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RAPPELÉ A DIEU LE 28 DÉCEMBRE

PAROLES

Prononcées dans la chapelle le dimanche de la Sexagésime.

Vous souvenez-vous, mes enfants, d'un véritable triomphe décerné, l'année dernière, au condisciple que nous pleurons?

C'était le jour solennel de la distribution des prix. Nous venions d'y entendre la grande parole du R.P. Félix sur la Paternité et la Maternité dans l'éducation, et la musique qui annonçait l'appel des lauréats n'avait pas réussi à étouffer en nous cette autre et supérieure harmonie de l'éloquence qui retentissait encore dans nos oreilles et dans nos âmes. Le tour était venu à la classe de Rhétorique de présenter ses vainqueurs, quand fut proclamé, au sein d'un silence plein d'attente , le plus grand prix de

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tous, le Prix d'honneur fondé par les anciens élèves et attribué au lauréat du discours latin. Ce lauréat, c'était lui , c'était Charles Tanghe , qui devait être rappelé sur ce théâtre de gloire plus d'une fois encore ; et le nom que vous applaudissiez , c'est le nom qu'on lit aujourd'hui sur une tombe modeste d'un des cimetières de Lille.

Lorsque vous l'acclamiez descendant de l'estrade, couronné de lauriers et chargé de ses onze magnifiques volumes % soupçonniez -vous que, moins de quatre mois après, ce triomphe se changerait pour lui en une pompe funèbre, et que Dieu, qui l'aimait, Dieu, au service duquel il voulait se consacrer, l'appellerait sitôt, dans une autre et meilleure distribution de prix , à recevoir une couronne qui serait la couronne de l'éternité ? Voilà la vie , mes enfants ; et je crois entendre votre ami rappelé à Dieu avant l'âge, disant comme Jonathas, le jeune ami de David, condamné à mort le soir d'une victoire : Gustans gustavi panlulum mellis^ et eccemorior : «J'ai goûté uu'peu de miel, et voici que je meurs! »

Charles Tanghe était un enfant de ce bon peuple chrétien dont votre ville possède tant de types excellents; mais nul autre, je crois, aussi particulier que celui que je vais dire.

J'ai lu, mes chers fils, dans l'histoire de l'ÉgUse, qu'il y avait au iv^ siècle un saint cabaretier, saint Théodote d'Ancyre, en Galatie, qui fut martyrisé

1 Les Œuvres complètes et VHistoirc du cardinal Pie, reliées el dorées.

SOUS Dioclétien, et que les païens eux-mêmes, à cause de sa force d'âme, surnommaient « l'homme de bronze ». Or il est raconté que dans l'exercice de sa profession il trouva le moyen de se sanctifier lui-même et de sanctifier les autres , faisant de sa maison un asile de décence, d'honnêteté, de paix et de tempérance chrétienne. Nous sommes, hélas! loin de ces temps; mais si quelque chose aujourd'hui peut nous donner l'idée de cet édifiant cabaret de la ville d'Ancyre, c'est bien certainement celui du Canon d'argent, à Lille, lequel n'a guère, que je sache, son semblable dans toute la France, où cependant, vous le savez, ces sortes d'étabUssements ne manquent pas.

Il y a donc à Lille un cabaret qui d'abord s'est fait une loi invariable d'être fermé le dimanche durant toute la journée, où le blasphème est interdit, où l'on ne lit que les journaux les plus religieux et les plus irréprochables , où l'on ne donne à boire qu'à ceux qui ont vraiment soif, en renvoyant les autres, et qui se ferme régulièrement à neuf heures et demie chaque soir. Inutile d'ajouter que ceux qui le tiennent sont des gens de religion et de vie chrétienne, commençant leur journée par aller chaque matin entendre la sainte messe, et ayant fait leur mission comme leur profession de cette transformation chrétienne du cabaret, ce dont, il faut l'ajouter, ils se sont bien trouvés même temporellement. Ayant cherché premièrement le règne de Dieu et sa justice, le reste leur a été accordé par surcroît.

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Mais la grande bénédiction qui leur fut accordée , « la bénédiction spirituelle dans le Christ, » ce fut la vocation sacerdotale du fils qu'ils avaient élevé dans la crainte de Dieu. Déjà, à l'école des Frères de la paroisse Saint-Étienne, on avait reconnu chez lui ce signe de prédestination. Le catéchisme préparatoire à la première communion révéla plus clairement encore l'appel divin au prêtre qui l'instruisait, et qui dès lors fut pour lui l'homme de la Providence. Charles portait si bien dans toute sa personne ce qu'entre nous nous appelons le fades euntis in Jérusalem , qu'au lendemain de cette sainte première communion, le charitable vicaire vint offrir aux parents de lui faire commencer les études libérales qui sont l'acheminement vers le sacerdoce. « Monsieur l'abbé, voici Charles, répondit le père avec l'énergique accent de l'homme de foi. Si le bon Dieu le juge digne d'être un prêtre et un bon prêtre, prenez-le. De mon côté, je ferai ce que je pourrai. »

A quelque temps de là, après les vacances scolaires, l'enfant était installé, matin et soir, dans la demeure et sous le regard de son maître, ou, pour mieux dire, sous le regard de Dieu; car chaque fois qu'il devait sortir pour son ministère , le prêtre lui disait : « Charles , je vais m'absenter aujourd'hui pendant quelque temps; je ne serai pas ici, mais Dieu y sera et vous verra ! » Le même prêtre nous apprend qu'un jour, rentrant chez lui, il trouva son élève à genoux et en larmes devant une statue de saint Joseph, qu'il conjurait de l'aider

à faire un devoir latin qui le mettait au désespoir. Charles avait lu quelque part que l'intercession de ce puissant protecteur avait obtenu la grâce de faire de brillantes études à un jeune aspirant au sacerdoce comme lui. .l'aime la réponse de son maître , parce qu'elle est une leçon d'énergie morale et d'immolation au devoir : « Charles, croyez-vous que saint Joseph va vous donner la clef de toutes les difficultés? Il serait vraiment trop commode à tout étudiant embarrassé dans son travail de n'avoir qu'à appeler le secours d'en haut pour être assuré de réussir à l'instant, et cette piété d'intérêt ne témoignerait pas d'un amour bien généreux pour Jésus- Christ et sa croix. Qu'il vous suffise, Charles, de bien faire votre prière, comme vous faites régulièrement, avant de vous mettre à l'étude. Après quoi, si vous y rencontrez quelque difficulté, acceptez cette épine et offrez -la à Notre -Seigneur en esprit de pénitence. Puis, à la grâce de Dieu! »

Un an seulement après ses études latines , ainsi bravement commencées et vigoureusement menées, Charles Tanghe entrait chez nous, dans la classe de cinquième, sous le toit de ce saint Joseph, qui le récompensait par là de sa confiance.

Mais pourquoi chez nous? Était-ce bien le lieu? Ne se trompait -il pas de maison? Non, mes enfants; et ici j'ai le devoir de vous présenter quelques considérations qui vous feront mieux entrer dans l'intelligence de l'œuvre accomphe parmi nous.

Notre collège sans doute n'est pas un sémi-

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naire, et presque tous un jour vous vous dirigerez vers les carrières du siècle auxquelles nous vous préparons et par une instruction qui fera de vous, j'espère, des hommes distingués, et par une éducation qui fera de vous, j'en suis sûr, des chrétiens accomplis. Telle est bien, en effet, la destinée du grand nombre. Elle est très belle, très honorable; et nous n'estimons pas qu'il y ait pour notre sacerdoce de ministère plus utile que celui d'y guider vos pas sur les traces de tant de grands catholiques vos pères. Cependant si, à côté de ceux qui vont demain devenir des hommes du monde, il en est d'autres parmi vous desquels le Seigneur lui-même veut être l'héritage , et qui , dans la lumière et dans la liberté, ont conçu l'idéal et magnanime dessein de se dévouer au service de Jésus- Christ et des âmes, je vous confesse, mes chers fils, que Jésus- Christ et les âmes me sont trop aimables pour que je ne félicite pas ces élus de leur vocation comme d'un privilège, d'une béatitude et d'une bénédiction. Il peut donc se présenter à nous avec confiance le jeune Samuel qui, au matin de sa vie, a entendu secrètement l'appel du Seigneur. Volontiers, nous lui ouvrirons libéralement une maison qui a tout ce qu'il faut pour être le vestibule du sanctuaire où il aspire. Il pourra faire quelquefois que la naissance et la fortune ne l'auront point placé aux premiers rangs de la hiérarchie sociale. Mais si néanmoins sa famille a gardé , dans une humble condition , cette fidélité de foi et de mœurs chrétiennes qui fait la

noblesse surnaturelle du peuple; si Dieu règne à son foyer investi de dignité, de décence et d'honneur ; si son nom , quoique sans éclat , n'en est pas moins sans tache : béni soit qui nous 4'envoie, et que cet enfant de Dieu entre comme chez lui à l'école de Dieu ! A ces conditions personnelles et domestiques d'intelligence, de piété, de conduite, de travail et d'honnête éducation, il sera le bienvenu, et il ne se trouvera nullement déclassé parmi nous. Nous que Dieu a envoyé évangéliser les pauvres , nous n'aurons garde d'oublier que c'est de la pauvre mais sainte boutique de Nazareth qu'est sorti le premier prêtre de la religion de la croix. Nous estimons d'ailleurs que la présence de tels jeunes gens dans un collège chrétien attire sur toute l'École les regards du Dieu de charité, et que ce Dieu nous sait gré, en particuher, de prélever sur les heureux auxquels il a attribué la graisse de la terre la dîme qu'il prélevait jadis sur les tribus d'Israël pour entretenir les fils de la tribu de Lévi. Eux-mêmes, s'ils ont répondu à la grâce des grâces, seront déjà parmi leurs frères le sel de la terre et la lumière du monde. Et il me plait de penser que plus tard, lorsque le soldat, le magistrat, l'homme d'affaires rencontreront le prêtre qui fut leur condisciple , ce sera déjà beaucoup qu'une ancienne affection ait noué entre eux des liens que le respect sera venu consacrer ensuite; et, champions des mêmes causes, ils s'entendront mieux ensemble pour soutenir les mêmes

combats lorsqu'ils auront fait jadis ensemble leurs premières armes.

Du jour où Charles Tanghe fit son entrée parmi nous , sa vie vous appartient. Je n'ai donc plus à vous la redire, à vous ses frères de classe, ses frères de division et de congrégation. Vous les avez vus 's'écouler près de vous ces jours fidèles, où le flot succédait au flot si doucement que rien n'en ridait la surface, et où tout offrait l'image de cette belle paix que saint Augustin appelle la tranquillité de l'ordre. C'était bien l'ordre, en effet, la régularité, la correction , l'exacte discipline en toute chose qui composaient le caractère que vous avez connu , mais tout celaassouph, tempéré de bonté, d'aménité, de déférence , de délicatesse et de bonne grâce souriante. Je n'ai plus à vous parler de ses succès scolaires, qui donnaient à l'ÉgUse des espérances si solides. Comment en eût-il été autrement d'un écolier bien doué et diligent qui se levait régulièrement vers quatre heures ou quatre heures et demie tous les matins? Cela seul juge un homme et vous dit assez la trempe de cette âme virile.

Mais ce que vous n'avez pas vu , ce que vous ne pouvez pas savoir, et ce que nous révèlent quelques lettres écrites à sa famiUe, ce sont les trésors intimes que cachait, sous une apparence si calme, ce cœur ardent de bon fils, de chrétien et d'apôtre. Ce sont, par exemple, les effusions qu'il envoie au jour de la fête de son père, du village d'Orcq, en Belgique, où il passe, chaque année, les

deux mois de ses vacances , et où la joie de se mêler aux travaux de la moisson , de voir les avoines rentrées, les blés coupés, les gerbes liées, ne le console pas de n'ayoir point, chaque jeudi, dans sa paroisse la messe solennelle du très saint Sacrement. Ailleurs, au premier jour de l'an, ce sont des vœux tout religieux adressés à son père, mais attristés ce jour-là par le regret de ne pouvoir y joindre, écrit -il, une petite décoration qui lui ferait si grand plaisir, k Mais suivons, ajoute-t-il, le chemin qui nous a été tracé par notre Sauveur, et tâchons d'être humble comme il l'a été lui-même. » Ce sont plus tard quelques conseils très discrets, très tremblants qu'il s'excuse d'oser donner, lui si jeune, à son digne père, lui recommandant « d'user de modération, de faire toujours régner la paix dans la maison , en évitant les excès qui se commettent en si grand nombre parmi les hommes ; » puis demandant encore une fois pardon de son audace au nom de Celui qui a dit : « Soyez miséricordieux comme votre Père céleste est miséricordieux. » Et encore ce court billet qu'il laisse dans la main de son père, le matin même du jour où il vient commencer ici sa rhétorique : «. Comme c'est aujourd'hui la rentrée, mon cher père, je vous demande de vouloir bien prier pour moi tous les jours aux intentions importantes de ma vocation, de mes études et de mes examens, afin que j'obtienne les lumières qui me sont nécessaires. »

Vous le ferai-je observer en passant, mes enfants, comme j'en été moi-même le témoin à la fois charmé et édifié? Dans tous ces rapports de famille, l'autorité demeure entière au sein de la cordialité, et, de part et d'autre, c'est le respect qui ici inspire et domine tout. Non seulement, comme dans toutes vos anciennes familles , le fils est fidèle à dire toujours vous h son père, mais ici le père, lui aussi, dit toujours vous à son fils, imprimant ainsi à leur mutuel entretien ce cachet supérieur et révérentiel, qui va, hélas! s'effaçant chaque jour, mais qui n'en est pas moins celui de la religion comme de la distinction.

Mais ce que je suis venu vous mettre sous les yeux dans ces quelques paroles, vous le devinez bien , ce n'est pas la vie uniforme d'un écolier, si parfaite qu'elle soit, c'est la mort édifiante d'un prédestiné.

Et d'abord , ne croyez pas qu'elle ait surpris votre ami et qu'il ne l'ait pas vu venir : le jeune chrétien y pensait de loin. Son petit cahier de retraite contient seulement quelques lignes écrites par lui chaque année; or presque toutes ces lignes se rapportent à un seul objet : sa mort, sa fin dernière.

Voici ses réflexions de 4884; c'est la mort ellemême qui parle : « Je viendrai, — je viendrai bientôt, — je te surprendrai. » Puis ces résolutions prises en conséquence : « Je vivrai comme devant mourir, — je vivrai comme devant bientôt mourir, — je vivrai de manière à bien mourir. »

Dans sa retraite de 1885, qui fut sa dernière retraite, il écrit tout d'abord ce mot de Notre -Seigneur : Estote parati : « Soyez prêts à me recevoir, car je viendrai comme un voleur. » Ce qui lui fait ajouter : « Soyons donc toujours disposés à paraître devant Dieu, et résistons avec courage aux tentations. » Aussi bien , il est une chose qu'il redoute plus que de mourir, c'est de mal faire; et la devise qu'il a écrite en tête de tout ce recueil, sa devise, à lui, celle de sa vie tout entière, c'est celle-ci : Potkis mori qnam fœdari!

Tel est le premier mot de ces pages; puis tel en est le dernier : Unum timeo peccatum : « Je ne crains qu'une chose, le péché. » Après quoi il se jette, par une vive invocation, dans le sacré cœur de Jésus, où Jésus s'apprêtait, en efîet, à le recevoir pour l'éternité.

C'était donc aux vacances de 1886. Le lauréat du prix d'honneur que vous aviez applaudi n'avait pas été moins heureux sur un autre champ de combat, celui de ses examens devant la Faculté de Douai : « Allons ensemble remercier Notre- Seigneur et la sainte Vierge , » avait-il dit aussitôt à ses compagnons de victoire. Et il les avait emmenés à l'église voisine. Mais l'ambition du noble enfant allait à de plus hauts bonheurs; et voici en quels termes le nouveau bachelier en écrivait magnanimement à son premier maître de latin, M. le curé de Floyon : « Grâces soient à Dieu ! je suis bachelier à moitié. Si je n'avais pas réussi à cet examen, je ne me serais

pas moins réjoui; car dans ce cas du moins je n'aurais plus tardé à revêtir les saintes livrées du soldat de Jésus -Christ. Vous savez combien j'aspire à entrer dans cette milice, la plus noble de toutes et qui demande tant de vertus! Mais je resterai encore un an à Saint -Joseph par esprit de reconnaissance pour nos bons maîtres, à qui, après Dieu, revient tout l'honneur de ce succès. Ensuite j'entrerai dans cet asile béni du grand séminaire , pour y travailler généreusement à ma formation sacerdotale. »

C'était son père qui avait dû modérer son impatience de partir pour le séminaire , en lui disant ces paroles : « Mon fils, ces Messieurs n'ojit cessé d'être bons pour vous, obéissez à leurs conseils, et retournez vous préparer à votre second examen , afin d'être plus tard en mesure de faire plus de bien, en même temps que vous ferez honneur à votre collège. »

Cette année de philosophie, il venait à peine d'y entrer lorsque, hélas! s'ouvrit pour lui cette autre école de sagesse dont un ancien a dit : « Philosopher, c'est apprendre à mourir. » En octobre, un vomissement de sang, soudain et abondant, survenu au coUège même , révéla la terrible lésion d'un organisme qui allait achever promptement de se briser. Notre enfant ne fit plus que languir, à partir de cette heure, au sein d'accidents pareils qui le laissaient à chaque fois plus faible, plus exténué. Et nous tous, qui allions le visiter dans cette chambre ornée de ses couronnes, de ses prix, de ses souvenirs , de ses

images sacrées, nous qui le contemplions, tantôt couché, tantôt assis, pâle, haletant, amaigri, mais souriant toujours , nous ne sortions de là qu'avec de douloureux et sinistres pressentiments, contre lesquels il ne nous restait plus d'autre refuge que la prière et la confiance en Dieu. Lui seul cependant s'était acharné à l'espérance : nous sommes tellements faits pour elle ! Et à dix-huit ans, au matin de la vie, on croit si difficilement que c'est déjà le soir! Mais, hélas! vers la fin de décembre, des syncopes réitérées nous avertirent que l'heure redoutée allait sonner : l'âme faisait déjà effort pour se délivrer de sa chaîne et s'envoler à Dieu.

Mes chers fils, j'ai souvent remarqué, durant mon ministère, que les jeunes gens savent mieux mourir que les vieillards, lesquels, depuis trop longtemps accoutumés à la vie, ont d'autant plus de peine à en faire le sacrifice. Cela est spécialement vrai des jeunes gens chrétiens, et c'est bien d'eux que Tertullien était en droit de dire : Christiani genus expeditum mori. Mais je dois entre tous cet hommage particulier aux enfants de ce collège, que, lorsqu'il plaît à Dieu de les rappeler à lui, ils lui répondent avec un élan qui va jusqu'à l'allégresse; et il me plaît d'y voir une bénédiction toute spéciale du saint Patron de cette école, qui est aussi le patron de la mort joyeuse entre les bras de Jésus.

On allait en contempler le spectacle encore une

fois, et voir par quelle belle porte un chrétien de votre âge sait sortir de la vie.

Charles avait reçu le divin Viatique dans la vigile de Noël, et avec quelle religion! Il semblait que Notre- Seigneur n'avait prolongé la vie de son enfant, durant ces trois mois de souffrance , que pour lui procurer la consolation d'expirer au pied de sa crèche.

Le soir de cette solennité , les mêmes défaillances le reprirent , et si inquiétantes , que son père , s'approchant de son lit, voulut l'avertir lui-même que le temps était venu d'appeler les derniers sacrements : « Charles , ne voudriez-vous pas recevoir l'Extrême- Onction? » Il regarda son père : « Pensez- vous, lui demanda- 1- il, que ce soit nécessaire? » Et sans attendre la réponse , car il la lisait dans ses yeux : « Oui, dit -il, oui, mon père, je le veux, et du fond de mon cœur. »

A partir du moment où il comprit ce que le Seigneur demandait de lui, Charles fut un autre homme. Sa résignation précédente se changea soudain en une allégresse qui ne se démentit plus pendant ces trois derniers jours; et sa conscience si droite se disposa à remplir ce grand et suprême devoir comme elle remplissait tous ses devoirs : avec une douce gravité que cette fois la grâce des divins sacrements enflammait par instants d'une ardeur toute céleste. Il accueillit en souriant M. le vicaire de la paroisse qui vint lui apporter la sainte onction des mourants. Il ne perdit rien des prières, aux-

quelles il s'associait avec une piété qui transfigurait son visage. Et quand tout fut terminé : « Ah ! monsieur l'abbé, dit-il avec effusion, l'Enfant Jésus vient de me faire une grâce de choix pour le jour de sa naissance ! » Il était alors environ dix heures du soir. Le prêtre l'ayant béni avant de le quitter, Charles le remercia encore : a Merci, dit -il, merci! » Et il se mit ensuite à prier en silence. Il entrait dans cette grande et continuelle prière qui fut celle de Jésus mourant : Factus in agonia prolixius oràbat.

Le lendemain dimanche, fête de saint Etienne, ce fut encore l'action de grâces qui continua. Son vénéré et cher professeur de rhétorique étant allé le voir, Charles l'accueillit par ces paroles : a Ah ! mon Père, je suis aux anges; j'ai reçu l'Extrême- Onction! » Rarement son maître l'avait vu dans ce rayonnement de joie : c'était surnaturel.

Le même jour, cette action de grâces se tourna vers sa famille et vers tous ceux dont il se croyait l'obligé en ce monde. Il fit s'approcher de son lit ceux qui étaient présents : « Je vous remercie, dit- il; je remercie mes chers parents de m'avoir bien élevé. » Et comme il les voyait pleurer autour de lui : « Il ne faut pas penser à moi seul, ajouta-t-il, il faut penser à tous les autres. Vous remercierez, reprit-il, tous ceux qui m'ont fait du bien, mes maîtres, et aussi tous ceux qui m'ont visité durant ma maladie. » Et un peu après : « Que je vous remercie , mon père , de m'avoir procuré la grâce de recevoir le sacrement de l'Extrême -Onction!

Après la reconnaissance, la pénitence eut son tour : « Je vous demande pardon de toutes les peines que j'ai pu vous faire, dit-il très ému; je demande pardon à toutes les personnes auxquelles j'ai pu manquer dans le cours de ma vie. »

La nuit du 26 au 27 fut mauvaise ; on crut que ce serait la dernière pour lui. Mais Notre- Seigneur voulait qu'il célébrât sur la terre la fête de saint Jean, son second patron, et qu'il la célébrât sur le Calvaire avec lui , comme ce disciple aimé. La fièvre le dévorait; il avait le corps en feu; son regard était incertain , ses mains tremblotantes , sa respiration haletante; il n'avait plus qu'un souffle, et le médecin ne garantissait pas une heure de vie. Cependant l'âme restait tranquille; nulle inquiétude, nulle plainte. Il parlait peu, mais ses yeux priaient, continuellement attachés à un tableau de la flagellation de Notre -Seigneur, placé en face de son lit de souffrances. Quand, vers trois heures de l'après-midi, M. le vicaire vint le voir, il le trouva tenant en main son crucifix, qu'il essayait de temps en temps d'approcher de ses lèvres. Il lui demanda d'offrir ou plutôt de renouveler le sacrifice de sa vie, et il l'entendit qui répétait d'une voix faible mais nette ces invocations qu'il lui suggérait : « Jésus, Marie, Joseph, je vous donne mon cœur, mon esprit et ma vie... Saint Joseph, patron de la bonne mort, priez pour nous... Mon saint Ange gardien, veillez sur moi. »

Vers les cinq heures, le prêtre lui dit : « J'entends

sonner le salut à l'église de la paroisse. Charles, je vais vous quitter pour aller recevoir, à votre intention, la bénédiction du saint Sacrement. » Le mourant, levant ses yeux, le regarda doucement : « Monsieur l'abbé, je vous en prie, dit-il, ne partez pas, restez près de moi; il serait trop tard pour revenir ensuite, je serais mort... »

Le prêtre resta. Le voyant faiblir, il lui réitéra la sainte absolution, lui demandant d'avoir bonne confiance en Dieu : « Oui, lui répondit Charles avec l'accent d'un bienheureux, oui, j'en suis sûr, j'irai au Ciel... Maintenant je suis bien préparé..., j'ai toujours été préparé. »

Puis, d'un grand élan de cœur : « Je vais aller à mon Dieu! » s'écria-t-il. Il ajouta modestement : « Je ne serai pas au premier rang dans le paradis , je le sais bien, mais je serai toujours du nombre de ceux qui loueront le bon Dieu. »

La communion l'attirait, et il aurait voulu la recevoir encore. Apercevant son oncle et parrain qui priait près de lui : « Mon oncle , préparez la petite table, lui dit -il, mettez une nappe blanche, placez dessus deux cierges; je vais communier. » Le prêtre lui dit d'être calme , et que ce bonheur ne tarderait pas à lui être donné : c'était de la communion à Jésus dans sa gloire qu'il lui parlait ainsi. Il lui mit alors le cierge bénit entre les mains, et commença à réciter les prières des agonisants. Toute la famille était là, entourant le cher enfant et priant à haute voix pour son salut éternel.

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Le soir de cette même journée , il lui vint au cœur la pensée d'offrir à ses père et mère ses souhaits de nouvel an : «c Bonne année, répéta-t-il; que Dieu vous la donne heureuse, et plus tard son paradis ! » Et il leur tendit les bras. a. Mais, Charles, lui direntils, ce n'est pas aujourd'hui le premier jour de l'an? — Je le sais; mais ce jour-là, je ne serai plus ici pour vous faire mes souhaits. » Toute la famille présente vint l'embrasser en larmes.

Il ne cessait de prier, comme on le voyait à son regard et au mouvement de ses lèvres. Vers minuit, il eut une crise plus aiguë et que l'on crut être la crise suprême. Il devint plus calme ensuite, et, avec une entière présence d'esprit, se demandant s'il avait accompli toutes les promesses qu'il avait faites à Dieu en ce monde qu'il allait quitter dans un instant, il se ressouvint alors qu'il s'était engagé, s'il était reçu bachelier, à faire brûler six cierges à l'éghse de Saint - Michel , six à Saint -Vincent- de- Paul, six à Notre-Dame-de-Consolation.

Il donna distinctement tous ces détails à son père : (( Vous acquitterez fidèlement ma promesse, lui dit -il; vous irez pour moi dans chacune de ces églises, et vous y réciterez six Pater et six Ave. » C'était une heure avant sa mort qu'il parlait de cette sorte.

Vers trois heures du matin, jour de la fête des saints Innocents , on l'entendit qui , près d'expirer, se mit soudainement à réciter tout au long, très distinctement et avec une grande foi. Notre Père et

Je crois en Dieu, dont il eut peine à achever les dernières paroles. Il mourait en fils de Dieu et de l'Église.

L'agonie était commencée. Le mourant serrait le crucifix dans une étreinte convulsive qui était aussi une étreinte d'amour. Son père priait à genoux : « Charles, lui dit-il, vous êtes un enfant de saint Joseph , je vais réciter les litanies de saint Joseph et lui demander qu'il vous déUvre. — Oui, mon père, » répondit- il. Ce furent ces dernières paroles. Les litanies n'étaient pas achevées que la délivrance était venue : Charles avait cessé de vivre.

Telle fut la mort du jeune chrétien, forte et douce comme sa vie. Cette matinée était celle de la fête des saints Innocents. L'Église se réveillait pour célébrer dans son office « ceux qui sont rachetés du milieu des hommes pour être de pures prémices offertes à Dieu et à l'Agneau rédempteur, parce qu'il ne s'est pas trouvé de mensonge dans leur bouche et qu'ils ont paru sans tache devant le trône de Dieu ^ » Elle faisait entendre dans ses chants liturgiques la voix de Rachel pleurant ses fils et refusant d'être consolée, parce qu'ils ne sont plus. »

Et nous aussi nous pleurerons ce doux adolescent au regard tranquille et pur, au langage plein de bonté, dont les pieds se dirigeaient vers l'autel du Dieu vivant et « dont les vêtements avaient l'odeur de l'encens, » comme s'exprime l'Écriture. Mais nous

^ Apog. XIV. In Feslo SS. Innoc. Ax)\. vu ad m Nocl.

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ne le pleurerons pas comme ceux qui n'ont point d'espérance, et nous ne serons pas moins forts, nous ses seconds pères et frères , que ceux dont le courage a su baiser la main divine qui leur enlevait un tel frère et un tel fils. Nous avions l'habitude de le voir ici , dans ce sanctuaire , revêtu de la robe blanche des enfants du Seigneur, servir près de cet autel où il aspirait à monter un jour : nous nous nous accoutumerons à le voir désormais, avec sa robe virginale , près de cet autre autel où il tient l'encensoir et présente pour nous , ses amis et ses maîtres, « cette coupe d'or pleine d'aromates qui sont les prières des saints. »

Et puis nous nous souviendrons de la parole qu'il se disait à lui-même et qu'il semble nous redire, à nous, par delà la mort : Estote parati! Comme lui donc, nous tiendrons toujours libres et droites les routes par lesquelles nous irons le rejoindre, quand le signal nous en sera donné. Et pour cela, désormais héritiers de ses exemples, héritiers de ses armes, nous le serons aussi de sa chevaleresque et chrétienne devise : Poilus inori quam fœdari! Ce que le Père Lacordaire traduisait énergiquement en ces termes : « Mieux vaut mourir que pourrir ! »

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