‹ Dieu Dans L'Univers: Essai Sur L'Action Exercée Sur La Pensée Chrétienne Par Les Grands Systèmes Cosmologiques Depuis Aristote Jusqu'à Nos JoursChapitre 15 sur 24 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

La représentation biocentrique

de l’Univers

Ï. — L'APPORT DE LA PHILOSOPHIE. — POUR BERGSON, L'HOMME EST LA RAISON D’ÊTRE DE LA VIE SUR NOTRE PLANÈTE, LE SOMMET SUPRÊME DE L’ÉLAN VITAL.

II. — L'APPORT DE LA BIOLOGIE. — POUR RUSSEL WALLACE, SEULE, DANS L'UNIVERS SIDÉRAL, LA TERRE EST HABITABLE POUR LES REPRÉSENTANTS SUPÉRIMURS DE L’ÉVOLUTION BIOLO@IQUE.

III, — L'APPORT DE LA COSMOGONIE. — POUR JEANS, LE SYSTÈME SOLAIRE EST UNE BIZARRERIE ACCIDENTELLE DE LA NATURE. LA VIE EST UNE RARETÉ COSMIQUE.

LES PHILOSOPHES DE LA NATURE CONFESSENT LEUR EMBARRAS A DÉCIDER SI LA VIE OCCUPE LE PREMIER OU LE DERNIER RANG DANS L’UNIVERS. 3

Aux yeux de Képler, de Newton ou de Laplace, l'énigme essentielle de l'Univers était posée par les mouvements des corps célestes. Déterminer la loi de ces mouvements, c'était expliquer le monde. Le problème cosmique était, avant tout, un problème de mécanique céleste. Le jour où l'énoncé mathématique de la loi de la gravitation universelle fut formulé par Newton, une clarté définitive parut avoir été projetée sur les dernières profondeurs de l'être. Or, pendant le cours du xIx° siècle, l'attention des savants vint se porter sur le phénomène de la vie. La vie fut saluée comme le mystère des mystères. Tant qu'elle n’était

pas expliquée, rien n’était expliqué, car ses manifestations échappaient à toute explication mécanique, à toute réduction à des phénomènes non-vitaux. Fixer la place et la signification de la vie dans l'Univers devint le premier devoir du savant et du métaphysicien.

A ce changement de point de vue scientifique, allait correspondre une modification dans les affirmations religieuses du xiIx° et du xx° siècles. L'homme et le monde n'étant plus aperçus sous le même angle, des perspectives nouvelles se découvrirent. Il ne parut plus impossible de chercher dans l'Univers une intention divine, un but éthique particulier, ni même de restaurer, dans un cadre nouveau, la doctrine de la valeur unique de l'être humain. Une représentation biocentrique du Cosmos allait permettre la résurrection d’un anthropocentrisme, d’un géocentrisme rénovés. De cette importante révolution de la pensée, des philosophes, des biologistes, des astronomes ont été les communs artisans. Ces hommes n’ont pas toujours eu clairement conscience de l’œuvre à laquelle ils collaboraient ; ils se sont souvent ignorés les uns les autres, mais il est impossible de ne pas signaler en eux les ouvriers d’une même cause, les inspirateurs d’une même image de l’Univers.

Disons d’abord un mot des philosophes. Le nom d'Henri Bergson s’imposera immédiatement à nous comme celui du penseur qui a dénoncé, avec le plus de force, l’erreur de toute représentation des choses qui méconnaît la spécificité irréductible du phénomène vital. Toute vue sur l’être qui essaie de ramener le vital au non-vital est inadéquate et fausse. Poursuivre cette identification constitue cependant la tentation sans cesse renaissante de l’intelligence humaine:

& Il y a un point que tout le monde nous accor-

dera, c'est que l'intelligence se sent surtout à son aise en présence de la matière inorganisée. De cette matière, elle tire de mieux en mieux parti par des inventions mécaniques, et les inventions mécaniques lui deviennent d’autant plus faciles qu’elle pense la matière plus mécaniquement. Elle porte en elle, sous forme de logique naturelle, un géométrisme latent qui se dégage au fur et à mesure qu’elle pénètre davantage dans l’intimité de la matière inerte. Elle est accordée sur cette matière, et c’est pourquoi la physique et la métaphysique de la matière brute sont si près l’une de l’autre. Maintenant, quand lintelligence aborde l’étude de la vie, nécessairement elle traite le vivant comme l’inerte (1). »

Mais le philosophe averti n’est pas dupe des procédés trop expéditifs de l'intelligence. Il en démêle Ia racine psychologique et il se refuse à appliquer à la nature entière une conception mécanistique. Il pose la coexistence, le dualisme permanent du vital et au non-vital dans la nature. Fût-ce au prix d’une représentation plus compliquée des choses, il rejette le rêve cartésien d’une science qui éliminerait de ses calculs le facteur temps et affirmerait le déroulement instantané des phénomènes. Il n’est pas vrai de dire, selon la formule pythagoricienne, que Dieu fait toujours de la géométrie. Si l’auteur du Cosmos fait souvent de la géométrie, il fait souvent aussi de la biologie et le phénomène vital ne saurait être défini en termes exclusivement géométriques et spatiaux. Le temps constitue un coefficient irréductible que l’on ne peut chasser de la formule de l'Univers, car il correspond à une réalité concrète. Il traduit la présence dans l'Univers de la vie, qui est <« la conscience lancée à travers la matière » (2), le contre-courant qui retarde la marche des changements matériels (3). Le monde vrai, celui

(1) Evolution créatrice, p. 213:

(2) Evolution créatrice, p. 197.

(3) Ibid., p. 267.

du biologiste et non celui du mathématicien, coule

avec une vitesse finie ; son devenir engendre sans

cesse non seulement du nouveau, mais de l’imprévisible.

« Dès que nous sortons des cadres où le méca-

nisme et le finalisme radical enferment notre

pensée, la réalité nous apparait comme un jaillissement ininterrompu de nouveautés (1). »

La métaphysique de M. Bergson donne du monde une image dramatique qui n’est pas sans analogies avec l’image que proposent les religions théistes. Elle interprète le flux des choses en termes de volonté. Ælle parle de l'élan vital et de ses conquêtes. Elle oppose sans cesse le domaine de la matière au domaine de la vie. Le premier de ces domaines, celui de la matière, est soumis au principe de Carnot-Clausius et se dirige vers l’homogène et le repos, il descend la pente. Le second incarne un effort antagoniste, il remonte la pente et retarde le déclin inévitable, la mort au sein de l’homogène thermique. Aïnsi, non seulement l’idée du Retour éternel a disparu, mais le monde nous offre l’image d’une lutte éternelle entre deux élans contraires, tendant vers des fins différentes,

La loi de Carnot-Clausius, dit M. Bergson, « exprime essentiellement que tous les changements physiques ont une tendance à se dégrader en chaleur, et que la chaleur elle-même tend à se répartir d’une manière uniforme entre les corps. Sous cette forme moins précise, elle devient indépendante de toute convention ; elle est la plus métaphysique des lois de la physique, en ce qu’elle nous montre du doigt, sans symboles interposés, la direction où marche le monde.

Notre vision du monde matériel est celle d’un poids qui tombe; aucune image tirée de la matière proprement dite ne nous donnera une idée du poids qui s'élève. Toutes nos analyses

(1) Evolution créatrice, p. 50.

nous montrent dans la vie un effort pour remonter la pente que la matière descend. Par là, elles nous laissent entrevoir la possibilité, la nécessité même, d’un processus inverse de la matérialité, créateur de la matière par sa seule interruption... La vie est une tendance à accumuler, dans un réservoir, comme font surtout les parties vertes des végétaux, en vue d’une dépense instantanée efficace, comme celle qu’effectue l’animal, quelque chose qui se fût écoulé sans elle. Elle est comme un effort pour relever le poids qui tombe. Elle ne réussit, il est vrai, qu’à en retarder la chute. Du moins peut-elle nous donner une idée de ce que fut l’élévation du poids (1). »

La philosophie de M. Bergson ne voit pas, dans la vie et la matière, les deux termes d’une antithèse éternelle, tels Ormuzd et Ahriman, mais plutôt deux directions inverses du mouvement également accessibles à une même substance fondamentale. « Conscience ou supraconscience est la fusée dont les débris éteints retombent en matière » (2). La vie utilise, traverse, dépasse la matière, mais elle est souvent vaincue et assimilée par elle. L'évolution vitale cherche sa voie, multiplie les tentatives le long d’embranchements divers pour permettre à la conscience et à la liberté d’émerger. Tel rameau de vie se heurte à un obstacle, il se dessèche et disparaît. Tel autre aboutit à une impasse, il subsiste immobile et reproduit des formes vivantes identiques pendant des millénaires. Tel autre, enfin, réussit à assurer le triomphe de la conscience et de la liberté dans un monde mécanique, à « entasser complication sur complication pour faire de la liberté avec de la nécessité, pour se composer une matière si subtile, si mobile, que la liberté arrive à se tenir en équilibre, par un véritable paradoxe physique et grâce à un effort qui ne saurait durer

(1) Evolution créatrice, p. 264 et 268 :

(2) Ibid, p. 283. P , passim.

longtemps, sur cette mobilité même » (1). Ce succès unique de la vie, ce sommet glissant de la rampe, c’est Papparition de l’homme.

« Avec l’homme, écrit M. Bergson, la conscience brise la chaîne. Chez l’homme, et chez l’homme seulement, elle se libère. Toute l’histoire de la vie, jusque-là, avait été celle d’un effort de la conscience pour soulever la matière, et d’un écrasement plus ou moins complet de la conscience par la matière qui retombait sur elle. L’entreprise était paradoxale, — si toutefois l’on peut parler ici, autrement que par métaphore, d’entreprise et d’effort. Il s’agissait de créer, avec la matière, qui est la nécessité même, un instrument de liberté, de fabriquer une mécanique qui triomphât du mécanisme, et d’employer le déterminisme de la nature à passer à travers les mailles du filet qu’il avait tendu. Mais, partout ailleurs que chez l’homme, la conscience s’est laissée prendre au filet dont elle voulait traverser les mailles (2). »

A lire ces lignes, il semblerait que M. Bergson fût enclin à attribuer à l’homme le rang suprême dans le Cosmos et à favoriser la renaissance d’un nouvel anthropocentrisme de la qualité qui verrait en l’homme la raison d’être et le sommet de l'Univers matériel. Mais notre philosophe se contente de déclarer que « l’homme est la raison d’être de la vie sur notre planète (3) ». Il croit à la pluralité des mondes habités et au caractère contingent de la forme que la vie a revêtue sur la planète Terre. Pourquoi, par exemple, l’énergie spirituelle cosmique serait-elle contrainte d’édifier, sur tous les astres, la vie sur la base du carbone, comme elle l’a fait sur la Terre ?

« Ce double résultat a été obtenu d’une cer-

(1) Bulletin de la Société française de philosophie, 2 mai

(2) Evolution créatrice, p. 286. Cf. p. 288.

(3) Les deux Sources, p. 274.

taine manière sur notre planète. Mais il eût pu l'être par de tout autres moyens. Point n’était nécessaire que la vie jetât son dévolu sur le carbone de l'acide carbonique principalement. L'essentiel était pour elle d’emmagasiner de l'énergie solaire. Il est donc vraisemblable que la vie se déroule sur d’autres planètes, dans d’autres systèmes solaires aussi, sous des formes dont nous n’avons aucune idée, dans des conditions physiques auxquelles elle nous paraît, du point de vue de notre physiologie, répugner absolument. La vérité est que la vie est possible partout où l’énergie descend la pente indiquée par la loi de Carnot et où une cause, de direction inverse, peut retarder la descente, c’est-à-dire, sans doute, dans tous les mondes suspendus à toutes les étoiles (1). »

Ainsi, M. Bergson attribue à l’homme le rang suprême sur la Terre. Il voit dans l'apparition de la forme humaine le passage de la sphère de la vie à la sphère de la pensée, de la Biosphère à la Noosphère, pour employer les expressions de son disciple, M. Ed. Le Roy (2). Mais notre penseur ne se prononce pas sur la place hiérarchique que l’homo sapiens occuperait dans l’Univers sidéral. La vie lui paraît une force cosmique universellement répandue, féconde en initiatives imprévisibles et M. Bergson semble supposer à l’homme de nombreux émules spirituels dans les espaces célestes.

La philosophie de M. Bergson ne s’en est pas moins révélée apte à fournir un cadre extrêmement précieux pour restaurer les affirmations éthiques traditionnelles sur la signification de l’homme dans l'Univers. Elle constitue l’acte de divorce de la pensée contemporaine avec le mécanisme newtonien. Elle donne au vital la suprématie sur le non-vital ; elle montre dans le monde

(1) Evolution créatrice, p. 277-278. Cf.

(2) Les origines humaines, p. 46.

Les deux Sources,

un conflit dynamique entre l'énergie spirituelle et la matière ; elle écarte l’image purement géométrique et statique des espaces infinis qui troublait Pascal. Dans le silence de ces espaces, elle entend un éternel bruit de vivre. Laplace, discutant l'argument du pari de Pascal dans sa Théorie analytique des probabilités (1812), avait cru pouvoir le réfuter en disant que l'homme, mesuré à l’échelle de l’espace cosmique, est infiniment petit et que, par suite, son importance est nulle. Voici ce que Laplace écrivait au sujet des probabilités d’un destin éternel pour l’homme :

« Que Pon figure par des lignes les probabilités respectives, on sentira beaucoup mieux leur différence. Pour rendre sensible l’immensité de l'Univers, que l’on représente par une quantité presque imperceptible, par un dixième de millimètre, la plus grande étendue de la France en longueur : la distance du Soleil à la Terre sera de quatorze mètres ; celle de l'étoile la plus proche surpassera un million et demi de mètres, c’est-à-dire sept ou huit fois le rayon du plus grand horizon que l’œil puisse embrasser du point le plus élevé. On n’aura encore ainsi qu’une très faible image de la grandeur de l'Univers qui s’étend infiniment au delà des plus brillantes étoiles, comme le prouve ce nombre prodigieux d'étoiles placées les unes au delà des autres et se dérobant à la vue dans la profondeur des cieux. Mais, toute faible qu’elle est, cette image suffit pour nous faire sentir l’absurdité des idées de prééminence de l’homme sur toute la nature, idées dont on a tiré de si étranges conséquences (1). »

L'argumentation de Laplace suppose qu’une repré- sentation exclusivement spatiale, quantitative, de l’Univers est seule légitime. Or, l'originalité de la philosophie de M. Bergson est d’avoir dénoncé le caractère factice et inexact de toute représentation de ce genre,

{1) Œuvres de Laplace, VII, p. CXXXVII.

d’avoir montré dans la vie une force cosmique agissant dans le temps, en sens inverse du mécanisme et toujours chargée d’imprévu. Les physiciens et les astronomes qui ne connaissent que les lois du retour cyclique des phénomènes, tempérées par le principe de Carnot, peuvent bien, à l’aide de leurs connaissances, régir le domaine de la matière. Mais ils ne sauraient, sans un abus manifeste, étendre les mêmes principes à la nature entière. L'homme n’est pas justiciable de la seule géométrie, L’on n’a pas tout dit, lorsqu'on à observé que sa taille ne dépasse pas deux mètres de haut. Il reste à expliquer l’énergie vitale, si prodigieusement complexe, dont ce microcosme est animé. Ceux qui observent la nature avec les yeux du biologiste ne voient pas dans le petit corps humain un simple « raccourci d’atome » (1). Ils y admirent un raccourci d'histoire, singulièrement rare et évocateur. Ils saluent dans l’être humain le triomphe suprême de la vie terrestre, l’incroyable réussite, après mille échecs, de l’énergie spirituelle, l'épanouissement paradoxal de la liberté dans un monde composé de matière inerte. Ils songent aux innombrables siècles, aux multiples tätonnements qui ont été nécessaires pour amener l'apparition de l'intelligence humaine. Ils se demandent si, dans ia balance de la nature, le poids de tant de millénaires ne compenserait pas la distance, si déconcertante pour la raison humaine, qui sépare la Terre de Véga ou de Sirius. Si le corps de l’homme occupe peu de place dans l’espace, il en réclame infiniment dans le temps. Si, du point de vue du géomètre, il n’est qu'un « trait imperceptible dans l’ample sein de la nature (2) », du point de vue de l’historien de la vie, il résume une période immense du Cosmos. Ceci ne compense-t-il pas cela ?

La doctrine de l’évolution biologique, ainsi entendue,

(Met-2)" Pascal.

se montre propre à rehausser d’une manière inattendue la valeur cosmique de l’homme. Elle donne pour piédestal à l'être humain un monceau de sièeles. Darwin, interprété par Bergson, apporte une réponse neuve à la méditation désespérée de Pascal sur les espaces infinis et il émousse le tranchant de l’argumentation de Laplace. Même à l'échelle des longueurs mesurables, l’homme n’est point totalement misérable. Les chiffres des biologistes sont du même ordre de grandeur que ceux des astronomes. La vie est une grandeur cosmique tout aussi propre que les espaces célestes à faire surgir devant les regards humains l’image d’une longueur infinie.

En intitulant l’un de ses ouvrages : l’Evolution créatrice, M. Bergson juxtaposait deux notions que les contemporains de Darwin avaient crues antithétiques, celle d'évolution et celle de création. Il marquait qu’il y avait une autre explication possible du flux de l’évolution, que la sélection naturelle par survie automatique des plus aptes. Sa pensée s’éloignait de celle de Ch. Darwin pour se rapprocher de celle du grand émule de Darwin, Alfred Russell Wallace (1823-1913).

Ou oublie trop souvent, en effet, que deux biologistes anglais sont arrivés en même temps (1858) à des conclusions presque identiques sur lévolution des espèces, Darwin et Wallace. Wallace s’est distingué de Darwin en ce qu’il a toujours vu dans l’homme, « non seulement la tête et le point culminant du grand développement de la nature organique, mais, en quelque sorte, un ordre d’existence nouveau et distinct (1) ». Dès 1870, il écrivait des études sur les effets de la sélection naturelle appliquée à l’homme et il en mon-

(1) Contribution to the theory of Nalural Selection. London, 1ST 2tédit., p.321:

trait les limites. L’explication mécanistique ne vaut pas pour l’homme. Tandis que Bergson, le métaphysicien, désignera l’homme comme celui qui a échappé à la servitude de la matière, Wallace, le naturaliste, enseigne que l’homme est celui qui a échappé au mécanisrae de la sélection naturelle, grâce à son intelligence, grâce à son aptitude à inventer des vêtements et des outils.

« L'homme est un être à part, car il n’est pas influencé par les grandes lois qui modifient irrésistiblement tous les autres êtres organiques. L'homme n’a pas seulement échappé lui-même à la sélection naturelle, mais il est capable actuellement de ravir quelque peu du pouvoir que la nature exerçait universellement avant son apparition. Nous pouvons prévoir le temps où la terre ne produira plus que des plantes cultivées et des animaux domestiques, où la sélection de l’homme aura supplanté la sélection naturelle et où J’océan sera le seul domaine où continuera à s'exercer ce pouvoir de sélection naturelle qui a régi la terre entière pendant d'innombrables âges (1). »

Analysant ensuite les aptitudes exceptionnelles du corps humain, la dimension du cerveau des sauvages, etc. Wallace veut voir dans ces faits une marque de sélection artificielle et dirigée. L’être humain serait le produit d'une « intelligence régulatrice qui, pour accomplir ses desseins propres, aurait dirigé l’action des lois de variation, de multiplication, de survivance (2) », exactement comme l’homme lui-même dirige artificiellement par l'élevage l’action des lois de la vie. Il est assez troublé cependant par les railleries de ceux qui l’accusent de voir dans l’homme, « l’animal domestique de Dieu (3) ». Aussi aboutit-il dans

(ÉTbIT AD e326:

(2) Ibid., p. 359.

(3) Ibid, p. 372.

ses conclusions à des formules qui attribuent à la nature « une force de volonté primordiale et générale », formules bien analogues à celle de l'élan vital bergsonien :

& La manière de voir à laquelle nous sommes arrivés... nous fait voir dans l'Univers un Univers d'intelligence et de volonté. Tout l’espace est comme rempli par l'intelligence et la volonté. D’après cela, il n’est pas difficile d'admettre, que, dans un but aussi noble que le développement progressif d’intelligences de plus en plus élevées, cette force de volonté primordiale et générale qui a sufi pour la production des animaux inférieurs, ait été guidée dans de nouvelles voies, convergeant vers des points définis... En montrant que l’homme n’est pas redevable de tout son développement physique et mental à la sélection naturelle, je ne crois pas réfuter cette dernière théorie ; ce fait est aussi bien compatible avec elle que l’existence du chien barbet ou du pigeon grosse-gorge [produits de l'élevage humain], dont le développement non plus ne peut pas être attribué à sa seule action (1). »

Ainsi Wallace, déjà, s’écartait de la conception purement mécaniste de l’évolution vitale. Il voyait dans FUnivers une volonté à l’œuvre, une direction poursuivie. Il saluait dans l’homme un vainqueur et dans l'intelligence humaine un triomphe voulu et cherché par la nature. La plupart des thèses du biocentrisme bergsonien se trouvent déjà chez Wallace. De toutes les valeurs terrestres, la plus grande est la vie. De toutes les valeurs vitales, la meilleure est l’homme (2).

(1) Ibid., p. 370.

(2) « Pour nous, le but entier, la seule raison d’être du monde, avec toutes ses conmrplexités de structure physique, avec son superbe progrès géologique, la lente évolution du règne végétal et du règne animal et l’apparition ultime de l’homme, a été le développement de l'esprit humain associé avec le <orps ». WaLrLACE : Le Dariwinisme. Trad. Varigny, Paris, 1891, p. 651.

Mais Wallace était allé plus loin que M. Bergson. IE ne s’est pas contenté de dire que l’homme est la raison d’être et la manifestation suprême de la vie sur notre planète. Il a affirmé que l’homme est la raison d’être de l'Univers matériel tout entier, il a proclamé le but humain de l'Univers et restauré, dans le cadre des connaissances astronomiques modernes, un véritable géocentrisme, très analogue au géocentrisme aristotélicien. En 1903, en effet, Alfred Russell Wallace publiait un livre intitulé : La place de l’homme dans l'Univers (1) où il affirme que la Terre seule est habitée par des êtres intelligents et moraux et que l’apparition de ces êtres sur la Terre est la cause finale de tout l'Univers sidéral.

La démonstration d’une thèse aussi audacieuse paraît a priori scabreuse et malaisée. Tant de rêveries ont été échafaudées au sujet des habitants des autres planètes, depuis les fameux Entretiens (1686) de Fontenelle sur la pluralité des mondes, que l’idée d’autres humanités, sur d’autres astres, nous est aujourd’hui familière : sa négation surprend et irrite presque. Nous avons vu un Bergson se rallier à l’idée de formes vitales imprévisibles existant « dans tous les mondes suspendus à toutes les étoiles ». Mais les naturalistes comme Wallace savent combien les conditions d’apparition de la vie sont multiples et rigides. Ils se refusent à poser le problème autrement qu’en termes clairs et connus. On me permettra de citer ici quelques lignes, particulièrement lucides, d’un physicien français, H. Bouasse, qui aideront à mieux comprendre le raisonnement de Wallace :

[Le problème de lhabitabilité des mondes+ <« secréduit à ceci:

« Des plantes et des animaux, construits

(4) Ce livre a été traduit en français par Mme BarBey-Bois- SIER, Paris, 1908. — C’est à cette traduction que se rapportent mes références. L'Evolution créatrice de Bergson est de 1907.

comme ceux que nous connaissons, exigent, pour vivre, des températures qui ne soient pas supérieures à 100 degrés, à 110 degrés si l’on veut (températures pour lesquelles les albumines se coagulent), ni de beaucoup inférieures à la température de congélation de l’eau. Ils exigent, pour vivre, de l’eau, de l’oxygène, du gaz carbonique.

« Nous pouvons donc admettre, pour conditions essentielles de la vie : la présence de l’eau, la présence d’une atmosphère contenant de loxygène et du gaz carbonique, enfin, l’existence d’une température comprise entre les limites ci-dessus définies.

« Mais, dites-vous, c’est restreindre arbitrairement la solution ! Que nenni ! Car, si vous ne posez pas ces conditions, si vous admettez qu’elles n’ont rien de nécessaire, il n’y a plus de problème du tout, puisque rien n’empêche logiquement l’existence d’êtres vivants dans des conditions qui nous sont inconnues. Si vous ne restreignez pas le problème, vous le supprimez ; il n’y a pas de troisième alternative (1). »

Wallace restreint donc le problème et s’efforce d’en rassembler les données scientifiquement certaines. L’analyse spectrale a révélé l’unité chimique et physique de l'Univers : partout de l’hydrogène, du fer, du sodium, partout de la lumière, de la chaleur, de l’électricité. < Nous pouvons donc conclure avec assurance que les éléments étant les mêmes ainsi que les lois qui les modifient, les êtres vivants organisés doivent être, primitivement et dans leur nature essentielle, les mêmes aussi dans tout cet Univers (2). » La chimie terrestre étant la même que la chimie céleste, il semble que la physiologie terrestre puisse nous donner une idée exacte de la physiologie céleste. Or, nous constatons sur notre globe

(1) H. Bouasse. — Astronomie théorique et pratique, Paris, 1918, p. 602.

(2) R. WaLLace. — La place de l’homme dans l'Univers,

que, pour que la vie se développe à travers toutes ses gradations et ses phases, il faut une continuité de conditions délicates et diverses. Wallace énumère avec précision les avantages spéciaux que valent à la Terre sa distance moyenne du Soleil, la position oblique de l'équateur terrestre par rapport à l’écliptique qui assure la variété des saisons, l’heureuse distribution de l’eau et des parties solides, la composition de l’atmosphère. le volume restreint du globe terrestre, etc. Ces divers. avantages ne lui paraissent pas être partagés par les autres planètes du Système Solaire. Aussi, après discussion, Wallace se croit-il en droit de leur refuser les. formes supérieures de la vie. L'existence de notre Soleil est relativement courte ; on peut prévoir déjà son déclin et sa mort si bien que l’on peut affirmer qu’ « aucune planète n’a pu ni ne pourra développer des séries vitales aussi complètes que celles mises au jour actuellement par la Terre (1) ».

Restent, il est vrai, les millions d'étoiles qui jonchent l’étendue. L’analyse spectrale nous a révélé leur parenté chimique avec le Soleil. Comment — même en supposant un nombre considérable d’astres inaptes — ne pas admettre qu’autour d’un grand nombre de ces astres se meuvent des planètes remplissant les diverses. conditions propres à engendrer la vie aussi bien ou même mieux que la Terre ? Wallace fournit ici une réponse très intéressante que l’astronomie contemporaine devait confirmer. Le Système Solaire, fait-il remarquer, constitue un type qui paraît très rare dans. l'Univers, celui d’une étoile simple entourée de satellites décrivant des orbites presque circulaires, dans un même plan. Les satellites ont des dimensions si restreintes que leur masse totale ne représente qu’un sept centième de l’astre central. Plus les procédés d’obser-

SUR WALLACE. — La place de l’homme dans l'Univers. P. à

vation se sont perfectionnés, en effet, plus il est apparu que les étoiles qui nous paraissent simples sont en réalité des étoiles doubles ou triples, constituant un système isolé d’astres, dont les dimensions et les masses sont équivalentes ou, tout au moins, d’un ordre de grandeur comparable. Leur structure mécanique ne rappelle en rien celle du Système Solaire. Aïnsi, la Terre est un cas particulier dans le Système Solaire et le Système Solaire un cas particulier dans l'Univers. Les systèmes stellaires doubles ont, en général, des orbites fort excentriques et, par suite, tout satellite supposé de l’un des Soleils du système subirait des variations de température et des inégalités de marée formidables, suivant que son Soleil se rapprocherait ou s’éloignerait de l’autre composante. Le Système Solaire, au contraire, grâce aux orbites presque circulaires de ses planètes, grâce à la disproportion considérable de volume entre les satellites et l’astre central assure aux phénomènes de la vie organique la stabilité et la régularité nécessaires par une évolution normale pendant des millions d’années. Il faut, conclut Wallace, écarter comme impropres à assurer le développement de la vie « d’énormes séries, telles que les étoiles gazeuses de petite densité, les étoiles solaires en formation de croissance et de chaleur, les étoiles sensiblement plus petites que notre Soleil, les nébuleuses, probablement toutes les étoiles de la Voie Lactée, et enfin le vaste groupe des doubles spectroscopiques >» — si bien qu'il restera fort peu d’astres ayant les qualités de notre Soleil au fond du tamis. Et maintenant, faisons entrer en ligne toutes les conditions physiques nécessaires pour assurer à une planète une évolution organique normale et complète et nous comprendrons mieux pourquoi Wallace ose affirmer que si, chez d’autres planètes, la vie a pu se développer plus ou moins complètement, parvenir, par exemple,

aux formes végétales élémentaires, ce n’est que sur la seule Terre que les circonstances ont permis « l’accomplissement du grand drame de l’histoire humaine et le développement des capacités parfaites de la nature morale et mentale de l’homme (1) ».

Cette démonstration de l’inaptitude des corps célestes à engendrer les formes supérieures de vie que nous connaissons avait déjà été tentée bien des fois avant Wallace. Mais pour démontrer le but humain de l’'Univers, il ne suffit pas de dire que les étoiles ne peuvent engendrer la vie et que la Terre est, du fait de la vie, un astre unique en son espèce dans tout le Cosmos. Il faut encore dire à quoi servent les étoiles du point de vue terrestre et humain. Pour restaurer le géocentrisme aristotélicien — fût-ce sous un aspect non-géométrique — il faut résoudre le problème auquel l’astrologie avait apporté une réponse. Quelles sont pour la flore et la faune terrestres la signification et l'utilité du monde sidéral ? On se rappelle comment Tycho Brahé voyait dans l’astrologie la seule affirmation propre à concilier la sagesse du Dieu créateur et l’existence des étoiles. Wallace s’est risqué, au nom de la science du xix° siècle, à quelques affirmations qu’un Képler n’eût, sans doute, pas désavouées. Il affirme, d’une part, que la Terre occupe une position géométrique quasi-centrale dans la Voie Lactée et dans l’Univers et, d’autre part, que l’énergie stellaire rayonnante « paraîtrait devoir exercer une influence sur la vie organique (2) ».

« Certains processus d’une très grande complexité chimique, qui s’accomplissent dans les plantes, peuvent être facilités par ces radiations, et leur action s’accroitre du fait que, venant de toutes les directions et de la surface entière du

CDAROD CI p.229:

()ROUD CE. pp: 210.

ciel, les rayons stellaires seraient en mesure d'atteindre et d’agir sur chaque feuille des plus épais feuillages (1). »

« Nous pouvons discerner quelque peu linfluence des grands traits de l'Univers stellaire sur l’heureux développement de la vie. Il n’y a rien d’absurde à affirmer qu’afin de produire un monde exactement adapté, dans chaque détail, au développement régulier de la vie organique, ayant l’homme pour poiut culminant, un Univers aussi vaste et complexe que celui qui existe autour de nous soit nécessaire (2). »

Mais il est certain que les affirmations de Wallace sur l'utilité biologique de l’immensité sidérale sont infiniment plus vagues et plus incertaines que sa réfutation de la doctrine de la pluralité des mondes habités. L'esprit humain semble déjà dépasser les bornes légitimes du savoir, lorsqu'il formule des conclusions négatives au sujet du monde stellaire : à quoi ne peuvent pas servir les étoiles. Que dire de ce même esprit lorsque, avec Wallace, il se risque à formuler des conclusions positives : à quoi servent les étoiles et à faire de la planète Terre le nœud vibrant et vital du Cosmos ? Malgré ses audaces, le biocentrisme bergsonien apparaît prudent, en comparaison du biocentrisme wallacien. M. Bergson voit dans l’homme le sommet du seul élan vital terrestre ; par là, il s’épargne les problèmes de l’astrologie et la nécessité de préciser les relations de la vie terrestre avec les influences astrales. Wallace, au contraire, en donnant un sens cosmique à la thèse de la primauté de la vie, retombe dans les difficultés de l’interprétation astrologique de l'Univers dont la pensée chrétienne a mis de longs siècles à s'évader. Un géocentrisme strict ne présente pas uniquement des avantages pour une interprétation éthi-

COMORES Pl ; (2) R. WaLLAcE. — La place de l’homme dans l'Univers, pp. 286 et 287.

que de l’Univers : la première partie de cette étude en fait foi.

Après la voix d’un philosophe et celle d’un biologiste, il nous reste à écouter la voix d’un astronome dans le grand débat sur la valeur cosmique de la vie auquel la réflexion contemporaine ne peut plus rester indifférente. L’astronome anglais, sir James H. Jeans, dans son ouvrage technique intitulé Astronomy and Cosmogony (1), a écrit que tout esprit alerte formule de nos jours des questions de ce genre :

« Si les corps célestes ne peuvent plus être regardés aujourd’hui comme ayant été créés pour illuminer la terre au seul bénéfice du plaisir et du confort humains, à quoi servent-ils et servent-ils à quelque chose ? Si la vie, la vie humaine en particulier, ne peut plus aujourd’hui être considérée comme le fait central qui explique toutes choses, quelle relation existe entre Îa vie et l'Univers magnifique, prodigieux et presque terrifiant que révèle l’astronomie ? »

A de semblables interrogations, l'astronomie d’observation n’apporte aucune réponse. Seule, une autre science, la cosmogonie, peut fournir au penseur les matériaux nécessaires à ses constructions et à ses hypothèses. Jeans essaiera donc de reconstituer, à l’aide des données fournies par la physique cosmique, l’histoire probable des corps célestes, leur évolution, leur progrès et leur déclin. Il s'attache au problème de l’évolution des nébuleuses, de la naissance et de la mort des étoiles. Mais notre cosmogoniste se trouve d'accord

(4) Astronomy and Cosmogony, Cambridge, 1928. A côté de ce livre, à l’usage des mathématiciens, Jeans a publié divers livres de vulgarisation scientifique qui ont obtenu un succès prodigieux : The Universe around us, Cambridge, 1929, traduit en français sous le titre : l'Univers, Paris, 1930 ; le Mystérieux Univers, trad. française, Paris, 1931.

avec Newton, Buffon, Russell Wallace, pour signaler la structure singulière du Système Solaire. Les cosmogonies évolutionistes lui paraissent propres à rendre compte de l’histoire des nébuleuses spirales, de l’origine des étoiles doubles ou triples, du sectionnement par rupture des corps célestes dont la vitesse de rotation devient excessive, etc. Mais, dans le cas du SYStème Solaire, Jeans estime nécessaire de recourir à une explication toute différente, à une cosmogonie catastrophique :

« L’ambition du présent livre a été d’étudier les diverses transformations que la matière astronomique subit du fait de l’action des forces physiques, et d'identifier les formations prédites par la théorie avec celles observées dans le ciel, chaque fois que c'était possible. De cette manière, nous avons reconnu possible de représenter l’origine et l’évolution de nombreux objets astronomiques, comprenant les nébuleuses elliptiques et spirales, les amas d’étoiles de formes diverses, les étoiles doubles ou multiples et (à titre de conjecture, tout au moins,) les Céphéides variables et les variables à longue période. Mais, nulle part, nous n’avons rencontré rien qui présentât la moindre ressemblance avec le Système Solaire (1). »

La supposition que les planètes auraient été spontanément projetées hors du Soleil par suite d’une rotation trop rapide de cet astre se heurte à une impossibilité mathématique, mise en évidence par le principe de la conservation du moment angulaire. Le moment angulaire du Système Solaire entier est aujourd’hui 28,2 fois plus considérable que celui du Soleil. Ce moment angulaire s’est conservé intact depuis l’origine. On ne peut donc attribuer au maximum au Soleil primitif qu’une rotation 28,2 fois plus rapide que celle du Soleil actuel, vitesse tout à fait insuffisante

(1) Astronomy and Cosmogony, p. 395.

pour provoquer la fragmentation par rupture de cet astre et l'émission de planètes. D'autre part, l’hypothèse de Laplace d’une nébuleuse primitive en rotation, laissant des anneaux circulaires propres à engendrer des planètes, au fur et à mesure de son rétrécissement progressif, ne peut pas être retenue davantage. Le calcul montre que de semblables anneaux seraient instables et que leur matière se dissiperait dans l’espace, au lieu de donner naissance à des formations planétaires denses (1). Nous sommes donc amenés à penser que le type mécanique exceptionnel présenté par le Système Solaire n’est pas le résultat d’une lente évolution spontanée, mais est la conséquence d’un accident, d’un ‘ataclysme cosmique instantané.

Jeans rappelle l'hypothèse de Buffon (grosse comète tombant sur le Soleil et éclaboussant l’espace avec les planètes). Il eût pu-rappeler aussi la cosmogonie dualiste de M. Belot (rencontre d’un noyau gazeux en rotation et d’une nébuleuse amorphe douée de translation) (2). Mais à ces deux types de cosmogonie catastrophique, sir Jeans en préfère un troisième, à savoir l'hypothèse planétésimale de Chamberlin et Moulton qu’il a développée et simplifiée sous le nom de Théorie des Marées (Dynamical tidal theory). Selon notre auteur, le cataclysme cosmique qui a engendré les planètes du Système Solaire ne fut pas une collision matérielle. L’éruption de matière solaire qui a donné naissance aux planètes fut déterminée par le passage d’une étoile volumineuse dans le voisinage immédiat du Soleil. Ce passage a engendré des forces d'attraction perturbantes et déterminé dans le Soleil une marée

(A) Voir Astronomy and Cosmogony, p. 396, pour les calculs, et l'Univers, p. 192, pour l’exposé des mêmes idées sans appareil mathématique.

(2) E. BELor. — Essai de cosmogonie tourbillonnaire, Paris, 1911. M. Belot a essayé de rapprocher sa cosmogonie dualiste du récit de la création dans la Genèse. Voir : E. BELoT : L'origine des mondes et la Genèse. Foi et Vie, 16 octobre 1921.

éruptive. Le calcul permet d’établir la distance entre les deux astres S’ et S qui correspond au point critique, à partir duquel l’astre S déformé par l’attraction grandissante exercée par le passage de S’ laissera nécessairement échapper par des pointes coniques un (ou, peut-être, deux) long filament de matière qui engendrera les planètes. Seule, cette hypothèse permet de rendre compte de la masse relativement insignifiante des planètes par rapport à l’astre central — particularité qui avait déjà frappé Buffon. Il semble que les couches externes du Soleil aient exclusivement contribué à la formation de la Terre et des autres planètes (1). À peine les planètes étaient-eiles sorties du Soleil que le même phénomène s’est répété pour elles sur une moindre échelle et les filaments de matière éjectée ont engendré les satellites planétaires. La même disproportion entre la masse énorme de l’astre parent et la masse relativement minime des astres engendrés qui caractérise le Système Solaire s’observe, en effet, dans le Système de Jupiter ou le Système de Saturne. Cette théorie qui explique la naissance des planètes par le passage d’une étoile, à une allure point trop rapide, il y a un milliard d’années, à une distance du Soleil voisine de l’orbite de Neptune a été développée sous tous ses aspects par Jeans. Elle a recu, semble-t-il, la pleine approbation scientifique de l’astronome Eddington dans son livre célèbre sur la Nature du monde physique (2).

Les théories cosmogoniques de Jeans nous mettent une fois de plus en présence de l'affirmation avec laquelle Bergson et Wallace nous ont familiarisés, celle de la rareté de la vie dans l’Univers. Les distances qui séparent les étoiles les unes des autres sont si énormes, en effet, que les chances d’un rapprochement passager

(1) Astronomy and Cosmogony, p. 406. Cf. l’Univers, p. 196. (2) A.S. EnpiNGTON. — La nature du monde physique, p. 184.

de deux astres, à la distance précise propre à engendrer une marée de planètes, sont d’un ordre de probabilité infiniment minime. Jeans se lance dans d’intrépides calculs fondés sur la distance moyenne qui sépare les étoiles les unes des autres et fait sortir des milliards d'années du cornet magique de ses équations. La vie semble une réussite de la nature prodigieusement rare, à côté de millions et de milliards d’insuccès, s’il est vrai que, d’une part, la vie ne puisse apparaître que dans un système planétaire à orbites quasi-circulaires où des conditions cosmiques de permanence et de stabilité se trouvent réalisées et que, d’autre part, un tel système planétaire constitue dans la nature un accident exceptionnel. Essayons de hausser notre imagination au niveau des chiffres donnés par Jeans, le cosmogoniste :

« En gros, écrit-il, nous pouvons dire que les chances qu’une étoile donnée a d’engendrer un système planétaire sont de une tous les 5 X 1017 ans [5 suivi de 17 zéros]. En admettant que l’âge moyen d’une étoile soit de 5 X 101? ans, nous trouvons que, seule une étoile entre 100.000, peut avoir engendré un système planétaire au cours de son existence, si bien qu’il n’y a aujourd’hui qu'une étoile sur 100.000 qui soit entourée de planètes. Les systèmes planétaires sont donc des bizarreries de la nature et n’apparaissent pas au cours de l’évolution normale d’une étoile normale.

« D’après une approximation grossière, nous pouvons regarder les étoiles du système galactique comme divisées en un amas de 100 millions d'étoiles groupées à des distances analogues à celles qui séparent les étoiles voisines du Soleil et en un amas beaucoup plus nombreux dispersé d’une manière beaucoup moins dense dans l’espace. Dans le premier groupe de 100 millions d'étoiles, les systèmes planétaires se forment à la vitesse d’un toutes les 5 X 10° années ; dans le second groupe, les étoiles sont si dispersées que les chances de naissance de systèmes plané-

taires sont presque négligeables. Nous pouvons conclure que, dans tout le système galactique, les systèmes planétaires naissent à la cadence d’un tous les 5.000 millions d’années, si bien que notre système planétaire, dont l’âge est de l’ordre de 2.000 millions d'années, est probablement le système le plus récent au sein du système stellaire galactique tout entier (1). »

Eddington, tout en faisant quelques réserves sur la précision des calculs de Jeans au sujet de la rareté des systèmes planétaires, n’en conclut pas moins ses considérations sur la place de l’homme dans l'Univers par cette déclaration :

«< Je ne pense pas que le dessein de la création se soit fixé sur la planète où nous vivons et, dans la longue course des temps, nous ne pouvons pas nous considérer comme la seule race qui a été ou qui sera douée du mystère de la conscience. Mais je me sens enclin à prétendre que, actuellement, notre race est la race suprême et que, dans la myriade de groupements d’étoiles, il n’en est pas une qui voit se dérouler des scènes comparables à celles qui se jouent sous les rayons du Soleil (2). »

Alfred Russell Wallace se fut contenté, sans doute, d’une affirmation semblable. Un Newton, un Bentley, un Derham, s'ils revenaient parmi nous, n’y salueraient-ils pas le triomphe de l’astrothéologie du xx° siècle ? Jeans cependant rappelle que si la vie est dans le Cosmos un phénomène très rare, elle pourrait n’y figurer qu’à titre de phénomène insignifiant et périphérique et non de phénomène désiré et central. La rareté d’une chose peut signifier sa non-valeur tout aussi bien que son prix exceptionnel.

«< Nous pouvons considérer les étoiles comme une immense multitude de feux dispersés à travers

(1) Astronomy and Cosmogony, p. 410.

(2) Nature du monde physique, p. 186.

l’espace, dispensant de la chaleur dans un climat qui ne dépasse pas quelque quatre degrés au-dessus du zéro absolu (— 269° centigrades) et qui est même plus froid encore dans les vastes espaces qui s'étendent au-delà de la Voie Lactée. Loin de ces feux règne ce froid inimaginable de centaines de degrés de gel ; tout près d’eux, c’est une température de milliers de degrés, à laquelle tous les solides entrent en fusion, tous les liquides en ébullition.

« La vie ne peut exister qu’à l’intérieur d’une étroite zone tempérée qui entoure chacun de ces feux à une distance bien définie. En dehors de ces zones, la vie serait tuée par le froid ; en dedans, elle serait grillée par la chaleur. Un calcul sommaire montre que les zones à l’intérieur desquelles la vie est possible, ajoutées toutes ensemble, forment moins d’un milliardième de millionième de l’espace entier. Et, même à l’intérieur de ces zones, la vie doit être extrêmement rare, car c'est un accident-si peu fréquent, pour un Soleil, de projeter au loin des planètes, comme le nôtre l’a fait, que, probablement, seule une étoile sur 100.000 possède une planète qui tourne autour d'elle dans cette zone réduite où la vie est possible.

« C’est pour cette raison qu’il semble impossible que l’Univers ait pu, à l’origine, être conçu dans le dessein de produire la vie ; s’il en avait été ainsi, nous aurions pu nous attendre à trouver une proportion plus équitable entre l’énormité du mécanisme et le résultat obtenu. À première vue, tout au moins, la vie semble n’être qu’un sousproduit sans aucune importance : nous, les êtres vivants, nous sommes, en quelque sorte, à l’écart de la voie principale (1). »

Jeans insiste sur le fait que la vie nous apparaît comme conditionnée par les propriétés exceptionnelles d’un corps simple, le carbone, dont l’atome a 6 électrons, exactement comme le magnétisme est lié aux

(1) Le Mystérieux Univers, p. 6.

propriétés du fer, du nickel et du cobalt (26 à 28 électrons) et la radioactivité aux corps simples dont les atomes comportent de 83 à 92 électrons. Est-il raisonnable de supposer que les propriétés particulières de l’atome de carbone sont la raison d’être de l'Univers ?

& La chimie, dit Jeans, suggère que la vie, comme le magnétisme et la radioactivité, peut n'être qu’une conséquence accidentelle du groupe de lois particulier qui régit l’univers actuel. Si nous la considérons d’un point de vue strictement matériel, l'extrême insignifiance de la vie pourrait contribuer grandement à détruire l’opinion que cette vie ait pu jamais intéresser spécialement le Grand Architecte de l'Univers (1). »

Qu'est-ce à dire sinon que toutes les affirmations de la science moderne au sujet de la rareté de la vie dans l'Univers ne sauraient établir la valeur et l'importance cosmiques des phénomènes biologiques, à moins que l’on ne rajeunisse en même temps les conceptions astrologiques et que l’on ne découvre un lien de dépendance entre les progrès de l’élan vital et les influences astrales ? La signification de la vie dans l’Univers reste affaire de pari aussi longtemps que l’on ne peut décider si elle correspond à l'effort suprême et au souci constant de l’ensemble du Cosmos ou à un sous-produit accidentel. Des faits et des hypothèses mis en avant par des savants contemporains, on peut tout aussi bien tirer un biocentrisme éthique, l'affirmation du but humain de l'Univers, que la persuasion que la vie et l’homme sont à l’écart du plan principal, si tant est qu’il y ait un plan et un architecte. Entre ces deux alternatives, ni la biologie, ni la chimie, ni la cosmogonie ne nous permettent de faire un choix raisonné. Mais cette neutralité a son prix. Le croyant du xx° siècle ose désormais regarder la nature en face. La porte

(1) Le Mystérieux Univers, pp. 11 et 12.

reste légitimement ouverte pour une interprétation religieuse et éthique de l'Univers. Dans le cadre dessiné par la biologie contemporaine, l’image traditionnelle du drame divino-humain peut s’abriter sans trop de peine. Dans le Mystérieux Univers de sir Jeans, l’âme religieuse peut retrouver son essor.

PE

Nous avons essayé de retracer les étapes du triomphe et de la décadence du mécanisme newtonien. Il nous est apparu qu’une conception purement mécanistique de la nature était incomplète et supprimait sans aucun droit le phénomène de la vie. S'il est difficile de déterminer la place et la signification de la vie dans l'Univers, il est, d’autre part, absolument impossible d’en ignorer l’existence et de ne voir dans la nature que de l’espace et du mouvement. M. Bergson semble bien avoir été l’interprète authentique de la pensée du xx° siècle à son aurore, en réintégrant dans l’image scientifique du monde les notions corrélatives de vie et de temps. Mais, s’il nous a paru indispensable de rectifier sur divers points la philosophie de la nature du xvu' et du xix°.siècles, jusqu'ici, nous ne nous sommes pas écartés du cadre newtonien, de la conception spatiale et visuelle qui voit dans l'Univers un problème de mathématiques appliquées et conçoit l’auteur du monde à l’image d’un superingénieur. Nous n’avons pas douté un instant qu'il n’y ait dans la nature un plan, plan géométrique ou plan biologique, ni surtout que ce plan ne soit accessible aux forces de la logique humaine et susceptible d’être traduit en images intellectuelles, claires et concrètes. Or, qui pourrait ignorer que toute une école de penseurs récents s'éloigne de la physique de Galilée et de Newton et se réclame de la théorie de la relativité ? Cette école jette un discrédit certain sur la valeur de principes considérés jusque-là

æomme inébranlables et sur la portée philosophique de certaines affirmations scientifiques. Elle modifie et renouvelle sur tant de points la philosophie de la nature du x1x° siècle qu’il faut bien parler à son propos de changement de décor philosophique, de cadre relativiste, s’opposant au cadre newtonien. Une nouvelle image de l'Univers tend à se substituer à l’ancienne. Si récentes et, par suite, si difficiles à bien juger ue soient les théories de la physique nouvelle, il est impossible de méconnaitre qu’elles ont été l’occasion et la cause d’un prodigieux rajeunissement d'intérêt pour les problèmes cosmologiques. Notre étude ne peut pas espérer parvenir à une conclusion légitime, aussi longtemps que nous n’aurons pas examiné les vues sur l’Univers qui se rattachent aux noms d’Einstein, de Minkowski et de leurs disciples. Force nous est donc de consacrer maintenant un ou deux chapitres aux théories relativistes en tant qu’elles apportent une image nouvelle des relations de Dieu avec l'Univers.

Page 1