VIE PRIVEE DE LA HAUTE BOURGEOISIE
« Ne de toille, france camelin :
« Ne de Goudale, sade vin,
« Souloient dire les anciens,
« Non se pourroit faire pour riens.
« Se au prince failloit conseil querre, « Ou s’il survenoit une guerre,
« De quoy lui sauroyent ayder?
« Ne le me vueilliez demander '.
Ne we at a a Fie ee ee ee Ailleurs le Sarrasin reproche aux Frangais les abus du temps :
« Vous avez une autre police
« Qui certes me samble trop nice,
« Qu’entre vous je voy ces truans
« Voulans contrefaire les grans ;
« Se un grans portoit mantel en ver, « Incontinent un vilain sers
« Aussy se prent en ver porter
« Pour les bien nobles ressambler.
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Puis, c’est le Juif qui demande 4 rentrer en France; car les marchands, dit-il, se livrent,4 Vabri de leur négoce, 4 une usure cent fois pire que la sienne. Jehan lui reproche de ne cultiyer aucun art, de n’étre ni laboureur ni marin :
« Pourquoi estes-vous venus cy ! »
Le Juif répond :
« Loy de Dieu, Sire, je vous pry
« Que vous me vueilliez escouter :
« Je suy ¢a venus espyer,
« Par mandement de nos Juifz,
« Se nous pourrions estre remis
« Et retourner en ceste terre,
« Nous avons oy-que tel guerre
« Y font les usuriers marchans
« Qwilz gaignent le tiers tous les ans :
« Sy font secrétement usure
« Tel qui passe toute mesure,
« Car il fauldra grand gage perdre
« Se cilz ne vient au jour por rembre ;
' L’Apparition de Jehan de Meun, par Honoré Bonet, prieur de Salon, xivé siécle, Publ. par la Société des biblioph. frang., 41858,
VIE PRIVEE DE LA HAUTE BOURGEOISIE. hO7
« Et qui gage bailler ne puet
« Il aura perles se il vuelt, ‘« Mais il fault qu’il les pleige bien, « Autrement n’emportera rien.
« Les perles on ly monstrera,
« Mille francs les achétera :
« Il confessera cel achat,
« Mais il vendra de l’autre part
« Un marchant qui marchié fera,
« Et pour huit cens francs les aura « Et sy sera mise journée
« Pour payer la somme nommée,
« Et sil ne paye celluy jour
« Oncques ne fut tant mal séjour,
« Car il fault prendre autre terme « Mais i] fault bien Vinterest rendre « Tel que, si je disoye tot
« Vous orriez envis celluy mot.
« Pires usures oncques ne vy
« Quwils font aujourd’uy, je vous dy :
« Les courratiers font ce Lendit.
eC 7s . . . . . . e . »
Ces braves marchands des villes qui ranconnaient si bien les seigneurs, et qui n’avaient nulle occasion de déployer un luxe ruineux a lextérieur, se meublaient richement, mettaient leur plaisir 4 avoir de bonnes maisons bien closes et bien garnies, de belle vaisselle, de bons vétements; et certainement il était, au xiv° siécle, plus d’un baron en France qui se fut trouvé heureux de posséder le mobilier, largenterie, les provisions de toiles, de drap et d’étoffes de tel gros bourgeois de la ville voisine. Les documents écrits qui nous restent de cette époque, et qui donnent quelques détails sur la vie privée de la bourgeoisie, sont tous empreints de cet amour du chez soi, qui indique toujours le bien-étré intérieur, la vie réguliére, l’aisance et ce luxe privé, égoiste, que nous appelons le confort. II est un livre fort curieux 4 lire lorsqu’on veut prendre une idée compléte des habitudes de la riche bourgeoisie au xiv’ siécle en France, c’est le Ménagier de Paris‘. L’auteur de cet ouvrage entre dans tous les détails de la vie privée; il nous fait connaitre que le luxe s’était répandu partout sous les régnes de Charles V et de Charles VI, et qu’alors, plus qu’aujourd’hui peut-étre, la vie était embarrassée de
1 Le Ménagier de Paris, composé vers 1393 par un Parisien pour V’éducation de sa - femme. Publ. pour la premiére fois par la Société des biblioph, frang. 2 vol., 1857.
hOS VIE PRIVEE DE LA HAUTE BOURGEOISIE.
ces soins infinis, de ces habitudes de bien-¢tre, de ces menus détails, qui appar tiennent a une société trés-raffinée. Nous allons essayer de résumer les passages de ce traité qui se rapportent a notre sujet. Notre auteur recommande a sa femme de prendre soin de son mari, dans la crainte qu’il ne s’éloigne d’elle. Les hommes, dit-il, doivent s’ occuper des affaires du dehors; c’est aux femmes 4 avoir cure de la maison. Le mari ne craindra ni le froid, ni la pluie, ni la gréle, ni les mauvais gites, s’il sait au retour trouver ses aises, « estre des- « chaux 4 bon feu, estre lavé des piés, avoir chausses et soulers frais, « bien peu (repu), bien abreuvé, bien servi, bien seignouri (traité « en maitre), bien couchié en blans draps, et cueuvrechiefs blans,
« bien couvert de bonnes fourrures..... » Trois choses, dit-il, chas- « sent le preudomme de son logis : c’est assavoir maison décou- « verte, cheminée fumeuse et femme rioteuse..... Gardez en yver
« quil ait bon feu sans fumée, et entre vos mamelles bien couchié, « bien couvert, et illec Pensorcellez. Et en este gardez que en vostre « chambre ne en vostre lit n’ait nulles puces, ce que vous povez « faire en six manieres, si comme j’ay oy dire..... » Plus loin, il recommande a sa femme de se garantir des cousins (cincenelles) au moyen de moustiquaires (cincenelliers), des mouches, en prenant certaines précautions encore en usage de nos jours *. L’auteur parle de chambres dont les fenétres doivent étre bien closes de « toile cirée « ou autre, ou de parchemin ou autre chose. » On pourrait croire, d’aprés ce passage, que les chassis de fenétres des habitations bourgeoises, au xiv’ siécle, n’étaient fermés que par de la toile cirée, du parchemin ou du papier huilé* ; mais cependant on employait depuis longtemps le verre a vitres, et ’on en trouve des traces nombreuses dans les constructions mémes des xiv° et xv° siécles, et des représentations dans les peintures et les vignettes des manuscrits. Nous pensons que ces toiles cirées, parchemins, etc., s’appliquaient bien plutot sur les volets dont on laissait une partie découpée a jour. Cette précaution était d’autant plus utile pour se garantir du froid, du soleil et des mouches, que les verres a vitres n’¢taient alors, dans les habitations, que des bowdznes, cest-a-dire de petits culots de verre circulaires réunis par un réseau de plomb. L’air devait passer entre ces piéces de verre, et le soleil, traversant ces lentilles, etit été insupportable si l’on n’etit tempéré son éclat par des chassis tendus de toile ou de parchemin.
1 Tome I, art. vil, p. 169 et suiv.
2 Voyez la note, t. I, p. 173, le Ménagier.
DICTIONNAIRE DU MOBILIER FRANCAIS
Meubles, P. Xxvul.