LA DAME D'HONNEUR
(o) Oui, que les langues des hommes est plein de fraudes, c'est-à-dire, des princes.
HENRI
(n) Hé bien, la princesse en est-elle meilleure An-
(h) En prose anglaise.
(i) Goûter, lïke, signifie aussi en anglais ressembler.
(h) En français. — (/) En français, -(m) En anglais.
(«) En anglais. -(o) En mauvais anglais. »•(/>) En anglais.
glaise? Ma foi, Catau, mes soupirs sont pour votre entendement; je suis bien aise que tu ne puisses pas parler mieux anglais; car, si ta le pouvais, tu me trouverais si franc roi , que tu penserais que j'ai vendu ma femme pour acheter une couronne. Je n'ai pas la façon de hacher menu en amour. Je te dis tout franchement, je t'aime. Si tu en demandes davantage, adieu mon procès d'amour. Veux-tu? Réponds, réponds, tapons d'une main, et voilà le marché fait. Qu'en dis tu , ladi ?
CATHERINE
Sauf votre honneur (r/) , moi entendre bien.
HENRI
Crois -moi, si tu voulais me faire rimer, ou me faire danser pour te plaire , Catau, tu m'embarrasserais beaucoup; car pour les vers, vois -tu, je n'ai ni paroles ni mesures; et pour ce qui est de danser, ma force n'est pas dans la mesure, mais j'ai une bonne mesure en force ; je pourrais gagner une femme au jeu du cheval-fondu, ou à saute-grenouille.
On croirait que c'est là une des plus étranges scènes des tragédies de Shakespear ; mais dans la même pièce il y a une conversation entre la princesse de France Catherine, et une de ses filles d'honneur anglaise , qui l'emporte de beaucoup sur tout ce qu'on vient d'exposer.
Catherine apprend l'anglais ; elle demande comment on dit le pied et la robe ? la fille d'honneur lui répond que le pied c'est foot , et la robe c'est coun;
(9) Me understand well.
car alors on prononçait court , et non pas gowm. Catherine entend ces mots d'une manière un peu singulière; elle les répète à la française ; elle en rougit. Ah! dit-elle en français, ce sont des mots impudiques, et non pour les dames d'honneur d'user. Je ne voudrais répéter ces mots devant les, seigneurs de France pour tout le monde. Et elle les répète encore avec la prononciation la plus énergique.
Tout cela a été joué très-long-temps sur le théâtre de Londres en présence de la cour.
Du mérite de Shakespear.
Il y a une chose plus extraordinaire que tout ce qu'on vient de lire, c'est que Shakespear est un génie. Les Italiens, les Français, les gens de lettres de tous les autres pays, qui n'ont pas demeuré quelque temps en Angleterre, ne le prennent que pour un Gilles de la foire, pour un farceur très-au-dessous d'Arlequin , pour le plus méprisable bouffon qui ait jamais amusé la populace. C'est pourtant dans ce même homme qu'on trouve des morceaux qrii élèvent l'imagination et qui pénètrent le cœur. C'est la vérité, c'est la nature elle même qui parle son propre langage sans aucun mélange de l'art. C'est du sublime, et l'auteur ne l'a point cherché.
Quand, dans la tragédie de la Mort de César, Brutus reproche à Cassius les rapines qu'il a laissé exercer par les siens en Asie, il lui dit : a Souviens-toi des ides de Mars; souviens-toi du sang de César. Nous l'avons versé parce qu'il était injuste. Quoi! celui qui porta les premiers coups, celui qui le premier punit
César d'avoir favorisé les brigands de la république, souillerait ses mains lui-même parla corruption ! »
César , en prenant enfin la résolution d'aller au sénat où il doit être assassiné, parle ainsi ; «Les hommes timides meurent mille fois avant leur mort; l'homme courageux n'éprouve la mort qu'une fois, De tout ce qui m'a jamais surpris , rien ne m'étonne plus que la crainte. Puisque la mort est inévitable, qu'elle vienne. »/
Brutus, dans la même pièce, après avoir formé la conspiration, dit : « Depuis que j'en parlai à Cassius pour la première fois , le sommeil m'a fui ; entre un dessein terrible et le moment de l'exécution, Tintervalle est un songe épouvantable. La mort et le génie tiennent conseil dans l'âme. Elle est bouleversée , son intérieur est le champ d'une guerre civile. »
Il ne faut pas omettre ici ce beau monologue de Hamlet , qui est dans la bouche de tout le monde , et qu'on a imité en français avec les ménagemens qu'exige la langue d'une nation scrupuleuse à l'excès sur les bienséances.
Demeure , il faut choisir de l'être et du néant , Ou souffrir ou périr, c'est là ce qui m'attend. Ciel qui voyez mon trouble, éclairez mon courage. Faut-il vieillir courbé sous la main qui m'outrage , Supporter ou finir mon malheur et mon sort ? Qui suis-je ? qui m'arrête , et qu'est-ce que la mort ? C'est la fin de nos maux , c'est mon unique asile : Après de longs transports c'est un sommeil tranquille* On s'endort, et tout meurt. Mais un affreux réveil Doit succéder peut-être aux douceurs du sommeil ? On nous menace, on dit gue cette courte vie , , Dici. rh. a: îo
ï 10 ART DRAMATIQUE.
De tonrmens éternels est aussitôt suivie. O mort ! moment fatal ! affreuse éternité, Tout cœur à ton seul nom se glace épouvanté. Eh î qui pourrait sans toi supporter cette vie, De nos prêtres menteurs bénir l'hypocrisie , D'une indigne maîtresse encenser les erreurs , Ramper sous un ministre, adorer ses hauteurs, Et montrer les langueurs de son âme abattue A des amis ingrats qui détournent la vue ?, La mort serait trop douce en ces extrémités , Mais le scrupule parle, et nous crie : Arrêtez ; Il défend à nos mains cet heureux homicide , Et d'un héros guerrier fait un chrétien timide.
Que peut-on conclure de ce contraste de grandeur et de bassesse , de raisons sublimes et de folies grossières, enfin de tous les contrastes que nous venons de voir dans Shakespear? qu'il aurait été un poète parfait, s'il avait vécu du temps d'Addison.
D'Addison.
Cet homme célèbre , qui florissait sous la reine Anne , est peut-être celui de tous les écrivains anglais qui sut le mieux conduire le génie par le goût. Il avait de la correction dans le style, une imagination sage dans l'expression, de l'élégance, de la force et du naturel dans ses vers et dans sa prose. Ami des bienséances et des règles, il voulait que la tragédie fut écrite avec dignité, et c'est ainsi que son Caton est composé.
Ce sont, dès le premier acte, des vers dignes de Virgile , et des sentimens dignes de Caton. Il n'y a point de théâtre en Europe où la scène de Juba et de Siphax ne fût applaudie comme un chef-d'œuvre
ART DRAM ATI Q UE. III
d'adresse, de caractères bien développés, de beaux contrastes, et d'une diction pure et noble. L'Europe littéraire, qui connaît les traductions de cette pièce, applaudit aux traits philosophiques dont le rôle de Caton est rempli.
Les vers que ce héros de la philosophie et de Rome prononce au cinquième acte , lorsqu'il paraît ayant sur sa table une épée nue , et lisant le Traité de Platon sur l'immortalité de l'âme , ont été traduits dès long-temps en français; nous devons les placer ici.
Cui , Platon , tu 'dis vrai , notre âme est immortelle ;
C'est un Dieu qui lui parle , un Dieu qui vit en elle.
Et d'où viendrait sans lui ce grand pressentiment ,
Ce dégoût des faux biens , cette horreur du ne'ant ?
Vers des siècles sans fin je sens que tu m'entraînes ;
Du monde et de mes sens je vais briser les chaînes ,
Et m'ouvrir loin d'un corps, dans la fange arrêté.
Les portes de la vie et de l'éternité.
L'éternité ! quel mot consolant et terrible !
O lumière ! 6 nuage ! ô profondeur horrible !
Que suis-je ? où suis-je ? où vais- je ? et d'où suis-je tiré ?
Dans quels climats nouveaux, dans quel monde ignoré,
Le moment du trépas va-l-il plonger mon être ?
Où sera cet esprit qui ne peut se connaître?
Que me préparez-vous ; abîmes ténébreux !
Allons , s'il est un Dieu , Caton doit être heureux.
Il en est un sans doute, et je suis son ouvrage.
Lui même au cœur du juste il empreint son1 image.
Il doit venger sa cause , et punir les pervers.
Mais comment ? dans quel temps , et dans quel univers ?
Ici la vertu pleure, et l'audace l'opprime;
L'innocence à genoux y tend la gorge au crime ;
La fortune y domine, et tout y suit son char.
Ce globe infortuné fut formé pour César.
1 i 2 AI.T DRAMATIQUE.
Hâtons-nous de sortir d'une prison funeste. Je te verrai sans ombre, o vérité céleste ! Tu te caches de nous dans nos jours de sommeil , Cette vie est un songe f et la mort un réveil.
La pièce eut le grand succès que méritaient ses beautés de détail 9 et que lui assuraient les discordes de l'Angleterre auxquelles cette tragédie était en plus d'un endroit une allusion très -frappante. Mais la conjoncture de ces allusions étant passée , les vers n'étant que beaux , les maximes n'étant que nobles et justes , et la pièce étant froide , on n'en sentit plus guère que la froideur. Rien n'est plus beau que le second chant de Virgile; récitez-le sur le théâtre, il ennuiera : il faut des passions, un dialogue vif, de l'action. On revint bientôt' aux irrégularités grossières, mais attachantes de Shakespear.
De la bonne Tragédie française.
Je laisse là tout ce qui est médiocre; la foule de nos faibles tragédies effraie ; il y en a près de cent volumes : c'est un magasin énorme d'ennui.
Nos bonnes pièces, ou du moins celles qui, sans être bonnes, ont des scènes excellentes, se réduisent m une vingtaine tout au plus; mais aussi, j'ose dire que ce petit nombre d'ouvrages admirables est audessus de tout ce qu'on a jamais fait en ce genre, sans en excepter Sophocle et Euripide.
C'est une entreprise si difficile d'assembler dans un même lieu des héros de l'antiquité ; de les faire parler en vers français, de ne leur faire jamais dire que ce qu'ils ont du dire; de ne les faire entrer et
ART DRAMATIQUE I ï 3
sortir qu'à propos; de faire verser des larmes pour eux j de leur prêter un langage enchanteur qui ne soit ni ampoulé ni familier, d'être toujours décent et toujours intéressant ; qu'un tel ouvrage est un prodige , et qu'il faut s'étonner qu'il y ait en France vingt prodiges de cette espèce.
Parmi ces chefs-d'œuvre ne faut-il pas donner 3 sans difficulté, la préférence à ceux qui parlent au cœur sur ceux qui ne parlent qu'à l'esprit? Quiconque ! ne veut qu'exciter l'admiration, peut faire dire: Yoilà qui est beau, mais il ne fera point verser de larmes. Quatre ou cinq scènes bien raisonnées , fortement pensées, majestueusement écrites, s'attirent une espèce de vénération ; mais c'est un sentiment qui passe vite , et qui laisse l'àme tranquille. Ces morceaux sont de la plus grande beauté , et d'un genre même que les anciens ne connurent jamais : ce n'est pas assez, il faut plus que de la beauté. ïl faut se rendre maître du cœur par degrés, lémouvoir, le déchirer, et joindre à cette magie les règles de la poésie, et toutes celles du théâtre, qui sont presque sans nombre.
Voyons quelle pièce nous pourrions proposer à l'Europe, qui reunît tous ces avantages.
Les critiques ne nous permettront pas de donner Phèdre comme le modèle le plus parfait, quoique le rôle de Phèdre soit d'un bout à l'autre ce qui a jamais été écrit de plus touchant et de mieux travaillé. Ils me répéteront que le rôle de Thésée est trop faible , qu'Hippolyte est trop français , qu'Aricie est trop peu tragique , que Théramène est trop condamnable de débiter des maximes d'amour à son pupille ; tous ces
ÏÔ-.
défauts sont, à la vérité, ornés d'une diction si pure et si touchante, que je ne les trouve plus des défauts quand je lis la pièce : mais tâchons d'en trouver une à laquelle on ne puisse faire aucun juste reproche. Ne sera-ce point l'Iphigénie en Aulide (i) ? dès le
(i) On pourrait peut-être reprocher à cette admirable pièce ces vers d'Àgamemnon , qui paraissent trop peu dignes du chef de la Grèce , et trop éloignés des mœurs des temps héroïques :
Ajoute , tu le peux , que des froideurs d'Achille On accuse en secret cette jeune Ériphile , jQae lui-même captive amena de Lesbos , Et qu'auprès de ma fille on garde dans Argos.
( Acte I , scène T. )
La jalousie d'Iphigénie, causée par le faux rapport d'Arcas, et qui occupe la moitié du second acte, parait trop étrangère au sujet , et trop peu tragique.
On pourrait observer aussi que, dans une tragédie où un père veut immoler sa fille pour faire changer le vent, à peine aucun des personnages ose s'élever contre cette atroce absurdité. Clytemnestre seule prononce ces deux vers :
Le ciel , le juste ciel , par le meurtre honoré , Du sang de l'innocence est-il donc altéré ?
( Acte IV , scène IV. )
Mais ces vers sont encore affaiblis par ce qui les précède et ce qui les suit :
Un oracle fatal ordonne qu'elle expire : Un oracle dit-il tout ce qu'il semble dire ? Le ciel , le juste ciel , par le meurtre honoré , Du sang de l'innocence est-il donc altéré ? Si du crime d'Hélène on punit sa famille. Faites chercher à Sparte Hermionc sa fille.
Hermione net ait-elle pas aussi innocente qu'Iphigénie / Clytemnesirc ne pouvait-elle défendre sa fille qu'en proposant d'as-
ART DRAMATIQUE. lia
premier vers je me sens intéressé et attendri; ma euriosité est excitée par les seuls vers que prononce un simple officier d'Agamemnon , vers harmonieux , vers c karman s, vers tels qu'aucun poète n'en fesait alors.
A peine un faible jour vous éclaire et me guide . Vos }reux seuls et les miens sont ouverts dans l'Aulide. Auriez-vous dans les airs entendu quelque bruit? Les vents nous auraient-ils exaucés cette nuit? Mais tout dort, et l'armée, et les vents t et Neptune.
(Acte I, scène I.)
Agamemnon, plongé dans la douleur, ne répond point à Arcas, ne l'entend point; il se dit à lui-même en soupirant :
Heureux qui, satisfait de son humble fortune,
Libre du joug superbe où je suis attaché ,
Vit dans l'état obscur où les dieux l'ont caché !
( Acte I , scène I. )
Quels sentimens! quels vers heureux ! quelle voix de la nature !
Je ne puis m'empêcher de m/interrompre un moment, pour apprendre aux nations qu'un juge d'Ecosse, qui a bien voulu donner des règles de poésie
sassiner sa nièce? Mais Racine, en condamnant les sacrifices humains, eût craint de manquer de respect à Abraham et à Jephté. Jl imita Euripide, dira-t-on. Mais Euripide craignait de s'exposer au sort de Socrate , s'il attaquait les oracles et les sacrifices ordonnés au nom des dieux ; ce n est point pour se conformer aux mœurs du siècle de la guerre de Troie, c'est pour ménager les préjugés du sien , que l'ami et le disciple de Sdcïato n'osa mettre dans la bouche d'aucun de ses personnages la juste indignation qu'il portait au fond du cœur contre la fourberie des oracles et le fanatisme sanguinaire des prêtres païens.
IlG ART DRAMATIQUE,
et de goût à son pays, déclare dans son chapitre vingt -un, des narrations et des descriptions , qu'il n'aime point ce vers,
Mais tout dort , et l'armée , et les vents , et Neptune.
S'il avait su que ce vers était imité d'Euripide , il lui aurait peut-être fait grâce : mais il aime mieux la réponse du soldat dans la première scène de Hamlet. Je n'ai pas entendu une souris trotter.
« Voilà qui est naturel, dit -il, c'est ainsi qu'un soldat doit répondre. » Oui, monsieur le juge, dans un corps-de-garde, mais non pas dans une tragédie : sachez que les Français, contre lesquels vous vous déchaînez, admettent le simple, et non le bas et le grossier. Il faut être bien sur de la bonté de son goût avant de le donner pour loi; je plains les plaideurs, si vous les jugez comme vous jugez les vers. Quittons vite son audience pour revenir à Iphigénie.
Est-il un homme de bon sens , et d'un cœur sensible, qui n'écoute le récit d'Agamemnon avec un transport mêlé de pitié el de crainte, qui ne sente les vers de Racine pénétrer jusqu'au fond de son âme ? L'intérêt , l'inquiétude , l'embarras , augmentent dès la troisième scène , quand Agamemnon » se trouve entre Achille et Ulysse.
La crainte, cette âme de la tragédie, redouble encore à la scène qui suit. C'est Ulysse qui veut persuader Agamemnon, et immoler Iphigénie à l'intérêt de la Grèce. Ce personnage d'Ulysse est odieux; mais 3 par un art admirable, Racine sait le rendre intéressant.
ART DRAMATIQUE. lij
Je suis père , seigneur, et faible comme un autre ; Mon cœur se met sans peine en la place ^lu vôtre y Et frémissant du coup qui vous fait soupirer, Loin de blâmer vos pleurs , je suis près de pleurer.
( Acte I , scène Y. )
Dès ce premier acte Iphigénie est condamnée à la mort, Iphigénie qui se flatte avec tant de raison d'épouser Achille : elle va être sacrifiée sur le même autel où elle doit donner la main à son amant.
Nubendi tempore in ipso.
Tantùm reliicjio potuit suadere malorum!
(Lucit., lib. I, v. 102.)
Second acte d! Iphigénie.
C'est avec une adresse Lien digne de lui que Racine , au second acte , fait paraître Ëriphile avant qu'on ait vu Iphigénie. Si l'amante aimée d'Achille s'était montrée la première, on ne pourrait souffrir Ëriphile, sa rivale. Ce personnage est absolumen nécessaire à la pièce, puisqu'il en fait le dénoûment, il en fait même le nœud; c'est elle qui, sans le savoir, inspire des soupçons cruels à Clytemnestre , et une juste jalousie à Iphigénie; et, par un art encore plus admirable, l'auteur sait intéresser pour cette Ériphile elle-même. Elle a toujours été malheureuse, elle ignore ses parens, elle a été prise dans sa patrie mise en cendres : un oracle funeste la trouble; et, pour comble de maux, elle a une passion involontaire pour ce même Achille dont elle est captive.
Dans les cruelles mains par qui je fus ravie,
Je demeurai long-temps sans lumière et sans vie.
Enfin mes tristes yeux cherchèrent la clarté ; , Et , me voyant presser d'un bras ensanglanté , Je frémissais , Doris , et d'un vainqueur sauvags Craignais (r) de rencontrer l'effroyable visage. J'entrai dans son vaisseau, détestant sa fureur, Et toujours détournant ma vue avec horreur. Je le vis : son aspect n'avait rien de farouche : Je sentis le reproche expirer dans ma bouche. Je sentis contre moi mon cœur se déclarer, J'oubliai ma colère , et ne sus que pleurer.
N ( Acte II , scène I. )
Il le faut avouer, on ne fesait point de tels vers avant Racine; non -seulement personne ne savait la route du cœur, mais presque personne ne savait les finesses de la versification, cet art de rompre la mesure :
Je le vis : son aspect n'avait rien de farouche.
Personne ne connaissait cet heureux mélange de syllabes longues et brèves, et de consonnes suivies de voyelles qui font couler un vers avec tant de mollesse , et qui le font entrer dans une oreille sensible et juste avec tant de plaisir.
Quel tendre et prodigieux effet cause ensuite l'arrivée d'Iphigénie ! EUe vole après son père aux yeux d'Ériphiîe même, de son père qui a pris eniin la résolution de la sacrifier; chaque mot de cette scène tourne le poignard dans le cœur; Iphigénie ne dit
(r)Des puristes ont prétendu qu'il fallait je craignais; ils ignorent les heureuses libertés de k poésie ; ce qui est une négligence en prose est très-souvent une beauté en vers. Racine s'exprime avec une élégance exacte, qu'il ne sacrifie jamais à la chaleur du style.
pas des choses outrées, comme dans Euripide , «je voudrais être folie ( ou faire la folle ) pour vous égayer, pour vous plaire. » Tout est noble dans la pièce française, mais d'une simplicité attendrissante; et la scène finit par ces mots terribles : « Vous y serez, ma fille. » Sentence de mort après laquelle il ne faut plus rien dire.
On prétend que ce mot déchirant est dans Euripide; on le répète sans cesse. Non, il n'y est pas. Il faut se défaire enfin , dans un siècle tel que le nôtre, de cette maligne opiniâtreté à faire valoir toujours le théâtre ancien des Grecs aux dépens du théâtre français. Voici ce qui est dans Euripicîe.
IPHIGÉNIE
Mon père, me ferez-vous habiter dans un autre séjour? (Ce qui veut dire, me marierez- vous ailleurs. )
AGAMEMNON
Laissez cela; il ne convient pas à une fille de savoir ces choses.
IPHIGÉNIE
Mon père, revenez au plus tôt après avoir achevé votre entreprise.
AGAMEMNON
Il faut auparavant que je fasse un sacrifice.
IPHIGÉNIE
Mais c'est un soin dont les prêtres doivent se charger.
AGAMEMNON
Vous le saurez, puisque vous serez tout auprès, au lavoir.
IPHIGÉNIE
Ferons -nous, mon père, un chœur autour de l'autel? .
AGAMEMNON
Je te crois plus heureuse que moi; mais à présent cela ne t'importe pas; donne-moi un baiser triste et ta main, puisque tu dois être si long-temps absente de ton père. O quelle gorge! quelles joues! quels blonds cheveux? que de douleur la ville des Phrygiens et Hélène me causent! je ne veux plus parler, car je pleure trop en t'embrassant. Et vous, fille de Lédar excusez-moi si l'amour paternel m'attendrit trop, quand je dois donner ma fille à Achille.
Ensuite Agamemnon instruit Clytemnestre de la généalogie d'Achille , et Clytemnestre lui demande si les noces de Pelée et de Thétis se firent au fond de la mer?
Brumoy a déguisé autant qu'il l'a pu ce dialogue , comme il a falsifié presque toutes les pièces qu'il a traduites ; mais rendons justice à la vérité , et jugeons si ce morceau d'Euripide approche de celui de Racine.
Verra-t-on à l'autel votre heureuse famille ?
AGAMEMNON* Hélas !
IPHIGÉNIE
Vous vous taisez î
AGAMEMNON
Vous y serez, ma file.
( Acte II , scène Iî. )
Comment se peut- il faire qu'après cet arrêt de mort qu'Iphigénie ne comprend point , mais que le
spectateur entend avec tant d'émotion, il y ait encore des scènes touchantes clans le même acte, et mémo des coups de théâtre frappans? C'est là, selon moi, qu'est le comble de ia perfection.