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Derriére ces tapisseries, on pouvait se cacher ; aussi, chaque fois que Von voulait étre seul, on avait le soin de tater la tapisserie autour de la piéce. Dans la tragédie de Shakspeare, Hamlet, s’apercevant que quelqu’un écoute, derriére la tenture, son entretien avec sa meére, tire son épée et perce Polonius & travers la tapisserie : « Com- « ment! ici un rat?... Mort!... Un ducat qu'il est mort! * » Qu’on se figure la scéne d’Hamlet au milieu d'une piéce entiérement tendue
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de tapisseries dont les franges trainent a terre, Paction du héros est d’un effet terrible ; mais que Polonius soit caché derriere une portire comme un enfant jouant a cligne-musetée, Polonius est un niais, et le coup d’épée, V’acte d’un fou enragé. Hamlet ferait mieux alors d’aller prendre Polonius par les oreilles et de le jeter a la porte. (’est ainsi que, sur nos thédtres, la mauvaise mise en scéne Wanciens chefs-d’ceuvre altére la pensée du poéte. Ceci dit sous forme de parenthése.
Ces vastes piéces tendues de tapisseries étaient trop peu sures pour la vie intime; cela explique pourquoi, dans les chateaux, on réservait presque toujours, prés des grandes picces, de ces réduits étroits ott on pouvait s’enfermer lorsque lon voulait se livrer a quelque entretien secret ou lorsqu’on cherchait la solitude. Dans lintérieur méme des grandes piéces, on établissait des clotets (voyez ce mot), qui, le plus souvent, n’étaient fermés que de tapisseries. C’est. au moyen de ces clotets que lon pouvait donner 4 coucher a beaucoup de monde dans des chateaux pourvus d’un trés-pelit nombre d’appartements. La grand’salle était alors un véritable dortoir divisé en cellules par des cloisons @’étoffe.
Les tapisseries les plus riches étaient possédées par les églises. Comme nous l’avons dit plus haut, ces tapisseries étaient exposées dans les choeurs et méme dans les nefs 4 l'occasion de certaines fétes religieuses. De ces tentures, il ne nous reste rien qui soit antérieur au xv° siécle, si ce nest la tapisserie de Bayeux, attribuée a la reine Mathilde, femme de Guillaume le Conquérant, et qui est certainement un monument de la seconde moitié du x1° siécle. Cette tapisserie n’est qu'une longue bande de canevas sur laquelle des événements relatifs 4 la conquéte d’Angleterre par les Normands sont brodés sans fond. Il y a tout lieu de supposer quelle était destinée a décorer le choeur des chanoines comme une frise continue accrochée pendant certains jours de l'année *. La collection Gaignéres de la bibliothéque Bodléienne & Oxford contient une suite de tapisseries fort belles, du xi siécle, qui existaient encore dans l’église Saint- Médard en I’lle, 4 Paris, au commencement du dernier siécle, et figuraient la légende du patron de l’église.
En 1483, Louis Raguier, chanoine de Paris, devenu évéque de Troyes, donna 4 son église quatre grandes piéces de tapisserie qui représentaient plusieurs sujets de la vie de saint Pierre et les figures
! Voy. Un mot sur les discuss. relat. & Vorigine de la tapisserie de Bayeux, par M. de Caumont (Bullet. monum., t. VIU, p. 73).
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des évéques canonisés de Troyes. Ces tapisseries élaient destinées a décorer le cheeur '.
La cathédrafe de Sens posséde encore quelques-umes des magnifiques tapisseries qui étaient gardées dans son trésor ; elles datent du xv® siécle et sont @un travail admirable: l'une @ elles surtout, qui représente le couronnementd Esther, est traitée avec une finesse exquise. Les personnages sont certainement des portraits, et l Assuérus est trés-probablement une image de Charles VIII. Les vétements, les meubles, les bijoux, sont rehaussés de fils‘d’or trés-habilement mélés a la laine, et les tétes, quin’ont que six 4 huit centimétres de haut, sont modelées par des artistes fort habiles. Cette tapisserie est de haute lisse. Les cathédrales de Reims 2, les églises de Saint-Remi de Reims, de Montpezat (Tarn-et-Garomne), le palais ducal 4 Nancy, conservent encore de fort belles tapisseries qui datent du xv° et du XvI° siéele.
Quant aux tapis destinés 4 étre étendus sur le sol des églises, on en fit longtemps venir d’Orient. On voit encore, dans beaucoup de nos églises, des fragments de ces tapis qui sont originair es de Perse. L’église de Mantes posséde encore un magnifique tapis persan qui parait dater du xvi° siécle, et qui était tendu sur les marches de lautel. Il représente, au milieu d’arabesques dun gotit charmant, des chasseurs et des animaux. Les chasseurs portent des arquebuses assez semblables 4 celles dont on se servait en France vers le commencement du xvi’ siécle.
Les tentures des appartements se composaient souvent d’étoffes brodées ou couvertes d’applications.
Quand du Guesclin fut fait connétable, la chambre qu'il occupait dans le logis du roi était tendue de drap semé de fleurs de lis d’or.
« Pour une chambre broudée pour madame la Royne, qu'elle ot « & son couronnement 4 Rains.
« Premierement. Pour la fagon de 1321 pappegaus, faiz de hrou- « deure amantelés des armes nostre sire le Roy, pour la facon de « ces pappegaus, pour or, pour soie, de quoy ils furent faiz, et pour « paine d’ouvriers, 6 s. pour piéce, valent 396 1. 6 s.*. »
Ces tentures étaient souvent couvertes d’armoiries, de devises.
1 Voy. Comptes de lceuvre de l’église de Troyes. Troyes, 1855.
2 Voy. Vouvrage de MM. Leberthois et Louis Paris sur les toiles peintes et tapisseries de la ville de Reims (Paris, 1843), et entre autres les piéces de tapisseries de haute lisse représentant l’histoire de Clovis.
3 Compte de Geoffroi de Fleuri, 1316 (Comptes de Vargenterie des rois de France au xiv° siécle, par L, Douét d’Areq.
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«... Pour la chambre de la Toussains, dont le cheveciel est vert, «bordé dune bordeure de soucie tout entour, de compas des « armes de France et de monsseigneur de Vallois, de monsseigneur « d’Eyreus et de monsseigneur de la Marche, tenant 9 aunes quar- «rées, 15 s. laune, valent 6 |. 15 s. Item, pour 6 tapiz vers, dont «les 3 tiennent 30 aunes, et les autres 3, 24 aunes, toutes quar- « rées, et sont a tiex esauciax comme le cheveciel, 11 s. pour aune,. « valent 291. 14s. *. »
« ... Pour une chambre vermeille de dix tappiz..., qui sont semez « de pappegaus armoiez de France, et de pappeillons armoiez de « Bourgongne, et entre deux semez de treffles d’argent’..... )
La serge était employée souvent comme tenture.
« ... Pour une sarge de tapisserie semée de feuillage de « vigne*.... » .
Les salles de villes, les parlements, étaient tendus d’étoffes fort riches souvent, pendant certaines solennités.
« Quant ilhs furent la venus, sachies que la ville fut durement « plaine de singnours, chevaliers, eskuwiers et daltres gens, et fut « li halle de la ville engordinee de beais draps dor et de soye, come « les chambres de roys *. »
A Poccasion des fétes publiques, des entrées des rois et reines, on tendait des tapisseries dans les rues, devant les maisons, et lon se plaisait, vers la fin du xv° siécle, 4 représenter sur ces tapisseries des histoires morales, des caricatures, des satires. Henri Baude, poéte du xv° siécle, donne-plusieurs Dictz moraulz pour mettre en tapisserie, tels que ceux-ci :
— « Des pourceaulz qui ont répandu ung plain panier de fleurs » (avec cette devise) :
« Belles raisons qui sont mal entendues « Ressemblent fleurs a pourceaulz estendues. »
— « Ung bonhomme regardant dans un bois ouquel a entre deux « arbres une grant toille @éroigne. Ung homme de court luy dit :
« Bonhomme, diz-moy, si tu daignes, « Que regarde-tu en ce bois?
‘ Compte de Geoffroi de Fleuri, 13846 (Comptes de Vargenterie des rois de France au Xiv® siécle, par L. Douét d’Arcq).
2 [bid.
3 Invent. de Vargent. dressé en 1353 (ibid.).
4 Conférences du roi Philippe de Valois et du roi David d’Ecosse (Chroniq. de Jehan le Bel, chan. de Saint-Lambert & Liége, publ. par M. L. Polain ; Liége, 1850).
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