CHAPITRE VI
La troisième propriété de Dieu est la prédestination divine.
Il a été démontré antérieurement :
l"" Que Dieu ne peut omettre de faire ce qu'il fait,
c'est-à-dire que toutes choses ont été créées aussi parfaites qu'elles puissent être;
2° Qu'aucune chose ne peut exister, ni être conçue sans lui.
Maintenant nous avons à nous demander s'il y a en Dieu des choses contingentes, c'est-à-dire qui puissent être ou n*étre pas, et en second lieu s'il y a quelque chose dont nous ne puissions demander pour quelle raison elle est.
Voici comment nous démontrons qu'il n'y a pas de choses contingentes :
Tout ce qui n'a pas une cause d'existence est impossible. Or tout ce qui est contingent est ce qui n'a pas en soi de cause d'existence. Donc, —
La majeure précédente est hors de doute : la mineure se démontre ainsi : si un contingent a une cause certaine et déterminée d'existence, il est nécessaire qu'il soit. Mais qu'une chose soit à la fois contingente et nécessaire, c'est ce qui répugne. Donc, —
Quelqu'un dira peut-être que le contingent n'a pas une cause certaine et déterminée, mais seulement contingente. A quoi je réponds : s'il en était ainsi, il faudrait entendre ce principe soit dans le sens divisé {sensu diviso)^ soit dans le sens composé (sensu corn' posito) : dans le premier sens , ce serait dire que l'existence de telle cause est contingente, mais non pas en tant qu'elle est cause ; dans le second sens, au contraire, elle serait contingente, non pas en soi, mais en tant que cause. Or Tune et l'autre de ces hypothèses sont fausses. Pour la première, en effet, si le contingent n'est tel que parce que l'existence de sa cause est contingente, il s'ensuivra que celte cause elle-même ne sera contingente que parce qu'elle aura à son tour une cause contingente, et cela à l'infini. Et comme on a vu que tout dépend d'une
cause unique , cette cause elle-même devrait être contingente, ce qui est manifestement faux. Quant à la seconde hypothèse, si cette cause, en tant que cause, n'était pas déterminée à produire ou à omettre une chose plutôt qu'une autre , il serait impossible qu'elle produisit ou omit cette chose : ce qui répugne.
Quant à la seconde question existe-t*il quelque chose dans la nature dont on ne puisse demander pourquoi il est, cela revient à dire que nous devons chercher par quelle cause quelque chose existe; car, sans cette cause, la chose elle-même n'existerait pas. Or cette cause doit être cherchée soit dans la chose, soit hors d'elle. Si on nous demande une règle pour faire cette recherche, nous dirons qu'il n'en est besoin d'aucune; car, si l'existence appartient à la nature de la chose, il est certain que nous n'avons pas à en chercher la cause hors d'elle; et s'il n'en est pas ainsi, c'est au contraire en dehors d'elle que la cause doit être cherchée. Or, comme le premier ne se trouve qu'en Dieu, il s'ensuit, comme nous l'avons déjà montré, que Dieu est la première cause de toutes choses. Il suit de là que même telle ou telle volition de l'homme (car l'existence de la volonté n'appartient pas à son essence) veut une cause externe, par laquelle elle est nécessairement causée, ce qui d'ailleurs résulte évidemment de tout ce que nous venons de dire dans ce chapitre, et deviendra plus évident encore quand nous traiterons dans notre seconde partie de la liberté humaine.
D'autres philosophes nous objectent : Gomment peut-il se faire que Dieu, cause unique et souverain parfait, ordonnateur et pourvoyeur de toutes choses, ait permis dans la nature le désordre qui y règne? pourquoi n'a-t-il pas créé l'homme incapable de pécher?
Pour ce qui est du désordre de la nature, on ne peut l'affirmer avec certitude, car nous ne connais-
JANBT. ^
m î>«Pi l'^o}fm m u béatitude
3Qns pus ^pse% \e» causes ^e toutes phose? pour poavoir ep iviger*. C^tte oW^^^tiop vient de cette ignorance qui ppn^iste k poser des idées universelles, auv qvielleEi certaii^s. pliilosopbes pensent que le^ choses p^rtiçwUères doivent se conforpier pour être parfs^itesi: }|s placent pes idées dans Tentençlement divin : p'§st pourquoi jpieaucoup de sectateurs de P)aton o^t dit qu^ ces idées universelles, par exeïpple pelle de Vanimal rajsonnable, ont été créées par Cieu, £t quoique les aristotéliciens disent que de telles idéeft n*existent pasi et ne sont que des êtres de raispu, pepeudant eux-ipêmes semblent souvent les considérer QQinn^e des phoses réelles, puisqu'ils disent exprèseéiinent que la Providence n'a pas égard aui(^ individus, mais seulement, aw genres; que, par pxpînpla, Dieu P'a^ jarnî^i^ appliqué sf^ prpvidenpp à Bucéphale, niais au genre cheval en général. Ils disent encore que pieu n*a pas la spience des choses particulières et périssal)le9, mais seui^pent de@ choses générale^ qui, dans leur opinion, sont, immuables : ce qui atteste leur ignorance ; car ce sont préciséinent les choses par^ ticuUéres qui opt une cause, et non les générales, puisque ceUes-ci ne sont rien. Donc, Dieu n'est cause eiÇ providence que des chose? particulières; et ces choses p^rticuijères ne pourraient se conformer à une autre pagure s^ns cesser par là même de se conformer ^ 1^ ieur propre j et par conséquent elles ne seraient pas ce qu'elles sont, par exemple, si Dieu etki créé tous les hommes tels qu'Adam avant le péché, il n'eût créé qu'Adam et non pas Pierre et Paul; tandis qu'au contrf^ire ep Dieu la vraie perfection consiste à donner à toutes chose? depuis Ips plus petites jusqu'aux plus gr^n4eS| leur essence, ou, pouir iQîeux dire, à pos- $^4^r en lui ton^e? choses d'une manière parfaite.
Quant i Vftutfe point, ^ ^voir pourquoi Dieu n'a Pâficr^ des hommes tels qu^iU i^e pussent pécher, je
DES PROPIill^Tl^^ QUI N[VPPAHT)«ll)fBINT PAS A DIEU 39
réponds quQ tout ca qui est çlit du péché ne Y^X qu'au poiut de vwçi 4e poire raison ; comme lorsque nous comparoni^ deux choses eutre elles, ou une même chose à deux points de vue difTérents : par exemple) 9i
quelqu'un fait une horloge apte |t sonner et ^ indiquer les heures, et que Vouvrag^ «oit bien d'accord avec Ig fin que s'est proposée Vauteur, on appelle une telle œuvre bonne; m\oxi nous l'appelons mauvaise, quoiqu'elle puisse ôtre bonne même alors, ai le but de l'auteur eût été de la reudre détraquée et sonnant hors de propos.
Nous concluons donc que Pierre doit convenir néee»* sairement avec l'idée de Pierre, et non avec Tidée de l'homme, et que le bien ou le péché ue sont que des modes de la pensée çt non pas des choses queloon* ques, ayant une existence réelle, comme nous le démontrerons peut*étre plus amplement encore dans les chapitres suivants, car toutes les choses et les œuvres de la nature sout parfaites*
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