‹ Diderot et Catherine IIChapitre 61 sur 185 · ÉCONOMIE POLITIQUE · texte numérisé non relu

ÉCONOMIE POLITIQUE

DE l'uS^URE.

Qu'est-ce que l'usure ou plutôt la loi sur l'usure ? C'est un privilège exclusif du commerce de l'argent accordé à quiconque est assez adroit pour échapper à l'infamie, et cette adresse n'est presque rien.

L'argent est une denrée comme toute autre. Avec de l'argent on a du velours, avec du velours on a de l'argent ; l'argent représente tout, et tout représente l'argent.

Pourquoi donc l'avoir assujetti à des lois particulières ?

Pour empêcher la ruine des fous ?

UK L USUUE, 201

Premièrement, on a beau faire des lois contre les dissipateurs et les fous, ce sont des lois inutiles, aussi inutiles que les lois contre le suicide.

D'ailleurs les lois contre l'usure sont diamétralement contraires au but qu'on se propose. Moins il y a des marchands d'argent, plus l'argent est cher, plus l'acheteur d'argent est vexé.

Si l'on peut aller chercher de porte en porte de l'argent à acheter, on suscite la concurrence entre les marchands, et la marchandise baisse de prix.

Mais qu'en arrive-t-il de ces lois? C'est qu'au lieu de vous vendre de l'argent, au taux fixé par la loi, l'usurier vous vend du velours au prix qu'il veut, velours que l'acquéreur revend, quelquefois au marchand même d'argent et à une perte exorbitante. On appelle chez nous ce velours du velours d'affaires.

On n'a donc rien empêché, on n'a donc fait qu'une chose, c'est de consommer la ruine de l'acquéreur.

D'ailleurs, la loi est injuste. Est-ce que le taux de l'argent ne doit pas varier, comme celui de toutes les autres denrées? Selon le plus ou le moins.

Est-ce qu'en variant dans la société, il ne doit pas aussi varier d'un particulier à un autre ? Un commerçant peut-il, doit-il donner un argent qui travaille au même prix qu'un citoyen riche dont l'argent dort ?

Est-ce que tous les hasards qu'on court de la part de l'acquéreur ne doivent pas être évalués par le marchand ?

La loi contre l'usure fait des fripons et des infâmes bien en pure perte.

Enfin, fixer le taux de l'argent dans une société me paraît plus singulier que de fixer le taux des concombres sur le marché.

J'ai bien de la peine à croire qu'il y ait quelque chose de vicieux dans ces principes.

Les lois contre l'usure sont comme beaucoup d'autres que quelques désastres ont inspirées, sans qu'on s'aperçût que ces désastres étaient nécessaires et que la loi ne faisait que les augmenter.

L'usurier est le plus ordinairement prêteur sur gage.

Le prêt sur gage est d'une si absolue nécessité dans une grande société qu'il est toléré chez nous par la police.

D'ailleurs toutes les lois sur l'usure s'éludent par la tournure qu'on donne aux actes, par lesquels l'emprunteur reconnaît avoir reçu plus qu'on ne lui a donné. Toutes les apparences sont conformes à l'équité, et l'usurier, quand il n'est pas un sot, échappe toujours à la justice.

Les billets de l'emprunteur passent par tant de mains qu'il n'y a aucune sorte de réclamation juste ni légale contre les derniers qui les présentent.

L'exécution de ces lois fait autant de pitié que leur institution.

Ce qui conduit tout bon esprit à l'avantage des

lombards ou monts-de-piété, qu'on a toujours proposés et qui n'ont jamais eu lieu chez moi par des raisons que je dirais bien et qui paraîtraient bien singulières. Qui est-ce qui fait l'usure chez moi.** La réponse à cette question satisferait à tout.

Comment un homme prit-il possession d'un espace de terre en friche ? Par son travail. Lorsque tout est à tous, il est certain que ce titre de propriété est le seul légitime.

Lorsque l'homme eut acquis ce titre, que fit-il pour garantir sa propriété de l'homme, son semblable, et des animaux avec lesquels il est, a été et sera toujours en guerre? Il fit une ceinture à l'espace cultivé (ju'il appela sien.

Quel fut l'efiet de cette ceinture sur ses sens, sur son esprit, sur son imagination? De l'accoutumer à se regarder comme chez soi au dedans de cette ceinture, et comme hors de chez soi au delà de son enceinte.

La haie fut la première marque distinctive du tien et du mien. Peu à peu ses voisins mêmes attachèrent

les mêmes idées à la haie. La haie fut respectée avec le temps, la haie fut sacrée.

Les Romains ont eu leur dieu Terme; il y eut peine capitale décernée contre ceux qui remuaient les bornes ou termes.

Les bornes ou termes furent stipulés dans les actes de vente, de cession, de mutation, de division, de partage.

Je ne veux point de haies ni d'arbres en Russie, parce que tout couvert multiplié jusqu'à un certain point amène l'humidité et le froid ; point de pierres, parce que cela est dispendieux et ne désigne pas assez, mais des barricades légères de bois, comme on en voit en Hollande, en Westphalie, en Saxe.

Ces barricades ou enceintes légères auront bientôt leurs effets primitifs : c'est d'accoutumer le paysan à regarder comme sien tout l'espace renfermé entre ces barricades qu'il aura placées lui-même. Voilà l'avantage du moment; mais il en est un autre plus éloigné et plus important : c'est d'obvier à jamais à toutes contestations entre les seigneurs et entre les petits propriétaires, car il faudra bien qu'un jour vous en ayez sur l'étendue de leurs propriétés, et de couper racine à la pépinière la plus féconde des procès chez toutes les nations policées.

Une contestation qui survient chez nous entre deux petits propriétaires limitrophes, pour une seule raie de champ dont l'un a empiété sur l'autre, les ruine

tous les deux ; après un procès de deux ans, après des arbitres nommés, après un arpentage, un rapport, un examen des titres et des baux, une ou deux sentences, des frais immenses, il se trouve qu'au lieu de plaider, les deux particuliers auraient beaucoup mieux fait de céder leur champ à la justice.

Des seigneurs de paroisse, désolés de cette calamité, ont fait faire des terriers. Depuis ces terriers faits et légalement reconnus et autorisés, leurs seigneurs subsistent tranquilles au milieu du trouble des seigneuries voisines.

Il survient une contestation entre deux fermiers ; on va chez le seigneur , le compas à la main , la grande carte se déploie, on mesure, et l'on trouve quelquefois que le premier voleur est à cent toises du dernier qui se plaint; alors il se fait de proche en proche une longue suite de restitutions qui restreint chacun dans les justes limites de sa possession.

Ces bornes n'auront peut-être pas tout de suite le bon effet qu'on s'en promettra ; mais le temps, qui crée toutes les habitudes, doit entrer dans le calcul de tous les souverains, parce que les empires ne passent pas avec la rapidité des fortunes particulières.

Si ces bornes ou barricades subsistaient dans deux cents ans, la postérité qui en recueillerait le fruit, retrouvant sur toute la contrée les traces de votre règne, ne pourrait qu'admirer votre sagesse et la bénir.

Combien de soins inutiles ! Combien de travaux perdus ! Que de vastes pensées avortées ! Si la Russie devait rester ce qu'elle est ! Votre Majesté ne le croit pas ; elle se conduira donc en conséquence, et fera d'avance tout ce qui ne peut être apprêté qu'après die.

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