‹ Dictionnaire universel et raisonné de marineChapitre 2 sur 370 · AU BUREAU DU DICTIONNAIRE DE MARINE · texte numérisé non relu

AU BUREAU DU DICTIONNAIRE DE MARINE

RI E DE fÛrSTEMBERG , Bf^ 3.

HARVARD UNIVERSITV LIBRARY i

'^'^-^^ Gra/nL.-

DISCOURS PRÉLIMINAIRE

Tontes les bramches du savoir, toates les connais* sauces spéciales qui constituent Tort de la navigation^ ont été Totjet dé nombreux et excellens traités dont TutilUé pratique est sans doute incontestable ; mais on doit regretter que cette œuvre soit demeurée incomplète , c'est-à-dire que les diverses parties dont elle se compose n'aient pas été rattachées entre elles parle lien synthétique de l'histoire, et qu'ainsi la grande pensée qui en domine Fensemble attende encore un interprète.

La HARiifE n'a pas d'historien (1).

Aucun grand écrivain n'a considéré sous le point de vue social et philosophique l'innuence que la marine a exercée sur la marche progressive de la civilisation, sur la grandeur et les vicissitudes des états, depuis l'enfance, des sociétés jusqu'à nos jours, où cette influence plus puissante encore et pins irrésistible , va décider, peut-être incessamment, des futures destinées du monde. C'est là cependant un des phénomènes sociaux les plus graves et les plus remarquables, et qm sollicite le plus vivement les investigations de l'histoire et les hantes spéculations de la plrilosophie.

En parcourant la bibliographie, d'ailleurs fort restreinte, de rhistohre de la marine , on est frappé de l'absence totale de ces vues élevées dans les écrivains d<mt les travaux ont contribué à la former : ou les considérations générales auxquelles ils se sont quelquefois livrés sont dépourvues de toute critique ; ou ces considérations s'effacent devant des détails archéologiques, sans intérêt dans cette importante questicm ; ou, enfin, elles se confondent avec des prétentions purement nationales, dont l'appréciation appartient plus à la politique qu'à l'histoire.

Néanmoins il faut reconnaître que ceux de ces ouvrages qui appartiennent au mouvement littéraire du dernier siècle sont empreints, pour la plupart, de ce caractère particulier de loyauté et de conviction qu'une érudition consciencieuse imprime aux ceuvres de l'esprit. Les patientes recherches qu'ils

(I) Le mot HÀRtm est employé iel dou ton leafl didscUque le plv étendu, c'est-à-dire, comme exprimant une généralisatkvti de tous les faits du savoir et de rhlstoire relatifs à la nairl*

supposent sont exposées sans ordre et avec peu de sagacité; mais ces recherches, en elles-mêmes, ont une valeur inestimable. C'est le marbre préparé par le praticien et dont le ciseau de l'artiste habile peut faire surgir un chef-d'œuvre.

Malgré les immenses progrès que la critique historique a réalisés de notre temps, il est triste de dire que les travaux récens dont l'histoire de la marine a été l'objet sont loin de mériter un éloge même aussi restreint, quoique importans encore d'ailleurs sous un rapport que nous allons apprécier. Ces travaux n'offrent, en général, que des compositions faciles où le pittoresque des formes et l'idéalisation des faits l'emportent sur la réalité et la gravité de l'histoire. Cependant ces compositions imparfaites, ces ébauches souillées trop souvent par les écarts déplorables de l'imagination, remplissent, jusqu'à un certain point , à l'insu de leurs auteurs et sans doute aussi de leurs lecteurs, une mission sérieuse dans le mouvement général des idées sociales de notre époque. Elles ont produit dans l'esprit des masses, plus curieuses que préparées scientifiquement à honorer la vérité, plus enthousiastes qu'éclairées, une excitation qui aura un jour son utile développement.; elles ont, en d'autres termes, réveillé des instincts populaires qui ont besoin d'être généralisés dans le monde, et surtout en France ^ afin que Tascendant maritime d'aucune nation ne puisse l'emporter dans le concours où toutes les nations civilisées doivent entrer, pour assurer la paix du monde et la réalisation des grands buts de Thumanité. C'est ainsi que la Providence a souvent daigné faire servir les élcmeiis les plus contradictoires , et les plus opposés dans leur constitution morale, à ses vues augustes sur l'avenir, vers lequel elle conduit la grande famille humaine.

Au début d'un travail destiné spécialement, il est vrai, à des usages pratiques, mais qui doit offrir dans quelques-unes de ses parties l'application de cette méthode philosophique, dont la tendance et le but sont de constituer l'unité dans la science, nous avons d'abord dû constater l'état incomplet des productions historiques, dont la marine a fourni le su* jet. Koiis ne venons point, dès aujourd'buii remplir

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la lacune importante que nous avons signalée; et dans les vues générales que nous nous proposons d'exposer ici, si nous ne prétendons pas résoudre le problème, nous nous efforcerons du moins de le poser dans des termes assez explicites pour en faciliter l'accès à d'autres»

On aurait étudié sans fruit l'histoire du passé, on aurait assisté sans intelligence à l'accomplissement des événemens modernes les plus décisifs et les plus extraordinaires, si, dans la succession des faits qui remplissent ces deux périodes, on n'avait pas vu la Marine disposer, en définitive, du destin des empires. Toutes les grandes luttes qui ont donné des maîtres au monde ont été des luttes maritimes.

Sans doute , les sociétés subissent , tour à tour, dans le cours des âges, ou des transformations complètes» ou des modifications profondes; sans doute l'élément militaire participe de ces rénovations nécessaires, plus encore que tous les autres élémens de force sociale, car il tient davantage à l'individualité de l'homme ; néanmoins on peut conclure du passé à l'avenir, et prévoir que les mêmes causes produisant des effets analogues, c'est par la prépondérance maritime que doit s'établir encore la suprématie politique des états. Mais aujourd'hui cette question implique inévitablement tous les intérêts de l'humanité; nous ne prétendons pas en dissimuler la haute gravité, car nous désirons» au contraire, qu'elle devienne de toutes parts l'objet d'un examen sérieux.

Si ce sont là de simp^s assertions, arbitrairement énoncées, et non des propositions historiques émi- . nemment rationnelles, elles tomberont devant l'examen rapide auquel nous allons les soumettre, sous le triple point de vue historique, social et politique.

En laissant à des temps moins sérieux que ceux où nous vivons , à des écrivains moins préoccupés que nous des incertitudes de l'avenir, la gloire frivole de rechercher et de déterminer, avec plus ou moins de précision, dans l'obscurité des traditions, l'origine de l'art puissant dont nous venons annoncer que l'histoire authentique importe si essentiellement à la destination humaine, ne dédaignons pas de jeter un regard vers son berceau. Cette origine se confond nécessairement avec celle de tous les arts pratiques qui ont eu pour première inspiration la nécessité, et pour but im<> médiat l'utilité. 11 en a dû être, en effet, de l'architecture navale comme de l'architecture monumentale. Ses premiers essais ont sans doute été abruptes et informes, mais certainement aussi ils ont dû être en harmonie avec les besoins qu'ils ont eu pour but de satisfaire. Car la spontanéité du génie humain a dû .

providentiellement se développer suivant les circonstances sociales où il s'est trouvé placé. C'est ce qu distingue d'une manière si remarquable, dans l'histoire, par les productions instinctives de l'art» d'une part, de l'autre par les créations rationnelles de la science, l'âge des premières migrations des hommes ou de leur dispersion sur le globe, de celui où ils ont fondé des établissemens durables et joui des fruits de la civilisation. La production des arts utiles a été pour ainsi dire individuelle, particulière au sol sur lequel elle est née, et n'ayant aucun caractère d'identité qui lui soit propre, elle se rattache évidemment à une époque de dispersion ; les créations de la science , douées au contraire d'un caractère éminent de généralité, ne peuvent se manifester qu'à des époques de civilisation.

Ainsi les premières constructions navales des races humaines qui se sont établies dans le voisinage des mers, n'ont pu ressembler à celles qu'ont exécutées les races méditerranéennes pour traverser lesi fleuves et les rivières. Les unes et les autres ont eu certainement des buts et des intérêts différens. Et, par une conséquence logique de ces inductions, on peut affirmer que là où des centres de population se sont formés plus têt, les premiers essais de l'homme dans la construction navale, comme dans tous les arts d'utilité, ont reçu plus immédiatement de notables perfectionnemens. Il est donc impossible de soutenir que la loi du progrès se soit développée partout de la même manière, et que partout» par exemple» le ' frêle canot du sauvage ait précédé de longtemps la forte et déjà puissante trirème des anciens. La philo^ . Sophie désespérante qui s'efforce si tristement d'animaliser les nobles facultés de l'intelligence humaine, est complètement en désaccord avec les plus simples notions du bon sens comme avec l'histoire qu'elle est . obligée de nier» pour supposer à l'apparition de . l'homme sur cette terre une antiquité chimérique» et . donner une base quelconque à.son absurde système*

Mais laissons ces vagues hypothèses pour entrer • dans le brillant domaine des réalités de l'histoire. Il importe peu , sans doute, à la solution de la question soumise en ce moment à notre examen que les premiers essais de constructions navales aient subi des perfectionnemens plus ou moins lents, on plus ou moins rapides ; on ne se trompera pas néanmoins sur l'importance du sens philosophique de cette courte digression. D'ailleurs, s'il était nécessaire de lui don- ' ner plus de développemens, ils seraient plus convenablement placés dans une autre partie de ce dictionnaire. ( Voy. Navigation.)

Aussitôt que les lumières de Thistoire commencent à pénétrer dans la nuit des vieux temps et à dissiper .

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les incertitudes des flge& héroïques, sur la partie du fjUbe qui parait avoir été la première habitée et où la douceur du climat et la fertilité du sol durent favoriser les travaux de l'homme, nous trouvons de grandes sociétés assujéties déjà aux doubles liens civilisateurs de ht morale et de la politique. L'histoire nous montre» dès lors, de puissans empires et de vastes cités ; les hommes n'errent point au hasard sur cette terre, où ils peuvent encore compter les tombeaux de leurs ancêtres. Ils ne disputent point aux bètes féroces, ils ne s'arrachent pas entre eux une subsistance rare et difficile. Ils participent déjà d'une organisation sociale complète ; ils ont des gouvememens réguliers, des lois, une religion ; ils ont le sentiment de la justice et celai des arts; ils observent le cours des astres , et étudient avec une naïve et religieuse admiration les phénomènes de la nature.

Dès cette époque aussi , l'homme ne s'est pas montré satisfait de la seule possession de ses domaines terrestres : il a vouln s'expliquer les admirables lois qui président à l'organisation de l'univers , et pénétrer ainsi jusque dans les cieux ; il a voulu également sonder le redoutable mystère de l'Océan.

Le premier lien qui s'établisse entre l'exactitude historique et la poétique naïveté des traditions populaires, repose sur le souvenir de quelques grandes expéditions maritimes, qui supposent d'ailleurs aussi des moyens de navigation déjà compliqués. Le voyage des Argonautes, ceux d'Hercule, de Thésée, de Pirithous , ne sont point des fables proprement dites. Le merveilleux , qui fait jeter des doutes sur la réalité de ces vieux récits , doit être attribué à l'enthousiasme qu'excitèrent dans ce monde naissant le courage et l'audace des premiers navigateurs. Ce dut être, en effet, un grand spectacle que celui où , pour la première fois , des hommes intrépides et guidés par un pressentiment sublime des destinées de leur race et des trésors de la civilisation , se jetèrent sur de frêles esquifs et disparurent sur les flots» aux regards étonnés des multitudes qui les saluaient du rivage! Et quand , après de longs jours, ces héroïques précurseurs de l'avenir du monde reparurent sur ce saint rivage de la patrie , chargés des productions des terres lointaines qu'ils avaient visitées , quel ne dut pas être l'étonnement religieux de ces jeunes sociétés, qui dans leur naïve ignorance ne pouvaient expliquer ces choses merveilleuses sans le concours d'un pouvoir surhumain ! Rappelons-nous ici la prodigieuse impression que produisit sur l'ancien continent, aux dernières années du moyen âge , la découverte d'un continent transatlantique , et le retour en Europe de l'illustre Colomb. Comparons les civilisations, les moyens que l'état des

connaissances humaines mettaient à la disposition des navigateurs des deux époques ^ et cessons de nous étonner du résultat différent qu'ont eu leurs expéditions dans la forme historique , quoiqu'il ait été le même dans les faits.

Il n'est donc pas extraordinaire que les relations historiques de ces antiques et aventureuses expéditions ne soient pas parvenues jusqu'à nous pures de tout mélange avec les idées cosmogoniques et mythologiques de cette époque. Mais dès lors la h arirb est créée et elle s'est manifestée comme le lien puissant qui doit réunir les races humaines dispersées, et qui doit un jour les rétablir dans leur sainte et fraternelle unité.

On suivrait sans doute , dès ce moment , et avec un vif intérêt , les entreprises des navigateurs dans la succession des temps, depuis ces jours reculés jusqu'à ceux où nous vivons et qui sont encore illustrés par les plus glorieuses tentatives. Cette idée, au moins neuve dans l'histoire de la marine et qui implique les développemens les plus remarquables, les rapprochemens les plus curieux , ne nous a point échappé. Mais nous ne pourrions la présenter ici que dans des conditions trop restreintes, et nous essaierons de la réaliser d'une manière plus complète dans le cours de cet ouvrage. (Voy. Découvertes.)

Peu de temps après , sinon à l'époque même où les chronographes placent les faits qui ont donné lieu aux traditions dont nous venons de parler, deux {peuples puissans paraissent en possession d'une marine à la fois militaire et marchande. Les Égyptiens^ et les Phéniciens exécutent d'importantes expéditions maritimes dans le double but de faire des conquêtes et d'agrandir la sphère de leurs relations commerciales. Ces deux peuples se rencontrent souvent sur le chemin des Indes qu'ils se sont ouvert simultanément dans la mer Rouge, incessamment sillonnée parleurs flottes; mais ces deux peuples, doués d'un génie bien opposé, et qui sans doute appartiennent à des races différentes , en cherchant à établir leur grandeur par l'élément maritime, ne poursuivent point évidemment le même résultat.

Les Phéniciens , placés sur une côte étroite et stérile, environnés d'états formidables, qui peuvent les anéantir ou les absorber d'un moment à l'autre, ont à préserver leur nationalité même d'une de ces catastrophes si fréquentes dans l'histoire des empires asiatiques. Ils se bâtissent une ville , non pas auprès de la mer, mais dans la mer même, une ville comme fut depuis Venise , dont la destinée eut avec la sienne une si fatale conformité! la superbe Tyr, construite sur des îlots et des bancs de rochers, ne tient à la terre que par une chaussée stratégique

DrSGOUKS fKÉLiniRAIH.

qui petti étp0 facîleileiii romfme; Tyr »'esl abordable que dci cèté de la nfer. Mai» de ce eétë une flotte imineBsey montée par les plus hardiâ mapins qui fu&sentalors, k rend inexpugnable. Cette ville' étrange devient bientôt la reine de l'Asie; eiletrs^te avec dédain ces soaveraia$^ qxfon ne sert qu'à gienoux, dont on n'ose s'approclier qu'après s'être courbé le front dans la poussière; elle est la maîtresse du commerce ; ses vaisseaux reviennent de l'Inde chargés des plus riches productions , ils abordent à des terres lonlaines et inconnues ; il y a dans le monde des peuples qui ne connaissent d'étrangers que les Phéniciens et qui ne sont Connus que à.fs& seuls Phéniciens. Ces fiers citoyens de Tyr sont à la fois marchands, industriels et guerriers. Us dominent tour à tour par les séductions de leurs richesses ou par la force des armes et l'irrésistible ascendant de leur marine; on a retrouvé de leurs médailles partout, sur les côtes de l'Océan et ^e la Méditerranée r il y eut un moment où Tyr pouvait avoir de grandes et nobles destinées; elle avait donné à l'élément maritime tout le développement dont il fût alors susceptible ; ' elle avait servi par son immense commerce la grande cause de la civilisation ; la tête lui tourna dans ses prospérités. L'infamie de ses mœurs attira sur elle un châtiment terrible : nous dirons plus loin un mot sur ses misères , suivons* rapidement la chaîne des temps.

Tels ne pouvaient être ni le développement so*

cial ni la destination de l'Egypte. Dans l'esprit aus^ >ère de ses institutions, elle ne pouvait songer à conquérir que pour civiliser. Ses guerres maritimes avec Tyr n'étaient point te fruit d'uae hostilité systématique; mais l'industrieuse et sage Egypte ne voulait pas que ses haUtans eussent jamais un besohi essentiel de relations avec les étrangers , dans lesquelles leurs mœurs pouvaient se corrompre; car en Egypte l'état reposait sur les mœurs, comme à Tyr sur la richesse. Ces deux peuples ne pouvaient pas se comprendre. Les Tyriens finirent par laisser les Égyptiens fonder paisiblement des colonies , puis ils s'emparaient du commerce de ces nouveaux établissemens. Le commerce de l'Egypte ne ressemblait pas à celui de Tyr; profondément inspirée du sentiment de hx justice , elle qui ne donnait la sépulture à ses rois qu'après avoir solennellement examiné la pureté de leur vie , l'Egypte avait horreur des supercheries qui déshonoraient les transactions de sa rivale; elle ne faisait qu'un commerce d'é-^ cliange.

Ne poussons pas plus avant ce parallèle , qui nous entraînerait à des considérations, non pas étrangères à la question que nous avons principalemeat eu vue »

niais(|aidépas9ermntnou^ptaB.tl novii siifiedrâwfr constaié le point de départ de Thistom die la mAne et de l'avoir montrée diès le prineipe comme Félév ment principal de puissance et de eivittsaiâon de l'ancien monde; n'insistons pas sut les causes (i) qià firent perdre ces avançâmes anx sociétés* prioMâ^vos et poursuivons noire examen au travers de lenre transformations' successives.

Malgré la différence si essentielle et si' remarqva^ ble de leur génie , la civilisation grecque a été fiite de la civilisation égyptienne. Toute l'antiquité Fa ^rmé. Ce faSt semble doue acquis à. l'histoire^ quelque nécessaire qu'it soit d'être expliqué ; car il est bien certain que oe n'est pas de l'Egypte qne lu Grèce reçut l'élément hëroîqike qui a jeté tant d'éclat et de grandeur dans son histoire.

La Grèce firt de bonne heure un état maritime , il n'en pouvait être autrement. Cependant il est impossible d'admettre que les anciennes traditions, dont nous avons parlé plus haut , bien qu'eUes aient été hellénisées avec assez d'art pour être désormais inséparables de l'histoire grecque , appartiennent réellement à ce pays. Il est probable que les Grecs les au* ront appropriées à leur heureux génie, comme toutes les notions de civilisation qu'ils ontreçu^ des autres peuples. Remarquons d'ailleurs qne la Grèce a tou«jours manqué d'unité, non seulement dans ses rap»^ ports politiques, mais encore dans tous ses autres rapports sociaux , ce qiii prouve que les divers éiëmens de civilisation qui s'y sont développés y ont subsisté Uen long-temps conjointement. Certainement il y a eu là une hitte incessante et tenace entre des ra** ces différentes, et cette circonstance a dâ tou^ à tou^ restreindre et surexciter les expansions du géûiw civilisateur, de la Grèce. Le siège de Troie coiriirme sur tous les points cette appréciation historique. Cet événement, qui est conteaq^orain de la puissance maritime de Tyr et de La haute civilisation de l'Egypte, indique évidemment une violente réaction de l'élément héroïque contre Félément social plus an^ cien, auprès duquel il s'était ftfsta - posé dans la Grèce. Quoi qu'il en soit de la^ cause réelle de eett« guerre, il est certain du moins qu'elle ff donné liei» à la plus grande expédition militaire et maritime de^ l'antiquité. Ses résultats ont été d^une grawJe importance. Les principaux états de k Gi»èce devinrent des puissances navales, et, chose remarquable, d'un côté la constitution démocratique de ses é^ts , qui usaient toutes leurs forces dans les disputes de la

(1) Ces eanses tiennent principalement à h rfvalUë deg races; c'est là uie queaUon grande et neuve que It criUqua historique a soulevée de nos Jours et qui ne peut même êlr» «nonces d«tt5 es rapMe aperçu de riiistoire de la mariite.

DISCOURS PRELIMINAIRE

place publique, ne leur permit pas de donner à leur omrine tout le développement qu'elle pouvait acquérir ; de l'autre c'est à la marine que la démocratie dut sa conservation. Le fait politique le plus important auquel donna lieu le siège de Troie fut la création d'un grand nombre de colonies.

Les flottes réunies de la Grèce , séparées après la ^ctoire, furent pour la plupart dispersées par la tempête. Les navigateurs ne pouvaient alors sans danger se laisser entraîner à une trop grande distance des càtes. Un grand noml»re de navires hellèjMS , qui ne purent retrouver la route de leur patrie, abordèrent sur les côtes de la Sicile et de l'Italie méridionale. Là, sans doute, les Hellènes retrouvèrent encore les Pelasges, dont ils venaient de détruire la ville principale ; les deux élémens se confondirent de nouveau. La prospérité à laquelle atteignirent en peu de temps ces colonies, auxquelles on donna le nom de Groiufe- Grèce, étonne l'imagination, comme left restes cyclopéens qui couvrent encore ces rivages et qui attestent le passage sur cette terre de la forte et industrieuse race pelasgique.

Nous ne sommes pas disposés à ne voir qu'un jeu du hasard dans l'étaUlssement simultané des colonies grecques dans la péninsule et l'archipel italique , et la fondation de Garthage parles Phéniciens à l'extrémité de la côte septentrionale de l'Afrique. Le vieux monde a été mal étudié, et c'est une erreur de croire que la science politique ne s'exerçât pas, dès lors, dans des vues générales et de remarquables, prévisions de l'avenir. Il résulte de quelques passages de Pline, de Strabon et de Philostrate , que les Phéniciens eurent des relations commerciales très suivies avec les colonies de la Grande-Grèce. Ce peuple calcnlatettr voulut d'abord empêcher dans ces nouveaux états le développement de l'élément maritime ; mais il songea à leur opposer, dans tous les cas, un obstacle piûssant et perpétuel. L'histoire de Garthage nous montrera bientôt la profonde sagesse de ces prévisions.

Nous avons vu, jusqu'à présent, la marine former le lien prmcipal des relations sociales, créer le commerce, rindustrie, devenir pour les états une source de puissance politique et de prospérité matérielle; plus nous avancerons dans les temps, plu$ nous la verrons s'empara de l'influence que nous lui avons assignée dans l'accomplissement des destinées humaines. Cette idée n'est pas nouvelle, et les grands hoDunes de l'antiquité qui ont dirigé les affaires de leur pays ont tous été profondément convaincus que la niarine est la base essentielle de la force et de la puissance des états, c Athéniens! disait sans cesse lliéiiMstode, renoncez à Tempire de la terre^ si vous

n'aspirez pas à celui des mers. » Et plus tard le grand Pompée, après la guerre des pirates , exprimait la même pensée quand il disait aux Romains attachés à sa fortune : < On ne peut conquérir la terre qu'à la condition de dominer sur la mor. > G'é- ; tait peut-être dans des vues personnelles que Pompée s'exprimait ainsi, car il ménagea les pirates que sa flotte vainquît partout et que partout elle eût pu écraser; dans tous les cas ses paroles ne tardèrent pas à recevoir un accomplissement solennel. La journée d'Actium donna le monde à Octave , quelques années après!

Athènes se trouva bien d'avoir suivi les conseils politiques de Thémistocle, qui sut d'ailleurs faire parler l'oracle pour que ses concitoyens se réfugiassent dans la ville de bois à l'approche des myriades de soldats de Xercès, auxquels ils abandonnèrent la ville de pierre et de marbre. La marine sauva alors Athènes et la Grèce, et depuis cette époque elle joua un rôle important et plus direct dans les guerres intestines de celte contrée célèbre. La rivalité de Sparte et d'Athènes fut, on lé sait, marquée par une lutte maritime bien remarquable. Gette pauvre et héroïque Sparte, située moins favorablement que sa brillante rivale , sous le rapport maritime , parvint cependant à se créer une flotte imposante. Elle comprenait que sa prééminence dans la Grèce ne pouvait être conservée sans une marine, et elle voulut que cette marine fût aussi redoutable que ses armées de terre. Elle disputa à Athènes l'empire de la mer Egée et de h mer d'Ionie , et dans cette lutte inégale , où l'avantage du nombre des vaisseaux et^ des ressources maritimes de tout genre était réellement du côté d'Athènes, ce fut Athènes qui fut vaincue.

Mais le temps était arrivé où , après une héroïque, résistance, l'élément démocratique de la Grèce devait succomber devant la puissante unité du principe monarchique; le temps était arrivé où Athènes comme Sparte, comme toute la Grèce, comme le monde oriental , allaient se modifier sous h forte main d'Alexandre-le-Grand , désignation inséparable dadis l'histoire de cette personnification si admirable du génie héroïque de la Grèce.

Nous ne suivrons pas le conquérant civilisateur de l'antiquité dans son incroyable marche triomphale à travers les peuples et les empires. Aujourd'hui qu'une critique éclairée a expliqué les événemens de riiistoire et anéanti les préjugés qui en avaient perverti les plus hauts enseignemens , la gloire d'Alexandre rayonne de l'éclat le plus pur, et la société nouvelle, initiée parla science aux mystères du passé, s'incliue avec respect devant dette grandeur immor^»

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DléOOtBS MtÊLîMlNAfRÈi

telle, qQ^iine seule gtinâmf biittiftine û J>ii depuis égaler, mais non pas elTacer.

Un génie aussi vaste, aussi universel que eeltd d'Alexandre, ne pouvait méconnaître le rang important assigné à la marine dans Tapplication des forces sociales. Il savait que la phalange, malgré son admiraUe organisation et Tirrésistible valeur de ses soldats, ne pouvait suffire à soumettre le monde, et que les peuples dont les foules armées venaient se briser contre ses lignes de fer , pouvaient à leur tour là b^aver sur TOcéan , et lui ravir le fruit de ses plus éclatantes victoires. Alexandre voulait conquérir le monde , mais surtout l'humanité. Pour lui la gloire n'était pas de vaincre, mais de dominer et de saisir l'esprit des nations par l'ensemble merveilleux de son immense entreprise. L'Orient était le berceau de là civilisation, il était le point de départ des premières émigrations humaines; il se présentait alors, aussi bien qu'aujourd'hui , à la pensée des peuples de l'Occident, comme le sanctuaire mystérieux oii l'unité de l'homme devait se reconstituer. Alexandre marcha vers l'Orient et l'étreignit tout entier dans sa niain puissante. Mais la conquête de cette vaste et féconde contrée ne pouvait suffire à la réalisation de ses grands desseins. Cet homme extraordinaire, qui embrassait lé monde d'un regard, avait désigné l'Egypte comme là contrée la plus propre à former le centre de sa (domination civilisatrice, comme le lien qui devait unir le vieux monde de l'Orient au monde de l'Occident encore jeune, le passé à l'avenir.

Ainsi s'expliquent logiquement les marches stratégiques et, on peut le dire, scientifiques d'Alexandre au travers de l'Asie. Qui n'admirerait pas ce voyage aux sources de l'Indus et au golfe Persique, qui a rendu de si grands services à la géographique et à Fhistoire naturelle l Puis tout à coup, quand ce besoin de connaître est satisfait, le guerrier politique revient sur ses pas et arrive aux portes de la superbe Tyr. Là était, en effet, l'élément ancien le plus hostile aux ëlémens nouveaux combinés dans son génie, il fallait que cet élément fAt anéanti. On sait avec quelle patience ingénieuse Alexandre dirigea contre cette ville formidable toutes les connaissances de Fart militaire, toutes les facultés de son génie guerrier. Tyr, qui avait résisté tant de fois aux attaques des puissansrois d'Assyrie, fut assiégée par terre et par mer, et succomba sous les coups de la phalange macédonienne. Tyr, si orgueilleuse, si puissante et si cor* rompue , expia pendant une nuit fatale les folies de son orgueil , les crimes de sa puissance , les désordres de ses mœurs. Elle succomba pour ne jamais se relever. Mais on dirait que, prévoyant son dernier jour, elle avait d'avance préparé M ccûqtiémA Aé

l'Asie un piiissant obstacle à là réàfisàtioii de ses' ' projets: Nous avons vu plus haut que l'expansiclB du génie hellénique dans les colonies delà Gi-apde-Grèce avait inquiété l'avide génie commercial des Phéni- : cienSj et que Cartilage s'était élevée sur les eôte» de l'Afrique septentrionale, comme une menace de la suprématie maritime de Tyr, contre Tesprit* audacieux et entreprenant de I;e8 jeunes états. Carthage ne démentirà pas les prévisions de Tyr, elle va bien* : tôt se montrer sa digne fille.

Une suffisait pas, pour Alexandre, d'avoir renversé les murailles de Tyr et détmt sa marine , le temps pouvait réparer ces pertes quelque grandes . qu'elles fussent. Ce n'était pas seulement la cité qu'il fallait briser , c'était son génie même qu'il fallait atteindre. H voulut donner au commerce du monde on ' nouveau centre, une direction nouvelle , et pressentant, comme tons les esprits supérieurs, les gràïi^ des destinées qui se rattachent à la domination de la Méditerranée, il s empara de l'Egypte et fonda Alexandrie !

Ne perdons pas de vue cette haute manifestation . d'un des plus beaux génies qiii aient illustré l'humanité; nous aurons à nous la rappeler quand nous aurons conduit ce rapide récit à des temps plus près de nous.

Alexandre-le-Grand ne put accomplir sa haute mission. Frappé avant le temps par une mort soudaine, il laissa le monde qu'il avait étonné, plus effrayé de sa gloire que touché de la grandeur de ses desseins. Détournons avec douleur nos regards du spectacle affligeant que présenta , après lui » l'immense empire qu'il avait fondé, et laissons ses lieutenans et leurs indignes fils se partager les dépouilles de sa gloire et détruire à plaisir l'œuvre de ^ son génie.

Tandis que les successeurs d' Alexandre i par lefir mollesse et leur lâcheté, préparaient l'Orient à subir tôt ou tard les lois d'u» nouveau conquérant , deux puissances formidables s'élevaient dans le monde, et se disputaient l'honneur de recueillir son véritable héritage. Tout intérêt humain doit se taire en présence de la rivalité de Rome et de Carthage. Disons quelques mots sur Terganisation sociale et les buts politiques de ces deux grandes républi*ques, dont l'histoire est, d'ailleurs, plus présentée tous les esprits que celle des autres sociétés de l'an* tiquité.

Tyr avait dès long-temps transporté à Cartilage ses dieux atroces et sensuels , la dureté de ca]^àctèrede ses marchands , leur avidité pour le lucre , leur dédain pour Phéroîsme , malgré leurs goûts aventu^ feux. Toutéà les àutm e^toniés pfcéiieicnnefsi eft

I)iS€06ftB F9fiLBipllAi{tE.''

Affû)i|ft| nscun^t d^s )(ai9 de Carthage , qui exerça ^egf^t sur le commerce un monopole aussi dur et aii^iia^lis^ble qu'il était éiendu. Le gouvernement de jcette république était une oligarchie Gnancière. Un tribunal comppeé de cent membres , nommés à vie par le peuple, qui les cboisiss^it parmi les adminis- Irateurs des finances sortis de charge , était le véfitable loqitre de la puîssa^c^ publique. Ses pouvoirs jetaient en harmonie avec ses terribles fonctions ; il livait le droit de vie et de mort mâme sur le sénat et jswr les généraux de la république, qui, pour un simple soupçon ^ étaient mis en croix.

Le droit des gens d^ Carthage n'était pas seulement singulier, comme le remarque l'illustre auteiu* ,d^ VEiprit des Lois, il était atroce et digne en tout . de ce gouyeriiement soupçonneux et cruel., ou plu- .tôt de ce gouvernement avare* Son droit politique ^étai^ aussi arbitraire et aussi odieux. Les Carthagi- .aoîs faisaient noyer tout étranger qui trafiquait aux jCûlonnes d'Hercule et en Sardaigne; ils avaient , établi une colonie dans cette lie , et ils avaient dé- ,fendu à jses liabitans de cultiver la terre sous peine de ntort.

Au moment ou l'empire d'Alexandre s'écroula de toutes paris » Carthage était la véritable dominatrice du monde. Les Romains luttaient encore péniblement contre leurs voisins , et leurs légions n'avaient pas encore apparu dans la GrafideoGrèce. C'est su|* la puissance navale que reposait la puissance de Carthage. ïlaitresse de la Méditerranée sur les côtes d'Afrique , Carthage-étendait sa puissance sur celles .de la Gaule , de TËspagne et du grand Océan* Elle . avait des colonies en Sicile , en Corse , en Sardaijfne, en Espagne, et après de longues guerres , doat les vicissitudes n'avaient ni épuisé ses forces, ni classé sa sombre énergie, elle avait imposé son protec*torat, c'est-à-dire son odieux monopole commercial, «aux plus puissantes républiques de la Grande-Grèce. .^rUiagp était donc au comble de la puissance, nous ji^osons pas dire de la gloire , en parlant d'un tel ^up^ , lorsqu'elle rencontra {lome victorieuse de . TariBtfUe après la guerre de Pyrrhus.

Le génie de Roipe élnit aussi dur, mais plus austère, plus religieux qu^ celui de Carthage; et le s^timent d'héroïsme qui le dominait donnait un tout autre sens à ses défauts comme à ses qualités» .Ctmdanmée à combattre sans cesse par le mélange et l'ascendant simultané des élémens aristocratique ..et dànocratique de sa constitution, Rome devait fiair par sjuccomber ou par être la maîtresse du /monde. Nous savons aujourd'hui ce qu'il faut^nser 4e ee ^Mjblç d,émi^r(Mfimeut , dn ces vertus patriar?

dans leurs vainqif efirs. Si Vo^ veut avoir ^ne juste idée du vieux génie romain, il faut lire ces lignes tra-< cées par Cafon, qiû ^n est présenté comme le type le plus parfait :

. € Que le père de famille , dit-il dans son livre sur ï Agriculture, yendp l'huile, 3t elle a du prix (si /^re* tîtim habeat) , et ce qui lui reste de vin et de blé. Qu'il vende les vieux bœufs , les veaux , les petite^ brebis , la laine , les peaux , les vieux chariots , les vieux fers, Y esclave vieux ^ V esclave malade ^ et tout ce qui peut étrp vendu. >

Voilà quels étni^nt les deux peuples qui se dis* putèrent long-temps l'empire du monde. Souslerap? port de récpnomie politique, la seule source de richesse que connussent les Romains , c'était l'agri* culture ; les Carthaginois , le commerce. Les pre? miers accomplissaient leur but social par l'héroïsme militaire , les seconds par la marine. Les Cartha* ginois étaient d'intrépides matelots ; mais ils ne se servaient que de troupes mercenaires ; ils n'étaient pas soldats. L'élément héroïque leur manquait ainsi comme aux Égyptiens, comme aux Phéniciens, leurs ancêtres.

Lorsque les légions romaines arrivèrent en face de la Sicile , au bord du détroit , et que , par coasé* quent , leur lutte avec les armées carthaginoises at lait commencer, elles passèrent en Sicile sur des vaisseaux grecs el des radeaux construits à la bâte. Rome n'avait point de marine. Pour expliquer ses immenses succès dans la première guerre punique f il ;faut se retracer l'horreur qu'inspirait dans cette lie et dans la GranderGrèpe la domination cartha* ginnise. Ce fut donc à l'aide des populations indigènes qu'ils firent, en moins de dix-huit mois, la conquête de la Sicile, liais la domination romaine, moins oppressive, moins dure, sous quelqifes rap* ports que celle de Carthage, pouvait aussi lasser ces nmbiles populations helléniques. Pour conserver la Sicile , Rome devait être maîtresse de la mer. On assure que les Romains prirent pour modèle une galère carthaginoise échouée , et que, en moins de soixante jours, ils mirent à la mer une iotte de cent soixante vaisseaux. Durant les tpivaux de construct lion , le consul Duillius exerçait à terre ses rameurs et il fit adapter aux galères des mains de fer qui , s'abaissent sur les vaisseaux ennemis, en facilitaient l'abordage ; alors la valeur du soldat devait l'em? porter et neutraliser Tadresse des marins ennemis. Cette flotte rencontra celle de Carthage et la vainquit. Des honneurs extraordinaires récompensèrent la victoire de Duillius, et dès ce moment l'élément maritime va frayer aux Romains les voies il la domina* tion du monde.

ik

DISCOURS PRÉLIMINAIRE

'On ne s'attendra pas à trouver ici un énoncé, même tncomplet, des incidens qui marquèrtînt cette grande lutte. Qu'on nous permette seulement quelques réflexions sur la chute de Cartbage.

' Lès Romains et les Carthaginois avaient cru longtemps qu'ils pouvaient garder , les premiers l'empire de la terre, les seconds l'empire des mers. Rome avait accepté les traités de Carthage , même après la première guerre punique,* sans trop s'inquiéter des stipulations commerciales favorables à sa rivale. On dit cependant qu'Hannon , le négociateur de Carthage , avait déclaré au sénat que sa république ne souffrirait pas que les Romains $e lavassent les mains dans la mer de Sicile. Plus tard , les deux rivales comprirent que l'empire du monde ne pouvait être partagé. Ce fier négociateur, pour le dire en passant , fut un des hommes les plus remarquables de l'antiquité , et l'un des plus habiles marins qu'ait eus Carthage. Le voyage maritime qu'il entreprit et la relation qu'il en a écrite lui-même sont faits pour «xciter, même de nos jours, une juste admiration. Hannon créa des établissemens au delà du 25® degré de latitude nord , ce qui prouve qu'il dut pousser ses recherches plusieurs degrés au delà des Canaries , et que , le premier , il pénétra dans cette mer, dont seulement après tant de siècles Colomb dévoila les mystères. Nous reviendrons sur cette célèbre expédition dans le cours de ceDictionnaire. •Ce souvenir est le seul monument qui reste aujourd'hui de l'empire carthaginois. (Voy. Voyages.)

Ce fut sans doute ce profond et inconciliable sentiment de haine qui perpétua cette lutte terrible et -qui lui donna ce caractère implacable de destruction qui ne devait s'apaiser que par l'anéantissement de l'une des deux parties belligérantes. Mais la critique historique moderne se tromperait-elle en assignant à cette guerre mémorable une cause originelle plus immédiate , celle d'une lutte entre la race indo-gerjnanique et la race sémitique? Nous ne le pensons pas. Depuis l'origine des sociétés , cette lutte , providentielle peut-être, s'est maintenue à travers les transformations les plus complètes de la civilisation , et s'est perpétuée jusqu'à nos jours» où elle se vivifie dans le sentiment religieux. Comme nous l'avons déjà exprimé plus haut, ce n'est pas ici que cette grave question peut être examinée avec toutes les considérations qu'elle implique. Celles qui, dans ce grand événement, se rattachent plus particulièrement à l'histoioe de la marine sont plus faciles à en déduire.

En principe» on voit que ce qui a perdu les anciens états maritimes, c'est un dédain systématique pour les sentin^ens héroïques, pour le génie militairot

Rome n'était point appelée à devenir une puissance navale , c'est-à-dire que , hors des prévisions de sa haute destination , prévisions qu'elle portait loin , Rome n'était point naturellement propre à la guerre maritime. L'élément héroïque qu'elle recelait dans son sein, qui était le mobile de ses actions, la cause secrète de sa force, suppléa dans sa lutte avec Carthage à tout ce qui lui manquait ; il créa des flottes et des marins. Remarquons que cette marine fut uniquement militaire, tandis que ceUe des Carthaginois ne le devenait que suivant les circonstances et qu'elle n'avait en vue que le commerce.

En fait, la rapidité avec laquelle les Romains mirent si souvent des flottes à la mer prouve jusqu'à l'évidence combien la construction navale était alors peu compliquée. D'un autre côté, la marine romaine acquit en peu de temps une supériorité marquée sur la marine carthaginoise , qui devait être plus perfectionnée que celle des autres nations. Le Périple d'Hannon, dont nous venons de parler, et les nombreuses expéditions maritimes des Carthaginois prouvent qu'il en était ainsi en effet. Mais les avantages que cette marine pouvait avoir pour les expéditions de long cours disparaissaient dans la navigation côlière, où l'ascendant militaire devait l'emporter, quelle que fût la construction des navires : aussi ne voit-on pas chez les anciens que le commandement des flottes ait jamais exigé aucune connaissance spéciale ; les généraux grecs , les .consuls de Rome, les chefs carthaginois passaient alternativement du commandement des armées de terre à celui des armées de mer, sans qu'il en soit résulté aucun inconvénient. La défaite du consul Appius Pulcher dans la mer de Sicile fut attribuée, non à son inexpérience, mais à son impiété , car il avait fait jeter à la mer les poulets sacrés, qui, avant la bataille, refusaient de manger I

Un dernier mot sur la guerre punique. Carthage était une colonie phénicienne; elle ne fut d'aucune utilité à sa mère-patrie ; elle avait elle-même de nombreuses colonies qui battirent des mains à ses derniers soupirs. Nous ne savons pas que les puissantes colonies grecques en Sicile et en Italie aient jamais intervenu en faveur de leur mère commune ; et ellea^ mêmes , comment ces colossales cités d'Agrigente , de Syracuse, de Sybaris, de Tarente, succombèrentelles presque sans résistance? t Leur richesse prodigieuse, leur industrie, leurs forces navales , qui dépassaient de si loin celles de la mère-patrie , ne retardèrent point leur ruine, dit un écrivain moderne.» Cela est vrai ; et il ressortirait peut-être, de l'étude du système de colonisation des anciens , des ensei*gnemens bien tmportans pour nous* II n'y a aucun

DISCOURS PIlÉUMIIfAIRE.

fait dan» rhistoire qui ne poisse être expliqué, et celui-là tient, comme tous les autres, à une cause supérieure et générale que nous ne nous promettons pas d'approfondir, mais d'examiner ailleurs. (Voyez

COLOUIES.)

Hâtons-nous d'en finir ayec l'ancien monde. Cartilage wncue, Rome accomplit son œuvre immense avec ceœ confiance si entière ,* si absolue dans sa destinée qui donna si souvent la victoire à ses immorteUes légions. Maltresse ou du moins dominatrice des mers, aucune puissance ne fut jamais en état de lutter individuellement avec elle sous ce rap* port. CkMume nous l'avons d^à dit, l'élément maritime , uni à l'élément héroïque, assura sa prépondérance universeUe. Ses .flottes portaient au loin ses légions, qui apparaissaient tout à coup sur les rivages étrangers en même temps que le décret du sénat qui ordonnait la guerre. Ces admirables soldats n'étaient rebutés par aucun travail, par aucun danger. César fit construire aux légions une flotte pour combattre celle des Yénètes et pour envahir la Grande-Bretagne.

Les dernières, guerres de Rome , ses guerres civiles, furent des guerres maritimes. Ces terribles luttes entre les vainqueurs du monde feillirent détruire l'oeuvre des siècles et remettre tout en doute. Après Marins et Sylla , César et Pompée , vient le dernier duel entre Antinne et Octave. L'empire de Funivers fut le prix d'une vicuâre navale : à Actium h fortune se prononça pour Octave I Alexandre était mort à trente ans ; César , le seul homme de l'antH qnité qui , sans lui ressembler , eût accompli d'aussi grandes choses , était mort assassiné ; le timide et cruel Octave l'emporta sur le meilleur général qui restait à Rome, sur le plus brave soldat qu'elle eût Jamais eu. Quelque chose d'extraordinaire allait se passer dans le monde pour que bi Providence le lais* s&t tomber en de pareilles mainSf

Avant d'entrer dans le monde chrétien , qui eut aussi sa longue et pénible enfance , jetons un dernier regard vers le passé. Si du taUeau que nous n'avons pu esquisser qu'à grands traits , il résulte du moins que l'histoire de la marine est inséparable du développement successif des sociétés , ce retour sur nous-mêmes ne nous entraînera point à une Agression inutile. 11 est nécessaire de relier entre eux les anneaux de la chaîne des temps , et d'établir les rapports constans et généraux des générations qui se succèdent sur la terre.

Au dâ>ut de l'histoire , bi dispersion de la famille humaine dans le inonde y est effectuée. D^à même

cette grande famille est divisée en races distinctes ^ qui ont oublié leur commune origine , et qui oa€ acquis sous les divers climats qu'elles habitent des mœurs et une direction sociale tellement divergentes qu'dles se montrent partout animées d'un aveugle et implacable esprit de haine et de rivalité. Caïn et Abel se perpétuent dans l'humanité.

Ce mythe sacré renferme évidemment le germe de la philosophie de l'histoire; en montrant l'hostilité des deux premiers frères, il révèle la cause des misères qui atteindront dans l'avenir leur immense postérité. L'humanité n'est, en eflet, que l'expansion de la iamilie ; aussi ce terrible début' de la Genèse humaine embrass&t*il déjà l'ensemble doulouraux des agitations sociales ; ce premier cri de haine et de vengeance qui s'élève du berceau de l'homme retentit dans le lointain des Ages.

Voilà bi dispersion de la famille motivée sur un crime ; les enfans de la viciime ne peuvent vivre • sous le même ciel que les enfans du meurtrier. L'hos^ tilité des races qui naîtront d'eux se déduit naturellement de cette première cause. Que cette déduction soit fatale ou providentielle , nul ne peut en nier la constante et pénible réalité. Au milieu de nous, dans notre civilisation avancée , où règne une uniformité extérieure si parfaite , transportons-nous au sein des nombreuses familles , et si nous y observons la diversité si frappante qui se montre dans les caractères , dans les dispositions morales , dans celles de l'esprit, nous nous expliquerons plus facilement le phénomène, ou, si l'on aime mieux^ le profond mystère des dissemblances étranges qui se sont manifestées dans les nationalités diverses depuis les temps les plus reculés.

Mais» si la dispersion des races est le premier fait du développement humain qui soit constaté par Thistoire , celui de leur tendance à la reconstitution de leur primitive unité n'est pas moins évident , n'est pas attesté par elle avec mmns de certitude. Tel est nécessairement aujourd'hui l'un des buts généraux et immédiats de l'humaniié , but qu'elle doit atteindre avant d'arriver à l'accomplissement de ses fins terrestres.

Les rapports qui existent entre les faits et ces vues transcendantes de l'histoire sont faciles à établir , et les intdligences les plus vulgaires , quand elles ne sont pas perverties par des notions erronées , doivent aisément en saisir la généralité.

De même que l'égoîsme peut anéantir dans l'individualité de l'homme les dispositions les plus heureuses» l'extension excessive des plus nobles facultés sociales peut les (aire dégénérer dans les nations, et les transformer en une activité contrah*e au but de Thu^

M^eoims MttLBinuiiœ:

oiabité, et pftr ce3a~ ibéne Améste à éès natioBs. CTest nlors qu'il s^étabGt dans le monde une réaction ré* pressÎYe contre les dominations avides et injnstes de quelques peuples y et que ces peuples y livrés à leurs seules forces , disparaissent pour toujours.

Ainsi, danâ cette première période de f histoire que nous venons de parcourir , l'élément maritime se présente comme une des plus hantes conquêtes de Tesprit humain ; il est le premier Ken civilisateur des sociétés dans l'enfance; mais ches les Phéniciens et les Carthaginois , il absorbe tous les autres élémens sociaux , et suscite contre ces peuples la tempête qui les engloutit.

Dans cet ancien monde , deux hommes d'un génie admirable p^sonnifient en euk les tendances de l'hu*' manité et se proclament ses vengeurs. Alexandre ^t César, à une grande distance l'un de l'autre, dans des temps et dans des conjonctures très différentes aussi, paraissent néanmoins accomplir la même œuvre. Hais l'unité humaine ne saurait se rétablir par le seiri concours des puissances humaines. A Alexandre comme à César il manque une force plus irrésistible qiie la phalange et la légion; il manque un principe tnoral absolu qui relie les intelligences, comme le principe de la force peut matériellement relier lc6 ^tats. Ce principe sauveur, qui désonnais va domi*ner les fiiits de l'histoire, est enfii mis dans le monde •par l'Évangile.

Qu'on adopte ou non ees idées générales, dont on ne peut remplacer l'autorité dans b philosophie de Thistoire que par l'idée négative de la faitalîté , Fst- "vengle et désespérant fatum du polythéisme, on «concevra du moins pourquoi nous avons omis dEe parler dans ce résumé de la marine- de Ptolémée et surtout des marines indiennes et chinoises. Ces dernières nations, formées de tant de millions d'homme, *iie sont jamais entrées dans le mouvement général dé Thuraanité. Leurs essais dans les arts comme daiKs •les sciences sont demeurés renfermés dans les bornes restreintes de l'esprit de dispersion dans lequel elles Dnt été fondées , et que leur immobilité sociale ne 'leur permet pas de franchir. N'en doutons pas , néanmoins, ces grandes nations se confondront un jour <ians rttâité humaine. Déjà l'Inde presque eoiière a •subi le joug de la civilisation moderne , qui frappe liardimrent avut portes de la Chine. Il est vrai que l'envahissement contre lequel œs deux sociétés primttives ne peuvent se défendre est dirigé dans les Tues étroites et égoïstes d^ l'esprit mercantile ; mais laissons passer l'œuvre de la Providence. L'avidité commerciale ouvre des barrières au delà desquelles pénétrera nécessairemttM «n Jour ïééaMC héroïque « civilifiatrarl

: Reprenons maumatnt eericfioè'nÉfcàviai^dA'te Mspendre «n mumeiit*

' Maître du monda et poesessenr ineonttsié de la «npréoie puissance, Auguste fit oublier Octave. £n comparant le paisible et glorieux r^ne de l'emper Teur aveo les ^aètions du triumvir , on dirait qu'il s'agit de deux hommes dîfférens, et que le second Semble déjà être entré dans lés voies de b rénovation intellectueUe que FE^angite allait ouvrir à l'univers^ 'Auguste s'attacha à conserver à la marine romaine ^ prééminence et sa force. N'ayant plus d'ennemis à combattre , il emploie de nombreux vaisseaux à d^ expéditions utiles à s^ politique , et par conséquent aux vastes intérêts faninaias qu'elle repriéseme. Il ordonne à ses marins de tenter .de nouvelles décqiiH vertes en Afrique, vers Féquatenr, et leur preaeritde reconnaf tt« toutes les câtes del'Ëun^ jusqu'aux frontières de la Chersonèse cimbriqne. Ces pacifiqnes conquêtes furent plus tard d'une utilité incontestable à la science géographique , dont Ptolémée , l'un des maîtres de la grande école d'Alexandrie , rassembb pour la première fois les élémens encore confu$.

Les successeurs d'Auguste n'imitèrent point son -^exemple, et la construction du môle de Néron, à rentrée du port d'Ostie , les prodigieux travaux que Trajan fit entreprendre dans le port d'Ancône sont des laits isolés dans l'histoire de la marine sous les «empereui^. Au temps des Antonins^ les mers étaieqt infestées de pirates, et le commerce était exposé à ' des spoliations que les maîtres du mpnde étaient iffipuissans à réprimer .^ Les panégirristee des prédéce^ aeurs de Constantin désifpieiit ces- pirates sous le nom générique de Gaulois* {Evem9t' iifn^pMts oi^derunt Galli, etc.)

Ces Gaulois ne seraient-ils pas pliit6t les premiers 'essaims de ces hardis Scandinaves qui profitèrent si long-temps des déaordnes que le décadence de Tempire romain occasionna dans le monde? Car les temps étaient venus où l'unitS' i^térielle de l'empire roumain allait être brisée , où tout ce qui restait de la -civili^ition ancienne allait dispairaitre, où des empires nouveai|x, des nationalités nouvelles aIJaifNit surgir de ses vastes nnnes et préparer à l'unité intellectuelle son inévitable triomphe.

La Germanie fermait le nord sous les Bomains. '^Au delà de cette contrée dont les parties lointaines avaient même échappé à leurs armes , il n'existait pour eux que d'immenses solitude». Ces solitudes retentirent tout à coup des cris de guerre d'une foul^ de nation^ ardentes et belliqueuses, qui venais prendre, les armes à la. main, leur plecle au soleil |d^ la civilisatibn. Les Gochs, fils peitf^élf^ de Gef» j^ar-

4ts pirates qû avaient «agektt iofliW iei jmt^^

de r^filf^y t enfile ^|0

tre les eiidràts Tuloérables, comraeiieèreBt cette iaîr gratioB des hommes d«Nord ters FOcoideiit. Ib ful^iit suivis tfvne foule de peuples ijul se jetèrent dé toutes parts sur le monde roinain.

IHoQS ne pouvons assister à chacune des scènes de ce drame sanglant; essayons seulement d'en eontenipter te formidable ensemble.

L'Italie appartient suecessivement aux Goths^ am Hernies, aux Longobards. Les Franks et les Gotha de l'ouest, les Burgondes et les Alains se paHagent les Gaulfê. Les Angles et les Saxons s'étiddissent daàs la Grande-Bretagne. Les Wisîgotha et lies Vaa* dates s'emparent de r Espagne et de F Afrique; par* tout les ruines s'amoneèlent sur les puines» les cités sont en feu, les champs ravagés*

'Tout à coup les Palus^Héotides Mut franchis par un essaim de Barbares^ plus terribles encoi-e 4|ti6 leurs fougueux prédéeesseura et qui viennent d'un pays inconnu. Les Huns* sous la eenduite d'Attila^ le fléau de Dieu , se jettent à k fois sur l'Orient et sur rOecMent ; mais ils exercent surtout leurs fureurs sur la riche et belle Italie. Les habitans de Milan» de Padone et d'Aquilée, opulentes cités ruinées de fond en comble par ces barbais, se rtf ugient .au fond du goHe Adriatique , dans les ties des lagunes» et fon» dent cette iière Venise, dmit l'élément maritime ne tardera pas à faire une puissance prépondérante.

Tandis que la race indo-germanique se renouvelle en se baignant dans son propre sang» ia race sémitique sort de son kmg sommeil. A la voix de Mahomet^ hl grande nationalité arabe se relève jeune et fière. Le principe moral de rinnité de Dieu qu'elle a reçu de son cbef et de son Prophète guide seS bataillons enthousiastes. L'Orient est de nouveau fermé à l'Occident ; à part les bus plateaux de l'Asie, où les empereurs de Constantînople peuvent encore arborer leur bannière.

Respirons un momoit» Est-il possible de ne reconnaître qu'une œuvre du hasard^ ou même un libre effet de la volonté de l'homme dans cet immense conflit, dans cette} œtfrre prodigieuse de destruction et de rénovation? C'est mervetHede voir comme tons ces élémens opposés se combinent et se coordonnent» et quel ordre nouveau surgit de ce vaste désordre! C'est merveille de voir comme ces fiers guerriers du Nord; qui n'avaient jamais adoré qu'un fer de lanee^ symbole de leur divinité impitoyable, se courbent devant la croix! Sans doute l'oidre qui s'établit alors ferait horreur à notre civilisation qui cependant s'en déduit togiquement, ^r on peut y voir déjà sein* tQler» comme une pâle lueur dans le iGÛitain el Tob* s^toMy te Imà^ briUnnt» qu'fteprejetltt a^wr^

DDOOVSâ niiaUMD(AIRE« 1& t

véniis en reôoniiùl- d'hhi star le monde ; mais cette' organisation id)n9te

est déjà supérieure au chaos de l'empire déchu ; elle réhabilite du moins le salutaire principe de l'autorité par la double influence de l'élément héroïque ! et de l'élément religieux*

Quel rôle la marine a-t-elle joué au milieu de cette dispersion nouvelle des races humaines? Les puissantes Bottes d'Auguste ne protégaient plus l'empire, et ai les derniers makres de Rome n'avaient pas été frappés d'aveuglement et d'iinprévoyance, il est probable que l'élément maritime aurait retardé leur chute» et que les migrations des hommes du Nord se seraient effectuées sous d'autres conditions. A ee^te époque, la marine parait anéantie dans tous les grands états qui se constituent lentement ; le commereesansprotectioni TiuMlustrie ruinée par la guerre et par laconquéte, s'individualisent, pour ainsi dire» . et s'ékkignent des grandes sociétés. Us se créent des ; asiles sur les rivages de la Méditerranée et de l'Adriatique, et tandis que l'empire de la terre, comme dans . la première période de l'histoire, préoccupe eiielu- , sîvement le nouveau génie delà civilisation, l'empire dea mers tombe, à l'Occident» entre les mains de quelques marchands^ au Kord^ dans celles des pirates Scandinaves qùi^ sous le nom deNormans, commencent à acquérir une terrible renoQimée; à l'Orient, dans celles des Arabes qui pénétrât en Afrique, subjuguent les populations gothiques, passent le détroit, croisent, dans la Méditerranée et occupent la plus grande partie de l'Espagne. Les envabisscmens de la race sémitique s'arrêtent heureusement de ce' côté des Pyrénées devant l'armée des Franks ; sur la mer, Gènes et Venise leur disputent la prééminence. Les Génois . chassent les Sarrasins de la Corse, les Vénitiens, qui seuls font avec Constantinople un commerce lucratif» leur ferment la mer lioire et la mer Ionienne»

Tatidia que Génes« Venise et Pise tirent de l'élément maritime une force et une puissance qui ont jeté un grand éclat dans la nuit du moyen-âge, tandis q«ie les Mormans troublent incessamment par leurs hardies excursions marUimes les Saxons dans la . GranderBretagae, les Franks dans la Gaule, une majestueuse lumière apparaît dans ce ciel ténébreux. Karl, surnommé le Grand, ce noble et puissant monarque dont le nom sera à jamais populaire sous ^ celui de Gbarlemagne» monte sur le trône des Franks, Gharlemagne est, en effets l'homme de l'unité, le précurseur de la civilisation moderne. Le but évident de ses institutions politiques fut de tenter la fusion des familles gallo-romaine et germanique « . c'est-à-dire de reconstituer l'unité de la race indo-

germaine.

GbarLeoiatpie ^BdL4.9 bwM hciir^ la poissante

activitë de son admirable génie à toutes les parties de Tordre social et de l'ordre politique. Maître d'une grande portion de FEurope, il sent le sol trembler sous lui 9 et il comprend la nécessité d'une marine pour perpétuer la vaste confédération des peuples rangés sous ses sages lois. Hais ses efforts sont presque infructueux , malgré leur prodigieuse grandeur. Boulogne devint un grand arsenal maritime ; ce lieu était bien choisi pour un tel établissement, car dans le vaste empire des Franks c'était surtout la Manche» ou le canal par lequel se mêlent les eaux du grand Océan et celles de la mer du Nord, qui avait besoin de protection. Les c6tes de la Méditerranée se trouvaient préservées jusqu'à Marseille, d'un côté, par 'une ligne de ports où l'industrie des Gallo-Romains du Midi entretenait une marine que Gharlemagne augmenta; de l'autre, par les flottes des républiques italiennes qui avaient à leur défense autant d'intérêt que les Franks eux-mêmes.- L'empereur d'Occident fit élever un phare à Boulogne , et entreprit un grand canal qui devait joindre le Danube au Rhin , et frayer ainsi un passage de l'Océan à la mer Noire. Peut-^tre est-ce dans le but d'accomplir cette œuvre gigantesque qu'eut lieu la longue guerre des Saxons, qu'une appréciation erronée de ce noble génie lui a fait reprocher comme une tache à sa gloire.

Ainsi que tous les hommes supérieure, Gharlemagne devança son époque et ne put en être compris. Ge fut en vain qu'il s'associa lui-même aux travaux de ses marins, réunis à grand'peine et levés dans toutes les parties maritimes de l'empire. Les chefs Fraqks, retirés dans leure vastes fermes, occupés de travaux agricoles , de chasse ou de guerre , ne suivirent point l'exemple de leur grand empereur; sa puissante volonté échoua devant les mœurs nationales. Aussi l'on se rappelle les paroles prophétiques qui échappèrent au monarque lorsque, du haut d'une tour, sur les c6les du Languedoc , jetant un regard mélancolique sur la mer, il aperçut dans le lointain des vaisseaux normans qui parcouraient apdacieusement la Méditerranée : c Que ne feront-ils pas quand je ne serai plus , si de mon vivant ils osent insulter les rivages de l'empire ! >

La marine ne fit que des progrès forts lents dans le moyen-âge ; sans leur rivalité les républiques maritimes de l'Italie, déjà maîtresses absolues du commerce et des mers, auraient pu parvenir à un degré de puissance incalculable. Sous Gharlemagne la prépondérance de Venise était déjà décidée. Dans les luttes qui s'élevèrent entre les empereure d'Occident et d'Orient , son alliance fut vivement recherchée des deux c6tés. Elle rejeta les offres de Gharlemagne et se prononça pour l'empereur de Gonst^ntinople. G'est

DISCOURS PRÉLIMINAIRE

que Venise voyait déjà le moment où la Grèce tomberait sous sa domination , tandis qu'elle n'avait rien à attendre de l'alliance des Franks. Ainsi les considérations tirées de l'influence de l'élément maritime commençaient à dominer les relations politiques des états.

Les pressentimens de Gharlemagne ne se vérifièrent que trop. Ses foibles successeurs, privés de marine , et dont la féodalité avait d'ailleurs modifié singulièrement l'autorité politique , ne purent défendre la France des excureions des Normans. Il en fut de même de l'heptarchie saxonne de la Grande- Bretagne. Dans ce dernier pays , après d'étranges vicissitudes, la lutte entre les Saxons et les Normans parut un moment se terminer en laveur des anciens conquérans des races galliques, primitives habitantes de l'Ile. En France, les intrépides et sauvages marins du Nord obtinrent une grande province où ils s'établirent. Pour arrêter leure déprédations, le malheureux et faible Gharles-le-Simple ne trouva rien de mieux que de leur donner en propriété les terres qu'ils ravageaient. Ge fut des rivages de cette contrée, appelée dès-lore Normandie, que dans le siècle suivant la race Scandinave s'élança de nouveau sur l'Angleterre, où elle s'établit pour jamais. Ge grand événement appartient à un ordre de faits historiques étrangère au but spécial que nous nous proposons , quoiqu'il ait été accompli sous l'influence de la force navale la plus imposante qui eût été rassemblée depuis la domination romaine.

Peu de temps après, un événement plus extraok*dinaire encore, et dont les conséquences furent immenses pour l'humanité, vint prendre place dans l'histoire. Les Groisades s'accomplirent au cri de : Dieu le veut! — Dieu le voulait en effet, car cet événement seul , peut-être , pouvait Urer l'Europe féodale de sa profonde stupeur et bâter le développement et la maturité des élémens sociaux, déposés par le christianisme au fond de cette étrange civilisation que les hommes du Nord étaient venus , quelques siècles auparavant, opposer à la civilisation romaine.

Le christianisme et l'islamisme se partageaient à peu près le monde alore connu. Les chrétiens s'éprirent tout à coup d'un excessif amour pour les lieux où le Ghrist avait accompli sa mission, et à la voiic du chef de l'Église, ils coururent de toutes parts aux armes pour reprendre, sur ceux qu'ils appelaient lea infidèles, la possession de Jérusalem, ville sanctifiée par le martyre du Fil$ de Chomme^ et où les pèlerins qui allaient visiter sa tombe étaient exposés aux avanies et aux persécutions des musulmans. Tel fut le motif immédiat et du moins apparent de ce grand mouvement guerrier, dans lequel il est permis de^

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voir aussi uike nouvelle maaifestation de la rivalité héréditaire des races sémitique et indo-germaine.

De hautes considérations sociales se rattachent aux Croisades ; nous ne pouvons les aborder ici : il nous suffira, dans l'intérêt de notre sujet, de faire remarquer rinfluence que la marine dut exercer sur le sort de ces grandes expéditions. Après la dispersion des premiers croisés, dont les foules indisciplinées trouvèrent la mort sous le glaive des Arabes ou furent dévorées par le brûlant climat de TOrient, le mouvement se régularisa, et ce ne furent plus les peuples, mais les états qui s*armèrent pour accomplir le vœu religieux de la chrétienté. La France et l'Angleterre, qui exerçaient dès-lors une prépondérance qu'expliquent l'importance et l'étendue de leur sol , durent comprendre l'état de faiblesse où les réduisait l'absence de l'élément maritime. Ce furent les Vénitiens, les Génois et les Pisans qui engagèrent leur marine au service de ces grands états, et opérèrent les immenses transports militaires que nécessita cette entreprise. Mais, dès ce moment, l'élément maritime allait entrer dans le système général de l'Europe, et participer du progrès qui se manifesta à la suite des Croisades dans les institutions politiques comme dans toutes les branches des connaissances humaines.

Remarquons, du moins, que les dernières de ces formidables expédiions, dont le but religieux ne doit pas faire perdre de vue le but politique, furent effectuées par la France seule. Le roi Louis IX, qui les dirigea en personne, n'eut, dès lors, recours aux marines étrangères que pour le transport du matériel et des subsistances de l'armée , et ce fut la marine nationale qui constitua le principal moyen d'exécution des deux entreprises de ce prince. Remarquons aussi qu'à cette époque une étrange réaction s'était opérée dans les idées en Europe, et que les expéditions de Louis furent envisagées par les autres états comme une f^ute politique inqualifiable. La pre* mière fois , ce monarque voulut préluder par l'occupation de l'Egypte à la conquête des lieux saints ; la seconde fois la flotté française, qui partit encore des ports de la Méditerranée , prit terre sur les côtes de l'Afrique. La piété de Louis était grande sans doute , et il a été permis à ses contemporains, peu éclairés, d'v voir l'unique cause de ces deux expéditions qui, suivant les chroniqueurs, firent tant pleurer yeux en France. Mais ce prince était aussi doué d'une grande et austère énergie politique; il avait un esprit calme mais élevé , et il avait prouvé dans les négociations relatives à la Pragmatique-Sanction que sa piété, quelque ardente qu'elle fût , était sincère et ne l'aveuglait pas sur les intérêts de son royaume. On peut donc dire que déjà les rois de France avaient le près-

sentiment que lear piiis^nce maritime dépendait de la possession de la Méditerranée.. On sait quels re« vers inattendus frappèrent alors les armes françaises ; mais l'histoire doit du moins honorer les intentions du prince généreux qui les dirigea dans l'intérèc de la gloire et de la grandeur nationales.

Louis IX emporta le secret de sa politique dans l'héroïque tombe qu'il trouva sur la plage africaine. Jusqu'à Charles V, ses successeurs laissèrent retomber la marine dans l'état d'insuffisance d'oii elle n'avait été tirée qu'un moment. Lorsque la rivalité de l'Angleterre et de la France prit ce caractère de violence et de gravité qui fut la cause de tant de guer^ res, ces deux états n'avaient point de marine, et, pour se mesurer sur la mer, on voit qu'ils affrétaient des vaisseaux à Venise, à Gênes, ainsi qu'à Hambourg et à Dantzîg : durant le moyen-^ge la puissance maritime des villes anséatiques avait pris un développement considérable.

Ce fut vers cette époque que la découverte des propriétés de l'aiguille aimantée, celle de la poudre à canon, et les progrès des sciences mathématiques qui permirent d'appliquer à la navigation,*avec beaucoup plus de certitude , les connaissances astronomiques , firent faire à la marine un pas immense.

Durant le moyen-àge, les récits exagérés de quel-* ques voyageurs avaient répandu le goût des voyages lointains, et d'étranges pressentimens agitaient alors les intelligences qui semblaient se préparer de toutes parts à assister à une transformation nouvelle de la société.

Les expéditions maritimes des Portugais furent les premières manifestations pratiques de ces idées vagues et générales. Avant tous les navigateurs, ils doublèrent le Cap de Bonne-Espérance , et trouvé* rent le chemin des Indes en longeant les côtes d'Afrique. Peu de temps après , l'Espagne s'associa à ce mouvement et eut l'honneur immortel d'accueillir les prévisions du génie de Christophe Colomb sur l'exis* tence d'un vaste continent transatlantique, qu'à la vérité ce grand homme croyait alors n'être qu'un prolongement de l'Asie.

La découverte d'un Nouveau-Monde, dont on racontait tant de choses merveilleuses , dont les premiers explorateurs rapportaient des productions si précieuses, influa singulièrement sur le mouvement général de l'Europe , et rétablit l'élément maritime dans tout l'éclat de sa prépondérance sociale, comme principe de force, de puissance et de prospérité.

Néanmoins ce fut seulement vers le milieu du siècle qui suivit celui de la découverte de l'Amérique du Sud par les Espagnols et les Portugais, que les grands états de l'Europe dirigèrent enfin vers la

18 DISCOURS PRÉLIMINAIRE

marine des vues tontes spéciales. L'Angleterre, sons Elisabeth, l'un des plus grande rois qu'elle ait eus, commença à fonder snr le développement de l'élément maritime cette prospérité commerciale et industrielle qui a été pour elle une source si féconde de grandeur et de force, et cette puissance politique qui est devenue menaçante pour la civilisation et la liberté du monde, par ses envahissemens intolérables et f égoisme de ses vues.

Sous Henri IV et Louis XIII, la France, avertie enfin par Texpérience, et malgré l'épuisement où l'avaient mise les interminables et sanglantes guerres civiles qui l'avaient désolée durant plus d'un dcmîsîècle , suivit de loin l'exemple de l'Angleterre , et songea à sa marine. Celles de la Suède et du Danemark, sous le rapport politique, ne remontent pas a une époque beaucoup plus reculée.

Mais révénement qui , après les nouvelles découvertes transatlantiques, influa le plus en Europe sur

ces hautes considérations générale qui se déduisent de l'histoire de la marine.

l'accroissement des forces maritimes des états,, ce fut sans contredit la révolution des Provinces-Unies. La réformatioQ religieuse , dont nous n'avons pas parlé jusqu à présent, parce qu'elle appartient à un ordre d'idées qui s'éloignent trop de notre sujet, dans les bornes restreintes où nous devons le maintenir , avait préparé ce mouvement que l'intolérance absurde du cruel Philippe II fit éclater. Ce fut au moyen de la marine que les Provinces-Unies, constituées en état indépendant, purent lutter avec avantage contre les immenses forces de l'Espagne et faire triompher la cause de la raison et de Thumaniié , maintenir leur liberté politique et se placer au premier rang des nations.

Les vicissitudes qui attendent toutes les choses humaines, qui changent la face des empires et transportent d'une société à l'autre la prépondérance politique et la prospérité commerciale , ont singulièrement modifié l'ordre qui s'établit en Europe à la suite de ces grandes agitations. De nouvelles puissances , a fat fois continentales et maritimes, se sont élevées; d'autres ont entièrement disparu ; d'autres enfin ont continuellement marché vers un état de décroissance et d'alTaiblissement qui a mis fin à leur existence politique. Dans cette seconde période de l'histoire , l'élément maritime a. constamment produit les mêmes résultats ; comme dans la première période , il a favorisé tous les mouvemens sociaux et hâté les progrès de la civilisation, et il a enfin constitué dans le monde une force supérieure dont la direction suprême implique tout l'avenir des sociétés humaines.

Il nous sera permis de rattacher maintenant aux intérêts , ou plutôt à l'avenir social de notre patrie ,

Nous avons jusqu'ici envisagé la marine sous un point de vue purement social ; et quoique nous condamnions cet esprit aveugle de nationalisme qui main»* tient entre les sociétés civilisées un antagonisme impir toyable, et qui, transporté dans le domaine du savoir, est surtout une aberration de la raison, nous croyons devoir terminer ce rapide aperçu par quelques applications de nos idées générales à la France, que nul ne peut prétendre aimer avec plus de respect et de dé* voûment que nous. Mais ce profond sentiment d'affection que nous portons à la patrie ne nous distrait point des devoirs et de l'affection que tout être raisonnable doit surtout à l'humanité. Nous avons la conviction que la France est appelée à une haute mission parmi les peuples. Cette France intelligente et fière , où l'élément héroïque s'est maintenu dans toute sa pureté au milieu des agitations les plus violentes, des infortunes les plus cruelles qui puissent accabler une grande nation ; cette France qui a résisté à tant d'ennemis sur tant de champs de bataille , n'a plus qu'à résister aujourd'hui à l'entraînement corrupteur de quelques doctrines insensées , pour entrer dans les véritables voies du progrès. C'est donc, au fond, dans l'intérêt de Thumanité tout entière que toutes les fortes intelligences doivent se réunir dans le but d'exciter la France à l'accomplissement de ses gran» des destinées.

Dans le cours de ce récit, nous avons vu tout ce que l'élément maritime a pu donner de force et de puissance à des sociétés renfermées dans l'étroite enceinte d'une ville, ou qui n'occupent qu'un espace très circonscrit sur la terre. 11 n'est pas un homme d'état qui , en jetant les yeux sur la France, n'ait compris l'importance politique de son heureuse sitiiaiion , n'ait mesuré avec tout l'orgueil d'une vive espérance l'immense étendue de ses côtes et n'ait, enfin, senti tout ce que le déveloi)pement de SCS ressources maritimes peut ajouter do grandeur et d'influence aux autres éléniens de prospérité de ce noble pays.

Ilàtons-nousde le dire, depuis le règne de Henri IV, ce ne sont pas toujours les pouvoirs suprêmes de l'état qui, sous ce rapport, ont manqué aux intérêts bien entendus de la France : tous ont voulu qu'elle possédât une nombreuse et puissante marine ; mais les grands rois et les grands ministres qui ont présidé à ses destinées ont trouvé dans les préjugés nationaux un invincible obstacle à l'exécution de leurs projets. Les Français sont malheureusement couvain*

eus qu'ils ne sont propres qu'& la guerre continentale, et que, si Tempire de la terre était jamais promis à leur courage, ils devraient renoncera celui des mers. L'histoire dépose formellement contre la fausseté de cette croyance populaire ; elle a toujours été combattue par tout ce que la France a produit d'esprits fermes et élevés.

Uillustre Sully, dans ses (Economies royales, après avoir considéré de quelle importance la marine devait être pour le pays, s*écrie : c Jamais les rois de France, aidés du peuple guerrier et courageux que Dieu a commis sous leur domination , ne se résoudront à constituer leurs principaux plaisirs en la seule augmentation de leur grandeur, commerce, réputation et manutention de la seule monarchie françoise non litigieuse , qu'ils ne deviennent sans difficulté les seuls arbitres de la chrétienté et ne donnent absolument la loi à leurs voisins, par leur prudence et si douce association, i

On ne peut mieux caractériser cette faculté expansive de civilisation dont la France est douée à un si haut degré. Un autre homme d état déplorait à la même époque, et dans des termes encore plus vifs , cette incurie de la France pour le véritable élément de sa grandeur, c C'est , dit le cardinal d'Ossat , un de mes anciens regrets , et un des plus notables et honteux manquemens du premier royaume de chrétienté, flanqué des deux mers, et situé par la nature au plus beau et avantageux endroit de l'Europe , pour foire, et pour aider et empêcher toutes grandes entreprises, tant par mer que par terre; c'est un de mes anciens regrets que ce royaume se manque à lui-même. >

On sait avec quelle généreuse ardeur Henri IV s'était associé, sous ce rapport, à l'opinion patriotique de ses graves conseillers. Au moment oii la main d'un assassin trancha le cours de cette vie héroïque et enleva à la France ce prince si éminemment national par son caractère, son intelligence et son courage, les ports français se peuplaient de vaisseaux de guerre et de navires marchands , et le gouvernement favorisait, autant qu'il était en lui, le goût des découvertes lointaines qui agitait alors les esprits.

Durant la minorité de Louis XIII , un gouvernement faible et qui se consumait dans de petites intrigues laissa périr ces germes de grandeur , jusqu'au moment où la forte volonté de Richelieu ramena la France dans ses véritables voies, en reportant de nouveau vers la marine son activité sociale.

C'était l'époque où le droit des gens et le droit public de l'Europe commençaient à se formuler sous l'inspiration de la vraie morale chrétienne et en vue des intérêts généraux de l'humanité. Le savant Gro-«

DISCOOBS PRÉLIMINAIRE. ie

tins, Théodore Graswinkel , et d'auti^ écrivuins non moins éminens en économie politique , discutaient avec éloquence et posaient comme le principe fondamental des rapports entre les états : la liberté dei mers. Déjà , à cette époque , les prétentions de l'Angleterre et de quelques états maritimes du Nord , nécessitaient ces manifestations du savoir et de la rai'^ son contre l'égoïsme des intérêts nationaux. Cette politique protectrice était digne de la générosité ef de la grandeur de la France ; elle (ut adoptée par le célèbre ministre dont nous venons de parler , et sou** tenue par lui avec la fermeté qui distingua sa vigoureuse et salutaire administration. Le Danemark pré« tendait à la possession exclusive des orageuses mers du Nord et s'arrogeait le droit d'exclure les vaisseaux français de la liberté de pêcher la baleine sur les côtes du Groenland et du Spitzberg. Louis XIII envoya aussitôt au roi de Danemark un ambassadeur extraordinaire, pour ramener ce princeà des vues plus justes, et avec l'ordre de lui déclarer la guerre s'il persil* tait dans ses prétentions. Ce qu'il y a de remarquable dans cette négociation, c'est que la France ne stipulait pas seulement pour elle, mais que, s'appuyant sur l'argument de Grotius , elle entendait que les mers fussent libres , et que la faculté qu'elle exigeait pour elle fût également reconnue à tous les • pavillons.

Louis XIY adopta cette politique , et il la' pratiqua avec ce caractère imposant de fierté chevaleres** que qui lui était personnel. On se rappelhs cette no«» ble et héroïque lettre qu'il écrivit de sa propre main à son ambassadeur à Londres dans une circonstance où les officiers de la marine anglaise avaient exigé que les vaisseaux français , avant d'entrer dans un port de la Grande-Bretagne , abaissassent leur pavillon devant celui du roi d'Angleterre, pour rendre hommage, disaient -ils, au souverain des mers. Louis XIV aurait mis l'Europe en feu , il serait mort à la tête de son peuple , comme if le dit plus tard au maréchal de Yillars , plutôt que de consentir à subir une telle humiliation.

Les sentimens généreux sont toujours fort recommandables ; mais en politique ils doivent toujours aussi être appuyés d'une force matérielle qui, seule, peut leur imprimer un caractère de réalité incontestable. Le prince dont nous venons de parler ne négligea pas ces précautions pour maintenir la dignité de sa parole. Sous son règne, la marine française acquit un développement considérable et parvint à un degré de force et de gloire qu'elle n'avait jamais atteint, et que, nous le disons avec une profonde douleur, elle n'a pu ni conserver, ni recouvrer depuis. Elle lutta avec avantage contre les

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mariBes réunies de toutes les paissaiices de rEurope, et parcourut majestueusement toutes les mers, où les nécessités de la guerre et les besoins du commerce conduisirent le pavillon national.

Sous Louis XV , Louis XVI , sous le gouvernement républicain même » dont une guerre continentale si générale et si ten*ible réclamait toutes les forces , la marine française conserva sans doute un rang distingué, mais elle est toujours restée vis-à-vis de TAngleterre, et eu égard à ses immenses ressources, dans un état d'infériorité qui ne pourrait plus se perpétuer sans danger pour elle. Ce fut en efTet TAngleterre qui , à la fin du da*nier siècle , fit perdre à la France tous les fruits de la plus grande et de la plus glorieuse expédition maritime qui ait jamais sillonné les mers » et qui avait pour but la conquête de l'Egypte.

Le pressentiment qui avait fait choisir celte contrée à Alexandre pour en faire le centre du commerce du monde ; ce pressentiment qui , sans doute aussi , avait agité Louis IX lorsqu'il y porta Tétendard des Croisades, avait été sous Louis XIV Fobjet d'études remarquaUes.L'un des plus beaux génies dont puisse s'honorer la science , l'illustre Leibnitz , avait appelé l'attention du roi de France sur la nécessité de s'emparer de la domination de la Méditerranée, par l'occupation de l'Egypte. L'accomplissement de ce vaste dessein fut tenté enfin par l'homme le plus extraordinaire des temps modernes , Kapoléon , simple général alors de la république française. Celui qui, depuis, a nommé la Méditerranée c un lac français, » avait , sans aucun doute , embrassé toutes les conséquences de sa mémorable entreprise , et il reniplissait en l'exécutant une mission à la fois sociale et française. On sait quelles ont été les suites de cette glorieuse tentative , et la cause véritable des revers qui brisèrent l'œuvre de nos héroïques soldats.

Mais la marine française saura tôt ou tard se relever des désastres d'Aboukir et de Trafalgar ! Les hautes destinées de la France, soumises à toutes les épreuves, à toutes les vicissitudes humaines, doivent recevoir leiu* accomplissement. Son histoire, à toutes les époques, atteste l'admirable vitalité de son génie héroïque. Combien ne comp(c-t-elle pas de ces funestes journées où l'impatience et la fougue téméraire de ses bataillons lui ont ravi la victoire et ouvert ses provinces à ses ennemis ? Combien ne comptet-eile pas de ces revers inexplicables, où il semble qu'abandonnées à elles-mômes, ses armées et ses flottes ont été livrées à l'ange exterminateur? Conservant encore dans ces défaites et ces revers une dignité chevaleresque, une grandeur qui n'appartient qu'à çUe, l^ France subit sans se courber la colère

et la haine de ses ennemis vainqueurs. Deux fois, de notre temps , l'Europe entière liguée contre elle a franchi ses frontières, a occupé sa capitale ; l'Europe a reculé devant sa propre victoire, elle a compris que la nationalité française pouvait être vaincue , mais non détruite, et que sa civilisation et sa liberté importaient à la civilisation, à la liberté du monde.

Après les mémorables événemens qui ont rempli les premières années de ce siècle, et où la France, tour à tour triomphante et vaincue, a traversé des jours si orageux , il était donné à notre génération de la voir glorieusement rentrer dans ses voies de conquêtes civilisatrices. Il y avait plusieurs siècles qu'à la honte de l'Europe, les cfttes du nord de l'Afrique s'étaient peuplées de pirates qui écumaieut la Méditerranée avec une insolence et une impunité intolérables. Alger, qui de notre temps semblait rappeler et résumer Tyr et Carthage, était le principal repaire de ces forbans, qui en avaient fait un grand marché d'esclaves. Plusieurs puissances secondaires avaient été forcées de payer un tribut au chef de cet état, dont l'existence était un opprobre pour la civilisation européenne ; mais ces traités souscrits d'un côté parla peur, de l'autre par l'avidité, n'étaient pas même respectés. .

Autrefois , Charles-Quint avait poursuivi sur la plage africaine le redoutable Barberousse et les restes des Maures, naguère dominateurs de l'Espagne; plus tard, Louis XIV avait fait bombarder Alger, et tout récemment l'Angleterre avait infligé à cette ville la même punition. Mais, à toutes ces époques, ces mesures de répression avaient été insuffisantes, et c'est à la France qu'était réservée la gloire de porter un coup décisif à cette étrange puissance et de rendre libre à jamais la navigation de la Méditerranée. La tempête, qui est toujours menaçante sur ces côtes orageuses, en avait souvent éloigné les escadres appareillées pour faire justice des forbans dont elles étaient infestées. Tout à coup, en 1830, une circonstance peu importante, une injure commise par le Dey envers un agent consulaire , injure que dans sa force la France aurait pu mépriser de la part de toute autre puissance inférieure, décida du sort d'Alger. La grande ville des pirates tomba entre les mains des Français, dont l'occupation s'étendit en très peu de temps à des parties éloignées du littoral. Ses intrépides marins et sa valeureuse armée mirent fin, dans une campagne de quelques jours, à cette puissance odieuse, qui semblait indomptable et s'abritait fièrement derrière la tempête.

Cet événement n'est pas seulement glorieux pour la France, maîtresse d'une vaste et fertile contrée, où ses généreux soldats campent sur les débris de

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tant de villes puissantes autrefois et qui peuvent sur^ gir de leur tombe à la parole créatrice de la civilisation ; cet événement sera grand un jour dans les annales du monde et révèle puissamment la destina* tien providentielle de notre pays»

Arrêtons-nous devant cette déduction rationnelle de tous les faits de Tbistoire» qui se sont rapidement déroulés sous nos yeux. Elle frappera par son évidence et «a clarté. Non, ce n'est pas une vaine ambition qui a porté le drapeau français sur les côtes d'Afrique et sur le sommet de l'Atlas. La France ne s'y trompe pas, elle a la conscience de sa grandeur et de son avenir, et elle peut laisser s'exhaler dans la presse et dans les assemblées publiques les voix insensées qui osent encore nier les avantages de sa noble conquête

Il ne nous appartient donc pas d'exposer ici les hautes considérations sociales qui se rattachent à l'occupation de l'Algérie par la France. Lor^ même que cette vaste colonisation n'aurait d'autre résultat immédiat que le développement successif et naturel de son influence et de ses ressources maritimes, elle serait encore pour la F rance une source féconde de prospérités. Quelles que soient les vicissitudes de l'avenir, l'histoire comptera la conquête d'Alger au nombre des plus beaux faits d'armes qui aient jamais illustré la marine et l'armée françaises.

Mous venons de dire que ce n'était pas une vaine ambition qui avait appelé la France à établir sa domination en Afrique. Naguère encore sa marine s'est montrée avec tout l'éclat de la force et de la valeur nationales dans le grand Océan. Le fort de Saint- Jean d'UIioa est tombé sons son canon, mais elle a usé de sa victoire avec une modération digne de sa puissiance; elle ne s'est point établie sur les riches côtes du Mexique, il lui a suffi d'y apparaître pour protéger son commerce et y faire respecter son nom. Ce n'est pas là que l'appelle son génie ; ce n'est pas là qu'en définitive seront débattus les grands intérêts de l'humanité. L'œuvre qui reste à accomplir à la France est à peine commencée par la conquête de l'Afrique : les faits ne tarderont pas à confirmer ces prévisions.

Résumons-nous. Pour maintenir sa haute prééminence sociale, la France doit donc s'attacher à donner à sa marine tout l'accroissement possible. Ce n'est pas seulement par l'augmentation numérique de ses vaisseaux qu'elle atteindra le but vers lequel la dirige la Providence , c'est aussi par le nombre et l'activité de ses marins ; c'est surtout par la direction de l'esprit public vers l'élément maritime. Pour qu'une marine soit réellement forte, pour qu'elle acquière cette prééminence dont nous désirons voir

investir celle de la France , il faut que le sentiment de la grandeur nationale ne l'abandonne jamais, et que partout , au delà des mers ou dans les ports du pays , elle retrouve cet assentiment unanime , cette confiance, ce dévouement absolu qui lui communiquent l'autorité morale, sans laquelle aucune puissance humaine n'a d'influence et de durée.

11 nous semble que, sous ce rapport, sa politique peut se résumer dans l'application de deux principes : la liberté des mers, d'une part; de l'autre, la domination de la Méditerranée. Telle a été la pensée de tous les hommes d'état célèbres qu'elle a produits» pensée qui doit devenir celle du pays, s'il ne veut pas s'abdiquer lui-même en présence des graudes circonstances où se trouve le monde.

La Méditerranée appartient à la France ; elle doit en user, non pas de cette manière exclusive et jalouse, qui en fermerait systématiquement l'entrée à tous les pavillons , mais de manière à réaliser éventuellement cette domination nécessaire à sa grandeur, à sa sûreté, et peut-être bientôt à l'existence même de sa nationalité, si puissante et si belle.

A Dieu ne plaise que nous veuillons transporter dans le calme de ces études des considérations qui n'appartiennent qu'à une polémique étrangère à la science ; nous n'avons voulu qu'appliquer au génie de la France les déductions logiques de l'histoire de la marine et l'on comprendra que nous ne puissions trouver ici une place pour les développemens dont ces déductions sont susceptibles.

Nous avons dit plus haut qu'à diverses époques de notre histoire, les préjugés nationaux avaient entravé la production des forces maritimes de la France. Nous avons voulu chercher dans les faits de l'histoire générale la raison, au moins apparente, de cette antipathie malheureuse d'une nation intelligente. 11 est vrai qu'à toutes les époques, dans le passé, les grandes puissances maritimes ont fini par succomber devant les puissances continentales. Tyr tombe devant Alexandre , Carthage devant Rome ; mais il faut lire l'histoire avec intelligence. S'il est faux de dire que l'empire des mers et l'empire de la terre puissent exister simultanément et indépendamment l'un de l'autre, il ne serait pas moins faux de penser que l'élément héroïque ait dominé par le seul concours de ses propres forces l'élément maritime. C'est par l'active union de ces deux élémens qu'une nation peut fonder sa prépondérance. Il fallut des flottes à Alexandre pour anéantir le commerce de Tyr; il fallut des flottes à Rome pour renverser Carthage. Les puissances maritimes qui ont succombé devant les puissances continentales n'ont éprouvé cette destinée qne pour avoir donné à l'élément ma-

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ritime une extension exclusive. Ce n'est point ce que nous conseillons à la France ; mais nous devons combattre de toutes nos forces le préjugé qui reconnaîtrait aujourd'hui dans un peuple plutôt que dans un autre l'aptitude maritime. La marine n'appartient plus au génie national de tel ou tel peuple , elle appartient tout entière à la science , et la science à l'humanité.

L'immense révolution qui s'opère sous nos yeux dans l'art de la navigation vient donner à cette proposition une certitude infaillible. L'application de la vapeur à la marine militaire» en simplifiant singulièrement les manœuvres et les constructions navales , ouvre à tous les peuples l'accès de l'élément maritime. Cette grande découverte dont nous expo*

serons ailleurs l'histoire , les progrès et les élëmen techniques (voy. Vapeur) paraît destinée surtout à combattre victorieusement la suprématie maritime qu'une nation voudrait s'arroger aux dépens des autres nations.

La France, nous le voyons avec joie , parce que nous rattachons à sa grandeur de religieuses espérances , la France parait entrer avec l'enthousiasnie qui lui est particulier dans ce grand mouvement de rénovation de l'art naval, qui est le précurseur inévitable d'un mouvement social, difficile encore à caractériser, mais qui aura sans contredit une influence prodigieuse sur l'avenir du monde !

A. Bargihkt (de Grenoble).

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