BOURGES
Nos questions ne roulent guère sur la géographie; mais qu'on nous permette de marquer en deux mots notre étonneraient sur la ville (le Bourges. Le Dictionnaire de Trévoux prétend que « c'est une des plus
anciennes de l'Europe, qu'elle était le siège de l'empire des Gaules, et donnait des rois aux Celtes. »;
Je ne veux combattre l'ancienneté d'aucune ville , ni d'aucune famille. Mais y a-t-il jamais eu un empire des Gaules ? Les Celtes avaient-ils des rois ? Cette fureur d'antiquité est une maladie dont on ne guérira pas sitôt. Les Gaules, la Germanie, le Nord, n'ont rien d'antique que le sol, les arbres et les animaux. Si vous voulez des antiquités, allez vers l'Asie, et encore c'est fort peu de chose. Les hommes sont anciens et les monumcns nouveaux; c'est ce que nous avons en vue dans plus d'un article.
Si c'était un bien réel d'être né dans une enceinte de pierre ou de bois plus ancienne qu'une autre, il serait très-raisonnable de faire remonter la fondation de sa ville au temps de la guerre des géans : mais puisqu'il n'y a pas le moindre avantage dans cette vanité, il faut s'en détacher. C'est tout ce que j'avais à dire sur Bourges.
Il semble que ce mot n'aurait point dû souiller un dictionnaire des arts et des sciences; cependant il tient à la jurisprudence et à l'histoire. Nos grands poëtcs iront pas dédaigné de se servir fort souvent de ce mot dans les tragédies; Clvtemnestre dans Iphigcnie dit à Agamemnon :
Bourreau de votre fille , il ne vous reste enfin Que d'en faire à sa mère un horrible festin.
( Acte IV, scène IV- )
On emploie gaîment ce mot en comédie : Mer""**? dit dans l'Amphytrion (acte 1er, scène II) :
Comment ! bourreau , tu fais des cris î Le joueur dit (acte IV, scène XIII) :
. . . Que je chante, bourreau !
Et les Romains se permettaient de dire :
Quorsitm radis , carnifex?
Le Diclionnaîre encyclopédique , au mot Exécuteur, détaille tous les privilèges du bourreau de Paris; mais un auteur nouveau a été plus loin (a). Dans un roman d'éducation, qui n'est ni celui de Xénophon, ni celui deTélémaque, il prétend que le monarque doit donner sans balancer la fille du bourreau en mariage à l'héritier présomptif de la couronne, si cette fille est bien élevée, et si elle a beaucoup de convenance avec le jeune prince. C'est dommage qu'il n'ait pas stipulé la dot qu'on devait donner à la fille y et les honneurs qu'on devait rendre au père le jour des noces.
Par convenance on ne pouvait guère pousser plus loin la morale approfondie, les règles nouvelles de l'honnêteté publique, les beaux paradoxes, les maximes divines, dont cet auteur a régalé notre siècle. Il aurait été sans doute par convenance un des garçons., de la noce. 11 aurait fait Tépilhaîame de la princesse , et n'aurait pas manqué de célébrer les hautes œuvres de son père. C'est pour lors que la nouvelle mariée aurait donné des baisers acres; car le même écrivain
(a) Rcman intitula Emile, tome IV, pages 17- r'
introduit dans un autre roman, intitulé Héloïse, un jeune Suisse qui a gagné dans Paris une de ces maladies qu'on ne nomme pas; et qui dit à sa Suissesse : « Garde tes baisers, ils sont trop acres. »
On ne croira pas un jour que de tels ouvrages aient eu une espèce de vogue. Elle ne ferait pas honneur à notre siècle si elle avait duré. Les pères de? famille ont conclu bientôt qu'il n'était pas honnête de marier leurs fils aînés à des filles de bourreau, quelque convenance qu'on pût apercevoir entre la poursuivant et la poursuivie.
Est modus in rébus , sunt certi âenicjuè fines, Quos ultra citraque nequit consistere rectum.
(Hoi\. lib. I, sat. I, v. 106. )
Ami lecteur , observez d'abord que le père Thomassin , l'un des plus savans hommes de notre Europe j dérive les bracmanes d'un mot juif barac par un C, supposé que les Juifs eussent un C. Ce barac signifiait, dit-il , s'enfuir , et les bracmanes s'enfuyaient des villes, supposé qu'alors il y eût des villes.
Ou , si vous l'aimez mieux , bracmanes vient dej bar'àk par un K , qui veut dire oénir ou bien prier. Mai s pourquoi lesBiscayens n'auraient-ils pas nommé les brames du mot bi ,, , qui exprimait quelque chose que je ne veux pas dire ? Ils y avaient autant de droit que les Hébreux. Voilà une étrange érudition. En la rejetant entièrement on saurait moins et on saurait mieux".
N'est-il pas vraisemblable que les bracmanes son*
les premiers législateurs de la terre , les premiers philosophes , les premiers théologiens ?
Le peu de monumens qui nous restent de Tancienne histoire, ne forment-ils pas une grande présomption en leur faveur, puisque les premiers philosophes grecs allèrent apprendre chez eux les mathématiques, et que les curiosités les plus antiques, recueillies par les empereurs de la Chine, sont toutes indiennes , ainsi que les relations l'attestent dans la collection de du Haldc.
Nous parlerons ailleurs du Shasta ; c'est le premier livre de théologie des bracmanes , écrit environ quinze cents ans avant leur Veidam^ et antérieur à tous les autres livres.
Leurs annales ne font mention d'aucune guerre entreprise par eux en aucun temps. Les mots & armes, de tuer, de mutiler, ne se trouvent ni dans les fragmens du Shasta, que nous avons, ni dans l'Ézourvcidam, ni dans le Cormoveidam. Je puis du moins assurer que je ne les ai point vus dans ces deux derniers recueils : et ce qu'il y a de plus singulier, c'est que le Shasta , qui parle d'une conspiration dans le ciel , ne fait mention d'aucune guerre dans la grande presqu'île enfermée entre l'Indus et le Gange.
Les Hébreux, qui furent connus si tard, ne nomment jamais les bracmanes; ils ne connurent l'Inde qu'après les conquêtes d'Alexandre , et leurs établissemens dans l'Egypte, de laquelle ils avaient dit tant de mal. On ne trouve le nom de l'Inde que dans le livre d'Esther, et dans celui de Job qui n'était pas
Hébreu (*). On voii un singulier contraste entre les livres sacrés des Hébreux et ceux des Indiens. Les livres indiens n'annoncent que la paix et la douceur; ils défendent de tuer les animaux : les livres hébreux ne parlent que de tuer , de massacrer hommes et bêtes; on y égorge tout au nom du Seigneur; c'est tout un autre ordre de choses*
C'est incontestablement des bracmanes que nous tenons l'idée de la chute des êtres célestes révoltés contre le souverain de la nature ; et c'est là probablement que les Grecs ont puisé la fable des Titaus. C'est aussi là que lec Juifs prirent enfin l'idée de la révolte de Lucifer ; dans le premier siècle de notre ère.
Comment ces Indiens purent-ils supposer une ré-> volte dans le ciel sans en avoir vu sur la terre ? Un tel saut de la nature humaine à la nature divine ne se conçoit guère. On va d'ordinaire du connu à Tinconnu.
On n'imagine une guerre de géans qu'après avoir vu quelques hommes plus robustes que les autres tyranniser leurs semblables. Il fallait ou que les premiers bracmanes eussent éprouvé des discordes violentes ? ou qu'ils en eussent vu du moins chez leurs voisins pour en imaginer dans le ciel.
C'est toujours un très-étonnant phénomène qu'une société d'hommes qui n'a jamais fait la guerre, et qui a inventé une espèce de guerre faite dans les espaces imaginaires , ou dans un globe éloigné du
(*) Voyez Job.
nôtre , ou dans ce qu'on appelle le firmament , Vcmfpy'rêe (*). Mais il faut bien soigneusement remarquer que dans cette révolte des êtres célestes contre leur souverain, il tfy eut point de coups donnés, point de- sang céleste répandu, point de montagnes jetées à la tête, point d'anges coupés en deux , ainsi que dans le poëme sublime et grotesque de Milton.
Ce n'est, selon le Shasta, qu'une désobéissance formelle aux ordres du Très-Haut, une cabale que Dieu punit en reléguant les anges rebelles dans un vaste lieu de- ténèbres nommé Oncléra pendant le temps d'un mononthour entier. Un mononthour est de quatre cent vingt-six millions de nos années. Mais Dieu daigna pardonner aux coupables au bout de cinq mille ans, et leur ondéra ne fut qu'un purgatoire.
Il en fit des Mhurd , des hommes , et les plaça dans notre globe à condition qu'ils ne mangeraient point d'animaux , et qu'ils ne s'accoupleraient point avec les mâles de leur nouvelle espèce, sous peine de retourner à Fondera.
Ce sont là les principaux articles de la foi des bracmancs, qui a duré sans interruption de temps immémorial jusqu'à nos jours : il nous paraît étrange que ce fût parmi eux un péché aussi grave de manger un poulet que d'exercer la sodomie.
Ce n'est là qu'une petite partie de l'ancienne cosmogonie des bracmanes. Leurs rites, leurs pagodes 3 prouvent que tout était allégorique chez eux; ils représentent encore la vertu sous l'emblème dune
1 (*} Voyez Ciel matériel.
femme qui a dix bras, et qui combat dix péchés mortels figurés par des monstres. Nos missionnaires n'ont pas manqué de prendre cette image de la vertu pour celle du diable, et d'assurer que le diable est adoré dans l'Inde. Nous n'avons jamais été chez ces peuples que pour nous y enrichir, et pour les calomnier.
De la métempsycose des bracmanes.
La doctrine de la métempsycose vient d'une ancienne loi de se nourrir de lait de vache ainsi que de légumes , de fruits et de riz. Il parut horrible aux bracmanes de tuer et de manger sa nourrice : on eut bientôt le même respect pour les chèvres, les brebis, et pour tous les autres animaux; ils les crurent animés par ces anges rebelles qui achevaient de se purifier de leurs fautes dans les "Corps des bêtes, ainsi que dans ceux des hommes. La nature du climat seconda cette loi, ou plutôt en fut l'origine ; une atmosphère brûlante exige une nourriture rafraîchissante, et inspire de l'horreur pour notre coutume d'engloutir des cadavres dans nos entrailles.
L'opinion que les bêtes ont une âme fut générale dans tout l'orient, et nous en trouvons des vestiges dans les anciens livres sacrés. Dieu, dans la Ge nèse (a) , défend aux hommes de manger leur chair avec leur sang et leur âme. C'est ce que porte le texte hébreu : «Je vengerai, dit -il (b) , le sang de vos âmes de la griffe des bêtes et de la main des hommes.» Il dit dans le Lévitique (c) : « L'âme de la chair
(a) Genèse, ch. IX, v. %.-~(b) Id.v. 5.- (c) Lév., cîi. XVJI, v. ï £.
Diet. PU. 2. 38
est dans îc sang. » 11 fait plus; il fait un pacte solennel avec les hommes et avec tous les animaux (d) , ce qui suppose dans les animaux une intelligence.
Dans des temps très-postérieurs, TEcclésiaste dit formellement (<?) : « Dieu fait voir que l'homme est semblable aux bêtes : car les hommes meurent comme les bêtes, leur condition est égale; comme l'homme meurt, la bête meurt aussi. Les uns et les autres respirent de même : l'homme n'a rien de plus que la bête. »
Jonas, quand i] va prêcher à Ninivc , fait jeûner les hommes et les bêtes.
Tous les auteurs anciens attribuent de la connaissance aux bêtes, les livres sacrés comme les profanes; et plusieurs les font parler. Il n'est donc pas étonnant que les bracmanes, et les pythagoriciens après eux, aient cru que les âmes passaient successiment dans les- corps des bêtes et des hommes. En conséquence ils se persuadèrent, ou du moins ils dirent que les âmes des anges délinquans, pour achever leur purgatoire, appartenaient tantôt à des bêtes, tantôt à des hommes : c'est une partie du roman du jésuite Bougeant, qui imagina que les diables sont des esprits envoyés dans les corps des animaux. Ainsi de nos jours, au bord de l'occident, un jésuite renouvelle sans le savoir un article de la foi des plus anciens prêtres orientaux.
(a) Genèse, chap. IX, v. 10.
(t) Ecoles., chap. III, v. 19.
BilAMES. 44l
Des hommes et des femmes qui se brûlent chez les hracmanes.
Les brames ou bramins d'aujourd'hui , qui sont les mêmes que les anciens bracmanes, ont ccn.- crvé , comme on sait, cette horrible coutume. D'où vient que chez un peuple qui ne répandait jamais le sang des hommes, ni celui des animaux, le plus bel acte de dévotion fut-il et est-il encore de se brûler publiquement? La superstition, qui allie tous les contraires , est l'unique source de cet affreux sacrifice ; cou-* tume beaucoup plus ancienne que les lois d'aucuiî peuple connu.
Les brames prétendent que Brama leur grand pro phctc, fils de Dieu, descendit parmi eux , et eut plusieurs femmes; qu'étant mort, celle de ses femmes qui l'aimait le plus se brûla sur son bûcher pour la rejoindre dans le ciel. Cette femme se brûia-t-clîe en effet, comme on prétend que Porcia, femme de Brulus, avala des charbons ardens pour rejoindre son mari? ou est-ce une fable inventée par les prêtres? Y eut-il un Brama qui se donna en effet pour un prophète et pour un fils de Dieu? Il est à croire qu'il y eut un Brama, comme dans la suite on vit des Zoroastre, des Bacchus. La fable s'empara de leur histoire, ce quelle a toujours continué de faire partout.
Dès que la femme du fils de Dieu se brûle, il faut bien que les dames de moindre condition se brûlent aussi. Mais comment retrouveront- elles leurs mark qui sont devenus chevaux, ék'phans, ou éperviers ? comment démeier précisément la bête que le délluit
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anime? comment le reconnaître et être encore sa femme? cette difficulté n'embarrasse point les théologiens indous; ils trouvent aisément des distinguo 7 des solutions , in sensu composito, in sensu diviso. La métempsycose n'est que pour les personnes du commun; ils ont pour les autres âmes une doctrine plus sublime. Ces âmes, étant celles des anges jadis rebelles, vont se purifiant; celles des femmes qui s'immolent sont béatifiées et retrouvent leurs maris tout purifiés : enfin les prêtres ont raison, et les femmes se brûlent.
Il y a plus de quatre mille ans que ce terrible fanatisme est établi chez un peuple doux , qui croirait faire un crime de tuer une cigale. I es prêtres ne peuvent forcer une veuve à se brûler; car la loi invariable est que ce dévouement soit absolument volontaire. L'honneur est d'abord déféré à la plus ancienne mariée des femmes du mort : c'est à elle de descendre au bûcher; si elle ne s'en soucie pas, la seconde se présente, ainsi du reste. On prétend qu'il y en eut une fois dix-sept qui se brûlèrent à la fois sur le bûcher d'un raïa ; mais ces sacrifices sont devenus assez rares : la foi s'affaiblit depuis que les mahométans gouvernent une grande partie du pays, et que les Européens négocient dans l'autre.
Cependant il n'y a guère de gouverneurs de Madras et de Pondichéri qui n'ait vu quelque Indienne périr volontairement dans les flammes. M. Holwell rapporte qu'une jeune veuve de dix-neuf ans, d'une beauté singulière, mère de trois enfans, se brûla en présence de madame Roussel, femme de l'amiral,
qui était à la rade de Madras : elle résista aux prières, aux larmes de tous les assistans. Madame Roussel la conjura, au nom de ses enfans, de ne les pas laisser orphelins : l'Indienne lui répondit : « Dieu qui les a fait naître aura soin d'eux ; » ensuite elle arrangea tous les préparatifs elle-même, mit de sa main le feu au bûcher, et consomma son sacrifice avec la sérénité d'une de nos religieuses qui allume des cierges.
M. Shernoc négociant anglais , voyant un jour une de ces étonnantes victimes, jeune et aimable, qui descendait dans le bûcher, l'en arracha de force lorsqu'elle allait y mettre le feu; et, secondé de quelques Anglais, l'enleva et l'épousa. Le peuple regarda cette action comme le plus horrible sacrilège.
Pourquoi les maris ne se sont-ils jamais brûlés pour aller trouver leurs femmes? Pourquoi un sexe naturellement faible et timide a-t-il eu toujours cette force frénétique ? est-ce parce que la tradition ne dit point qu'un homme ait jamais épousé une fille de Brama, au lieu qu'elle assure qu'une Indienne fut mariée avec le fils de ce dieu? est-ce parce que les femmes sont plus superstitieuses que les hommes? est-ce parce que leur imagination est plus faible, plus tendre , plus faite pour être dominée ?
Les anciens bracmanes se brûlaient quelquefois pour prévenir l'ennui et les maux de la vieillesse,, et surtout pour se faire admirer. Calan ou Calanus ne se serait peut-être pas mis sur un bûcher sans le plaisir d'être regardé par Alexandre. Le chrétien renégat Pellegrinus se brûla en public, par la même raison