‹ Dictionnaire raisonné d'équitation (volume 2)Chapitre 96 sur 144 · INDOMPTABLE · texte numérisé non relu

INDOMPTABLE

une grande souplesse au cheval ; cela pourrait être vrai si le cheval devait rester livré à luimême , mais comme le cavalier qui l'assujettit doit être maître de tous ses mouvements, ce n'est pas avec une allure aussi décidée, une allure où le cheval fait un grand emploi de force, et perd, par conséquent, de son équilibre, qu'on parviendra à être maître unique de ses mouvements: c'est dans l'inaction, c'est au pas que l'on en sera le seul moteur , et qu'on le disposera , par un prompt assouplissement , à une belle exécution. En effet, au repos il a quatre points d'appui , au pas il en a trois , sa base de sustentation est facile ; son action étant nulle ou minime , il apprécie promptement l'effet de vos forces; n'ayant pas de directions à donner , vous ne permettrez aucun mouvement au détriment de la position , et ne combattrez que ceux qui font résistance; bientôt ils vous seront tous subordonnés ; dès -lors, le cheval répondra à des impulsions imperceptibles, et vous arriverez graduellement à donner à ses allures le gracieux et la cadence désirables.

INDOMPTABLE. Il y a peu de chevaux qu'on ne puisse dompter quant au caractère.

Les seuls qui offrent des difficultés réellement insurmontables sont les chevaux chatouilleux

et les juments qu'on appelle pisseuses. Cellesci ont un vice d'organisation sanguine ou musculaire qu'on ne peut changer, et qui les soustrait à Faction du cavalier

Quant à ceux dont la résistance tient au moral, l'érudition équestre parviendra certainement à les soumettre : il suffit de savoir employer tour-à-tour , et à propos , le châtiment et la récompense. Comment et dans quel moment?

Voilà ce qu'on ne peut expliquer dans un livre. Ici la théorie ne peut pas suppléer à la pratique. Disons-le cependant , il ne faut employer les moyens de rigueur qu'après avoir acquis l'intime conviction que l'opiniâtreté du cheval n'est pas le résultat d'une mauvaise répartition de forces , ou d'un travail prématuré»

INSTINCT. N'accorder que de Y instinct au cheval , c'est de notre part une vanité que je ne relèverais pas , si elle ne devait pas nuire à son éducation. ( Voyez intelligence. )

INTELLIGENCE ( de Y > du cheval.

J'ai toujours cru à l'intelligence du cheval, et c'est sur cette opinion que j'ai basé ma méthode et tous les principes énoncés dans cet ouvrage. Grâce à elle, en maîtrisant la volonté du cheval, je suis parvenu à n'exiger de lui

que ce qui, préalablement, avait saisi son intelligence.

Je ne m'occuperais pas du développement de cette thèse, si elle n'était que curieuse; mais cette intelligence du cheval est, selon moi, si utile et si précieuse , que j'ai cru indispensable de mettre au jour le fruit de mes études.

L ecuyer qui traite l'animal comme une machine soumise seulement a l'impression du moment, sans souvenir et sans conception, ne sera jamais qu'un mauvais écuyer. Comment, en effet, n'accorder que de l'instinct à l'être qui discerne le bien d'avec le mal , apprécie les circonstances , et juge même de la capacité du cavalier! Sans doute il ne sait rien à l'avance ; les enfants dont on commence l'éducation en savent- ils davantage? Disonsle donc, les idées innées sont le propre de

Y instinct ; mais Y intelligence n'apprend qu'à force de conviction et d'habitude.

Le cheval a la perception comme il a la sensation, la comparaison et le souvenir; il a donc le jugement et la mémoire; il a donc

Y intelligence. Voilà pourquoi l'écuyer doit ne point agir en aveugle sur son cheval, et ne pas oublier que chacun de ses actes agit aussitôt , non-seulement sur le sens physique, mais aussi sur la mémoire de l'animal. Il faut

tenu* compte de cette organisation essentielle du cheval, ne jamais passer que du connu à l'inconnu , ne point le soumettre à de mauvais traitements, et ne point abandonner à des mains inhabiles les commencements de son éducation ; les mauvaises habitudes exerceraient nécessairement une fâcheuse influence sur les suites de cette éducation.

Ceux qui se figurent que le châtiment et la récompense suffisent pour dresser un cheval, commettent une grave erreur. Ces deux moyens ne peuvent produire de bons résultats que s'ils sont employés à propos; l'éperon et le fouet, le sucre et les caresses, n'obtiendront rien, si les uns et les autres ne sont ménagés avec discernement. II en est de même pour les écoliers : le pain sec et le cachot ne leur apprennent ni le grec ni le latin ; il faut d'abord parler a leur intelligence.

Comment, sans l'usage de la parole, s'adresser à cette faculté du cheval ? Rien de plus facile , si on examine avec quelque attention la manière dont les idées pénètrent dans une intelligence quelconque. Pour faire concevoir une pensée à quelqu'un , on commence par lui présenter toutes les idées qui peuvent l'y conduire ; on s'empare des forces de son esprit ; on les dispose, on les dirige de telle sorte qu'il

ne puisse échapper à Y impression qu'on sollicite. Avec le cheval , il faut un travail tout>àfoit semblable. Que lui demande-t-on ? des mouvements. La manière de Y y amener consiste à disposer ses forces de façon a ce qu'il ne puisse foire que le mouvement qu'on exige. La position est le langage qui parle au cheval, qui est intelligible pour lui ; elle explique et fait naître le mouvement, comme le raisonnement explique et fait naître la pensée.

Ici se trouve la source d'une erreur qu'il est temps de relever. Tandis que certains écuyers ne font du cheval qu'une machine, d'autres, au contraire, basent sur son intelligence toute la facilité de son éducation ; ainsi les chevaux andaloux passent pour les génies de l'espèce, parce qu'on les dresse plus promptement et avec plus de focilité que les autres chevaux. Cette conséquence est fausse; cette promptitude d'éducation tient moins à l'intelligence des chevaux andaloux qu'a leur conformation physique.

La chose indispensable dans l'éducation du cheval est l'équilibre, qu'on n'obtient que par une bonne position. Ceux-là donc qui tiennent déjà de la nature cette bonne position, refusée à d'autres , sont nécessairement plus disposés à recevoir une instruction prompte et facile.

Il faut distinguer ce qui tient à l'organisation

physique de ce qui dépend de l'organisation intellectuelle ; j'ai étudié attentivement l'un et l'autre, et j'ai conclu de mes observations que, si le physique du cheval influe sur la longueur de son éducation , son moral seul doit en déterminer le mode.

D'une part , j'ai remarqué que si les chevaux naturellement hien faits obéissent plus aisément, ceux d'une conformation inférieure, qui ne sont pas tarés, peuvent aussi être ramenés à un degré d'équilibre suffisant pour qu'une main liabile puisse en tirer bon parti ; j'ai donc reconnu cette vérité que tous les chevaux , une fois bien posés, obéissent sans difficulté, s'ils sont bien conduits.

D'autre part, j'ai vu crue le cheval apprécie les bons et les mauvais traitements; qu'il reconnaît l'habileté ou l'incapacité de son cavalier; qu'il discerne ses fautes propres de celles qu'on lui fait faire. J'ai vu que ses bonnes ou mauvaises qualités dépendent autant des circonstances de son éducation que de son nature), et j'en ai conclu qu'il faut le dominer, mais seulement par une supériorité d'intelligence, et en lui faisant sentir (pie ce qu'on exige de lui est le moyen le plus propre pour arriver à tel ou tel résultat.

LACHER LA MAIN A SON CHEVAL, c'est l'abandonner à lui-même. Plus d'un amateur se figure faire acte de courage et de haute équitation, en laissant flotter les rênes et en se confiant ainsi à son coursier.

C'est un tort grave et qui prouve autant d'ignorance que d'imprévoyance dans le cavalier ; car , non-seulement le cheval perd dans cet abandon ses bonnes habitudes, et par-dessus tout celle de la soumission , mais il court le danger de tomber, et de compromettre ainsi les jours de celui qui le monte.

LEÇON. Donner une leçon, c'est expliquer à ses élèves les principes à l'aide desquels on arrive à suivre d'abord et a diriger ensuite les mouvements du cheval.

11 y a plusieurs manières de démontrer l'équitation , dit-on sans cesse ; quelle est la meilleure? Voilà ce qu'il est difficile de résoudre, du moins pour les élèves, parce qu'ils attachent naturellement un peu de gloriole à rehausser le talent de leur professeur ; aussi conviennentils avec peine de son incapacité, en admettant même qu'ils aient les connaissances requises pour en juger ; car il faut posséder à fond une

science pour apprécier le savoir des hommes qui la cultivent.

Quant à moi , je crois que le premier mérite de l'écuyer qui enseigne , est d'observer dans sa leçon une marche non-seulement progressive, mais surtout rationnelle. Il en est (qu'on nous passe cette comparaison ) des mouvements de Télève, par rapport à son aplomb, comme de ceux du cheval , relativement à sa position : l'assiette de l'un , comme l'équilibre de l'autre, doit précéder tout mouvement des extrémités ; sans ce soin, les progrès sont d'une désespérante lenteur.

Mes collègues ne m'en voudront sûrement pas, si, tout en laissant chacun agir à sa manière, je cherche à faire connaître la pratique qui m'a paru la plus goûtée des élèves ; celle qui , tout en réalisant pour eux de promptes et durables jouissances , leur fait éprouver le besoin de se perfectionner en prolongeant d'eux-mêmes le temps de leurs études.

Voici donc comment je divise mes leçons :

Trois ser naines ou un mois en bridon , pour commencer à rompre le cavalier et donner à chaque partie l'attitude qu'elle doit conserver. Vingt jours en bride, pour placer Télève carrément, sans le secours des deux renés, et pour consolider sa position. Les éperons ne s'adaptent

aux talons qu'au bout de ce temps ; après les avoir portés huit jours , on commence l'usage du filet, qui est tenu dans la main droite, pour agir sur la position du cheval. Ainsi , c'est au bout de deux mois que mes élèves commencent à tirer avantage de leur solidité, pour régler le mouvement de leurs aides, et disposer le cheval pour le galop.

Il est bien entendu que ces divisions de temps n'ont rien de sacramentel , et que l'écuyer peut et doit même les modifier, selon la capacité des commençants.

Il est bon que j'explique encore comment je gradue le choix des trotteurs qui servent aux premières études, avant de permettre l'emploi de tous les instruments propres à faire connaître au cheval la volonté du cavalier. Pendant le premier mois, ils ne montent que des chevaux doux d'allure et de caractère; ensuite ils montent indistinctement des chevaux doux ou durs , mais n'offrant pas d'autres difficultés que celles qui résultent de leur allure. Cependant , comme ils en changent à chaque reprise , j'ai soin que le premier soit toujours celui qui a les réactions les plus fortes.

De cette méthode l'élève tire deux avantages ; d'abord , les déplacements continuels qu'il éprouve lui apprennent à se servir de ses

forces , de manière à reprendre son équilibre le plus promptement possible, et, pour cela , j'ai grand soin que ses épaules et ses jambes ne lui prêtent aucun secours.

Ensuite , lorsqu'à la seconde reprise il passe sur un cheval plus doux , il ressent une telle aisance , qu'il emploie de lui-même , à se bien placer , les efforts qui ne lui servaient d'abord qu'à se tenir ; le bien-être qu'il éprouve lui fait sentir le désir et le besoin des progrès.

Un soin que j'ai encore, c'est, par des conseils assidus, de m'emparer de l'attention de l'élève; de le forcer incessamment à veiller sur lui-même, à rectifier sa position, et à profiter ainsi de chacun des moments de sa leçon ; d'approprier mes expressions, et jusqu'aux intonations de ma voix, au caractère de l'élève et aux dispositions morales que je lui ai reconnues. A celui qui met tout à profit , je parle avec douceur, et j'explique plus à fond; au raisonneur, je réponds brièvement, sans laisser toutefois aucune de ses demandes sans réponse ; je contrains l'esprit paresseux à me donner le pourquoi du pourquoi, tantôt en l'obligeant à penser , tantôt en l'aidant à propos. Pour l'élève apathique ou indolent , j'use de mots sonores et expressifs ( toujours honnêtes, bien entendu). Il est des élèves dont la

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prompte compréhension devanee les progrès physiques; tous mes soins , avec eux , se portent vers leur mécanisme ; je m'attache à ne présenter de nouveaux aliments a leur intelligence qu'au fur et a mesure que l'habitude d'exécution répond à leur conception. Bref, mon pre-

mier soin est de chercher à connaître le genre et le degré de capacité de chaque élève, et j'affirme que cette connaissance a toujours été plus utile à leurs progrès que celle du physique ; car il n'est pas de conformation avec laquelle on ne puisse monter à cheval ; mais il est des organisations intellectuelles avec lesquelles tout progrès serait lent ou nul, si Pécuyer ne savait en tenir compte.

Cela dit , je reviens à la position de l'élève.

Mon attention première consiste dans le soin de rectifier les parties qui composent et constituent son assiette , chaque fois qu'elles sortent de la bonne position que je lui fais prendre en le mettant à cheval.

Je supprime pour mon élève tout changement de direction , ne tenant même pas à ce qu'il conduise régulièrement son cheval en ligne droite; je veux qu'il ne soit occupé que d'un seul point, celui de se tenir de son mieux.

Quand il est placé convenablement, c'est-àdire les reins bien disposes et les cuisses adhé-

rentes à la selle, alors, mais seulement alors, je lui fais connaître les fonctions des poignets et des jambes et leur influence sur le cheval, en lui expliquant clairement leurs effets, séparés ou combinés. C'est en exerçant constamment l'élasticité de chaque extrémité que l'élève parvient promptement à s'en servir d'une manière

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communique les impulsions au cheval, non pour lui donner des directions, mais bien pour le placer; je lui apprends ainsi qu'à son exemple le cheval doit être assujetti à un aplomb véritable , sans lequel il n'y a pas de travail possible. Enfin , ce n'est que quand l'élève obtient une amélioration sensible dans l'équilibre de l'animal qu'il doit essayer a le diriger; mais, dès-lors, il le fait avec précision et sûreté, je dirai plus, avec conviction.

N'est-il pas mieux de suivre cette marche toute logique et naturelle, que de franchir sans discernement les échelons qui servent de base fondamentale à la science? Je le répète, la première chose que l'élève doit acquérir, est une bonne position , car la position est a l'emploi des forces motrices ce que le point d'appui est au levier.

Les écuyers se plaignent assez souvent du peu de persévérance des élèves et du dégoût qu'ils

apportent aux leçons. Le moyen d'obvier a cel inconvénient est d'abord de faire disparaître la monotonie et la longueur des leçons classiques, de rajeunir les errements de nos vieux professeurs , qui pensaient que sans bottes à l'écuyère et chapeau a trois cornes on ne pouvait bien monter à cheval, et laissaient le commençant beaucoup trop de temps aux premiers principes. Évitons ces ennuis a nos élèves, mais sans pourtant tomber dans l'excès contraire, en les faisant monter, au bout de quinze jours de leçons, avec des éperons et des étriers, sans leur avoir reconnu des dispositions extraordinaires; car, dans un cas comme dans l'autre, ils se dégoûteraient promptement; dans le premier , parce qu'ils croiraient l'équitation d'une insurmontable difficulté ; dans le second , au contraire, parce qu'ils penseraient de suite tout savoir; comme on ne leur aurait fait connaître aucune des difficultés de l'art, loin de chercher a surmonter celles qui s'y rencontrent, ils ne les devineraient même pas.

Nos chevaux, bons et paisibles, suppléent souvent à l'incapacité de ces derniers cavaliers et flattent leur ignorance; car le cheval qui a de bons yeux va naturellement droit devant lui, évitant soigneusement ce qui se trouve sur son passage; mais, s'ils viennent à en monter de

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