RÉPONSE ET PROTESTATION DE M^R L'ARCHEVÊQUE
y sont revenus comme tout citoyen poli et honnête en a le droit (sourires); ils auront la bonté de porter au R. P. Pillon l'expression de mes hommages respectueux, et d'ajouter que l'assemblée tout entière s'y est associée par ses acclamations.
Maintenant je termine en ratifiant ce que mon vénérable prédécesseur avait dit, et les assurances que je donnais il y a quelques jours à trois de vos administrateurs. Les collaborateurs de mon chapitre et tout le personnel de mon clergé se feront un devoir de soutenir cette maison, et, si c'était possible, d'ajouter à sa prospérité et à son éclat. (Longue salve d'applaudissements.)
DISCOURS
Prononcé à la distribution des prix présidée par Mgr Monnier,
Évéque de Lydda, Auxiliaire de Cambrai,
le 31 juillet 1882.
Monseigneur ,
Notre première parole doit être un remerciement pour l'honneur et la joie que Votre Grandeur nous apporte aujourd'hui. Nous devons dire toutefois que, si nous sommes très touchés de cette marque de bienveillance, nous sommes loin d'en être surpris. Habitué que vous êtes à parcourir en tous sens ce vaste diocèse comme un champ de bataille, nous savons que vous aimez à porter de préférence votre présence et votre parole sur les points les plus menacés. Nous sommes un de ces postes de péril et de combat, et nous vous attendions. Nous aimons à croire, du reste, que vous-même vous ne serez pas sans goûter quelque douceur à trouver
dans cette maison une famille sœur de celle à laquelle vous avez consacré trente années de votre vie; et nous serions heureux si, comme l'Andromaque antique, vous pouviez reconnaître sur le front de nos enfants de Lille les traits qui vous rappelleront vos enfants du petit séminaire de Camrai : Sic oculos, sic ïlle manus, sic ora ferehat.
Mais , si je ne me trompe , Monseigneur, un autre et plus grand titre nous a mérité le regard du pontife de Jésus -Christ : c'est qu'en ces tristes jours du règne de l'école sans Dieu nous sommes et voulons être ici VÉcole de Dieu !
Voilà, Messieurs, notre nom, notre fin principale et notre distinction. Non, certes, que nous dédaignions la distinction qui vient des études humaines et la gloire qui en rejaillit. Vous m'en êtes , mes chers fils , nos garants les plus sûrs ; et vos succès de toujours, en particulier vos succès de cette année, très fertile en lauriers universitaires, répondent pour vous à amis et ennemis la fière parole de l'Apôtre : Si quis audet , audeo et ego, plus ego. Mais si c'est là ce beau surcroît que Dieu accorde , quand il lui plaît, à ceux qui cherchent premièrement son règne et sa justice, ce règne en lui-même n'en demeure pas moins le grand , le premier but que nous poursuivons ici. Et puisque, par contre, il arrive aujourd'hui que ce règne de Dieu dans l'école est précisément mis en discussion dans les conseils pubUcs; puisque l'étrange question qui se
pose devant ce siècle est celle de savoir si, au sein d'une société foncièrement religieuse comme la nôtre , Dieu sera dans l'éducation un objet de neutralité avec le silence pour hommage et l'indifférence pour culte, je vous dois une réponse. Messieurs; ou plutôt cette réponse, vous l'avez déjà; la voici :
Nous déclarons qu'en face de cette neutralité officielle, publique, qui est une impiété, nous nous faisons une périlleuse, mais aussi une glorieuse singularité de mettre le nom de Dieu au fronti- • spice de notre œuvre d'enseignement, qui est une œuvre de foi : In capite libri scriptum est de tne. Cette singularité, nous la portons partout; nous la mettons sur tout, sur tout ce que nous sommes, sur tout ce que nous disons, sur tout ce que nous faisons. Elle nous marque d'abord le matin à la chapelle, puis elle nous suit à l'étude , elle descend à la classe, elle nous garde en récréation, elle nous distingue dans la rue , elle entre dans toute notre vie , elle imprime comme un sceau sur toute notre manière d'être, façonnant l'homme tout entier à une image divine.
C'est tellement là notre signe, et ce signe répond tellement à notre essence même, que nous n'aurions plus de raison d'être , ne fût- ce qu'une heure , du moment où nous ne pourrions plus être pour vos fils les hommes de Dieu. La célèbre maxime Sint ut sunt , vel non sint s'applique ici sans réserve. Et cela, non pas seulement parce que tel est notre
devoir et notre ministère devant l'Église, mais parce que tel est aussi notre devoir devant la famille ; non pas seulement en raison de ce que nous sommes par état, mais en raison de ce que vous-mêmes vous êtes par vos croyances et par vos traditions.
Or ce que vous êtes, Messieurs, ce que vous êtes dans cette ville et dans cette contrée, ce que je vois de vous ici depuis six ans, ce qui me remplit depuis lors de ce que vous me permettrez d'appeler une admiration mêlée de reconnaissance, j'ai aujourd'hui le devoir et le besoin de le proclamer ; et peut-être, comme étranger, suis -je mieux placé* qu'un autre pour le faire librement et impartialement.
Le premier fait que je constate préliminairement , c'est que le combat de l'heure présente est un combat engagé pour Dieu ou contre Dieu : voilà le champ de bataille. Le second fait qu'il faut reconnaître, c'est que ce combat à mort s'est concentré dans l'école , et porte avant tout sur la question de l'enseignement : voilà la place forte. Mais ce qu'il faut dire aussi, c'est qu'au cœur de cette place forte et au premier rang de la défense , il y a une citadelle. Il y a quelque part en France, sur la frontière du pays, un centre de résistance et de fidélité sur lequel le pays s'habitue de plus en plus à tourner ses regards. Et c'est là un tel honneur, que certainement vous n'eussiez point osé vous l'attribuer vous-mêmes. Mais l'ennemi l'a fait pour vous, et le jour où solennellement le chef de l'autre camp vous a dénoncés
comme la « citadelle du cléricalisme ' » , il vous a délivré des lettres de noblesse et décerné un nom que n'eussent pas dédaigné Charlemagne et saint Louis, dont l'un s'appelait le ce Chevalier » et l'autre le (( Sergent du Christ ».
Eh bien! c'est là, dans cette forteresse , que se présente chaque jour un spectacle qui est pour nous la révélation et l'encouragement du devoir.
Qu'y voyons -nous, en efTef? D'abord, en première ligne, un groupe d'hommes à part que j'appellerai l'État-major de la foi et de la charité, se montrant peu , faisant beaucoup , aux aguets de toutes les questions, à l'alïût de tous les besoins, au courant de toutes les manœuvres, à l'avantgarde de toutes les luttes; s'inspirant des principes plus que des expédients; prenant conseil de la droiture plus que de l'habileté; le cœur toujours ouvert pour se dévouer, les mains toujours ouvertes pour donner, l'oreille toujours ouverte pour recevoir le mot d'ordre, non de la politique ni de l'opinion, mais de la doctrine et de l'autorité parlant par Rome et Cambrai, lesquels ne font qu'un pour nous. Voilà la première ligne.
Puis, à la suite de ces hommes d'action et de
1 M. Jules Ferry, Ministre de rinslriiclioii publique : « On a dit que la ville de Lille était une citadelle du cléricalisme. Messieurs, nous élevons ici citadelle contre citadelle. Nous élevons une forteresse de l'Université de France et de la libre science, etc. {Discours prononcé à Lille, le 2i avril 1880, à la pose de la première pierre de la FacuUc de Médecine de l'L'tat.)
combat, viennent d'autres hommes de même conviction , sinon de même ardeur ; un nombre incalculable de familles chrétiennes, cantonnées dans leur foyer, enchaînées à leurs affaires , faisant la prospérité et la richesse du pays, mais plaçant la prospérité sous la condition de la dignité morale, et la dignité morale sous la garde de la religion; familles unies dans le culte de toutes les fidélités, et marchant ensemble par groupes, par constellations, comme les étoiles dans le ciel; familles pacifiques et fixes au poste de travail où les a placées la tradition des ancêtres, mais décidées à tout le jour où une main de violence vient menacer de rompre cette chaîne séculaire dont un bout tient à la terre, mais dont l'autre tient au ciel et repose dans la main de Dieu. Voilà la seconde ligne.
Enfin, derrière cette première et cette seconde ligne, tout un peuple, toute une ville, toute une province serrée comme on ne l'est nulle part, une vaste ruche laborieuse et industrieuse, jetant ses essaims partout , mais habituée à prendre la rehgion pour reine, faisant son miel sans doute du suc des plantes de la terre, mais aussi de la rosée qu'elle demande au ciel; en un mot, hommes de labeur et hommes de prière , s'aidant pour que Dieu les aide, et lui rendant, par la charité, plus que la dime de ses dons. Quels hommes et aussi quelles œuvres! Je ne les énumérerai pas. A quoi bon, quand tout les dénonce , et lorsque chacun sait que la
grandeur chrétienne est aujourd'hui une des gloires particulières de Lille?
Et ce serait cette gloire qu'on voudrait vous ravir! Et ce serait cette chaîne que l'on voudrait briser! Et ce serait ce faisceau que l'on voudrait dissoudre! Et ce seraient ces races vigoureuses et saines que l'on voudrait déformer, étioler dans l'atmosphère d'une éducation de sous-sol que n'éclaire aucune perspective supérieure, que ne vivifie ni ne purifie aucun souffle venu du Ciel ! Et ce serait tout ce passé avec lequel ils prétendraient que le présent doit rompre et l'avenir faire schisme! — Ce passé, qu'ils le connaissent du moins, et qu'ils souffrent que j'essaye de leur en rappeler une page!
C'était au xvi^ siècle, en l'an 1592; le protestantisme débordait partout; il arrivait à vos portes. Un grand évêque , un Lillbis , Jean Vendeville , évêque de Tournai , votre évêque d'alors, proposa d'y opposer une digue : c'était la fondation dans vos murs d'un collège de la Compagnie de Jésus. On s'adressa h Rome, où Vendeville avait connu le Père Aquaviva. On consulta Messieurs les curés, — qu'ils soient remerciés ici dans la personne de leurs successeurs présents à cette fête ! — ils furent les plus ardents à promouvoir cette œuvre : Peroptabant parochi admodum ferventer, dit l'historien de la Flandre. Le collège fut fondé et élevé à grands frais : il est aujourd'hui devenu votre hôpital militaire. La chapelle fut bâtie : elle est devenue aujourd'hui votre église Saint- Étienne, — votre belle église, Monsieur le doyen, —
de laquelle Notre- Seigneur prit possession triomphalement le 40 octobre 1611. Mais église et collège devaient pareillement servir de barrière contre l'hérésie. Les bourgeois de Lille stipulèrent, par acte authentique, qu'en élevant ces édifices ils avaient prétendu que « leurs fds y apprissent le catéchisme, s'y formassent à la piété et aux habitudes chrétiennes qu'excelle à donner l'Institut de la Compagnie de Jésus ». C'est le texte même du contrat; c'est le pacte fondamental de notre institution.
On a pu supprimer le collège une première fois, et lui donner ensuite une autre affectation; mais l'esprit d'une maison n'est pas attaché à des pierres ; et quand , trois siècles après , vous fîtes Saint-Joseph , ce fut dans la même pensée et pour la même fin. Puis, quand hier le malheur des temps nous a appelés ici , nous avohs à notre tour accepté tout entière cette succession de christianisme, et nous entendons bien n'en rien laisser périr. Prêtres et laïques, maîtres et disciples, nous sommes, sous un nom différent, ce que fut le passé, c'est-à-dire l'école de Dieu, l'école de Jésus-Christ. Nous le serons toujours, nous le serons quand même; et si, — ce qu'à Dieu ne plaise ! — nous l'oubliions un instant, il y aurait autant de voix qu'il y a ici de pères et de mères de famille pour nous en faire souvenir.
Gonséquemment, Messieurs, nous mettrons i)ieH dans l'École; ce sera encore le meilleur moyen d'y mettre l'ordre, la vérité, la paix et le bonheur. Nous ferons de vos fils des chrétiens, ce qui de plus
DIEU DANS L'KCOLE 49
signifie des hommes civilisés; autrement ce seraient des barbares, s'il est vrai, comme l'a dit M. Saint- Marc Girardin, « qu'organiser l'école sans l'enseignement religieux, c'est organiser la barbarie. » Nous leur enseignerons donc premièrement l'amour de Dieu et de Notre -Seigneur Jésus -Christ pardessus toutes choses, convaincus que de la sorte ils en aimeront m.ieux tout ce qu'il faut aimer, rien que ce qu'il faut aimer. Ils aimeront mieux leurs pères et mères , quand dans l'un ils verront la puissance de Dieu et sa bonté dans l'autre. Ils aimeront mieux leur pays, quand au-dessus des foyers ils verront les autels. Ils aimeront mieux leur prochain , quand , dans le pauvre et l'ouvrier, ils aimeront Celui qui se fit pauvre et ouvrier pour nous. Ils aimeront mieux tous leurs frères, quand ils auront appris à aimer et prier notre commun Père qui est dans les cieux. Alors la fraternité ne sera plus un grand mot qu'on écrit sur les murs , mais une grande chose que nous tâcherons d'écrire dans les cœurs; et le devoir ne sera plus un préjugé vulgaire, quand nous lui aurons donné la loi de Dieu pour principe, Jésus -Christ pour modèle et pour sanction le Ciel.
Nous ne voilerons donc pas le Ciel aux regards de nos enfants. Nous n'arracherons pas Jésus-Christ de leurs âmes , ce serait en arracher la vertu et la vie. Nous ne décrocherons pas le crucifix de nos classes ; nous ne ferons pas descendre de son piédestal la Vierge Immaculée; nous ne fermerons pas
le tabernacle, et nous nous garderons de chasser Dieu de chez lui comme un malfaiteur : nous craindrions trop de voir s'en aller derrière lui la pudeur, le respect, la piété filiale et le patriotisme. Nous craindrions trop, pour noire société, le retour à ces âges d'anarchie et de décadence bysantines où les iconoclastes succédaient aux vandales, en attendant le Turc.
Nous n'enseignons pas la morale indépendante, parce que nous savons qu'une fois indépendante de toute croyance elle se déclare à bref délai indépendante de tout devoir. Sans doute nous ne faisons pas fi de la morale civique , que nous mettons en pratique aussi bien que d'autres , ce me semble ; mais, pour faire de bons citoyens, nous estimons qu'il faut faire de bons chrétiens; et pour nous le manuel du vrai patriotisme, c'est le livre divin de celui qui, ayant pleuré sur son infortunée patrie, n'a pas craint de mourir pour elle sur une croix. Nous ne nous flattons pas de la chimère d'établir une morale sans dogme , une loi sans foi , « une justice sans tribunaux, » conmie l'appelait un homme d'État. Nous ne fermerons donc pas le confessionnal au lendemain de la première communion ; car nous aimons mieux conduire nos enfants à ce tribunal que de les voir traînés quelque jour devant des tribunaux d'un autre genre.
Ainsi Dieu restera ici le premier de nos amours , la sainte communion la première de nos fêtes, le catéchisme le premier de nos livres, la piété le
premier des devoirs, l'Église notre première patrie, le Ciel notre dernière fin.
Ainsi, mais ainsi seulement, aurons-nous la confiance que vos fils seront dignes de vous. Ainsi aurons- nous jeté un pont par- dessus l'abime qui se creuse chaque jour davantage, dans les habitudes et les mœurs, entre le passé et l'avenir. Ainsi verrons-nous encore à Lille des hommes de foi et des hommes de bien. Ainsi aurons-nous sauvé ce nom héréditaire qui chez vous signifie honneur et religion, et vous pourrez espérer que vos fils à leur tour le transmettront à d'autres, après l'avoir euxmêmes porté sans tache devant Dieu et devant les hommes.
Ainsi, pour notre part, aurons -nous, Monseigneur, servi l'Église de Cambrai , et consolé le cœur de son vénérable archevêque, qui, par vous et avec vous, va tout h l'heure nous bénir. Ainsi aurons -nous payé un acompte de notre dette envers cette Flandre généreuse, de laquelle on porura dire ce que le prophète disait de la citadelle de Sion, la citadelle du cléricalisme de ce temps -là : Deus in medio cjiis, non commovehitiir : « Dieu est au miUeu d'elle, rien ne l'ébranlera! »
Les vacances d'août et septembre 1882 furent pour notre collège une époque funèbre. Trois de nos élèves furent enlevés durant ces deux mois.
Le premier, André Malapert du Peux, était un rhéloricien de la plus grande espérance. Il aimait le beau, le grand, le bien; il cultivait les arls, l'éloquence. Surtout il aimait Dieu, et il cultivait son âme. Dieu rappela à seize ans cette âme, qui était digne de lui. 11 mourut à Paris en se rendant à Lourdes.
Le second , Robert Boutry, était un tout jeune enfant de onze ans. Il aimait les champs, les fleurs, les choses délicates et pures. Il venait à peine de descendre de la table de sa première communion, quand le Seigneur le rappela pour une plus grande fêle. Il mourut à Chantilly, dans sa famille maternelle.
Le troisième, Joseph Clément, était un adolescent de quatorze ans. Il avait cette élévation et celte pureté de cœur qui permettent de voir Dieu. Après Dieu, ce qu'il aimait le plus, c'était sa mère, son frère, son pays, son collège. L'approche de la mort le transfigura : ce fut comme une première et joyeuse entrevue de l'élernité. Il partit, ailes déployées, dans un élan de courage, d'espérance et d'amour.
L'usage de notre collège est qu'immédiatement avant la messe du jour des Morts, le célébrant lise les noms de tous ceux, maîtres et élèves, qui sont trépassés depuis l'établissement de l'école, avec la date de leur décès. C'est après cette lecture que furent prononcées les paroles suivantes.
PAROLES
Prononcées dans la chapelle au jour et pendant l'Octave de la Commémoration des morts.
Vous venez d'entendre, mes chers fils, la liste funèbre des chers défunts de notre collège depuis sa fondation. Vous avez vu que cette liste s'est récemment, hélas! grossie encore de trois noms pour lesquels je viens vous demander de prier. La main de Dieu s'est donc appesantie, cette année, sur notre jeune famille; et trois de vos frères, parmi les meilleurs, ont pris l'avance sur nous vers l'héritage des cieux.
Avec quel charme ils croissaient, ces chers objets de nos regrets, vous vous en souvenez. Ils étaient au miheu de vous, il y a quelques mois. Ils étaient entrés comme vous dans la joie des vacances : elles se sont changées pour eux en vacances éternelles;
et quand vous reveniez ici vous ne les retrouviez plus. Tous trois étaient partis , en échelonnant leur départ aux principales fêtes de Marie : l'Assomption, la Nativité, le Rosaire, comme pour mieux montrer ainsi quelle mère les appelait pour les embrasser, quelle reine s'apprêtait à les couronner.
C'est d'eux trois que j'ai voulu vous parler, mes chers fils. Mais j'ai craint que mon émotion ne trahît ma parole; et voilà pourquoi, ce matin, j'ai demandé au papier de me prêter contre mes larmes une assurance que je ne trouvais pas dans mon cœur.
Au reste , ces larmes paternelles seront sans amertume. L'admiration, presque l'envie, y auront une plus grande part encore que la douleur; car ces chers prédestinés sont du nombre de ceux qui font s'écrier avec les Livres saints : « Que je meure de leur mort et que mes derniers jours ressemblent à la fin de leur vie. » Moriatur anima niea morte justorum et fiant novissima mea eorum similia. Aussi bien fut-ce un spectacle surhumain que cette mort, disons mieux, que ce sacrifice; et chacune de ces âmes, en brisant son enveloppe, comme Madeleine son vase d'albâtre sur les pieds de Jésus, a laissé un parfum dont notre maison est encore embaumée : Et domns impleta est ex odore unguenti.
Continuons- en ce matin l'édification par le récit de leurs derniers jours. C'est un récit que je vous
dois : je le dois à votre amitié et à votre piété ; je le dois à notre mutuelle consolation et à nos espérances : Consolamini inviceni in verhis istis.
André- Charles Malapert du Peux fut celui de vos trois amis qui nous quitta le premier. 11 achevait sa rhétorique; il n'avait que seize ans. Tout fleurissait en lui : la piété, la bonne grâce, le talent, l'enjouement, la distinction parfaite, et jusqu'à ces dons charmants que la culture des arts ajoute aux études plus graves. Il savait peindre avec goût; il savait dire avec âme ; il savait rire avec esprit ; et les plus petits eux-mêmes se rappellent ce qu'il mettait de finesse et d'entrain dans nos représentations dramatiques , pour nous faire plaisir.
Mais par-dessus tout il était bon : bon par nature sans doute, mais bon surtout de cette bonté surnaturelle qui, dans une âme chrétienne, descend du cœur de Jésus par le cœur de Marie. Marie tient une grande place dans cette belle existence. Né un samedi, mort un samedi, consacré à la sainte Vierge, dont il avait porté les couleurs jusqu'à sept ans , André s'était habitué à faire de son cœur deux parts : l'une pour sa mère de la terre, l'autre pour sa mère du Ciel. Or il était constant que la part de celle-ci grandissait de jour en jour. Une des dévotions de l'enfant était de s'engager envers elle à lui
payer, par exemple, telle petite somme pour chacun de ses succès : ses bonnes notes, ses bonnes places, ses prix. Cette dîme prélevée sur tout ce qu'il possédait ou recevait, il la distribuait aux pauvres, aux expulsés, aux autels, aux œuvres charitables, à tout ce que Dieu aime, embellissant et purifiant ainsi sa première gloire, sa gloire d'écolier, par cette gloire supérieure dont Fénelon a dit : « Il n'y a, mon fils, qu'un grand cœur qui sache tout ce qu'il y a de gloire à être bon. »
Il voulait faire davantage en se donnant lui-même. Comme vous tous, il rêvait un brillant avenir, et il en avait le droit. Encore à la fleur de l'âge il achevait ses études; demain il serait bacheher; aprèsdemain il serait un homme; et l'homme qu'il rêvait d'être, l'homme idéal qu'il concevait, il le trouvait réalisé dans un type vivant, vers lequel sa jeune ambition osait lever les yeux. M. le comte de Mun, soldat, orateur et apôtre : tel était le type chevaleresque qui posait sans cesse devant ce jeune et beau cœur. Épris jusqu'au transport de tout ce qui tombait des lèvres du grand catholique, il n'en voulait rien perdre , il en recueillait tous les accents , et il demandait à Dieu, en lisant ses discours, d'être un jour chevalier de Jésus- Christ comme lui.
Rêves de vaillance dont Dieu lui réservait le prix, même avant le combat ! Rêves de gloire dont il devait se réveiller bientôt dans les réalités splendides de l'éternité!...
Mais cette nature heureuse, fascinée par l'éclat.
n'allait- elle pas prendre le change sur le monde et la vie, en y tenant plus de compte de la forme que du fond, et en se contentant des brillantes apparences qui suffisent au vulgaire? Non, certes, et j'en ai la preuve dans ces deux mots qu'un jour l'écolier avait inscrits en tête de sa composition, dans un concours de sa classe : Nox videri, sed esse; non paraitrc, mais être! Quelles paroles! il y a à la fois de la modestie et de la fierté, de la droiture et de la grandeur dans cette devise. Elle devance son âge, et elle éclaire ce que l'avenir eût montré en lui, si l'avenir eût été donné à une existence qu'il nous faut voir, hélas ! se changer en une belle mort.
Mais comment vous la raconter, cette merveilleuse mort? Elle ne fut pas imprévue, et vous savez, mes enfants, qu'André s'y achemina par une longue voie de souffrances. Sa dernière grande sortie avait été un pèlerinage accompli avec un groupe d'entre vous à Notre-Dame de Boulogne, pendant les vacances de Pâques. Notre-Dame, en ce jour, le marqua du signe de ses élus, et elle l'appela à venir prochainement la rejoindre. Cet appel se manifesta, à quelque temps de là, par les symptômes trop visibles d'une phtisie galopante qui mit la mort dans l'âme de M. le docteur, son père. Je me souviens encore du jour où il vint ici m'en faire la révélation, avec ces larmes devant lesquelles toute consolation est muette.
Il ne prévoyait que trop vrai. André ne devait plus vivre que dans cette alternative de souffrances et d'illusions qui caractérise cette maladie. A chaque
visite nous le trouvions amaigri, fiévreux, trempé de sueurs, haletant, tantôt dans sa chambre sur un ht ou un fauteuil, tantôt dans son atelier entouré de ses peintures, tantôt dans son jardin qu'il voyait renaître au soleil. Mais lui ne renaissait pas; et quand vous alliez le voir, vous vous souvenez combien le dernier salut qu'il vous donnait ressemblait parfois à un adieu. Il se préparait au départ, mais silencieusement, n'en disant rien à sa mère. Mais n'en parlait-il pas à Marie, sa mère du ciel?
Il crut comprendre que celle-ci s'apprêtait à le guérir miraculeusement; et dès lors il implora la faveur de l'aller prier à la sainte grotte de Lourdes. Un jour même il put se croire exaucé par avance. Le 6 août, il avait reçu le divin Viatique pour se préparer à ce voyage des montagnes. Mais n'était-ce pas tenter Dieu que de l'entreprendre? Il était si défaillant! Ne suffirait -il pas de le porter plus près, aux pieds de la même Madone représentée dans l'éghse de Sainte- Catherine, de Lille? « Non, non, répondait-il aux larmes paternelles, allons à Lourdes ; ce n'est pas à Sainte -Catherine, c'est à Lourdes que je serai guéri! » Après quoi il ajouta avec résignation : <' Enfin j'aurai fait tout ce que je pouvais. »
La nuit du jeudi 40 fut très agitée, très mauvaise; il était évident qu'André ne pouvait vivre quarantehuit heures encore dans ces continuelles détail- lances. Sa mère l'avait veillé jusqu'à deux heures du matin; son père restait auprès de lui, craignant à chaque instant de le voir expirer, lorsque tout à
coup, vers quatre heures, le malade se réveille subitement et s'assied sur son lit comme mû par un ressort. Ses yeux étaient grands ouverts; d'une voix naturelle et forte il s'écrie : ce Merci , mon Dieu! merci, sainte Vierge Marie, Mère de Dieu! merci, saint Joseph! Je suis guéri miraculeusement. Mère, mère, où es -tu? » Sa figure rayonnait. On crut qu'il avait le délire; son père le prit dans ses bras : a Père, dit André, tu vois, je suis guéri, j'ai retrouvé mes forces, j'ai retrouvé ma bonne voix; je puis parler maintenant, je puis chanter, je puis • courir, je puis me lever, je veux boire! » Et il se lève, et il boit seul le bouillon qu'on lui présente, lui dont la gorge brûlée ne recevait plus rien qu'à l'aide d'un chalumeau.
La mère , les frères , la sœur, tous étaient dans le ravissement, et chacun, en l'embrassant, constatait, admirait l'état transfiguré de ce cher malade. La famille bénissait Dieu, et il n'y eut pas jusqu'à une vénérable grand'mère, qui, chancelante et souffrante, ne voulut venir et monter l'escalier de la maison pour constater le prodige opéré sur le petit-fils qu'elle vit, hélas, ce jour-là pour la dernière fois.
On fut chercher à la campagne les Pères Jésuites qui , la veille , l'avaient laissé mourant. Ils n'en pouvaient croire leurs yeux et leurs oreilles. Ils le trouvaient .sur son lit, assis, sans être soutenu. André dit au Père Ministre : « Ah! Père, vous prétendiez hier que j'étais trop faible pour aller à Lourdes. Qu'en pensez -vous maintenant? Nous allons partir
tout à l'heure. » Quelqu'un lui ayant demandé s'il n'éprouvait plus aucune douleur, aucun malaise; il montra sa poitrine : « Je sens bien, dit -il, qu'il y a là encore quelque chose de terrestre , mais cela va se dissiper. » Enfin, son père lui demandant s'il avait eu une apparition de la sainte Vierge : « Non, répondit-il, je me suis senti éveillé subitement, et tout mon corps comme transformé. »
Le prodige dura vingt-quatre heures, assez pour que Marie constatât qu'il ne tenait qu'à elle de rendre son enfant à ce monde. Mais elle lui tenait en réserve un don plus excellent que celui de la vie. Le malade était sorti, il s'était promené quelque peu. Il pouvait donc partir : « Marie veut que j'aille vers elle; allons à Lourdes maintenant! »
Il partit le samedi 12, entre son père et sa mère. Hélas! ce fat son dernier jour, et Marie n'attendait que cet effort de son courage pour lui en payer le prix. Il ne devait pas arriver au delà de Paris. Déposé là dans une chambre d'hôtel près de la gare , il s'affaissa tout à coup d'une façon si alarmante, qu'on parla de renoncer à poursuivre le voyage et de le ramener à Lille. On croyait que le pauvre malade n'entendait pas ce qu'on disait. Mais lui, tout entier à son unique pensée : « A Lourdes! à Lourdes! » dit -il.
Ce fut son dernier mot. On le transporta à demimort dans la gare du Nord. C'est là, sur les genoux de sa mère, comme dans un berceau, qu'il s'endormit doucement, sans un soupir, sans un
TROIS ENFANTS DE L'ÉCOLE SAINT -JOSEPH fi3
signe, trois jours avant la fête de l'Assomption de Marie. Il avait dit : A Lourdes ! Marie lui avait répondu : Au Ciel!
Esse, non videri, mieux vaut être que paraître, sa magnifique devise avait raison aujourd'hui. Il avait quitté le lieu des vaines apparences pour celui des réalités éternelles : EL tempiis omnis rei tune erit.
Charmant jeune liomme! Ne vous semble -t- il pas que, le voyant arriver là-haut en sa présence, Jésus le regarda et l'aima, comme il fit du jeune homme de l'Évangile qui avait pratiqué la loi dès son enfance? Inluitus eion, dilexit eum. Mais il nous est ravi. Pleurons -le donc tous ensemble. Pleurez -le, vous tous qui fûtes ses frères par le cœur; et répétez sur lui la plainte qu'exhalait David sur son cher Jonathas : Dolco super te, f rater mi Jonatha , décore nimis et amahiUs. Et moi, achevant ces paroles, je lui dirai à mon tour avec le même prophète : Sicut mater unicum, amat fdium suum , ita ego te diVigebani.
Pleurez -le surtout, vous ses frères de la Congrégation, car elle était pour lui une famille dans notre famille, une famille dont il disait: « Oh! qu'il fait bon servir la bienheureuse Mère de Dieu dans sa Congrégation! )) une famille où il comptait, comme autant de frères célestes, les jeunes saints qu'il nomme dans cette prière de lui : « 0 bonne Vierge Marie, ma mère ainsi que celle des trois anges de la Compagnie de Jésus, saint Stanislas, saint Louis de Gonzague, Jean Berchmans, accordez -moi d'imi-
ter votre pureté, et de vous aimer de tout mon cœur jusqu'à la mort. »
Pleurez -le enfin, vous tous, enfants de cette maison, car elle était pour lui une autre maison maternelle. On n'y pouvait toucher sans l'atteindre, pour ainsi dire, à la prunelle de l'œil. La proscription douloureuse dont , il y a deux ans , furent frappés les Pères qui l'avaient élevé, passionna sa belle âme jusqu'à l'exaltation. Et naguère encore, dans le délire de sa maladie, on l'entendait qui disait fièrement et fortement, comme s'il répondait à des insulteurs invisibles : « Respectez mon uniforme ; voyez l'habit que je porte, n'insultez pas ces boutons! »
Ce cher uniforme du collège , il ne l'a pas quitté. Après l'avoir porté si dignement et noblement durant huit années de sa vie , il l'a emporté dans le cercueil. Il dort encore dans ses plis, en attendant le jour de la résurrection , où Dieu le changera en un vêtement de gloire.
Hélas ! la porte funèbre qu'André Malapert du Peux venait d'ouvrir ne devait pas se refermer de sitôt pour notre famille. Dans le même moment où ce jeune prédestiné rendait son âme à Dieu, un autre entrait dans son lit pour ne plus le quitter; et il vous faut maintenant, vous, mes jeunes
enfants de la classe de cinquième, assister aux derniers instants d'un de vos plus aimables condisciples, Rohert-Paul Boutry.
Vous vous souvenez , mes chers fils , de cet enfant de onze ans que nous voyions, l'année dernière, monter au Temple, lui aussi, comme Jésus son modèle, y demeurer trois jours dans les exercices de la retraite, tout occupé du service de son Père du ciel, pour s'y préparer à sa première Pâque. Vous vous souvenez de la candeur parfaite qu'il apportait à cette solennité de sa première communion, en ce jour d'épanouissement où tout était paix en lui, autour de lui et par lui.
C'était bien de cet enfant, si ingénu, si droit qu'on pouvait dire la parole que le Sage disait de luimême : Puer eram ingeniosus , et sortitiis sum animam honam. Tous les goûts délicats étaient dans cette nature véritablement exquise. On nous rapporte qu'il aimait singulièrement les fleurs; il était heureux de s'en procurer de ses deniers; il vivait au milieu d'elles , comme un compagnon et un frère ; elles lui parlaient de la beauté et de la bonté de Dieu ; elles lui prêtaient leur langage pour dire ses sentiments d'affection filiale; et son meilleur plaisir, après celui de les voir croître, était de les offrir en souvenir à ses proches. Cette ingénuité de nature et cette beauté de grâce avaient passé de l'âme de l'enfant dans son regard , et il faisait penser à cette parole de Jésus - Christ à une de ses épouses : « Si tu voyais la beauté d'une âme en grâce avec
moi , fût-ce celle du plus petit enfant, tu ne pourrais, après cela, plus rien voir en ce monde! »
Un mot suffit pour exprimer le trait qui marque Robert de son signe distinctif : il fut l'enfant du devoir. Chez lui le devoir s'inspirait d'une profonde piété. Il était en habitude de société filiale avec fa Vierge Marie; le chapelet était vraiment une couronne pour lui , comme l'appelle l'Église ; il s'en faisait honneur, il le portait partout, et jusqu'à son dernier jour il ne s'est jamais endormi sans l'avoir dans sa main. Il se plaisait aussi dans la société de son ange gardien, dont l'image toujours présente dans sa chambre, sur son pupitre, le faisait vivre en pensée avec ce frère du ciel qu'il aimait, qu'il invoquait, qu'il cherchait à imiter, en attendant, hélas! l'heure prochaine de se réunir à lui.
Il commençait d'ailleurs à se détacher de la terre, en se désappropriant de tout ce qu'il avait. Ne tenant rien , il lui semblait que rien ne lui appartenait en propre, mais que tout était à tous. Le trésor de l'enfant céleste était dans un autre monde, là où était son cœur.
Le même attrait supérieur le portait à se purifier avec une ardeur que j'appellerais insatiable. Il se confessait tous les huit jours; et si quelqu'un s'étonnait de cette extrême délicatesse de conscience : « C'est mon besoin, disait-il; j'aime à me confesser! » Aussi jusqu'où n'allaient pas sa jalousie de pureté, ses scrupules de modestie! On nous l'a redit, mes enfants; et nous savons que jusque dans
sa maladie, jusque dans son délire, il savait la respecter et la faire respecter, par une habitude de pudeur qui était devenue une seconde nature.
Des cœurs si purs sont -ils faits pour notre monde de péché? Beati tnundo corde , qiioniam ipsi Deum videbiint. Quoi donc empêcherait ces âmes, qui n'ont rien contracté de notre poussière terrestre, de reprendre leur vol vers les cieux? Notre Robert se sentait appelé de ce côté. Le jour de sa première communion , sa mère lui ayant donné à choisir entre plusieurs images commémoratives , il avait choisi celle qui portait cette prière : « Jésus m'appelle, je viens à lui. » Le soir de cette fête, on l'avait entendu dire naïvement : « C'est dommage que le jour de la première communion ne dure qu'un jour. » Ce jour allait bientôt s'éterniser ailleurs. En cette journée le jeune Samuel, endormi devant l'Arche du sommeil de l'innocence, avait entendu une voix d'en haut qui l'appelait, et il avait répondu au Seigneur : « Me voici ! »
Il ne savait pas encore d'où lui venait cet appel; il n'en parlait à personne , mais il semblait avoir un pressentiment de sa fin. On remarqua, par exemple, qu'un des derniers jours où il assista à la classe, comme on parlait de la mort et de la préparation qu'il y fallait apporter, Robert s'était mis la tête dans ses mains, en la posant sm* la table dans une attitude extraordinaire de méditation qu'il garda jusqu'cà la fin. On nous raconte aussi qu'au moment du départ pour son voyage à la cam-
pagne, qui devait être son dernier voyage, il ne s'arracha de sa chambre qu'avec mélancohe, et il se demanda tout haut s'il y rentrerait jamais.
D'ailleurs des avertissements lui venaient de l'état de langueur où le mettait un dégoût constant de la nourriture. Il ne mangeait presque rien. On eût dit un de ces êtres tout spirituels qui s'asseyaient jadis à la table des hommes, mais qui avaient un autre et invisible aliment dans une meilleure patrie : Videhar quidem vohiscum manducare et hihere : sed ego cïbo invisibili et potu, qui ah hominibus videri non potest, utor. {Toh. xii, 19.)
C'est loin d'ici , à Chantilly, dans ces vallons si riants, dans cette campagne si verte, dans ces lieux ' si pleins de vie, que l'attendait la mort. Il y fut pris soudainement par une de ces affections cérébrales qui paralysent les puissances de l'intelligence. La sienne ne jetait plus que de rares étincelles : c'étaient des étincelles de foi et de piété. Anéanti par la fièvre , il ne voulut jamais omettre de réciter ses prières du matin et du soir; et quand il ne les retrouvait plus dans sa mémoire défaillante : (( Ah! je ne sais plus! je ne sais plus..., disait-il avec tristesse, achevez pour moi; avec moi dites le Souvenez - vous ! »
Il s'était alité le jour de l'Assomption , fête de joyeux présage pour lui. Il se confessa et reçut les derniers Sacrements en pleine intelligence : il la retrouvait tout entière pour les choses de Dieu. Puis il se mit à consoler tous ceux qui l'entouraient; sa
mère, à qui ce tendre fils défendait de pleurer; son père , qu'il exhortait à se reposer des veilles passées à son chevet : « Prenez mon oreiller, reposez-vous, dormez. »
Ce furent là à peu près les dernières paroles qu'il fit entendre à la terre. Tranquillement, doucement l'âme déploya ses ailes , et la parole que les saints Livres disent de l'ange Raphaël s'accomplit sur l'enfant : « Ayant ainsi parlé , son aspect leur fut dérobé, et on ne le vit plus en ce lieu. » Cum hœc dixisset, ah aspectu eorimi dblatus est, et ultra eum videre non potuerunt. (Toh. xii, 21.)
Pourquoi faut -il, mes chers fils, que ces deux coups si rudes n'aient pas été les derniers! J'étais, pendant ce temps -là, loin de ma famille d'enfants, et, semblable à Job, tandis que mes fils « allaient de l'un chez l'autre se divertir dans leurs maisons, moi, me levant dès le matin, j'allais oiîrir pour eux le sacrifice au Très -Haut, afin qu'aucun n'offensât le Seigneur par ses œuvres ». Mais, hélas! comme à Job aussi, de terribles messages m'apportaient coup sur coup de lugubres nouvelles. A peine le second malheur nous avait-il frappés, qu'un troisième fondit sur nous : Vœ secundum ahiit, et ecce vx tertium veniet. (Ajyoc. xi, 14.)
C'était le samedi qui précédait votre rentrée au
collège. Vos maîtres, vos pasteurs, sortis de leur retraite spirituelle, étaient de retour au bercail. Ils apprirent alors qu'une de leurs meilleures ouailles allait leur être ravie : Joseph-Ignace Clément prenait le funèbre chemin où l'avaient précédé André Malapert et Robert Boutry.
Celui-là était le fils de la veuve. Tout ce qu'il y a d'alfection dans un cœur de mère , tout ce qu'il y a de religion dans un cœur de chrétienne , cette veuve l'avait concentré sur ce fils et un autre fils que Dieu lui avait laissés. Elle se rattachait à eux dans le naufrage de son bonheur, et toute sa sollicitude était de leur procurer une éducation chrétienne, en leur faisant suivre les traces de leur père qui n'était plus. C'est dans ce dessein que la courageuse veuve, quittant son pays de Gomines, avait laissé tout, maison, famille, intérêts, pour venir prendre à Lille un asile d'emprunt, à côté du collège où elle voulait que ses fils fussent élevés dans la foi et la piété de leurs aïeux.
Mais une mère est une prêtresse; et à celle-ci comme aux prêtres de l'Ancien Testament, Dieu allait commander le sacrifice prescrit au livre du Lévitique : « Il sera offert deux passereaux ; l'un des deux sera immolé, et l'autre, étant teint de ce sang rédempteur, sera lâché et rendu à la liberté des champs. » Et afferet duos passeres vivos, et unum ex passeribus immolarl jubehit, et tinget in sanguine passeris immolati, et diinittet passerem viviim , ut in agrurn avolet. (Lcvit. xiv, 4.)
Ce fut bien, en eftet, une immolalioii que la mort de Joseph, mais une immolation joyeuse, triomphante, où la victime, faisant de son lit de douleur un autel , s'offrit à Dieu avec un élan , une ferveur, un détachement de la terre, un enthousiasme du ciel, qui en faisaient déjà une véritable transliguration.
Nulle exaltation n'avait cependant jusqu'ici signalé cet enfant : nature calme, douce, silencieuse, même souffreteuse vers la fin , et montrant alors dans ses yeux et ses traits le travail d'une secrète désorganisation. Mais la mort, comme Moïse, en le frappant de sa verge, en fit sortir une source d'amour de Dieu si abondante, que tous ceux qui l'entouraient en furent comme inondés. Écoutez, mes chers fils, et vous-mêmes serez dans l'admiration en entendant les paroles qui jaillissaient de son cœur vers la vie éternelle.
Notre Joseph, depuis une semaine, avait beaucoup souffert. Le lundi '25 septembre, il reçut la sainte communion avec une piété et un recueillement extraordinaires. L'expression de son visage était tout angélique. Il se tenait silencieux, uni aux prières de l'Église. On voyait dans ses yeux des larmes qu'il voulait retenir. Il était comme abimé dans l'Eucharistie.
Le mercredi 27, il parut saisi de quelque appréhension surnaturelle. « Ma tante, dit -il à la personne qui le gardait alors , il faut prier saint Michel avec moi et pour moi. » On comprit que Satan s'efforçait de l'effrayer. Il demanda qu'on plaçât près de
lui une image de l'archange vainqueur. Il le pria; et à partir de ce moment tout sentiment de crainte disparut comme perdu et noyé dans celui de l'espérance et de la confiance en Dieu.
Le samedi 30, vers les neuf heures du soir, on l'entendit s'écrier : « J'étouffe, ouvrez portes et fenêtres, je vais mourir, je m'en vais. »
Alors il commença à faire à chacun ses adieux et ses embrassements. Il tendit les bras vers sa mère : « Mère, je vais mourir, dis -moi adieu, embrassemoi pour la dernière fois. » — Puis tout autour de lui : (( Adieu, mon oncle; adieu, tante; adieu, Charles : soyons unis... toujours! »
Il chercha à se rappeler ce qu'il pouvait donner, comme souvenir de lui, à chacun de ceux qui l'entouraient. « A vous, mon oncle, ma carabme; à vous, ma tante, mon livre de prières. » Et le reste.
Il semblait que la mort lui donnait la seconde vue. Une intuition extraordinaire lui faisait lire dans les désirs les plus secrets des cœurs. A l'un de ses parents qui depuis longtemps souhaitait d'obtenir un enfant : « J'appelle sur ton premier-né les bénédictions d'un mourant, prononça le malade avec solennité. Tu relèveras bien, tu l'appelleras Joseph, du même nom que moi, ce sera son premier nom. » V
Le médecin entra : « M. Wouters, lui dit gracieusement l'agonisant, vous ne pouvez pas me guérir, mais je ne vous en remercie pas moins de vos bons soins, et je prierai pour vous! » Leméde-
TROIS ENFANTS DE LTiCOLE SAINT- JOSEPH 73
cin pleurait. Il n'avait pas souvent rencontré de tels malades.
Le vénérable doyen de Comines était venu pour le bénir encore encore une fois : « Monsieur le Curé, merci! Je vais m'en aller prier pour Comines et pour vous! » Le prêtre le regardait, l'admirait, l'écoutait, contemplant ce spectacle, et conservant dans son cœur ces paroles qu'il devait redire le lendemain, en chaire, à ses paroissiens.
Il était alors dix heures. Joseph baissait de plus en plus. Il estima qu'il était temps de ne plus penser à la terre et de se tourner tout entier vers le ciel où il touchait : « Maintenant que je vous ai fait mes adieux h tous, laissez-moi m'eatretenir seul avec mon Dieu. »
On le vit alors saisir son crucifix et le tenii* embrassé avec une sorte de violence d'amour, en répétant plus de dix fois de suite : « 0 mon Dieu ! combien je vous aime ! Oui, je vous aime! je vous aime! »
Il ne cessait d'invoquer la Trinité terrestre de la maison de Nazareth : « Jésus, Marie, Joseph, je vous donne mon cœur, mon esprit et ma vie. — Jésus, Marie, Joseph, assistez -moi dans ma dernière agonie ! »
Puis c'étaient de longs remerciements à la Mère du Ciel : « Merci , ô Marie , de m'accorder la grâce de mourir un samedi ; merci d'avoir exaucé un de mes plus grands désirs : celui de mourir à Comines.
— Merci, ô ma Mère, de m'avoir accordé la grâce
de mourir dans votre Congrégation affiliée à celle de Rome! »
Tous les plus beaux sentiments de la piété chrétienne, cachés dans le fond de ce cœur, débordaient maintenant en expressions brûlantes. Après la voix de l'action de grâces ce fut celle de la propitiation. Joseph s'offrit comme victime. D'un accent indicible il répétait : « Pardon , mon Dieu ! pardon pour tous mes péchés , pour les plus petits comme pour les plus gros. Pardon pour les péchés des autres... Pardon, Jésus, pour tous les pécheurs. Pardon pour Comines, pardon pour la France. » Il répéta plus de quatre fois l'acte de contrition.
Cependant la vie s'éteignait; ce n'était plus qu'une étincelle. On ne comprenait pas qu'elle pût encore jeter de si vives flammes. Le corps tombait, mais l'âme montait. Joseph sentit que c'était l'instant des paroles suprêmes; il voulut laisser à chacun le dernier mot de son âme :
« Venez tous! venez, je ne veux oublier personne.
(( Toi, maman, tu es au-dessus de tous, viens que je t'embrasse... Bonne mère, que j'aimais tant et qui m'as tant aimé, je vais te quitter bientôt. Je sens que mon heure approche. Mais ne pleure pas. Je vais me réunir à mon Dieu , et je prierai bien pour toi.
Il s'adressa à son frère : « Mon bon petit frère Charles, tu consoleras maman, tu l'aimeras bien pour nous deux, tu la consoleras... )) Il lui donna
ensuile avec une grande énergie les conseils les plus graves sur le choix d'un avenir, et la fidélité à l'appel de Dieu, quel qu'il fût.
Il recomirJanda sa mère à son oncle, à sa tante, et ajouta tendrement : « C'est bien dur, ô mon Dieu! de quitter des parents si bons. Mais enfin que votre volonté soit faite ! »
Puis, ne considérant que leur bien suprême, le salut, il leur légua ce dernier souhait appuyé de son exemple : « Je meurs en bon chrétien, en catholique fervent. Vous tous ici présents, vivez et mourez en bons chrétiens, en fervents catholiques. Ce n'est pas assez d'être chrétiens, il faut être bons catholiques. »
Il se souvint aussi de ses maîtres absents, nomma les Pères du collège qui l'avaient élevé, en disant à sa mère avec insistance : « Je regrette bien de ne pas les voir avant de mourir. Mais dis -leur bien à tous que je prierai pour eux. »
En entendant toutes ces paroles on s'étonnait autour de lui d'un accent si nouveau , si extraordinaire. On voyait un enfant et l'on croyait entendre un homme mûr, un vieillard, un chrétien consommé. On touchait la vérité de cette parole de la Sagesse : yEtas senectutis vita immaculata. {Sap. iv, 9.)
Il fit à Dieu l'offrande de sa vie, de sa mort : « 0 mon Dieu , votre puissance est infinie. Si vous aviez voulu me sauver, vous le pouviez. Mais vous avez fait toutes ces choses pour mon plus grand bien.
(( Depuis dix jours j'ai beaucoup souffert. J'ai offert toutes mes souffrances au bon Dieu. Mais que sont- elles en comparaison de celles que vous avez endurées pour moi sur la croix, ô Jésus! — Je vous offre mon sacrifice, je vous offre ma vie pour Gomines, pour la France! »
Il remercia encore avec effusion tous ceux qui l'avaient aimé, allant ainsi successivement de la terre au ciel et du ciel à la terre, comme suspendu entre les deux, avant que le dernier fil se brisât et rendit à l'âme la liberté de son vol. Quant au corps, que lui importait? Parlant de ses obsèques avec l'humilité d'un chrétien et le dédain d'un immortel : ce Mère, dit- il, point de grand enterrement, n'est-ce pas? »
A ces mots les pleurs redoublèrent autour de lui : « Allons, Charles, ne pleure pas. Mère, ne pleure pas. N'assombrissez pas par vos larmes mes derniers instants. Moi, je ne puis pleurer. C'est un jour de fête pour moi. Je vais au Ciel!... Je suis au Ciel!...»
Il en était bien près. Il continua de prier d'une voix haletante : « Jésus, Marie, Joseph, je vous donne mon cœur. »
Une prière à l'angélique patron de la jeunesse laissa sortir de sa conscience le témoignage d'une pureté qui explique cette belle mort par la beauté de sa vie :
{( Saint Louis de Gonzague, vous avez toujours conservé votre innocence. Vous n'avez jamais com-
mis de péché mortel; j'espère que je n'en ai jamais commis non plus, priez pour moi.
« Bon saint Joseph , mon bon patron et patron de la bonne mort, saint Louis de Gonzague, venez audevant de moi avec la milice céleste , pour me réunir à vous. »
Il baisa de nouveau son crucifix : « 0 mon Dieu ! que je vous aime ! . . . Que tousles soupirs qui sortent de ma poitrine soient autant d'actes d'amour. »
II ne lui restait plus, à ce généreux enfant, qu'à donner le signal de la séparation :
« Et maintenant, mère, à toi mon dernier baiser, le dernier que tu recevras de ton petit Joseph. Viens, Charles; venez tous deux. »
Il tint sa mère et son frère embrassés quelques instants. Puis il se remit sur son oreiller, joignit les mains et dit : « C'est tout... je meurs. — Jésus! Marie! Joseph... »
Tels furent ses derniers mots. Il ne parvint pas à prononcer la suite de cette prière ; sa voix expirante ne pouvait plus articuler; mais il n'en était plus besoin. Jésus, invoqué par lui, venait de lui répondre la parole qu'il disait jadis au fils de la veuve : Adolescens, tïbi dico : Surge : « Jeune homme, je te le dis, lève-toi. » Et le jeune homme s'était levé pour aller à Lui.
Il était onze heures moins le quart quand Joseph expira. C'était la veille du premier dimanche d'octobre , auquel l'Éghse célèbre la fête de Notre-Dame du Rosaire, la fête de VAve Maria, la fête de Celle
à qui Joseph avait dit tant de fois : Orapro nohispeccatoi'ihus, nunc et in Jiora mortis nostrse. Amen!
J'ai terminé, mes chers fils. Je vous ai dit ce que fut la mort de vos trois frères, si finir de la sorte peut s'appeler mourir. Heureux qui meurt de cette mort! Les anciens avaient dit : « Celui-là meurt jeune qui est aimé des dieux. » L'Écriture dit mieux : « Aimé de Dieu, agréable à son cœur, il a été enlevé, de peur que la malice ne séduisît son esprit et que l'illusion ne fascinât son âme. Ayant vécu peu de jours , il a fourni néanmoins une longue carrière , car la grâce de Dieu et sa miséricorde sont avec les saints qu'il aime , et son regard repose sur ces jeunes élus. »
Demandons-lui maintenant, à ce Dieu, à ce Père, qu'il les reçoive dans son sein; et que cette triple immolation lui soit un sacrifice d'agréable odeur. Ah! Seigneur! dans ces deux mois, l'avons -nous assez offert, ce sacrifice du matin que vous demandiez aux prêtres de votre ancienne loi! Et l'agneau d'un an, l'agneau sans tache que vous requériez autrefois pour vos autels, était-il aussi pur et aussi innocent que nos jeunes victimes?
Pleurez-les donc, je le veux bien, vous qui les avez aimés, mortuum plpra , mais pleurez- les avec mesure, sed modicum plora, car leur mort est pleine d'une immortelle espérance. Comme les trois jeunes Hébreux captifs à Babylone, ils ont échappé aux ardeurs de la fournaise de ce siècle ; l'ange de
la mort est descendu vers eux pour les sauver ; il les a trouvés qui tranquillement louaient Dieu de ses miséricordes à leur heure dernière; et maintenant encore entendez-les qui, réunis dans le lieu du rafraîchissement, de la lumière et de la paix, bénissent tous trois le Seigneur.
Unissez-vous à leur cantique. Vous, leurs pères et leurs mères, commencez, et, avec eux, glorifiez le Seigneur, car ils sont allés là- haut chanter le Dieu de leurs pères : Benedictus es , Domina , Deiis patrum nostrorum. Vous, prêtres du Seigneur, qui êtes pères aussi , venez à votre tour et bénissez le Seigneur : Benedicite , sacerdotes Domini, Domino, car cette précieuse mort de vos chers disciples est la bénédiction du Ciel sur vos travaux. Vous tous aussi, religieux qui appartenez au Seigneur Jésus - Christ, Dieu des Dieux, bénissez-le, louez-le : Benedicite, omnes religiosi. Domino, Deo Deonim laudate et confitemiiii ei; car même dans Babylone, où vous êtes opprimés, vous voyez que sa miséricorde vous est demeurée fidèle : Quoniam in omnia ssecula înisericordia ejiis. Bénissez -le, jeunes gens qui êtes ses serviteurs : Benedicite , servi Domini, Domino, car vous venez d'apprendre comment le servir c'est régner. Bénissez-le, vous les petits et les humbles de cœur qui voulez vous sanctifier : Benedicite, sanctl et humiles corde. Domino, car vous venez d'apprendre comment la sainteté fleurit dans le cœur des petits.
Et vous, André, Robert, Joseph , vous les sauvés,
VOUS les heureux , louez le Seigneur, qui est ou qui sera bientôt votre récompense, et appelez- nous un jour à le louer éternellement avec vous : Benedicite, Anania, Azaria, Misaèl, Domino, laiidate et superexaltate euni in sœcida. Amen.
FON D ATIO N