‹ Dictionnaire Philosophique (volume 4)Chapitre 429 sur 551 · POLICE DES SPECTACLES · texte numérisé non relu

POLICE DES SPECTACLES

Or excommuniait autrefois les rois de France, et depuis Philippe I jusqu'à Louis VIII, tous l ont été solennellement , de même que tous les empereurs depuis Henri IV jusqu'à Louis de Bavière inclusivement. Les rois d'Angleterre ont en aussi une part tres-bonnéte à ces présens de la cour de Home. C'était la folie du temps, et cette folie coûta la vie à cinq ou six cent mille hommes. Actuellement on se contente d'excommunier les repré&cntans des monarque* : ce n'est pas les ambassadeurs que je veux dire, mais les comédiens, qui sont rois et empereurs trois ou quatre fois par semaine, et qui gouvernent l'univers pour gagner leur vie.

Je ne connais guère que hur profession et celle des sorciers à qui on lasse aujourd'hui cet honneur. Mais, comme il n'y a plus de sorciers depuis environ soixante à quatre-vingts ans que la bonne philosophie a été connue des hommes, il ne res:e plus pour victimes qu'Alexandre, César, Alhalie, Jfolyeucte, Andromaque, Brutus, Zairc et Arlequin.

La grande raison qu'où en apporte, c'est que ces messieurs et ces dames représentent les passions. Mais, si la peinture du cœur humain mérite une si horrible flétrissure, on devrait donc user d'une plus grande rigueur avec los peintres et les statuaires. Il y a beaucoup de tableaux licencieux qu'on vend publiquement. Au lieu qu'on ne représente pas un seul poème dramatique qui ne soit dans la plus exacte bienséance. La Vénus du Titien et celle du Corrège sont toutes uues, et sont dangereuses en tout temps pour notre jeunesse modeste; mais les comédiens ne récitent les vers admirables de Cinna que pondant environ deux heures, et avec l'approbation du magistrat, sous l'autorité royale. Pourquoi donc ces personnages vivans sur le théâtre sont-ils plus condamnés que ces comédiens muets sur la toitc ? l't , 'u lura por^is erit. Qu'auraient dit les Sophocle cl les Euripide s'ils avaient pu prévoir qu'un peuple qui n'a cessé d'être barbare qu eu los iciilaul, imprimerait nu jour cette tache au théâtre, qui reçut de leur temps une si haute gloire?

Esopus et Roscius n'étaient pas des sénateurs romains, il est vrai; mais le rlamcn ne les déclarait point infâmes, et on ne se doutait pas que l'aride Tércncc fut un art semblable à celui de l.ocu: te. J.e grand pape, le grand prince Léon X, à qui on doit la renaissance de la bounc tragédie et de la tonne comédie en Europe, et qui fît représenter tant de pièces de théâtre dans son palais avec tant de inagnt licence, ne devinait pas qu'un jour, dans une partie de la Gaule, les descendans des Celles et des Gotbs se croiraient en droit de flétrir ce qu'il honorait. Si le cardinal de Richelieu eût vécu , lui qui a f.iit bâtir la salle du Palais-Royal, lui à qui la France doit le théâtre, il n'eut pas souffert plus long-temps que l'on osât couvrir d'ignominie ceux qu'il employait » réciter ses propres ouvrages.

Ce sout les hérétiques, il le faut avouer, qui ont commence a se déchaîner contre le plus beau de tous les arts. Léon X ressuscitait la scène tragique; il n'en

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fallait pas davantage aux prétendus réformateurs pour crier à l'oeuvre de Satan. Aussi la ville de Genève et plusieurs illustres bourgades de Suisse ont **té cent cinquante ans sans souffrir chez elles un violon. Les jansénistes, qui dansent aujourd'hui sur le tombeau de saint Paris, à la grande édification du prochain, défendirent le siècle passe à uuc princesse de Conti qu'ils gouvernaient, de faire apprendre à danser à sou fils, attendu que la danse est trop profane. Cependant il fallait avoir bonne grâce, et savoir le menuet; on ne voulait point de violon, et le directeur eut beaucoup de peine à souffrir, par accommodement, qu'on montrât à danser au prince de Conti avec des castagnettes. Quelques catholiques un peu visigoths, de deçà les monts, craignirent donc les reproches des réformateurs, et crieront aussi haut qu'eux : ainsi peu à peu s'établit dans notre France la mode dc-dif- j famer César et Pompée, et de refuser certaines cérémonies à certaines personnes gagées par le roi, et travaillant sous les yeux du magistrat. On ne s'avisa j point de réclamer contre cet abus; car qui aurait voulu se brouiller avec des hommes puissans, et des hommes du temps présent, pour Phèdre et pour les j héros des siècles passés?

On se contenta donc de trouver cette rigueur absurde, et d'admirer toujours à bon compte les chefs-d'œuvre de notre scène.

Rome, de qui nous avons appris notre catéchisme, n'en use point comme nous; elle a su toujours tempérer les lois selon les temps et selon les besoins; elle a su distinguer les bateleurs effrontés, qu'on censurait autrefois aveu raison, d'avec les pièces de théâtre du Trissin et de plusieurs évêques et cardinaux qui ont aidé à ressusciter la tragédie. Aujourd'hui même on représeute «'Rome publiquement des comédies dans des maisons religieuses. Les dames y vont sans scandale; on ne croit point que des dialogues récités sur des planches soient une infamie diabolique. On a VU JU54JU Sk la pièce de Ccorge Dandin, exécutée à Rome par des religieuses en présence d'une foule d'ecclésiastiques et de dames. Les sages ' Romains se gardent bien surtc-cc d'excommunier ces messieurs qui chantent le dessus dans les opéras italiens; car en vérité c'est biea assez d'être châtré daus ce monde, sans être encore damné dans l'autre.

Dans le bon temps de Louis XIV, il y avait toujours aux spectacles qu'il donnait un banc qu'où nommait le banc des evi-ques. J'ai été témoin que, dans la minorité de Louis XV , le cardinal de Fleuri , alors évêque de Fréjus, fut très-pressé de faire revivre cette coutume. D'autres temps, d'autres mœurs; nous sommes apparemment bien plus sages que dans les temps où l'Europe entière venait admirer nos fêtes, où Richelieu fit revivre la scène en France, où Léon X fit renaître en Italie le siècle d'Auguste. Mais un temps viendra où nos neveux, en voyaut l'impertinent ouvrage du père Le Brun contre l'art des Sophocle, et* les œuvres de nos grands hommes, imprimés dans le même temps, s'écrieront : Est-il possible que les Français aient pu ainsi se contredire, et que la plus absurde barbarie ait levé si orgueilleusement la tête Contre les plus belles productions de l'esprit humain?

Saint Thomas d'Aquia, dont les mœun valaient bien celles de Calviu et du père Quesnel; saint Thomas, qui u'avait jamais vu de bonne comédie, et qui ne connaissait que de malheureux histrions, devine pourtant que le théâtre peut être utile. Il eut assez de bon sens et assez de justice pour sentir le mérite de cet art, tout informe qu'il était; ii le permit, il l'approuva. Saint Charles Borromée examinait lui-même les pièces qu'où jouait à Milan; il les munissait de •on approbation et de son seing.

Qui seront après cela les visigoths qui voudront traiter d'empoisonneurs Rodrigue et Cbimène ? l lùt au ciel que ces barbares, ennemis du plus beau des arts, eussent la piété de Polyeucte, la clémence d'Auguste, la vertu de Burrhus, et qu'ils finissent comme le mari d'Alzire !

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