‹ Dictionnaire raisonné du mobilier français de l'époque carlovingienne à la Renaissance (volume 4)Chapitre 20 sur 48 · LIT J · texte numérisé non relu

LIT J

« chetées, avec les queues), et le dedans desdicts couvertoirs estoit « de fin drap violet ; et passoit le drap violet bien trois quartiers de « la panne (fourrure); et quand ils estoient sur les licts, la panne

« et le drap pendoient bien à terre aulne et demie, et est à sçavoir « que l'on met toujours la panne dehors. Dessus ces couvertoirs il y « avoit deux beaux draps de lin couvrechief de crespe empesé « (toile fine comme de la batiste), qui traînoient plus long que les

« couvertoirs, et la couchette estoit couverte comme les grands licts, « et estoient touts les licts rebrassés (relevés), comme pour s'y cou- « cher ; mais les couvertoirs d'ermine estoient si hault que l'on ne « voyoit point les draps ; sinon au chevet, et estoit ledit chevet cou- « vert de drap de crespe (batiste) ; sur chaque grand lict avoit sur le « chevet un carreau ; et estoient lesdicts quarreaux de trois quar-

« tiers de long et de deux de large ou environ » La couchette

était à roulettes, et placée devant le feu.

Il ne paraît pas que l'on fit, avantlexvi6 siècle, des lits à colonnes ; les ciels et courtines étaient, avant cette époque, suspendus aux murs ou au plafond. Voici (fig. 6) un grand lit disposé comme ceux que décrit Aliénor de Poitiers, avec couverture de riche étoffe violette rehaussée d'or et courtines de drap d'or; les draps sont blancs1 et tombent, ainsi que la couverture, jusqu'à terre.

Au xve siècle, on employait déjà la plume dans la confection des sommiers 2 ; pour les matelas, ils étaient rembourrés de cosses de pois 3, de paille 4. Il n'est pas fait mention de laine ou de crin.

Chez les paysans et les petits bourgeois, le lit servait souvent à toute la famille. Père, femme et enfants reposaient ensemble.

Outre les lits de repos, il y avait des lits de parade, et des lits sur lesquels on s'asseyait ou l'on s'étendait comme sur nos sofas, mais qui n'étaient pas faits pour se reposer la nuit entre des draps.

« Li nobles duc d'Anjou n'i fist arrestement ; « En sa chambre mena roi Henri vistement : « Sur ,i. lit sont assis qui fu de parement, « Là li compta li rois tout son demainement. « 5. »

On était dans l'usage aussi, pendant le moyen âge, de dresser des lits de parade dans une pièce précédant la chambre à coucher d'un prince ou d'une princesse. Au Louvre, il y avait la chambre de parade du roi, dans laquelle il ne couchait point, mais où se trouvait cependant un grand lit richement garni. C'était dans ces chambres que l'on recevait certaines personnes de la cour qui n'entraient pas

1 Le Romulêon, manuscr. du XVe siècle, n° 6984, Biblioth. impér.

2 « A deux sols la livre. » (Décor, et ameubl. du palais abbat. de Saint-Bertin aux XVe, xvie et xvne siècles, Docum. hist., Bull, motium. descomit. hist., janvier 1851.)

3 « Pezats de pois à quatre sols la botte. n (Ihid.)

4 « Gluis à deux sols six deniers par matelas. » (Ibid.)

5 Chron. de Bertr. du Guesclin, poëme du xive siècle, vers 13088 et suiv. (Coll. des docum. inéd. sur l'hist. de France.)

dans la chambre à coucher, mais qui jouissaient cependant du privilège d'être reçues d'une façon plus intime que la foule des courtisans et des officiers du palais ; c'était souvent clans la chambre de parade ou de parement que l'on recevait les ambassadeurs en audience particulière ou des grands seigneurs auxquels on voulait faire honneur. Ce sont ces chambres de parade qui établirent la distinction, conservée jusque dans le siècle dernier, entre le petit et le grand lever des souverains. Le petit lever se faisait primitivement dans la chambre à coucher, et le grand dans la chambre de parade.

La chambre à coucher de la femme du comte de Charolais dont nous avons parlé ci-dessus était précédée d'une « grande chambre, « de laquelle on entroit dans la chambre de Madame, et estoit ceste « chambre appellée la chambre de parement, laquelle estoit parée, « comme s'ensuit :

« En ladite chambre avoit seulement un grand lict, lequel estoit « tendu de satin cramoisy tout autour, et le couvertoir de mesme, « et avoit au ciel un autre couvertoir, en chacune pièce un grand « soleil aussy grand que le tapis brodé de fin or moult riche, et « estoit appellée cette tapisserie la chambre d'Utrecht, et crois que « ceux d'Utrecht la donnèrent au duc Philippe. Les tapis (tapisse- « ries) d'autour la chambre estoient de soie rouge, à ce que j'ai « retenu, les courtines de samyt cramoisy, et estoient troussées, et « le lict fait et couvert du couvertoir, comme un lict ou nully ne « couche : à un bout du chevet il y avoit un grand carreau de drap « d'or cramoisy, item autour du lict, tant aux pieds qu'au chevet, « un fort grand tapis velus 1 . »

A l'occasion de certaines cérémonies, on dressait des lits de parade ; lors du baptême des princes, par exemple : « En la chapelle « auprès du chœur de l'église estoit fait un lict de carreaux de drap « d'or, et est à sçavoir que c'estoit une table quarrée sur deux tret- « taux haults comme un lict. Dessus cette table avoit un beau fin drap « de toillette de Hollande, et dessus ce drap avoit un couvertoir de « drap violet fourré d'ermines arminées (mouchetées de leurs « queues), et passoit le drap violet une demie aulne la panne, et « estoit ledit couvertoir mis sur ladicte table tout estendu, et traînoit « tout autour bien une aulne, et estoit mise la panne dehors, comme « aux licts, et pardessus un beau fin drap de crespe empesé, et des- « sus tout avoit deux carreaux de drap d'or cramoisy, l'un au che- « vet et l'autre plus bas, comme on fait au lict.

1 Alienor de l'oictiers, les Honneurs de la cour.

« Item, dessus le lict estoit tendu un pavillon verd quarré aussy « grand que la table, et estoient les courtines roullées (relevées) « devant ; et estoit le dessus du pavillon verd et les courtines de « samyt.

« Item, tout autour estoient tapis velus 1 »

L'usage des chambres et lits de parade se perpétua jusque vers la fin du xviie siècle.

Ce qu'on appelait un lit de justice était, en effet, une estrade tapissée, surmontée d'un dais duquel pendaient des courtines. Sur cette estrade était posé un trône large, garni de coussins, avec carreau devant. Le souverain était plutôt étendu qu'assis sur ce siège. Autour de lui, sur le parquet et les marches de l'estrade, se tenaient assis, sur des pliants et tabourets, debout, couchés ou à genoux sur les degrés, les princes de la famille, les grands du royaume et les officiers du palais 2.

Lors du sacre et couronnement des rois de France, un lit était dressé dans la grand' salle du palais archiépiscopal de Reims pour le roi, qui recevait, assis sur ce lit, les évêques et chanoines venant le prendre processionnellement pour le conduire à la cathédrale 3 .

Pendant le moyen âge, on attachait une grande importance à la décoration des lits d'appartements ; les exemples que nous avons donnés indiquent assez quelle était la richesse de ces meubles couverts des plus brillantes tentures. La renaissance mit plus de luxe encore clans la façon de tapisser les lits : chez les grands, les lits furent surmontés souvent de doubles ciels et de doubles courtines

1 Idem, Baptcsme de mademoiselle Marie de Bourgongne.

2 « Le vingt-quatrième jour de juillet 1527, le matin, le roy estoit en son siège et « trône royal, au parquet du Parlement (à Paris), tenant son Lict de Justice : pour « monter auquel y avoit sept degrez, couverts d'un tapis de veloux bleu, semé de (leurs « de lys d'or en façon de broderie, et au-dessus un ciel de même. Et à l'entour, derrière « ledit sieur (le roi), et sous les pieds, y avoit quatre grands carreaux de mesme. Au « costô dextre du roy, aux hauts sièges dudit parquet (estrade) , estoient le roy do « Navarre, etc.. Au costô senestre, aux hauts sièges... estoient : le cardinal de Bour- « bon.... etc. Aux pieds du roy estoient le duc de Longueville, grand chambellan de « France, le plus près de la personne du roy du costé dextre, couché en terre sur le plus

« haut degré Devant le roy estoient à genoux, Anne de Resne, dit Michelet, capi-

« taine du Pont de Sée, et le sieur Nagu, huissiers de la chambre du roy, tenans chacun « une verge à la main.... » (Godefroy, le Cérémonial françois, Lit de justice du roy François Ier, t. II, p. 463.)

3 « Et in caméra magna debent reperire principem in regem consecrandum seden-

« tem, et quasi jacentem supra thalamum decenter ornatum » [Formul. des sacres et

couronn. des roys; corrig. et mis par escrit en l'an 1365, du commandement du roy Charles V. — Godefroy, le Cérémon. françois, t. I, p. 32.)

sur lesquelles l'art du brodeur figurait des sujets, des emblèmes qui choqueraient fort nos mœurs modernes. Les bois étaient de cèdre, de rose, d'ébène et d'ivoire, posés sur des tapis de soie avec une multitude de carreaux. « Nous entendons, dit l'auteur de Ylsle des « Hermaphrodites 1 , que chacun ait double ciel en son lict, et que « celui qui sera au dedans ne soit pas moins riche que celui du de- « hors; voulons que l'histoire en soit prise des Métamorphoses a d'Ovide, déguisement des dieux, et autres choses pareilles... D'au- « tant aussi que la terre n'est pas digne de porter chose si précieuse, « nous ordonnons qu'on estendra sous lesdicts licts quelques riches « cairins ou autres tentures de soye. » Le même auteur décrit le lit du roi en cette façon 2 : « Ce lit estoit bien l'un des plus richement, « parez qu'on eust sceu voir : car le ciel estoit fait par carrez dont « le fond estoit detoille d'argent, rehaussez d'or et de soye, où estoit <( représentée l'histoire de.... Les montans estoient d'or nuez de « relief, et le double ciel : car ils ne pouvoient pas dormir en ce pays <( là sous une simple couverture de carrez de point couppé. Sur le « lict estoit une grande housse à bastons de velours vert, chamarée « de clinquant, à bastons rompus qui estoit un secret hiéroglifique « du pays; elle estoit trainante à un pied près de terre, et audessous

« se voyoit le souzbassement de mesme estoffe » Deux oreillers

de satin cramoisi soutenaient les bras du personnage à demi vêtu et sur son séant ; « sous le lict on voyoit un grand marchepied, et à la « ruelle force sièges de même parure que le lict et houssez pour la c même considération ». Le luxe des lits des seigneurs persista; les lits des xviie et xviif siècles sont d'une grande richesse : chez les souverains, les lits, à dater duxvn0 siècle, sont entourés d'une balustrade au dedans de laquelle, au petit lever, se tenaient les grands seigneurs particulièrement favorisés. La première toilette du roi s'achevait dans l'espace compris entre la balustrade et le lit.

Pendant le moyen âge et jusqu'au dernier siècle, il était d'usage de bénir le lit des nouveaux époux avant la première nuit des noces. Les seigneurs féodaux avaient un droit sur cette première nuit, qui se payait non point au moyen d'une odieuse concession de l'époux, comme on a voulu le faire croire, mais bien par une redevance en argent, qui n'était pas plus immorale que beaucoup de nos lois fiscales.

1 Page 60. L'Isle des Hermaphrodites, pour faire suite au Journal de Henri III.

2 Page 21 .

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