LIVRE V : DE LA SCIENCE ET DE L'ART
Mais ce mot garde son parfum d'antiquité et prête à raillerie, L'érudit est celui qui a beaucoup pratiqué les connaissances historiques et qui a beaucoup retenu : il connaît les livres, l'archéologie, les documents, les langues. On peut ajouter que l'érudit connaît les sources et les faits : il excelle par la mémoire ; le savant connaît les principes et les lois : il excelle par la raison; le docte excelle plutôt par le jugement et la sagesse. Ces trois qualificatifs diffèrent donc à peu près comme la doctrine, la science et Y érudition, auxquelles ils répondent.
Spéculation, théorie. — La spéculation et la théorie sont l'une et l'autre opposées à la pratique et à l'expérience; mais la première diffère de la seconde en ce qu'elle est plus subjective, mieux renfermée dans les projets, les desseins et les calculs. La théorie, au contraire, même la plus chimérique d'ailleurs, est considérée objectivement : c'est un système ou une hypothèse, un ensemble de principes devant servir à expliquer des faits. Les spéculations des philosophes et des savants ont abouti naturellement à des théories de toutes sortes : théorie de l'origine des connaissances, de l'union de l'âme et du corps, de la perception extérieure, de la propagation de la lumière, de la formation de l'univers, etc.
Expérience, observation. — Dans l'expérience on va au-devant des phénomènes que l'on veut observer, on les provoque, pour ainsi dire : ainsi font le chimiste et le physicien dans leurs laboratoires. L'observateur, au contraire, attend les phénomènes qu'il veut étudier. L'expérience enchérit donc sur l'observation. Mais l'observation est seule possible dans certains cas et même dans certaines sciences, comme l'astronomie.
Logique, dialectique. — La logique est l'art de raisonner juste, de bien penser; c'est l'art de rechercher la vérité et non de la combattre. La dialectique n'est proprement qu'une partie de la logique, et elle consiste dans l'art même du raisonnement. On abuse donc de la dialectique plutôt que de la logique ; et l'on peut être un habile dialecticien et un mauvais logicien.
Droit, jurisprudence. — Le droit c'est la science des lois, considérées surtout dans leur nature et leur fondement, dans leurs rapports avec la conscience, la morale et la loi naturelle. On distingue le droit naturel, ledroii ecclésiastique, le droit civil, le droit romain, le droit des gens, etc. La jurisprudence est une science plus pratique des lois : elle concerne, en effet, les règles du droit, les applications de la loi, les usages qu'on peut en faire, les interprétations dont elle est susceptible et qu'en ont données les tribunaux. La jurisprudence est donc plus variable que le droit et Pascal a pu dire que « trois degrés d'élévation du pôle, renversent toute la jurisprudence ». Le droit, pris à sa base, qui est la morale ou le droit naturel, est immuable.
Légiste, juriste, jurisconsulte. — Le légiste connaît le droit, surtout le droit régnant ou positif, et d'ordinaire il a charge de l'appliquer en exerçant une magistrature. Le juriste connaît surtout l'histoire du droit ; les anciennes coutumes, les vieux usages lui sont familiers ; sa science est faite d'érudition. Le jurisconsulte connaît la jurisprudence et il est consulté dans les cas douteux et embarrassants. Les grands jurisconsultes du xvie s. fondèrent le droit moderne sur les principes du droit romain ; mais les légistes du xme et du xive s. méconnurent plus d'une fois les bases mêmes du droit et opposèrent trop souvent le droit civil au droit ecclésiastique.
Syntaxe, construction. — La syntaxe se dit de tous les rapports des mots entre eux, tels que les considère la grammaire : arrangement, dé-
pendance et accord ; tandis que la construction, bien qu'elle ait même sens étymologique que la syntaxe, se dit proprement de l'arrangement des mots dans la phrase. De plus la syntaxe se dit plutôt des règles; et la construction , de leur application. Pour bien construire ses phrases, il faut connaître la syntaxe.
Version, traduction. — La version doit être exacte, en rendant justement le sens du texte. La traduction ajoute à une exactitude suffisante une certaine élégance ; elle laisse au traducteur quelque liberté. Le traducteur peut donc faire œuvre personnelle et montrer de l'originalité. Mais on passe insensiblement de la version à la traduction, et entre la version sur ci le ou mot à mot et la traduction libre il y a une foule de nuances.
Ecrivain, auteur. — L'écrivain excelle surtout par la forme ou le style ; l'auteur, par le fond même des idées. Un bon auteur n'est pas toujours un bon écrivain, de même qu'un écrivain brillant n'est pas toujours un auteur recommandable.
Disert, éloquent. — L'homme éloquent, l'orateur, en un mot, a le don d'émouvoir ; il parle avec une conviction qui s'impose et une passion qu'il communique. Mais l'homme disert n'a que le talent de bien dire. Il occupe l'oreille et l'esprit, il intéresse ; mais l'orateur seul va au cœur, il persuade et entraîne.
Orateur, rhéteur. — L'orateur pratique l'éloquence, que le rhéteur enseigne. Il faut s'instruire auprès de celui-ci, mais prendre modèle sur celui-là. Prise au sens le plus mauvais, la rhétorique n'est qu'un métier, tandis que l'éloquence est un art et une vocation.
Cosmologie, cosmographie, cosmogonie.
— La cosmologie est une science philosophique, qui a pour objet l'univers en général, la nature des corps, celle des êtres vivants, les premières origines et les lois de la nature. La cosmographie est une science physique et mathématique : c'est comme une astronomie descriptive, qui a pour objet l'état présent des cieux. La cosmogonie est la science des origines et delà formation de l'univers ; elle s'inspire des sciences précédentes et aussi des connaissances religieuses ; de là une foule de cosmogonies, chez les différents peuples. Plusieurs sont absurdes et la meilleure est incertaine sur une foule de points secondaires. Aussi vaut-il mieux dire que la cosmogonie est moins une science qu'un système expliquant plus ou moins bien la formation de l'univers.
Bouffonnerie, facétie, plaisanterie. — La bouffonnerie est proprement une plaisanterie digne d'un bouffon, c'est-à-dire contraire aux convenances et dépassant même toute juste mesure. La facétie est une plaisanterie réjouissante, plus spirituelle d'ordinaire que la bouffonnerie, mais qui reste plus ou moins déplacée. Enfin la plaisanterie est un terme plus général que les précédents : elle comprend tout ce qui étant de nature à provoquer le rire, a été fait ou dit avec cette intention ; elle est fine ou grossière, aimable ou méchante.
Antagoniste, adversaire, ennemi. — C'est l'aversion et la haine qui font les ennemis et les mettent aux prises : les ennemis cherchent à se nuire et trop souvent par tous les moyens. C'est la divergence d'opinion, l'opposition des intérêts et des partisqui créent les adversaires, qui d'ailleurs peuvent rester amis. Antagoniste est synonyme d'adversaire, mais il appartient à un style plus élevé et s'emploie en parlant de luttes religieuses ou doctrinales entre personnages considérables.
Vaincre, battre, défaire. — Vaincre, c'est remporter l'avantage dans un combat ordinairement important ; ce mol implique l'idée de gloire et de triomphe. 11 n'est est pas de même du mot battre,