CONDESCENDANCE — CONDILLAC
qui de tous les rangs ne forme qu’une même famille. Aux jours de la féodalité , il y avait souvent plus de condescendance de la part du suzerain envers son vassal qu’il n'y en a maintenant dans toute l’Europe du riche au pauvre. Le suzerain vivait familièrement avec ceux qui l'entouraient, il en avait besoin ; aujourd’hui, une distance infinie règne entre celui qui se repose parce qu'il possède et celui qui travaille parce qu’il faut qu’il vive. Avec des institutions d'égalité, la condescendance au dix-neuvième siècle ne se rencontre que {rès-rarement. En voici la cause : des mœurs politiques ne s’improvisent pas; c'est en vain que toutes nos idées reflètent une égalité complète que reproduisent nos constitutions, elles sont si loin d’exercer de l’influence sur nos habitudes aujourd’hui, qu'on se méfie de la condescendance comme d’un penchant qui ravale. __ SAINT-PROSPER.
CONDE-SUR-NOIREAU, Voyez CaLyanos.
CONDILLAC (ÉTIENNE BONNOT pe), abbé de Mureaux, célèbre métaphysicien, né à Grenoble, en 1715, mort en 1780, embrassa, ainsi que son frère Mably, l'état ecclésiastique, qui offrait alors une condition honorable à la noblesse peu fortunée. Après avoir passé plusieurs années dans la retraite et la méditation , il publia divers ouvrages de philosophie, qui le firent connaître de la manière la plus avantageuse, et qui lui valurent l'honneur d’être choisi pour faire l'éducation de l’infant don Ferdinand , duc de Parme. En 1768 il fut adinis à l’Académie Française, L'Académie de Berlin se fit également honneur de le compter au nombre de ses membres. Vers la fin de sa vie (en 1777), il reçut un témoignage bien flatteur de la eonfiance qu'inspiraient ses lumières : le conseil préposé à l'instruction de la jeunesse en Pologne l’invita à rédiger pour les écoles palatinales un traité élémentaire de Logique. C’est ce qui a donné naissance à l'ouvrage que nous avons de lui sous ce titre. Condillac mérite d'occuper une grande place dans l’histoire de la philo sophie en France. Il est au dix-huitième siècle le représentant le plus distingué d’une doctrine qui s’est reproduite à toutes les époques, mais qui n’avait jamais reçu avant lui des développements aussi étendus, et surtout qui n’avait jamais été exposée avec autant de lucidité : nous voulons parler de la doctrine qui fait tout dériver de la sensation et pour laquelle on à de nos jours créé le nom de sensualisme. Quoique sur bien des points il n’ait fait que continuer l’œuvre de Gassendi et de Hobbes, quoiqu'il n'ait guère été dans ses premiers écrits que l'interprète et le disciple fidèle de Locke, il a cependant assez ajouté à la science, il a mis dans le monde assez d’idées nouvelles pour mériter le titre d'auteur original.
Les points principaux de sa doctrine, telle qu’elle résulte de ses nombreux écrits, sont : 1° que toutes nos idées dérivent de nos sensations; que par conséquent les idées innées sont une chimère; 2° que non-seulement nos idées, mais nos facultés même (et cette addition lui appartient tout entière), ont leur principe dans la sensation; qu’elles ne sont tontes, selon son expression, que des sensations transformées; que les facultés de l’entendement (l’attention, la comparaison, le jugement, la réflexion, l’imagination et le raisonnement) dérivent de la sensation considérée comme représentalive, de même que les facultés de la vo- Jonté (le besoin, le désir, les passions et la volonté proprement dite) dérivent de la sensation envisagée comme affective; 3° que la liaison des idées est le principe de toutes les vpérations de la pensée, de toutes les productions, de l’es. prit humain, ainsi que des règles auxquelles il faut les assujettir, et qui constituent l’art de penser et l’art d'écrire; 4° que l'esprit humain livré à ses propres forces et sans secours étranger ne peut presque rien, et que les progrès étonnants qu’il a faits sont dus tout entiers à l’emploi des signes; que l’on ne peut penser sans parler, ou du moins que l’art de penser dépend de l’art de parler; que les Z&ngues sont des méthodes analytiques; que nous leur de-
DICT, DE LA CONYERS, — T. Vi
vons la plupart de nos idées, et notamment les idées générales, qui n’ont de réalité que par les noms qu’on leur donne ; 5° que dans nos jugements l’évidence résulte toujours de l'identité; que tout le travail de la déinonstration consiste à faire voir cette identité quand elle n'est pas apparente, ou, en d’autres termes, à montrer que l’attribut d’une proposition donnée est identique avec le sujet; ce qui se fait d'autant plus facilement que les mots sont mieux composés et ont entre eux le plus d’analogie possible; d’où i! suit qu’une science n’est qu’une langue; qu'une science bien faite dépend d'une langue bien Jaile, comme on le voit clairement dans la lapgue des calculs; 6° que la seule méthode qu’il convienne d'employer en toute occasion, dans l'exposition, aussi bien que dans la recherche de la vérité, c’est celle qu'ont employée les inventeurs et qu'indique la nature même, l'analyse, qui consiste à observer successivement et avec ordre toutes les parties d'un objet, afin de leur donner dans l'esprit l’ordre simullané dans lequel elles existent, ou de découvrir leur principe, leur origine commune; que l’on ne sait bien que ce que l’on a découvert par soi-même; que la synthèse, qui débute par des définitions, des axiomes, en un mot par des abstractions et des propositions générales, n’est qu’une méthode ténébreuse, nuisible même, propre tout au plus à enfanter des systèmes imaginaires et à éblouir des ignorants.
Condillac a pendant un demi-siècle joui en France d’une autorité presque absolue : aujourd’hui, il est fort discrédité et beaucoup trop négligé. Ce qu’on lui reproche avec raison, c’est d’avoir été trop ami du paradoxe, et d’avoir faussé, en les exagérant, toutes les vérités, qu'il a touchées. On a surtout attaqué la doctrine de la sensation : en effet, on ne peut rendre compte avec elle d’un grand nombre de nos idées, de celles surtout qui font la gloire et la force de l'esprit humain; on peut bien moins encore expliquer toutes nos facultés par des transformations d’une chose toute passive et fatale comme la sensation : ce serait priver l’homme de son activité, de sa liberté, et le réduire à n'être plus qu’une machine. Quelque voisine du matérialisme qu’une telle doctrine puisse paraître au premier coup & «æil, elle s’en distingue cependant; elle n’y condurait qu’autant qu’on accorderait la sensation à la matière : or, c’est ce que n’a pas fait Condillac ; nul, au contraire, n’a démontré avec plus de force et de clarté la spiritualité de l’âme. Au reste, quels que soient les torts de ce philosophe, on doit reconnaître qu’il a rendu de grands services à la science, et l’on ne peut trop étudier ce qu'il a dit de l'influence des signes sur la pensée, des effets de la liaison des idées, des avantages de l’analyse et des inconvénients de la synthèse. Son style est d’ailleurs un modèle à suivre, comme le reconnaît La Harpe, qui jugeait cet auteur bien moins sévèrement qu’on ne le fait aujourd’hui : « Le style de Condillac, dit-il, est clair et pur comme ses conceptions : c’est en général l’esprit le plus juste et le plus lumineux qui ait contribué dans ce siècle aux progrès de la saine philosophie. »
Les ouvrages de Condillac sont assez nombreux. Le premier à pour titre Essai sur l'origine des connaissances humaines, ouvrage où l'on réduit à un seul principe tout ce qui concerne l'entendement humain (1746). Dans une première partie, l’auteur ne fait guère qu’exposer Ja doctrine de Locke; dans la seconde, qui est entièrement neuve, il traite de l’origine du langage et de l'écriture. Le principe auquel il réduit tout, c’est la liaison des idées. Dans le Traité des Systèmes, qu’il publia ensuite (1749), il s'attache à montrer que les systèmes les plus accredités ne reposent que sur des hypothèses gratuites, sur des équivoques de mots ou sur de vaines abstractions : afin de le prouver, il prend pour exemple les idées innées des cartésiens, les idées en Dieu de Malébranche, les monades de Leïibnitz, et la substance une et infinie de Spinosa. Le troi .
sième et le plus célèbre des écrits de Condillac est le Traité des Sensations (1754). L'auteur s’y propose d’expliquer par nos sensations la formation de toutes nos idées, et par nos besoins le développement de toutes nos facultés; il imagine pour cela une statue animée et organisée comme nous, à laquelle il accorde successivement l’usage de chacun des sens, qui chez nous s’exercent à la fois. Cette idée de décomposer homme et de faire la part de chaque sens, s’est présentée à plusieurs autres écrivains, à Diderot, à Buffon, à Bonnet, ce qui a fait contester à Condillac Pinvention de l'idée première qui sert de base à son traité; mais quel que soit le véritable auteur d® cette ingénieusé fiction (et Condillac en attribue lui-même l'honneur à une femme, M°!° Ferrand), on n’hésitera pas à reconnaître que nulle part on n'a su en tirer un aussi bon parti que dans le Traité des Sensations, et que cet ouvrage est infiniment supérieur et aux aperçus passagers de Diderot, et aux pages plus éloquentes que profondes de Buffon, et à l'exposition confuse que l’on trouve dans l£ssai analytique sur les Facullés de l’Ame, de Bonnet. Pour répondre à ceux qui l’accusaient d’avoir puisé ses idées dans Buffon, Condillac publia, en 1755, le Trailé des Animaux ; il y critique avec assez de sévérité et même d’amertumne Pauteur de l'Histoire Naturelle, et réfute victoriensement plusieurs de ses assertions sur les facultés de l’homme et sur la nature des animaux. En 1775 parut le Cours d'Études, composé par Condillac pour le jeune prince dont l’éducation lui avait été confiée. JL renferme la Grammaire, où l’auteur remonte à l’origine des langues, montre leurs rapports avec la pensée, et signale les importants services que les signes rendent à l’intelligence ; l'Art d'Écrire, où toutes les règles du style et de la composition sont réduites à un seul précepte, celui de se conformer à la liaison la plus naturelle des idées; l’Aré de Raisonner, où l’on détermine le genre d'évidence propre à chaque science, et où les règles du raisonnement, au lieu de n’être que des formules vides et abstraites, reçoivent immédiatement les applications les plus utiles et servent à expliquer les plus importantes découvertes; l'Ar£ de Penser, où se trouve reproduit, mais avec un nouveau degré de simplicité, ce que l’auteur avait déjà dit dans son premier Essai, sur l’art qui préside à la formation de nos idées et sur les moyens les plus propres à nous donner des connaissances solides; enfin l'Histoire, ouvrage rédigé dans des vues toutes philosophiques, et où les principes de la plus saine morale sont partout appliqués au jugement des faits. On doit encore à Condillac : Le Commerce et le Gouvernement considérés relativement l’un à l'autre (1776), traité fort clair et fort méthodique, mais péu estimé des économistes; Zæ Logique (1779), où sont développés tous les avantages de l'analyse, et où cette méthode est considérée, soit dans ses effets, soit dans ses moyens, c’est-à-dire dans les secours qu’elle emprunte au langage; enfin, La Langue des Calculs, ouvrage posthume, publié seulement en 1798, par les soins de Laromiguière, où l’on voit comment l'homme est parvenu peu à peu à l'institution des divers genres de signes propres à exprimer la quantité, comptant d’abord sur les doigts, puis avec des noms de nombres et enfin avec des chiffres et des lettres; et comment, par l'invention de chaque nouveau genre de signes, il a multiplié ses forces et est devenu capable d’embrasser des quantités de plus en plus considérables et d'exécuter des opérations de plus en plus difficiles. Cet ouvrage, celui de tous peut-être où l’auteur a le mieux montré toute la force et toute l'étendue de son esprit, est malheureusement resté incomplet; et encore ce n'était là, comme l’auteur nous l’apprend dans son int.oduction, qu'un travail préliminaire, subordonné à un objet bien plus grand : Condillac voulait faire voir comment on peut donner à foutes les sciences celle exactitude qu'on croit être le partage exclusif des mathématiques, Enfin, antérieurement à tous les orrvrages que nous venons