CAROLUS NODIER
LUTETI^ PARISIORUM.
M. DCGC. XXVIII.
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La décadence des lîttératutes est rtiarquéé par un extrême besoin de renouvellement , mais il est rare que cet instinct de régénération produise quelque chose , à moins qu'il ne survienne à la même époque un de ces événements qui changent toute la face du monde, et qui font surgir tout-à-coup une nation jeune et puissante du tombeau d'une nation éteinte. La grande révolution qui a remué , de nos jours , et si soudainement et si profondément les empires, aura peut-être produit ce phénomène ; la France , appelée à vivre une adolescence nouvelle , semble éprouver les inspirations d'une nouvelle poésie. Ce seroit là un de ces faits exceptionnels qui confirment les observations de l'expérience.
Quoi qu'il en soit, on a remarqué, dans
toutes les littératures qui finissent , la même tendance â se rajeunir par les formes , et , comme le nombre de ces formes est assez circonscrit y elles se rencontrent ordinairement i dans leurs moyens. Le plus commun de tous ^ consiste dans certaines combinaisons mécaniques des sons de la parole , par lesquelles on essaie de supléer au yide immense de la | pensée épuisée. Comme il n'y a plus alors ni poésie dans le sentiment , ni naïveté dans l'expression , le plus grand effort de Fesprit se réduit à quelques artifices de composition verbale qui commencent par étonner , mais qui fatiguent à la longue et révoltent Toreille, quand elle s'aperçoit qu'elle étoit dupe d'une gamme insignifiante et monotone , et quand le cœur de l'auditeur a cherché en vain, sous l'euphonie de ce thème sonore, une émotion, une idée.
Mon sujet est petit, cet accessoire est grande
comme dit La Fontaine ; mais ce n'est pas le moment de le traiter. Je n'ai à considérer ici que celui de ces artifices qui a pour objet l'onomatopée , et qui est une des ressources
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vulgaires de la poésie mourante , comme il a été, par sa nature^ une des premières inventions de la poésie au berceau. Le balbutiement d'une langue qui vient d'éclore convient à merveille aux derniers interprètes d'une langue usée et caduque. Les littératures tombent en enfance comme les hommes.
Le règne de Napoléon, qui étoit une continuation de notre vieille monarchie, à quelques-^unes de nos libertés près, nous rendit la littérature des dernières années du règne de Louis XV, et rien ne démontre mieux peut-être qu'il ne pouvoit pas marquer une ère nouvelle dans l'histoire de la civilisation. La muse des salons, des almanachs et des théâtres , qui n'avoit été que stationnaire devant l'imposant fléau de la révolution , reparut subitement , froide , symétrique , maniérée , comme au temps à'Aristomène et des Barmécides , et le front encore couronné des roses factices de Dorât. Cette poésie matérialisée , connue sous le nom de poésie imitative ou de genre descriptif , nous fut rendue , plus pauvre encore de sa fausse richesse, qu'elle ne l'avoit jamais été sous les crayons mesquins de Saint-Lambert , ou dans les pas-
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tels confus du malheureux Roucher; et, pour comble de malheur et d'ennui , chargée avec profusion de ce luxe fastidieux d'onomatopées qui devoit disputer quelque temps à l'alliance de mots et à Fantithèse l'admiration sans appel des grands journaux. Cet ornement est, cependant, si difficile à manier que des critiques d'un goût sévère , comme je Faidit ailleurs, en a voient assez justement reproché l'abus à Racine; et je suis porté à croire moi-même que si Oreste furieux s'avisoit de débiter, dans une tragédie nouvelle, ce vers extraordinaire ,
Pour qui sont ces serpents qui sifflent sur vos têtes,
les serpents du parterre ne seroîent pas en reste auj ourd'hui avec ceux des Euménides.
Ce qui arriva chez nous à la décadence de notre littérature étoit arrivé chez les Latins. Il ne faut pas remonter beaucoup au-delà d'Ausone * pour trouver en cette langue les premiers
* Latratus catulorum, hinnitusjlngis eçuorum Caprigenusque pecus, Umigerosque grèges Balatu adsimiUu, asinosquoifue rudere dicas^ Quum vix arcadkswn fingere Marce pecus.
exemples de ronomatopée , prodiguée avec un &ste excessif; car tout le monde sait que c'est par une méprise , qui n a jamais mérité d'être discutée sérieusement , qu'on a imposé autre* fois à Ovide la responsabilité de la Pkiloinèle. Cette élégie, cadre ingénieux des onomatopées latines qui expriment le cri des animaux , ne rappelle Ovide que par quelques-uns de ces pastiches de style , si faciles pour les érudits du moyen âge , et si communs dans les calques plus ou moins heureux qu'ils ont faits des anciens. C'est l'étude d'un grammairien spirituel qui n'a rien de l'inspiration d'un poète. On sent que l'auteur d'un pareil ouvrage ne s'attendoit pas à devenir classique , et à fournir des leçons aux commentateurs et des autorités aux dictionnaires ; mais il est douteux qu'il existe, sur le mécanisme des langues imitatives et des langues factices , une sjUexie plus complète et plus curieuse.
L'auteur de la Philomèle appartient incon-
GaUorum cantus, et osantes gutture corvos.
Et qiùcquid vocum bellua talis hahet,
Omnia eàm simUes ita verè ulficta negentur, Non potes hunumœ vods habere sonum.
testablemcnt à Fépoque de la décadence des lettres latines , et il est probable qu'on doit la conservation de son ouvrage aux copistes qui prirent le soin de le transcrire à la suite des poésies d'Ovide , avec quelques autres pièces dont les auteurs étoient inconnus , et qui ne nous sont également parvenues qu'à l'abri du nom d'Ovide, et pour ainsi dire sous son patronage. Imprimé dès le quinzième siècle , le poème de ia Philomèle a été reproduit dans la plupart des éditions d'Ovide qui se succédèrent rapidement, à une époque où les chefsd'œuvre des littératures anciennes , échappés aux ravages du temps et des barbares , commençoient â réfléchir sur l'Europe une lumière nouvelle. Quoique dépourvus de toute espèce de critique, les premiers éditeurs de la Philomèle comprirent que ce poème n'étoit pas digne de l'ingénieux et brillant auteur des Métamorphoses , et ils en préviennent le lecteur avec une naïveté dont les exemples sont devenus par la suite de plus en plus rares '.
^ Aîiqui tamen putant non ex ejus qffieind (Ouidii) lîbrum hune émanasse*
Les éditions de la Philomèle^ publiées dans le quinzième et même pendant la première partie du seizième siècle , paroissent avoir été copiées les unes sur les autres. Le texte en est presque identiquement le même, et les différences très -légères qu'on y remarque .ne peuvent être attribuées au désir de Tëptirer et de l'améliorer. L'édition publiée par Grégoire Bersmann offre bien quelques nouvelles leçons , mais on doit à peine en tenir con^pte, puisqu'elles n'ont été adoptées par aucun de ses successeurs. Il n'en est pas de même. des leçons du savant Melchior Goldast, qui a publié la Philomèle dans son précieux recueil de quelques pièces d'Ovide \ Quoique les variantes qu'il adopte soient quelquefois de véritables] améliorations , il seroit à désirer que Goldast eût au moins indiqué les motifs des changements qu'il faisoit subir à un te^ite consacré par tant d'éditions antérieures. Peu de temps après lui, le P. André Schott publia le texte de la Philomèle avec de nouvelles
^ Ouidii erotiea et amatoria opuscula de amoribus, etc. Franco' furti, i6i o, m-8*. — Très-rare.
leçons \ C'est du travail de ces deux savants que Jean-Chrétien Wemsdorf s'est servi pour donner enfin une véritable édition critique de la Philomèle '.
Mes études sur les Onomatopées françaises m*ayant conduit à faire de nombreuses re* cherches sur les onomatopées latines, j'ai cru prévenir le désir des amateurs de ce genre de curiosités , en leur offrant une nouvelle édition critique de ce poème , qui con* tient un si grand nombre de mots formés par imitation des sons naturels. J'ai profité du travail de mes devanciers, mais j'y ai considérablement ajouté, et, si je ne me trompe, entre les remarques qui me sont propres , il en est plusieurs qui ne manquent pas d'intérêt. Le lecteur en jugera.
Il me reste maintenant à faire connoitre le résultat de mes recherches sur l'auteur et les principales éditions delà Philomèle. Melchior Goldast est le premier qui le nomme Albus Ovî-
OhseivaUonum humananan Ubri V. Hanovias, i6i5^ xa-4*' — Très-rare.
' Poe<<B2a<£mm«norei. Helmstadii, 1780 — 98. vi^ 338— 4o2.
PRELIMINAIRES. iU
dius Juventiuus. Il ayoît appris de du Yerdier que ce nom étoit celui qu'on lisoit à la tête d'un manuscrit de la Philomèle qui faisoit partie de la bibliothèque de Cujas , dont la gloire comme jurisconsulte a éclipsé celle qu'il s'étoit acquise comme érudit dans le siècle de l'érudition. D'après un mot de ce poème {drosta^y. 1 1) Goldast conjecture que l'auteur étoit né ou avoit au moins vécu dans la Lombardie; le vers 69 , qui présente quelque analogie avec un passage du lyrique sacré, indique assez que Juventinus étoit chrétien.
C'est à cela que se réduit tout ce que l'on sait de ce poète ; et il n'est pas présumable qu'on soit jamais beaucoup plus instruit des particularités de la vie d'un écrivain qui ne doit pas avoir joui d'une grande réputation , même parmi ses contemporains.
La bibliographie complète de la Philomèle ne présenteroit guère que la suite des éditions d'Ovide. Il seroit par conséquent tout-à-faît inutile d'en alonger cette préface déjà trop longue. On se bornera donc à dire que la Philomèle a été imprimée pour la première fois avec les ouvrages de ce poète , Bononiœ , 1 4? * » in-folio, et que depuis elle a été réimprimée au
moins dix fois dans le quinuème siècle '.
Parmi les éditions du siècle suivant , les plus souvent citées 9 et celles qui méritent le mieux de Fêtre, sont celles des Aides, i5oi2, i5i5, i533 , et de Simon de Golines, 1629 et i54i.
La Philômèlea été, en outre, recueillie par Duret, dans le Trésor des langues; par Dornaw, dans Y j4mphitheatrum sapientiœ; par Baerius, dans r Ornithophonia; et enfin par M, Peignot, dans les Amusements philologiques.
Il est presque inutile de dire que la Philo^ mêle, qui est l'ouvrage le plus intraduisible que nous ait laissé aucune littérature, a dû être fort rarement traduite. Il falloit la patience et l'intrépidité germanique de Baerius , pour en étendre la paraphrase en un gros volume de vers; et ,,che2 nous , MaroUés seul , qu'aucune difficulté n'épouvantoit , pouvoit braver de front , et presque sans réticence , les obstacles d'un pareil trayaiL Sa bizarre traduction , qui est devenue fort rare , est si
* Outre deux ou même trois éditions sans date et sans indication dn Heu d'impression , les bibliothèques royales possèdent les éditions suivantes d'Ovide, qui toutes renferment la Pkilomèle : Venetiis, i474i i4^> '4^» '49^' }498tParinœ, '477 > Mediolani, i477> et Vicenti», i4^«
PBÉLIMIN AIRES. 313
riche en singulières onomatopées françoises qu'on ne trouveroit probablement pas ailleurs, que j'ai cru devoir lui donner une place à la suite de mes remarques.