LIVRE PREMIER
passion pour mademoiselle Fel (*); ensuite, il éveilla sa jalousie au sujet des assiduités de Grimm dans la maison d'Holbach; mais la réputation de madame d'Holbach était au-dessus de la médisance, et cette insinuation d'un jaloux devait tomber à la première explication. C'est même cette explication qui nous a mis à portée de bien apprécier les heureuses qualités de la première femme du baron d'Holbach.
« La baronne, dit Grimm dans sa justification, était la femme la plus attachée à ses devoirs que j'aie connue; et ils n'étaient pas pour elle difficiles à remplir. Cette femme, par son caractère, n'avait jamais besoin des autres pour être satisfaite et heureuse, mais elle ne négligeait rien de ce qu'elle croyait utile ou agréable à son mari. C'était pour lui qu'elle caressait ses amis. Elle étudiait leurs goûts, elle était remplie de ces soins, de ces recherches qui font la douceur de la vie, mais ce n'était pas pour leur plaire qu'elle en agissait ainsi. »
C'est cette charmante femme que d'Holbach allait perdre à l'époque même où nous sommes arrivés. Sa mort fut l'occasion d'une absence que fit Grimm pour accompagner le baron dans un voyage que ses amislui avaient conseillé après la mort de sa femme.
L'absence n'eut pas l'effet qu'en attendait peutêtre Duclos : madame d'Épinay n'oublia pas son
(i) Mademoiselle Fel ou Fay, née à Bordeaux eu 1706, a créé le rôle de Colette dans le Devin du Village. Elle eut pour amant le peintre de La Tour.
chevalier Ç), et Grimm, qui n'était pas moins adroit que Duclos, lui porta à son retour un coup décisif, en disant à madame d'Épinay qu'il s'était vanté à Diderot d'avoir eu ses bonnes grâces.
Quand Rousseau, qui venait de passer quatre mois à Genève avec Thérèse, apprit, à son retour, au mois d'octobre 1754, la mort de madame d'Holbach, il écrivit au baron, quoiqu'il se fût éloigné de lui depuis quelque temps.
Il serait difficile d'assigner les motifs qui avaient amené entre le baron et Jean-Jacques ce refroidissement. Tous ceux qu'on a allégués n'ont aucune vraisemblance. Une anecdote, qu'on trouve dans la Correspondance littéraire, attribue l'éloignement de Rousseau à une scène plaisante où Diderot, d'Holbach, Saint-Lambert, Marmontel et l'abbé Raynal ont joué un rôle, et dont le bon curé de Montchau vet fut le héros ou plutôt la victime; mais cette facétie date de l'année 1755 (2); et à cette époque, Rousseau
(l) II faut remarquer que Grimm s'était battu pour elle; et cette conduite chevaleresque, comme bien on pense, ne lui avait pas uni.
(*) Nous la reproduisons ici telle qu'elle se trouve dans la Cnrrrspondance de Grimm : le curé lit une tragédie de sa façon intitulée : David et Betlisabéc.
« La lecture était commencée: tout le inonde rangé en cercle, écoutait attentivement. M. de la Condamine, entre autres, avait tiré le coton de ses oreilles pour entendre comme les autres, mais sa patience était à bout dès la première scène. Dans la seconde, David parait, et se plaint de ce que l'amour le tourmente jour et nuit, et l'empêche de dormir. Il a cependant de quoi s'occuper; il a de nouveaux ennemis dit-il :
Quatre rois, vive Dieu, ci-devant mes amis.
Vive Dieu! s'écria la Condamine, pourquoi pas. ventre Dieul