‹ Dictionnaire raisonné du mobilier français de l'époque carlovingienne à la renaissance (volume 2)Chapitre 17 sur 165 · CANTINE · texte numérisé non relu

CANTINE

leur fallut faire la guerre de partisans, et ne plus traîner avec eux ces bagages encombrants qui suivaient les corps d'armée de la noblesse sous Charles VI. Le temps n'était plus où un camp ressemblait à une ville, où le luxe de table pouvait se déployer dans des tentes divisées comme des habitations permanentes, où chaque baron traînait derrière lui des cuisiniers, des pourvoyeurs, des valets et des chariots munis de tout ce qui peut contribuer au bien-être. Des capitaines comme les Dunois, les la Hire, les Poton de Xaintrailles et tant d'autres, toujours par les chemins, ne pouvaient avoir avec eux qu'un bagage fort mince. Il fallait vivre cependant, et vi\Te dans des provinces dévastées par vingt ans de guerres. Ce fut alors, et au moment de l'organisation des compagnies régulières, qu'on s'oc-

cupa des moyens de pourvoir ces corps de vivres pour quelques jours pendant les expéditions; les capitaines eurent alors leur cantine. Et habituellement ces vivres et cantines étaient transportés sur les chariots d'artillerie. Les troupes des ducs de Bourgogne étaient bien pourvues, vers le milieu du xv" siècle, de ces transports de guerre, qui pouvaient suivre les mouvements d'une armée, si rapides qu'ils fussent. Les cantines des capitaines étaient disposées parfois de manière à transporter les repas tout préparés pour une journée. Le musée de Cluny possède une de ces cantines, qui, bien que d'une fabrication plus récente (xvii" siècle), confirme la forme de celles que les vignettes des manuscrits du xV figurent suspendues aux chariots d'artillerie. Nous donnons cette cantine (fig. 1) ; elle est de fer battu et étamé. L'anse supérieure est de bronze, et permet de dévisser le bouchon qui ferme un orifice A, par lequel on introduisait de l'eau bouillante dans la moitié d^ la sphère. Une autre anse atla-

chée à deux chaînettes était passée dans la courroie de suspension ; d'autres courroies passées par les oreilles B empêchaient la cantine de ballotter. Un cadenas et une clavette fermaient les moraillons enC. La cantine ouverte est représentée fig. 2; le bouchon supérieur est dévissé. On aperçoit à l'intérieur deux disques qui bouchent des manchons (sortes de petits fours) pouvant contenir des viandes cuites^ tenues chaudes par Teau bouillante. Un autre manchon s'ouvre à l'extérieur en sens inverse. Dans la partie abattue F et posée sur un brasier, ou même dans la poche G, on pouvait cuire des légumes, une soupe. La coquille, abattue, était ainsi une véritable gamelle. Cette cantine a &0 centimètres de hauteur. Dans la partie antérieure qui s'abat, on logeait facilement un pain, une serviette, des couteaux, cuillers et fourchettes.

Cet objet est fabriqué avec beaucoup de soin; les coquilles sont renforcées par des nerfs rivés, et les attaches tiennent à des bandes de fer battu rivées et soudées. Les charnières sont également rivées frés-solidement. Dans une expédition d'une journée, cette cuisine portative suffisait à deux ou trois personnes ; et si l'on n'avait pas le temps d'allumer du feu, l'eau bouillante jetée au départ dans la demi-sphère close maintenait les viandes chaudes pendant plusieurs heures.

CHALITMEAU, s. m. Fistule d'argent ou d'or destinée à boire le vin versé dans le cahce, lorsqu'on communiait sous les deux espèces. Le chalumeau était usité dans la primitive Église. Du temps de Piganiol, les religieux se servaient encore, dans l'église abbatiale de Cluny, d'un chalumeau pour communier. Bocquillot * décrit ainsi le chalumeau eucharistique dont on se servait pour la communion sous les espèces du vin : « Le bout que l'on trempoit dans le calice étoit « large et convexe, ou fait en bouton, et l'autre bout, qui se mettoit < dans la bouche, étoit tout petit et tout uni. On le tenoit dans un € petit sac de toile ou d'étoffe fait exprès*.... »

L'inventaire du trésor de la cathédrale de Laon mentionne un roseau d'argent doré par les bouts et milieu, « pour administrer € au diacre le sang précieux de N. S., sous les espèces du vin. »

CHANDELIER, s. m. Porte-lumière. S'entendait comme candélabre, porte-bougie de cire ou chandelle de résine ou de suif, porte-

* Traité htstor. de la liturgie sacrée.

2 Toyes la note de M. Gh. Barthélémy dans sa traduction du Rational de Guillaume Daiaod^ t. H, p. 39A.

[ CHANDELIER J --r 52 —

lampe, fixe ou mobile. On admet généralement que nos aïeux s'éclairaient fort mal. Nous ne mettons pas en doute que leurs salles fussent très-médiocrement éclairées, si Ton prétend comparer ce qui se pratiquait alors avec ce que nous voyons aujourd'hui dans nos salons. Mais, entre l'abus des lumières et l'obscurité, il est un moyen terme. On doit admettre que, pendant le moyen âge, dans les fêtes de nuit, dans les cérémonies religieuses, l'abondance du luminaire était considérée comme un luxe nécessaire^ et ce luminaire consistait principalement en bougies de cire, cierges et tortis ou torches à main. Les bougies de cire étaient fichées, soit sur des chandeliers suspendus (lustres), soit sur des candélabres fixes, à plusieurs branches, soit sur des chandeliers mobiles. En outre, pendant les banquets, les bals, des serviteurs en grand nombre portaient des torches de cire. Nos musées, nos trésors d'églises possèdent encore des exemples variés de ces chandeliers de toutes formes et dimensions ; on en fabriquait en bois, en fer, en cuivre, en argent et même en or. Des chandeliers d'argent, il en reste très-peu ; des chandeliers d'or, si tant est que les inventaires soient exacts, pas un seul. Mais les chandeliers de cuivre abondent, fabriqués ou repoussés, fondus, émaillés, niellés, à une ou plusieurs branches; et ces ustensiles afFectent une variété de formes incroyable. Les termes qui servent à désigner ces objets sont nombreux : tortis^ torches, chandélabreSy flàmbiauXy chandeliers^ cierges^ chandeliers a l'huile y flamhiaux de poing ^ chandeliers à branches. H est difficile de croire que des gens qui possédaient une si grande variété de supports de lumières s'éclairassent aussi mal qu'on voudrait le supposer.

Nous avons parlé, dans le Dictionnaire du mobilier, des couronnes de lumières, des lampiers, des grands candélabres fixes, à plusieurs branches, des pieds de cierge pascal, etc., que Ton plaçait dans les églises et les grand'salles des châteaux; nous ne reviendrons pas sur ces objets. 11 n'est question ici que des supports de lumières transportables, qui rentrent dans la catégorie des ustensiles.

Dans les Mélanges archéologiques des RR. PP. Martin et Cahier •, sont gravés plusieurs chandeliers de cuin*e fondu des xi% xii' et XIII' siècles, qui représentent un dragon sur lequel est assis un personnage tenant une fleur épanouie qui sert de bobèche à la bougie. Ces chandeliers, d'une forme singulière, proviennent de plusieurs collections privées. Ils ne sont pas les seuls. En Angleterre,

i Tome I, p. 94, pi. XIV, XV, XVI et XVIÎ.

en France, en Belgique, dans le nord de l'Italie, on retrouve encore des exemples assez nombreux de ces flambeaux aux figures symboliques. Le R. P. Cahier admet que ces sujets sont empruntés à la mythologie Scandinave ; quelques archéologues ont même prétendu

que ces porte-lumière étaient de fabrication orientale. Cette dernière hypothèse ne nous paraît guère admissible, car on retrouve dans le style de ces bronzes tous les éléments de notre sculpture romane du commencement du xii® siècle. Nous ne discuterons pas ce point archéologique, ce n'est pas de cela qu'il s'agit ici ; il suffit de présenter l'un de ces exemples (fig. 1) *, dont la fabrication paraît

1 Ane collectioa de M. Dugué.

appartenir aux dernières années du xi' siècle. L'enroulement qui se détache au-dessus de la croupe du monstre servait d'anse, et ces flambeaux auraient eu ainsi à peu près la destination donnée à nos bougeoirs. Ces objets sont habituellement bien fondus à cire perdue,

et retouchés au burin, comme le sont les bronzes hindous. Nous les croyons cependant de fabrication occidentale. Mais il ne faut pas oublier qu'à cette époque, l'Occident rapportait d'Orient un grand nombre d'objets qui eurent sur le style des arts appliqués à l'industrie une grande influence. Nous avons eu l'occasion maintes fois de constater ce fait *. Ces formes bizarres données à certains petits

* Voyez Tarticle Scolpture dans le THcHonnaire <r architecture.

flambeaux de main persistèrent assez tard. On en voit qui datent du XIV' siècle ; mais, dans ces derniers, le style oriental s'efface. Vers le même temps, c'est-à-dire du xi" au xii^ siècle, on fabriquait aussi beaucoup de petits flambeaux dont la forme se rapproche de ceux en usage aujourd'hui. Nos musées et collections privées en possèdent un assez grand nombre. Us sont fondus de même sur cire perdue et retouchés au burin. Voici (fig. 2) un de ces objets % qui paraît dater des dernières années du xi" siècle. Le dragon est, presque sans exception, un des symboles employés dans l'ornementation de ces ustensiles jusqu'au xiii" siècle *.

L'époque romane nous a laissé un assez grand nombre de flambeaux conçus d'après ce motif et exécutés avec plus ou moins de soin. Il en est dont la fonte et les retouches au burin sont tellement grossières, qu'on en doit conclure que l'usage en était très-répandu. Vers la fin du xii* siècle apparaissent les flambeaux de cuivre battu et émaillé (fig. 3) \ Plus légers, plus élevés que les chandeliers précédents, ceux-ci paraissent avoir été fort répandus pendant le cours du xiif siècle. L'exemple que nous présentons ici, et qui se trouve souvent répété quant à la forme générale, possède une bobèche, une bague et un pied émailléschamplevés. La tige est simplement burinée. Le tout était doré, l'émail appelant nécessairement la dorure.

A la même époque, on se servait aussi de chandeliers composés

d'un plateau circulaire ou polygonal, surmonté d'une longue pointe sur laquelle on fichait le cierge de cire. Ces plateaux, larges, légèrement coniques ou en pyramide, sont généralement décorés de gra-

r-yf^.^

£. CCitLftJ.*fDr.

1 Collection de l'auteur; aux deux tiers de Texécution.

* Yoyeï, à9m\9A Annales archéol. de Didron (l. XVIÎI, p. 161, et t. X, p. 141), de» gravures faites d'après des flambeaux analogues. ' Du musée de Cluny.

vures et d'émaux. Parmi ces flambeaux, un des plus xemarquables fait partie de la collection de M. le comte de Nieuwerkerke. Sur le plateau sont gravés quatre cavaliers armés et deux servants d'armes. Ces figures se détachent sur un fond émaillé en bleu et fleurdelisé or. Les quatre cavaliers portent des écus armoyés de leurs armes,

ér.£L'U^r:u

et sont montés sur des chevaux housses de même à leurs armes (voyez, fig. 3 bis^ l'ensemble de ce chandelier). Le premier cavalier porte de France ancien au lambel de gueules chargé de tours de Gastille ou de couronnes. Ce peut être Charles d'Anjou, roi de Sicile ; car cet objet appartient bien évidemment au milieu du xiii* siècle. Le quatrième est un duc de Bourgogne, puisqu'il porte bandé d'or et d'azur de six pièces, à la bordure de gueules. Le deuxième porte fascé d'argent et d'azur, qui est de Dammartin. Le troisième porte échiqueté d'or et de gueules au franc canton d'hermine, à la bordure de gueules, qui est de Dreux-Bretagne. Les deux servants

d'armes sont couverts d'une dalmatique d'argent (émail blanc) & la croix fleurdelisée de gueules. La figure 3 ter donne, grandeur d'exécution, l'un des cavaliers et l'un des servants d'armes. Ce flambeau a dû être fabriqué à l'occasion d'un tournoi auquel aurait pris part Charles d'Anjou. On remarquera que les cavaliers ont tous

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