‹ Dictionnaire philosophiqueChapitre 36 sur 84 · A3EB · texte numérisé non relu

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lui^ et personne -ne l'ëfuta cette opinion.

L'empire romain était partagé entré deux grandes sectes principales : celle d^Epicure qui affirmait que la Divinité tétait inutile au monde , et que Famé périt avec le corps; et celle des stoïciens qui regardaient Tame comme une portion de la Divinité^ laquelle après la mort se réunissait à son origine^ au gfand tout dont elle était émanée. Ainsi ^ soit que l'on crut Tame mortelle^ soit qu'on la crut immortelle , toutes les sectes se réunissaient à se moquer des peines et des récompenses après la mort.

Il nous reste encore cent monuments de cette croyance des Romains. Cest en vertu de ce sentiment profondément gravé dans tous les cœurs ^ que tant de héros et tant dé simples citoyens romains se donnèrent la mort sans le moindre scrupule; ils n'atten^ daient point qu'un tyran les livrât à des bourreaux.

Les hommes les plus vertueux méme^ et les plus persuadés de l'existence d'un Dieu^ n'espéraient alors aucune récompense, et ne craignaient aucune peine. Nous verrons à l'article apocryphe que Clément, qui fut depuis pape et saint, commença par douter lui-même de ce que les premiers chrétiens

disaient d'une autre vie, et qu'il consulta saint Pierre à Césarée. Nous sommes bien loin de croire que saint Clément ait écrit cette histoire qu'on lui attribue^ mais elle fait voir quel besoin avait le genre humain d'une révélation précise. Tout ce qui peut nous sui-prendre c'est qu'un dogme si réprimant et si salutaire ait laissé en proie à tant d'horribles crimes des hommes qui ont si peu de temps à vivre, et qui se voient pressés entre deux éternités.

SSGTIOlf YII.

Ames dos sots et des mûnstpes.

Un eniànt mal conformé naît absolument imbécile, n'a point d'idées , vit sans idées; et on en a vu de cette espèce. Comment définira-t-on cet animal? des docteurs on dit que c'est quelque chose entre l'homme et la bête; d'autres on dit qu'il avait une ame sensitive, mais non pas une ame intellectuelle. Il mange, il boit, il dort, il veille, il a des sensations; mais il ne pense pas.

Y a-t-îl pour lui une autre vie , n'y en a-t-il point? le cas a été proposé , et n'a pas été encore entièrement résolu.

Quelques uns ont dit que cette créature devait avoir une ame , pàrceque son père et

sa mëre en avaient une. Mais par ce raisonnement on prouverait que^ si elle était venue au monde sans nez^ elle serait réputée en avoir UBf parceque son père et sa mère en avaient.

Une femme accouche^ son en&ntn'a point de menton^ son front est écrasé et un peu noir^ son nez est effilé et pointu^ ses yeux sont ronds ^ sa mine ne ressemble pas mal à celle d'une hirondelle; cependant il a le reste du corps fait comme nous. Les parents le font baptiser à la pluralité des voix. Il est décidé homme et possesseur d'une ame immortelle. Mais si cette petite figure ridicule a des ongles pointus^ la bouche faite en bec^ il est déclaré monstre, il n'a point d'ame, on ne le baptise pas.

On sait qu'il y eut à Londres en 1726 une femme qui accouchait tous les huit jours d'un lapereau. On ne fesait nulle difficulté de refuser le baptême à cet enfant, malgré la folie épidémique qu'on eut pendant trois semaines à Londres de croue qu'en effet cette pauvre friponne fesait des lapins de garenne. Le chirurgien qui l'accouchait, nommé Saint-André, jurait que rien n'était plus vrai, et on le croyait. Mais quelle raison avaient les crédules pour refuser une ame aux enfants de cette femme? elle avait une

ame; ses enfants devaient en être pourvus aussi ^ soit qu^ils eussent <}es mains ^ soit .qu'ils eussent des pattes^ soit qu'ils fussent nés avec un petit museau ou avec un visage : l'Être suprême ne peut^il pas accorder le don de la pensée et de la sensation à un petit je ne sais quoi; né d'une femme ^ figuré en lapin y aussi bien qu'à un petit je ne sais quoi; figuré en homme? L'ame qui était prête à se loger dans le fœtus de cette femme s'en retournera-t-elle à vide?

Locke observe très bien , à l'égard des monstres ; qu'il ne faut pas attribuer l'immortalité à l'extérieur d'un corps; que la figure n'y fait rien. Cette immortalité^ dit-il , n'est pas plus attachée à la forme de son visage ou de sa poitrine ^ qu'à la manière dont sa barbe est faite j ou dont son habit est taillé.

Il demande quelle est la juste mesure de difformité à laquelle vous pouvez reconnaî tre qu'un enfant a une ame ou n'en a point; quel est le degré précis auquel il doit être déclaré monstre et privé d'âme.

On demande encore ce que serait une ame qui n'aurait jamais que des idées chimériques; il y en a quelques unes qui ne s'en éloignent pas. Méritent-elles? déméritentelles? que faire de leur esprit pur?

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Que penser d'un enfant à deux têtes , d'ailleurs très bien conformé? Les uns disent qu'il a deux âmes puisqu'il est muni de deux* glandes pinéales^ de deux corps calleux, dé deux sensorium commune,* Les autres répondent qu'on ne peut avoir deux âmes quand on n'a qu'une poitrine et tm nombril ' .

Enfin on a fait tant de questions sur cette pauvre ame humaine , que s'il fallait les déduire toutes, cet examen de sa propre personne lui causerait le plus insupportable ennui. Il lui arriverait ce qui arriva au cardinal de Polignac dans un conclave. Son intendant, lassé de n'avoir jamais pu lui faire aiTêter ses comptes, fit le voyage de Rome,* et vint à la petite fenêtre de sa cellule chargé d'une immense liasse de papiers. Il lut près de deux heures* Enfin, voyant qu'on ne lui répondait rien , il avança la tête. Il y avait près de deux heures que le cardinal était parti. Nos âmes partiront avant que leurs

* M. le chevalier d'Angos, savant astronome, a observé avec soin plusieurs jours un lézard à deux tètes ; et il s'est assuré que le lézard avait deux volontés indépendantes , dont chacune ayait un poHvoir presque égal sur le corps , qui était unique. Quand on présentait au lézard un morceau de pain , de manière qu'il ne pût le yoir que d'une tête, cette tète voulait aller chercher le pain, et l'autre voulait que le corps restât en repos. K.

intendants les aient mises au fait : mais soyons Jrt'^es devant Dieu, quelque ignorants que nous soyons, nous et nos intendants.

Voyez dans les Lettres de Memmius ce qu'on dit del'ame. (Tome XXXI, pages 265 et suiv,)

SECTION VII r.

Il faut que je l'avoue , lorsque j'ai examiné rinfaillible Aristote , le docteur évangélique, le divin Platon, j'ai pris toutes ces épithètes pour des sobriquets. Je n*ai vu dans tous les philosophes qui ont parié de Famé humaine que des aveugles pleins de témérité et de babil, qui s'efforcent dfe persuader qu'ils ont une vue d'aigle, et d'autres curieux et fous qui les croient sur leur parole , et qui s'imaginent aussi de voir quelque chose.

Je ne craindrai point de mettre au rang de ces maîtres* d'erreurs Descartes et Malebranche. Le premier nous assure que Famé de l'homme est une substance dont l'essence est de penser, qui pense toujours, et qui s'occupe dans le ventre de la mère de belles idées* métaphysiques et de beaux axiomes géuéi^aux qu'elle oublie ensuite.

Pour le père Malebranche, il est bien persuadé que nous voyons tout en Dieu; il a

trouvé des partisans, parceque les fables les plus hardies sont celles qui sont le mieux reçues de la faible imagination des hommes. Plusieurs philosophes ont donc &it le roman de Famé; enfin c'est un sage qui en a écrit modestement l'histoire. Je vais faire l'abrégé de cette histoire, selon que je l'ai conçue. Je sais fort bien que tout le monde ne conviendra pas des idées de Locke : il se pour • tait bien &ire que Locke eut raison contre Descartes et Malebranche, et qu'il eut tort contre la Sorbonne^ je parle selon les lu-* mières de la philosophie, non selon les révélations de la foi.

n ne m'appartient que de penser humainement^ les théologiens décident divinement, c'est tout autre chose : la raison et la foi sont de nature contraire. £n un mot, voici un petit précis de Locke que je qenjsurerais si j'étais théologien, et que j'adopte pour un moment comme hypothèse, comme conjecture de simple philosophie, humainement parlant. H s'agit de savoir ce que c'est que l'ame.

I* Le mot d'ame est de ces mots que chacun prononce sans les entendre; nous n'entendons que les choses dont nous avons une idéej^ nous, n'avons point d'idée d'ame,

AMC. S(H

d'esprit f deuc nous ne Tentendons point.

12' Il nous a donc plu d'appeler ame cette faculté de sentir et <ie penser ^ comme nous appelons vie la faculté de vivre y et volonté la faculté de vouloir»

Des raisonneurs sont venus easuite^ et ont dit ; L'homme est composé de matière et d'esprit^ la matière est étendue et divisible^ Tesprit n'est ni étendu ni divisible 5 donc il est^ disent-^ils^ d'une autre nature. C'est un assemblage d'êtres qui ne sont point Êkits l'un pour l'autre^ et que Dieu unit malgré leur nature. Nous voyous peu le corps^ nous ne voyons point l'ame 5 elle n'a point de parties 'y donc elle est éternelle : elle a des idées pures et spirituelles:^ donc elle ne les reçoit point de la matière : elle ne les reçoit point non plus d'elle-même; donc Dieu les lui donne; donc elle apporte en naissant les idées de Dieu^ de l'infini^ e^ toutes les idées générales.

Toujours humainement parlant^ je réponds à ces messieurs qu'ils aant bien savants. Ils nous disent d'abord qu'il y a UKe anie^ et puis ce que ce doit être. Ils pronoucent le nom de matière^ et décident ensuite nettement ce qu'elle est. £t moi je leur dis : Vous ne connaissez ni l'esprit ni la matière»

Pari'e«prit, vous ne pDUVez ima'giaer que la faculté depéttser^-par la matière, vous ne pouvei entendre qu'un certain' assemblable de qualités , de couleurs , d'étendues , 'Ôe solidités ; et il vous a plu d'appeler cela matière^ et vous avez assigné les limites de la matière et de Famé, avant d'être sûrs seuT^mtent dei'cxistence de l'une et de Taùtte.

Quant à la matière , vous enseig^nez gravement qu'il n'y a en elle que Fétendue et la «olidité^ et moi je vous dis modestement qu'elle est capable de mille propriétés que ni vous ni moi ne connaissons pas. Vous dites que l'ame est indivisible, éternelle; et vous supposez ce qui est en question*. Vous êtes à peu près comme un régent de collée, qui y n'ayant vu d'horloge de sa vie / am^ait tout d'un couj) entre ses mains une montre d' Angleterre à répétition. Cet homme bon péripatéticien est frappé de la justesse avec laquelle les aiguilles divisent et marquent les temps , et encore plus étonné qu'un bouton, pouisé-parle doigt, sonne préciséiwènt l'heure que l'aiguille marque. Mon phtlo^ sophe ne manque pas de prouver qu'il y a dans cette machine une ame qui la gouverne et qui en mène les ressorts. Il démonti»e savarmment son opinion par la comparaison

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desvinges quifont aller les splières célestes; et il faÀt soutenir dans sa classe de belles thèses sur rame des montres. Uri de ses écoliers ouvre la montre; on n*y voit que des ressorts, et cependant on soutient toù* jours le système de Famé des montres, qtii passe pour démontré. Jfe suis cet écolier ouvrant la montre que Ton appelle hoHime, et qui, au lieu de définir hardiment ce que nous «^entendons point, tâche d'examiner par degrés te que nous voulons connaître.

Pi'enons un enfant à l'instant de sa nslissaitce, et suive^ns pas à pas le progrès ^e "son entendement. Vous me "faites l'honneur de m'apprendre que Dtoi a pris la peine de crée^ une ame pour aller loger daos cexïoi'ps lorsqu'il a environ six semaines; quQ cette ame'à son aiTivée est pourvue des idées métaphysiques; connaissant donc l'esprit, les idées abstraites, l'infini, fort clairement; étant , en un mot , une très savante personne. Mais malheureusement elle sort de l'utérus avec une ignorance crasse; elle a passé dixhuit mois* à ne connaître que le tétôn de sa nourrice; et lorsqu'à l'âge de vingt ans on veut foire ressouvenir cette ame de toutes les Idées scientifiques qu'elle avait quand elle s'est unie à son corps, elle est son-"^

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Tent si bouckée qu'eHe n'en peut concevoir aucune. Il y a de» peuples entiers qui n'ont jamais eu une seule de ces idées. En vérité; à qooi pensait l'ame de Descartes et de Malebranche^ quand elle imagina de telles rêveries ? Suivons donc l'idée du petit enfant y sans nous soréter aux imaginations des philosophes.

Le jour que sa mëre est aceouchée de lui et de son ame ^ î£ est né dans la maison un chien y un chat ^ et un serin. Au bout de dixhuit mois je fais du chien un excellent chasseur) à un an le serin siffle un air^ le chat, au bout de six aernaines^ fait déjà tous ses tours ; et l'enfant; au bout de quatre ans^ ne sait rien. Moi y homme grossier ^ témom de cette prodigieuse différence ^ et qui n'ai jamais vu d'enfant; je crois d'abord que le chat; le chien; et le serin ; sont des créatures très intelligentes ; et que le petit enfant est un automate. Cependant petit à petit je m'aperçais que cet enfant a des idées ; de la mémoire; qu'il a les mêmes passions que ces animaux ; et alors j'avoue qu'il est comme eux une créature raisonnable. Il me communique différentes idées par quelques paroles qu'il a apprises;, de même que mon chien par des cris diversifiés me £aiit exacte-

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mentcannaître ses divers besoins. J'aperçois> qu'à l'âge de six ou sept ans l'enfant combine dans son petit cerveau presque autant d'idées que mon chien de chasse dans le sien; enfin il attei'nt avec l'âge un nombre infini de connaissances. Alors ^ que.dois-je penser de lui? irai-je croire qu'il est d'une nature tout-à-fait différente? non^ sans doute; car vous voyez d'un côté un imbécile^ et^de l'autre un Newton : vous prétendez qu'ils sont pourtant d'une même nature y et qu'il n'y a de la différence que du plus au moins. Pour mieux m'assurer de la vraisemblance de mon opinion probable^ j'examine mon chien et mon enfant pendant leur veille et leur sommeil. Je les fais saigner l'un et l'autre outre mesure; alors leurs idées semblent s'écouler avec le sang. Dans cet état je les appelle^ ils ne me répondent plus; et^ si je leur tire encore quelques palettes^ mes deux machines qui avaient auparavant des idées en très grand nombre^ et des passions de toute espèce^ n'ont plus aucun sentiment. J'examine ensuite mes deux animaux pendant qu'ils dorment; je m'aperçois que le chien, après avoir trop mangé, a des rêves; il chasse, il crie après la proie. Mon jeune homme étant dans le même état parle à sa

maîtresse^ et fait l'amour en songe. Si l'un e^ Tautre ont mangé modérément^ ni l'un ni l'autre ne révej enfin je vois que leur faculté de sentir, d'apercevoir, d'exprimer leurs idées , s'est développée en eux petit à petit, et s'affaiblit aussi par degrés. J'aperçois en eux plus de rapports cent fois que je n'en trouve entre tel homme d'esprit et tel homme absolument imbécile. Quelle est donc l'opinion que j'aurai de leur nature? Celle que tous les peuples ont imaginée d'abord avant que la politique égyptienne imaginât la spiritualité, l'immortalité de l'âme. Je soupçonnerai même, avec bien de l'apparence, qu'Archimède et une tanpe sont de la même espèce, quoique d'un genre différent} de même qu'un chêne et un grain de moutarde sont formés par les mêmes principes, quoique l'un soit un grand arbre, et l'autre une petite plante. Je penserai que Dieu a donné des portions d'intelligence à des portions de matière organisée pour penser : je croirai que la matière a des sensations à proportion delà finesse de ses sens; que ce sont eux qui. les proportionnent à la mesure de «os idéesj je croirai que l'huître à l'écaille a moins de sensations et de sens, parcequ'ayant l'ame attachée à son écaille , cinq

sens lui seraient .inutiles. Il y a beaucoup d'animaux qui n'ont que deux sens y nous en avons cinq , ce qui est bien peu de chose. Il est à croire qu'il est dans d'autres mondes d'autres animaux qui jouissent de vingt ou trente sens ^ et que d'autres espèces encore plus parfaites ont des sens à l'itiBni^

Il me paraît que voilà la manière la plus naturelle d'en raisonner^ c'est-à-dire de deviner et de soupçonner. Certainement il s'est passé bien du temps avant que les kooEumies aient été assez ingénieux pour imaginer un être inconnu qui est nous^ qui fait tout en nous^ qui n'est pas tout-à-fait nous^ et qui vit après nous. Aussi n'est-on venu que par degrés à concevoir une idée si hardie. D'abord ce mot ame a signifié la vie, et a été commun pour nous et pour les autres animaux : ensuite notre orgueil nous a fait une ame à. part, et nous a fait imaginer une forme substantielle pour les autres créatures. Cet orgueil humain demande ce que c'est donc que ce pouvoir d^apercevoir et de sentir , qu'il appelle ame dans l'homme , et instinct dans la brute. Je satisferai- à cette question quand les physiciens m'auront appris ce que c'est que le son, la lumière , V espace, le corps, le temps. Je dirai, dans

Fesprit du sage Locke : La j^ilosophie con siste à s^arréter quand le flambeau de la physique nous manque. J'observe les effets de la nature ; mais je vous avoue que je ne conçois pas plus que vous les premiers principes. Tout ce que je sais c'est que je ne dois pas attribuer à plusieurs causes^ surtout à des causes inconnues^ ce que je puis attribuer à une cause connue : or, je puis attribuer à mon corps la faculté de penser et de sentir 5 donc je ne dois pas chercher cette faculté de penser et de sentir dans une autre ^ appelée ame ou esprit , dont je ne puis avoir la moindre idée. Vous vous récriez à cette proposition : vous trouvez donc de l'irréligion à oser dire que le corps peut penser? Mais que diriez-vous, répondrait Locke ^ si c'est vous-mémô qui êtes ici coupable d'irréligion y vous qui osez borner la puissance de Dieu? Quel est l'homme sur la terre qui peut assurer y sans une impiété absurde^ qu'il est impossible à Dieu de donner à la matière le sentiment et le penser? Faibles et hardis que vous êtes y vous avancez que la matière ne pense poiut^ parçeque vous ne concevez pas

' Dans quelques éditions , on a ajouté ici le mot subgtance» mais sans aucune autorités L.

qu'une matière ^ quelle qu'elle soit^ pense.

Grands philosophes j qui décidez du pouvoir de Dieu^ et qui dites que Dieu peut d'une pierre faire un ange^ ne voyez-vous pas que , selon vous-mêmes^ Dieu ne ferait en ce cas que donner à une pierre la puissance de penser ? car y si la matière de la pierre ne restait pas ^ ce ne serait plus une pien^e^ ce serait une pierre anéantie et un ange créé. De quelque côté que vous vous tourniez , vous êtes forcés d'avouer deux choses y votre ignorance et la puissance immense du Créateur : votre ignorance qui se révolte contre la matière pensante^ et la puissance du Créateur à qui y certes y cela n'est pas impossible.

Vous qui savez que la matière né périt pas y vous contesterez à Dieu le pouvoir dfe conserver dans cette matière la plus belle qualité dont il l'avait ornée ! L'étendue subsiste bien sans corps par lui y puisqu'il y a des philosophes qui croient le vide ; les accidents subsistent bien sans la substance parmi les chrétiens qui croient la transsubstantiation. Dieu^ dites^vous^ ne peut pas faire ce qui implique contradiction. Il faudrait en savoir plus que vous n'en savez : vous avez beau faire y vous ne saui*ez jamais autre

chose f sinon que vous êtes corps , et que vous pensez. Bien des gens qui ont appris dans TéCole à ne douter de rien^ qui prennent leurs syllogismes pour des oracles, et leurs superstitions pour la religion, regardent Locke comme un impie dangereux.

Ces superstitieux sont dans la société ce que les polti^ons sont dans une armée : ils ont et donnent des terreurs paniques. Il faut avoir la pitiéde dissiper leur crainte ^ il faut qu'ils sachent que ce ne seront pas les sentiments des philosophes qui feront jamais tort à la religion. 11 est assuré que la lumière vient du soleil, et que les planètes tournent autour de cet astre : on Qe lit pas avec moins d'édification dans la Bible que la lumière a été faite avant le soleil , et que le soleM s'est arrêté sur le village de Gabaon. Il est démontré .que l'aix-en-ciel est formé nécessairement par la pluie : on n'en respecte pas moins le texte sacré , qui dit que Dieu posa son arc dans les nues, après le déluge^ en signe qu'il n'y aurait plus d'inoadation.

Le mystère de la Trinité et celui de l'Eu* charistie ont beau être contradictoires aux démonstrations connues, ils n'en sont pas moins révérés chez les philosophes catholiques , qui savent que les choses de la r^isoi^

et de la foi sont de différente nature. La nation des antipodes a été .condamnée par les papes* et les conciles^ et les papes ont reconnu les antipodes ^ et y ont porté cette même religion chrétienne dont on croyait la destruction sure y en cas qu'on pût trouver un honune qui y comme on parlait alors^ auraitîla tète en bas et les pieds en haut par rapport à nous y et qui y comme dit le très peuphilosoplie saint Aug;ustin, serait tombé du ciel.

Au reste, je vous répète encore qu'en écrivant avec liberté, je ne me rends garant d'aucune opinion; je ne suis responsable de rien. Il y a peut-être parmi cessonges des raisonnements et même quelques rêveries auxquelles je donnerais la préférence ; mais il n'y en a aucune que je ne sacrifiasse tout d'un coup à la religion et à la patrie.

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