JUGEMENT, SESS
Le sens intellectuel doit , selon le mot , et par une analogie évidente , être dans l'esprit ce que le sens matériel est dans le corps : c'est la faculté de prévenir, connoitre, distinguer, discerner les objets, leurs qualités, leurs rapports; lorsque cette faculté lie , combine ces rapports et prononce sur leuv existence , c'est le jugement.
Le sens est , ce me semble , l'intelligence qui i-end compte des choses ; et le jugement, la raison qui souscrit à ce compte : ou , si l'on veut, le sens est le rapporteur qui expose le fait, ou le témoin qui en dépose; et le jugement, le juge qui décide. ÎN'ous jugeons sur le rapport de nos sens.
Le jugement est selon le sens. Qui n'a point de sens n'a point de jugement; qui a peu de sens a peu de jugement; qui a perdu le sens a perdu le jugement. Il est évident que le sens , qui donne la connoissance des choses , règle le jugement, qui prononce sur l'état des choses.
Il est facile de comprendre pourquoi le jugement et le seni sont si souvent confondus : c'est la même faculté de l'es-prit appliquée à des opérations différentes , mais liées ensemble. Ainsi l'on dit partout que le sens est la faculté de comprendre et de juger raisonnablement, selon la droite laison ; mais il est clair que, quand cette faculté juge, c'est le jugement, et que l'idée de juger est absolument étrangère au mot sens, qui
5c. JUGEMENT.
ne peut par lui-même énoncer que des idées analogues à celles
des sens physiques.
Le sens est la raison qui éclaire : le jugement est la raison qui détermine. Ainsi, à proprement parler, le jugement n'est pas , comme le dit un moraliste profond , une grande lumière de l'esprit; c'est la détermination à recevoir et à suivre, dans les choses morales et intellectuelles, la lumière que le sens lui présente.
Nous sentons bien'que le sens n'est pas décidé, déterminé, fixe et ferme comme le jugement, lorsque nous disons à mon sens y pour marquer une sorte d instinct, de goût, de penchant , une idée , une opinion légère , un avis qui n'est pas raisonné et décidé. Vous parlez ainsi pour dire que vous ne jugez pas, que vous ne portez pas un jugement, que c'est plutôt affaire de goût que de jugement.
Ce n'est pas que le sens ne juge; mais alors, si nous ne l'appelons pas \ugement, la raison en est que ses opérations sont si rapides, qu'on ne les distingue pas, qu'on ne les apei'çoit pas ; on juge , on se détermine comme par instinct. On yoit , on sent , pour ainsi dire , le jugement qui raisonne ou combine ; on diroit que le sens dispense de raisonner et de «ombiner dans ces cas-là.,
L'homme d'un grand sens voit d'un coup^'œil , au loin , par-dessus tous les esprits , au fond des choses , et si bien , qu'il semble se passer de jugement : son coup-d'œil vaut la réflexion et la méditation. Voir et juger est pour lui même chose.
Avec le bon sens, on a le jugement solide. Un homme de sens 'aura de la profondeur dans le jugement. Le sens commun promet assez de jugement pour qu'on se conduise bien dans les conjonctures ordinaires de la vie. On dira plutôt un grand sens qu'un grand jugement; je viens de dire pourquoi. Le sens, joint à l'habitude des affaires , rend le jugement sûr.
En vain vous auriez le sens droit, si vous n'avez pas le jugement sain : la droiture ou la rectitude de l'esprit suffit au sens; outre la rectitude de l'esprit, il faut, pour le jugement , la droiture de l'âme. La passion qui n'est pas assez forte pour vous ôter le sens, est assez maligne pour corrompre votre jugement; elle met en contradiction le sens qui voit bien Us