‹ Dictionnaire philosophiqueChapitre 43 sur 84 · AMÉRIQUE · texte numérisé non relu

AMÉRIQUE

Puisqu'on ne se lasse point de faire des systèmes sur la manière dont l'Amérique a pu se peupler^ ne nous lassons point de dire que celui qui fit naître des mouches dans ces climats y fît naître des hommes. Quelque envie qu'on ait de disputer, on ne peut nier que l'Etre suprême, qui vit dans toute la nature, n'ait fait naître, vers le quarantehuitième degré, des animaux à deux^ieds,

* Voltaire, en sa lettre du 12 octobre 1764* à Bamila* ville , s'explique autrement avec ce dernier, sur ce qu^on doit entendre par Vante des animaux, dans ces questions beaucoup plus faciles à proposer qu'à résoudre ; aussi est-ce pour cela qu'il dit, en parlant de ces mêmes ques-^ tiens : Il n*j a rien de plus fort que ce petit morceau. D. F..

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sans plumes ^ dont la peau est mêlée dé blanc el. d'incarnat^ avec de longues barbes tirant sur le voux ; des nèg^res sans barbe v.ers la ligne^ en Afrique et dans les îles^ d'autres nègres avec barbe sous la même latitude^ les uns portant de la laine sur la téte^ les autres des crins } et au milieu d'eux des animaux tout blancs ^ n'ayant ni crin ni laine ^ mais portant de la soie blanche.

On ne voit pas trop ce qui pourrait avoir empêché Dieu de placer dans un autre continent une espèce d'animaux d'un même genre ^ laquelle est couleur de cuivre ^ dans la même latitude où ces animaux sont noirs en Afrique et en Asie^ et qui est absolument imberbe et sans poil^ dans cette même latitude où les autres sont barbus.

Jusqu'où nous emporte la fureur des systèmes y jointe à la tyrannie du préjugé ! On voit ces animaux 5 on convient que Dieu a pu les, mettre où ils sont, et on ne veut pas convenir qu'il les y ait mis. Les mêmes gens qui ne font nulle difficulté- d'avouer que les castors sont originaires du Canada prétendent que les honmies ne peuvent y être venus que par bateau, et que le Mexique n'a pu être peuplé que par quelques descendants de Magog. Autant vaudrait-il dire que,

S5Û ÂMélllQUE.

s'il y a des Irammes dans la lune^ ils ne peuvent y avoir été menés que par Astolfe qui les y porta sur son hippogriffe^ lorsqu'il alla chercher le hon sens de Roland renfermé dans une bouteille.

Si de son temps TAmérique eûtété décou<^ verte ^ et que dans notre Europe il y eût eu des homm«s asses systématiques pour avan^ cer^ avep le jésuite Lafitau^ que les Caraïbes descendent des habitans de Carie ^ et que les Hurons viennent des Juifs ^ il aurait bien fait de i^pporter à ces raisonneurs la bouteille de leur bon senS) qui sans doute étSit dan» la lune avec celle de Tamant d'Angélique.

La première chose qu'on iait quand on découvre une île ^peuplée dans l'Océan indien ou dans là mer du Sud c'est de dire : D'où ces gens-là sont-ils venus? mais^ pour les arbres et les tortues du pays^ on ne balance pas à les croire originaires^ comme s'il était plus difficile à la nature de faire des honunes que des tortues. Ce qui peut servir d'excuse à ce système c'est qu'il n'y a presque point d'île dans les mers d'Amérique et d'Asie où l'on n'ait trouvé des jongleurs, des joueurs de gibecière , des charlatans^ des fripotts, et des imbéciles. C'est

probablement ce qui a fait penser que ces animaux étaâeni de la même race que nous.

On a parlé depuis long-temps du temple de l'amitié y et l'on sait qu'il a été peu fréquenté.

En vieux langage on voit sur la façade

Les noms sacrés d'Oreste et de Pylade,

LemédaiUoii du bon Pirithoùs ,

Du sage Achate, et du tendre Nisna,

Tous grands héros , tous amis véritables.

Ces noms sont beaux; mais ils sont dans les failles.

On sait que l'amitié ne se commando pas plus que l'amour et l'estime. « Aime ton «prochain signifie secours ton prochain; « mais non pas jouis avec plaisir de sa con- <t versa tion s'il est ennuyeux , confie-lui tes « secrets s'il est un babillard^ préte-lui ton tt argent s'il est un dissipateur. »

Ij'amitié est le mariage de Fame^ et ce mariage est sujet au divorce. C'est un contrat tacite entre deux personnes sensibles et vertueuses. Je dis sensibles , car un moine ^ un solitaire peut n'être point méchant et vivre sans connaître l'amitié. Je dis ver^ tueuses y car les méchants n'ont que des complices ; les volt^tueux ont des compa-

gnons de débauche ; les intéressés ont des associés ;- les politiques assemblent des factieux ; le commun des hommes oisifs a des liaisons; les princes ont des courtisans; les hommes vertueux ont seuls des amis.

Céthégus était le complice de Gatilina^ et Mécène le courtisan d'Octave ; mais Cicéron était l'ami d'Atticus.

Que porte ce contrat entre deux âmes tendres et honnêtes ? les obligations en sont plus fortes et plus faibles ^ selon les degrés de sensibilité et le nombre des services rendus ^ etc.

L'enthousiasme de l'amitié a été plus fort chez les Grecs et chez les Arabes que chez nous \ Les contes que ces peuples ont imaginés sur l'amitié sont admirables ; nous n'en arvons point de pareils. Nous sommes un peu secs en tout. Je ne vois nul grand trait d'amitié dans nos romans ^ dans nos histoires ^ sur notre théâtre.

U n'est parlé d'amitié chez les Juifs qu'entre Jonathas et David. Il est dit que David l'air mait d'un amour plus fort que celui des femmes; mais aussi il est dit que David, après la mort de son ami , dépouilla Miphiboseth son fils^ et le fit mourir.

* Voyez l'article arabes. Volt.

L'amitié était un point de religion et de législation dtiez les Grecs. Les Thëbains avaient le régiment des amants * : beau régiment! quelques uns l'ont pris pour un régiment de non conformistes^ ils se trompent 5 c'est prendre un accessoire honteux pour le principal honnête. L'amitié chez les Grecs était prescrite par la loi et la religion, lia pédérastie, était malheureusement tolérée par les mœurs : il ne faut pas imputer k la loi des abus indignes.

* Voyez l'article amour socratique. Volt.

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