Correspondance littéraire (avril 1776), tome XI, p
3. Il s'agit, selon toute vraisemblance, de la revision de l'Histoire philosophique et politique des établissements et du commerce des Européens dans les deux //ides de l'abbé Raynal ; l'édition de 1780 (Genève, 5 vol. in-4°) renferme de nombreuses pages qui appartiennent incontestablement à Diderot.
3. Ancienne collection du prince d'Orange, aujourd'tiui aux archives de la Maison royale de Hollande à la Haye.
LETTRE A MAUG-MICHEL REY. 5l3
» Voilà plusieurs lettres que je vous écris depuis plusieurs mois sans qu'elles vous soient parvenues, puisf|u'ellcs sont restées sans réponse; j'ai présumé qu'elles pouvaient être interceptées ; car j'aime encore mieux en croire cette raison que de vous supposer absent ou malade.
» J 'avais à vous proposer un manuscrit d'un homme * ([ui a été occupé pendant plus de trente ans de nos alTaires publiques et qui, maintenant retiré à la cam- ]iagne, en a jeté sur le papier ses opinions; il s'agit de matières graves et très agitées dans ce moment; du moyen le plus simple de pourvoir à la subsistance des [)euplcs ; de l'administration de nos finances dans l'état où elles sont; de l'entretien des grands chemins; de nos ecclésiastiques et de nos maisons religieuses, etc..
» Si cela peut vous convenir, marquez-le-moi, et en même temps à qui il faut que je remette le manuscrit. Lorsque vous en serez possesseur, vous y attacherez l'honoraire qui vous conviendra.
)) Je travaille à la collection complète de mes ouvrages. Lorsqu'elle sera faite, j'irai vous voir et nous nous arrangerons ensemble, ce qui ne sera pas difficile.
» Je vis à la campagne, seul et dans la retraite la
I. Gaudet, ancien directeur des vingtièmes. Rey publia en effet le manuscrit que lui proposait Diderot sous ce titre : Lettres à différentes personnes sur les finances, les subsistances, les corvées, les communautés religieuses (Amsterdam, 1778, in-8<»).
.5l4 DIDEROT ET CATHERINE II.
plus profonde; je travaille depuis le matin jusqu'au soir. Je serais fâché de mourir sans avoir fait deux choses : l'une, c'est ordonner la bibliothèque des Inconvaincus*; l'autre, sans avoir publié mon propre recueil.
» Je souhaite que quand j'aurai rempli ces deux tâches, les dernières de ma vie, vous aimiez encore assez la vérité et qu'il vous reste autant de courage qu'il en faut pour me seconder.
» L'intolérance augmente de jour en jour. Bientôt on n'y imprimera plus avec privilège que des almanachs et que le Pater avec des corrections.
)) Imaginez qu'on a fait effacer des paragraphes entiers d'une traduction littérale de quelques traités de Plutarque^. Ah ! si les Hollandais le voulaient, bientôt ils auraient toutes nos productions et tous nos auteurs. 11 ne s'agirait que d'aider le ministère en nous favorisant un peu. Je aous souhaite tout le bonheur que vous avez bien mérité par votre intrépidité. Sans vous nous aurions prêché dans le désert.
I. Très probablement celte nouvelle édition, refondue et corrigée, de l'Encyclopédie dont le projet lui tenait si fort au cœur.
3. Traduction de différente traités de morale de Plutarque, par ]y{***^ ^ Paris, chez les frères De Bure, 1777 in-12. Le traducteur était Jacques Gaudin (1735-181 1) successivement oratorien, député de la Vendée à l'Assemblée législative (1791) et bibliothécaire de La Rochelle. L'approbation du censeur (de Sancy) est datée du 26 septembre 1776 et conçue dans la forme habituelle; le livre ne porte aucune trace d'introduction de cartons : les corrections dont parle Diderot durent être exécutées sur le manuscrit.
LETTRE A MARC-MICUEL REY. 5l5
» Je VOUS embrasse derechef et je suis avec la considération la plus vraie, monsieur,
» Votre très humble et très obéissant serviteur,
)) DIDEROT
» Carrefour Saint-Benoît, au coin de la rue Taranne.
i> Paris, i4 avril 1777. »
Un mois plus tard, il renouvelait auprès de son correspondant les mêmes sollicitations et les mêmes promesses.
« N'ayez, monsieur, aucune incertitude sur mes promesses. Je les tiendrai par goût pour la chose, par reconnaissance pour ses bons procédés. J'ai trouvé le moyen de jouir de tout mon temps et ce sera, je l'espère, avec quelque avantage pour vous. Outre la bible ou bibliothèque en question, certainement je vous porterai moi-même l'édition complète de tous les ouvrages que j'ai publiés et d'un plus grand nombre qui se sont entassés successivement dans mes portefeuilles.
» Le manuscrit dont je vous ai parlé dans ma dernière lettre sera déposé chez M. Le Clerc.
» Lorsque vous l'aurez reçu, vous en userez avec l'auteur comme il vous conviendra. C'est un galant homme qui est fort au-dessus de tout honoraire par son âme, mais non par sa position actuelle, mais vous êtes juste et il est impossible que vous ne soyez pas très satisfaits l'un de l'autre.
5lC DIDEROT ET CATIIEUINE II.
)) Je VOUS aime et vous estime et vous honore toujours comme ci-devant et dans toutes les occasions où je pourrai vous servir, vous pourrez disposer de moi, car personne n'est avec un plus sincère et plus inviolable attachement que moi. Monsieur,
» Votre très humble et très obéissant serviteur,
» DIDEROT
» Paris, 12 mai 1777^. »
Vers 1780, Diderot éprouva divers troubles organiques, précurseurs d'une irrémédiable décadence. « Il commença, dit madame de Vandeul, à se plaindre tout à fait de sa santé ; il trouvait sa tête usée ; il disait qu'il n'avait plus d'idées ; il était toujours las ; c'était pour lui un travail de s'habiller ; ses dents ne le faisaient point souffrir, mais il les ôtait doucement comme on détache une épingle ; il mangeait moins ; il sortait moins ; pendant trois ou quatre ans il a senti une destruction dont les autres ne pouvaient s'apercevoir, ayant toujours le même feu dans la conversation et la même douceur. »
Le 19 février 1784, Diderot ressentit les premiers symptômes d'une apoplexie compliquée d'hydropisie et s'il en réchappa, grâce aux soins de Maloet et de Bâcher, il traîna désormais une existence de plus en
I. Sur le repli est écrit: « 12 may 1777- Reçue le 20... Rép. le... Reçu le nis, le i^"^ juillet 1777 en deux rouleaux et en deux parties. »
MORT DE DIDEROT. Oiy
plus languissante. Après quelques semaines passées à Sèvres chez M. Belle, « son ami depuis quarante ans* », il revint habiter l'appartement que Grimm avait loué pour lui par ordre de l'impératrice de Russie, au second étage de l'hôtel de Bezons, formant l'angle de la rue Thérèse et de la rue Richelieu, et qui, — chose invraisemblable en ce siècle, — existe encore aujourd'hui ^. « Il en a joui douze jours, dit madame de Vandeul, il en était enchanté, ayant toujours été logé dans un taudis, il se trouvait dans un palais ». C'est là qu'il s'éteignit le 3o juillet 1784, en achevant un frugal repas dont sa fille nous a conservé le menu.
I. Cet ami n'était pas de la famille d'artistes alliés à celle des Cochin et des Tardieu et dont deui membres ont été attachés, en qualité de peintres, à la manufacture des Gobelins. Etienne- Benjamin Belle était frère d'un joaillier mort à Paris, vers 1777. Il mourut lui-même le 6 fructidor an III (aS août 1795), célibataire ou veuf sans enfants, laissant une succession opulente et notamment une belle maison sise en face de l'ancien pont de Sèvres, qu'il avait acquise en 1766. Cette maison échut à ses neveux et nièce Alexandre et Marie-Anne Belle (celle-ci veuve d'un manufacturier de draps à Sedan nommé Labanche), qui revendirent presque aussitôt la maison et ses dépendances. En 1875, l'un de ces lots appartenait à M. Péligot, membre de l'Institut, et l'autre à M. Uond, ancien négociant. Je tire ces renseignements d'une lettre adressée à cette époque par le notaire de Sèvres à M. Assézat et que j'ai retrouvée dans les papiers de celui-ci.
3. Sur cet hôtel (portant aujourd'hui le n" 3ç\ de la rue Richelieu), ses propriétaires et ses locataires successifs, voir la Maison mortuaire de Molière, par Auguste Vitu (Alph. Leraerre, i883, in-80), pp. 301, 337et470-478 (additions et corrections). En 1887 le Comité des Inscriptions parisiennes a fait apposer sur la façade de l'immeuble une plaque commémorative, avec l'agrément des propriétaires actuels, M M. Bricard frères.