XXX INTRODUCTION
emprunté à la théorie des idées de Platon et aussi à la théorie du sage stoïcien.
Il faut partir, dit Spinoza, de l'idée de Vhomme parfait Celte idée est un type d'après lequel nous mesurons toutes les actions de l'homme : ce qui conduit à la réalisation de ce type est bon; ce qui en éloigne est mauvais. Le bien et le mal n^ont donc de sens que par rapport à l'espèce et non par rapport à l'individu. Dans l'individu» par exemple dans Adam, il n'y a pas un être idéal, un être de raison avec lequel nous puissions comparer l'être réel, pourvoir s'il s'en approche ou s'il s'en éloigne, car, dans l'être individuel, la fin ou l'essence ne nous est connue que par le résultat, par l'événement. C'est donc seulement par rapport à l'espèce que l'individu peut être dit bon ou mauvais.
Le bien et le mal (tels que nous venons de les définir, à savoir ce qui approche ou éloigne de la réalisation de l'homme parfait) nous sont révélés dans les objets par nos divers modes de connaissance. Or l'opinion nous induit souvent en erreur; la foi vraie est bonne en ce qu elle conduit à la connaissance, parce qu'elle nous excite à aimer les choses vraiment aimables. La connaissance vraie, l'intuition, est la seule absolument bonne, et d'autant meilleure que son objet est meilleur; par conséquent, la plus parfaite de toutes les connaissances est celle de Dieu.
Tels sont les principes d'après lesquels on peut juger des bonnes ei des mauvaises passions.
1" Vadmiration implique une imperfection, parce qu'elle vient du préjugé et de l'ignorance : mais ce n'est qu'une imperfection et non un mal; Tadmiration ou rétonnement ne contient aucun mal en soi.
2» Uamour est l'union de l'esprit avec son objet. Il se qualifie d'après la qualité de l'objet.
Or il y a trois sortes d'objets : les corruptibles en soi. les incorruptibles par leur cause^ et l'incorruptible absolu.
Les premiers sont les choses particulières ; les seconds sont les modes généraux ou modes divins; le troisième f 9t pieu, c'est-à-dire la substance et ses attributs,
niTRODUCTION XXXI
L*amoiir est d'autant meilleur que son objet est plus pur et plus élevé. Mais il est cependant impossible de s'en libérer absolument, môme pour les cboses inférieures; et celui-là môme nous est utile et nécessaire à cause de noire faiblesse. Ainsi l'amour des choses corruptibles» quoique étant le moins bon en soi, est cependant nécessaire, parce que ces choses sont néces* saires ànotre existence; mais, comme elles sont caduques, elles ne nous apportent aucune force^ et môme elles nous nuisent : étant des biens misérables, elles nous rendent misérables, et elles nous privent des vrais biens. En outre, ces biens (comme l'ont dit Epictète et Descartes) ne dépendent pas de notre volonté, et par là encore ce sont des biens inférieurs, qui n*eu sont pas réellement pour nous. Ce n'est pas que Spinoza admette que nous soyons une cause libre; mais nous entendons, dit-il, par choses qui sont en notre pouvoir les actions que nous accomplissons conjointement avec la nature dont nous sommes une partie; et, par choses hors de notre pouvoir, celles qui s'accomplissent hors de nous et sans nous et sur lesquelles nous ne pouvons rien; ainsi nous pouvons augmenter la somme de nos connaissances, mais nous ne pouvons pas produire ou empêcher les intempéries de Tair.
Quant à la seconde classe d*objets, les incorruptibles par leur cause, nous ne pouvons les concevoir sans Dieu; nous ne pouvons donc les aimer sans aimer Dieu, puisque notre amour change d'objet aussitôt qu'il rencontre quelque chose de meilleur.
Reste enfin l'amour de Dieu, le seul amour qui soit absolument bon, parce que son objet est absolument incorruptible.
Quant à la haine, pour savoir si elle est bonne ou mauvaise^ Spinoza se demande si nous pouvons agir ai>ec ou sans passion : avec passion, comme le maître qui s'emporte contre son serviteur ; sans passion , comme Socrate se refusant à châtier un esclave pris en faute. Lequel vaut le mieux, de vouloir échapper aux ehoses par la haine ou l'aversion, ou de s'y résigner par la raison? On reconnaitra sans doute qu'il n'y a pas