‹ Dieu, l'homme et la béatitudeChapitre 68 sur 96 · DE LA HAINE · texte numérisé non relu

DE LA HAINE

ne doit avoir aucune place en nous, car nous savons qu'une seule et môme chose peut nous paraître bonne dans un temps et mauvaise dans un autre, comme on le voit pour les médicaments.

Reste à savoir si la haine vient toujours de Topinion, et si elle ne peut pas naître aussi en nous de la connaissance vraie. Pour résoudre cette question, il est bon d'expliquer clairement ce que c'est que la haine, et de la distinguer de Taversion.

La haine est Témotion de l'âme qui s'élève contre quelqu'un qui nous a fait du mal avec connaissance et intention.

L'aversion est l'émotion qui s'élève dans l'âme contre une chose à cause du tort et du dommage que nous croyons, ou que nous savons venir de la nature de cette chose. Je dis : de sa nature^ parce que, lorsqu'il n'en est pas ainsi, si nous recevons d'une chose quelque tort ou dommage, nous n'avons pas d'aversion pour elle ; bien plus, nous pouvons nous en servir pour notre utilité : par exemple, celui qui est blessé par une pierre ou un couteau n'a pas pour eux de l'aversion *.

Cela posé, voyons les effets de l'une et de l'autre.

De la haine procède la tristesse, et d'une grande haine la colère, laquelle non-seulement, comme la haine, cherche à éviter ce qu'elle hait, mais encore à le détruire, s'il est possible; et enfin de cette grande haine procède l'envie.

De l'aversion naît une certaine tristesse, parce que nous nous efforçons de nous priver d'une chose qui, étant réelle, a quelque essence et par conséquent quelque perfection.

1. Spinoza distingue ici les choses qui sont mauvaises par leur nature même (comme la mort) et ceUes qui ne le sont que par accident. (P. J.)

Par là, 11 est facile de comprendre que si noad usons bien de notre raison, nous ne pouvons avoir de haine ni d*aversion contre aucune chose, parce qu'en agissjant ainsi nous nous priverions nous-mêmes de la perfection qui est dans cette chose. La raison nous enseigne aussi que nous ne pouvons avoir de haine contre personne ; en effet, pour tout ce qui est dans la nature, si nous voulons en tirer quelque chose, nous devons nous efforcer de le changer en mieux, soit pour notre âme, soit pour la chose ellemême. Et comme, de tous ces objets que nous con^* naissons, l'homme parfait nous est le meilleur, c'est aussi le mieux poUr nous et pour tous les autres hommes que nous essayions de les élever à cette perfection , car alors nous retirerons d'eux le plus grand fruit, comme eux de nous-mêmes. Le moyen pour cela est de les traiter toujours comme nous sommes avertis de le faire par notre bonne don^ science, parce aue Jamais elle ne nous conduit à notre perte, ma(s au contraire à notre béatitude et à notre salut.

Terminons en disant que la haine et l'aversion ont en elles autant d'imperfection que l'amour a de perfection, car celui-ci tend toujours à changer les choses en mieux; il tend vers l'accroissement et la force, qui est une perfection; tandis que la haine tend à la des-' truction, à l'affaiblissement, à l'annihilation : ce qui est l'imperfection même.

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