LIVRE SECOND
me lançait. Voulez-vous toujours oublier que je suis dans un diocèse italien, et que j'ai dans mon portefeuille la copie d'un bref de Rezzonnico (*) contre moi? Voulez-vous oublier que j'allais être excommunié comme le duc de Parme et vous? Voulez-vous oublier enfin que lorsqu'on mit un bâillon à Lally, et qu'on lui eut coupé la tête pour avoir été malheureux et brutal, le roi demanda s'il s'était confessé? Voulez-vous oublier que mon évêque savoyard, le plus fanatique et le plus fourbe des hommes, écrivit contre moi au roi, il y a un an, les plus absurdes impostures; qu'il m'accusa d'avoir prêché dans l'église où son grand-père le maçon a travaillé? Il est très-faux que le roi lui ait fait répondre, par M. de Saint-Florentin, qu'il ne voulait pas lui accorder la grâce qu'il demandait. Cette grâce était de me chasser du diocèse, de m'arracher aux terres que j'ai défrichées, à l'église que j'ai rebâtie, aux pauvres que je loge et que je nourris. Le roi lui fit écrire qu'il me ferait ordonner de me conformer à ses sages avis; c'est ainsi que cette lettre fut conçue. L'évèque-maçon a eu l'indiscrétion inconcevable de faire imprimer la lettre de M. de Saint-Florentin. Ce polisson de Savoyard a été autrefois porte-Dieu à Paris, et repris de justice pour les billets de confession. Il s'est joint avec un misérable ex-jésuite, nommé Nonotte, excrément Franc-Comtois, pour obtenir ce bref dont je vous
(') Le pape Clément XIII.
ai parlé. Ils m'ont imputé les livres les plus abominables.
» Si par malheur j'étais persécuté ce qui est
assez le partage des gens de lettres qui ont bien mérité de leur patrie , plusieurs souverains, à commencer par le pôle et à finir par le quarantedeuxième degré, m'offrent des asiles »
Heureusement que l'anonymat mettait dans la plupart des cas les auteurs à l'abri de toute poursuite; et qu'on était forcé de s'en tenir à décréter contre les livres, faute de connaître les écrivains. Cependant nous avons vu que Diderot et Morellet avaient payé de la prison quelques-uns de leurs écrits. 11 fallait donc à d'Holbach et à ses collaborateurs une bonne dose de courage pour s'exposer aux persécutions, ou d'adresse pour les éviter.
Au nombre des hommes convaincus qui prêtaient au baron le concours le plus efficace, dans sa guerre contre ce qu'il appelait les préjugés et la superstition; il en est un, Naigeon, qui se distinguait par son talent et son ardeur. Il n'appartenait que depuis quelques années à l'école philosophique. Né à Paris en 1738, il était trop jeune pour faire partie des premiers rédacteurs de Y Encyclopédie (*); mais par ses études il devait être un de ses continuateurs et l'un des plus zélés propagateurs des doctrines philosophiques qu'elle renfer-
(l) Pour l'Encyclopédie il avait fait, cependant, l'article Unitaire dont la hardiesse avait frappé Voltaire. (Voy. Lettre à Damilaville, du 12 mars 1766.)