces meurtriers qui louent leurs service» , et qui vendent leur sang au premier roi qui veut les payer, ont-ils une patrie? Ils en ont bien moins qu'un oiseau de proie qui revient tous les soirs dans le creux du rocher où sa mère fit son nid.

Les moines oseraient-ils dire qu'ils ont une patrie ? elle est, disent- ils, dans le ciel; à 2a bonne heure» mais dans ce monde je ne leur en connais pas.

Ce mol de patrie «era-t-il bien convenable dans la bouche d'un Grec, qui ignore s'il y eut jamais un Miltiade, un Agésilas, et qui sa* seulement qu'il est l'esclave d'un janissaire , lequel est esclave d'un aga , lequel est esclave d'un hacha, lequel est esclave d'un vizir, lequel est esclave d'un padisha que nous appelons a Paris le Grand- l urc ?

Qu'est-ce donc que la patrie ? ne serait-ce pas par basant un bon champ, dont le possesseur logé commodément dans une maison bien tenue, pourrait dire t Ce champ que je cultive, celle maison que j'ai M tic août a moi ; j'v \ is sous la protection des lois qu'aucun tyran ne peut enfreindre. Quand iuu* qui possèdent, eoinme moi , des champs et des maisons s'assemblent pour leurs intérêts communs, j'ai sa voit dans cette msscmhlée ; je suis nue partie du tout , une partie de la communauté, une partie de la souveraineté; voilà ma patrie. Tout cequi n'est pasectte babilaliondhommes, n'est-ce pas quelquefois une écurie de chevaux sous un palefrenier qui leur donne à son gré des coups de fouet 'On a une patrie sons nn bon roi ; on n'en a point sous un méchant.

skcTIo* n.

Ure jeune garvon pâtissier qui avait été au collège, et qui savait cucore quelques phrases de Qcéron , se donnait un jour les airs d'aimer sa patrie. Qu'entendatn par ta patrie ? lui dit un voisin, est-ce ton four ?

est-ce le village ou tu es né et que tu n'as jamais revu? est-ce la rue où demeuraient ton ppre et ta mère quj, se sont ruinés, clqui t'oul réduit à enfourner des petit* pâtés pour vivre ? est-ce 1 hôtel de ville où tu ae seras jamais clerc d'un quarùnier ? est^c J'cglise de Notre- Dame où tu n'as pu parvenir à «Ire enfaut de chœur, tandis qu'un homme absurde est archevêque et duc avec vingt mille louis d'or de rente ?

Le garçon pâtissier ne sut que répçndr». Un penseur, qui écoutait cette conversation, conclut que, dans une pairie un peu étendue, il y avait souvent plusieurs millions d hommes qui n'avaient point de patrie.

Toi, voluptueux Parisicu, qui n'as jamais fait d'autre grand voyage que celui de Dieppe pour y manger de la marée fraîche; qui ne connais que ta maison vernie delà ville, la jolie maison de campagne et la loge à cet opéra où. tout le reste de l'Europe s'obslinc a s'ennuyer; uni parles assez agréablement ta langue parce que tu n'ia sais point d'autre , tu aimes tout cela, et tu aimes encore les filles que tu entretiens, le vin de Champagne qui t arrive de Reims, tes rentes que l'hôtel de ville te paie tout les six mois, et tu dis que tu aimes ta pairie '

Eu conscience, nu financier a imo-l-il cordialement sa patrie !

L'o (licier et le soldat qui dévasteront leur quartier d hiver, si on les laisse faire, ont -i|s un amour bien tendre pour les paysans qu'ils ruinent '

Où était la patrie du duc de Guise le Balafré? étaitce à Na.ucy, à Paris, a Madrid, a Borne ?

Quelle patrie aviez-vous, cardinaux de La Balne , Duprat, Lorraine, Mazarin ?

Où fut la patrie d Attila et de cent héros de ee genre, qui en courant toujours n'étaient jamais hors de leur chemin ?

Je voudrais bien qu'on me dit quelle était la patrie d'Abraham ?

Le premier qui a écrit que la patrie est partout où l'on se trouve bien , est, je crois, Euripide dans son Phaéton.

Oi panttehou gi patri, i (xucAoum oe.

Mais lu premier homme qui sortit dit lien de sa naissance pour chercher ailleurs son bien cire, l'avait dit avant lui.

section tu.

Uke patrie est un composé de plusieurs familles ; et, comme on soutient communément sa famille par amour - propre lorsqu'on n'a pas un iutérel contraire , on soulicut par le même amour -propre sa ville ou sou village qu'on appelle sa patrie.

Plus cette patrie devient grande, moins oa l'aime, car l'amour partagé s'affaiblit. U est impossible d'aimer teudremeut une famille trop nombreuse quon conuait à peine.

Celui qui broie de l'ambition d'être édile, tribun , prêteur, consul , dictateur, crie qu'il aime sa patrie, et il n'aime que lui-même. Chacun veut être sur do pouvoir coucher chez soi, sans qu'un autre boni m o s'arroge le pouvoir de l'envoyer coucher ailleurs. Chacuu veut être sur de sa fortune et de sa vie. Ton»

formant ainsi les mêmes souhaits , il se trouve que l'intérêt particulier devient l'intérêt général : on fait des vœux pour la république quand on n'en fait que pour soi-même.

Il est impossible qu'il y ait sur la terre un état qui ne se soit gouverné d'abord en république ; c'est la marche naturelle de la nature humaine. Quelques familles s'assemblent d'abord contre les ours et contre les loups : celle qui a des grains en fournit en échange à celle qui n'a que du bois.

Quaud nous avons découvert l'Amérique , nou* avons trouvé toutes les peuplades divisées en républiques ; il n'y avait que deux royaumes daus toute celte partie du monde. De mille nations, nous n'en trouvâmes que deux subjuguées.

Il en était ainsi de l'ancien monde; tout était république en Europe , avant les roitclcis d'Etrurie et de Rome. On voit encore aujourd'hui des républiques eu Afrique. Tripoli, Tunis, Alger, vers notre septentrion , sont des républiques de brigands. Les Hotlentots vers le midi, vivent encore comme on dit qu'on vivait dans les premiers âges du monde, libres, égaux entre eux , sans maîtres, sans sujets, sans argent, et presque sans besoins. La chair de leurs moutons les nourrit, leur peau les habille, des huttes de bois et de terre sont leurs retraites : ils sont les plus puans de tous les hommes , mais ils ne le sentent pas; ils vivent et ils meurent plus doucement que nous.

Il reste dans notre Europe huit républiques sans monarques, Venise, la Hollande, la Suisse, Gênes, Lucques, Raguse, Genève et Saint -Marin (a). On peut regarder la Pologne , la Suède , l'Angleterre , comme des républiques sous un roi, mais la Pologne •st la seule qui en prenne le nom.

Or, maintenant, lequel vaut mieux que votre patrie soit un état monarchique, ou un état républicain, Il y a quatre mille aus qu'on agite cette question. Demandez la solution aux riches, ils aiment mieux tous l'aristocratie; interroger, le peuple, il veut la démocratie : il n'y a que les rois qui préfèrent la royauté ( i). Gomment donc est-il possible que presque toute la terre soit gouvernée par des monarques? demandez-le aux rats qui proposèrent de pendre

(a) Cra al écrit en ' -^>4-

(i) Il n'y ■ qa'un esclave qui puis** dire qu'il préfère U royauté a une république bien constituée, où le* hommes seraient vraiment libres, et ou, (OUMtaut tout de bonnes lois, de tous les droits qu'ils tiennent de la nature , ils liraient encore à l'abri de toute oppression étrangère ; nuis cette république n'existe point et n's jamais existé. On ne peut choisir qu'entre la monarchie, l'aristocratie ei l'anarchie, et dan» ca cas, un nomme sage peut Ires-bien donner la préférence à U monarchie, surtout a' il se défie d'un sentiment naturel, qui le porta a pr ocrer la constitution républicaine, nou parce que tous les honum j tout libres , mais parce qu'il se croit fait pour y devenir un de leur* maîtres. Ajoutons que, »nr les objet* les plus importans pour le* hommes, 1a sarcle, la liberté: civile, U propriété , la répartition des impôts, la libertr du commerce rt de l'industrie, les loi» doirCDl être I« marnes dans les monarchies ou dans le« république*; que, sur ces objet*, 1 Intérêt du monarque se confond arec llnuW-t général, au moiua autant que relui d'un corps «éfiisktif. t.cs prioe.pe* qui doivent dicter la* lois sur tous ce* s , puisé* dans ta nature des bommes , fondé* sur la raison.

cou du chat. Mais en vérité, la véritable raison e»t, comme ou l'a dit, que les hommes sont très-rarement dignes de se gouverner eux-mêmes.

II est triste que souvent pour être bon patriote on soit l'ennemi du reste des hommes. L'aucicn Caton, ce bon citoyen, disait toujours en opinaut au sénat : Tel est mon avis, et qu'où ruine Carthage. Être bon patriote, c'est f ouhaiter que sa ville s'enrichisse par le commerce , et soit puissante par les armes. Il est clair qu'un pays uc peut gagner s^us que l'autre perde, et qu'il ne peut vaincre sans faire des malheureux.

Tcltc est doue la condition humaine, que, souhaiter la grandeur de son pays , c'est souhaiter du mal à ses voisins. Celui qui voudrait que sa patrie ne fut jamais ni plus grande, ni plus pcl:tc, ni plus riche, ni plus pauvre, serait le citoyen tic l'uuivers (t).

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