ÉLISE, LE MARQUIS, AGATHE
LE MARQUIS
Si je pouvais croire à ce qui vient de m'être dit, mesdames, je ne m'approcherais de vous qu'en tremblant.
AGATHE
Monsieur le marquis est si timide!...
LE MARQUIS
L'esprit le devient quand le cœur souffre.
AGATHE
Le cœur de monsieur le marquis n'est pas habitué à souffrir long-temps.
LE MARQUIS
Cela dépend de celle qui l'a blessé.
AGATHE
Ces blessures-là ne sont jamais bien profondes.
LE MARQUIS
Il en est dont on ne guérit point.
ÉLISE, à part.
Il ose encore me regarder !
LE MARQUIS
Mais, au nuage qui semble obscurcir vos traits, je dois penser qu'on ne m'a pas trompé... une triste préoccupation...
ÉLISE, vivement.
Au contraire, monsieur... nous sommes trèsgaies.
LE MARQUIS
Je ne m'en serais pas douté.
Nous rions, ma sœur et moi, d'une aventure récente que je veux vous raconter.
LE MARQUIS
J'écoute.
ÉLISE
Un homme, réputé fort habile dans l'art de la séduction, faisait en même temps la cour aux deux sœurs, et il ménageait ses protestations d'amour avec tant d'adresse, qu'un instant elles purent s'y tromper toutes deux.
LE MARQUIS
Ah!...
ÉLISE
Mais le moment vint où le hasard amena entre elles une explication, et, justement irritées, elles
se réunirent pour signifier son congé au séducteur en parties doubles.
LE MARQUIS
Vraiment?... {A iff^e d^ Surgeon.) Très-bien, madame de Surgeon!... {A part.) A moi la revanche !
ÉLISE
Qu'en pensez- vous, monsieur le marquis?... Mon anecdote n'est-elle pas intéressante ?
LE MARQUIS
Oui, si elle est vraie.
Elle est historique.
LE MARQUIS
Je n'en doute pas... et elle m'en rappelle une autre qui a bien quelques rapports éloignés avec celle-là... Vous allez voir!...
AGATHE, à part.
Que va-t-il dire ?
LE MARQUIS
Un homme, fort calomnié, se trouvait placé entre deux sœurs, toutes deux charmantes, toutes deux dignes d'hommages et d'amour; mais le héros de mon histoire, bien différent du vôtre, donnait son cœur et ne le partageait point... Qu'arriva-t-il à cet infortuné?... Il aimait avec passion ; il aimait, comme on n'aime qu'une fois dans sa vie, la plus jeune des deux sœurs!... Eh bien ! il eut le malheur de plaire à l'autre.
ÉLISE
Ah!
AGATHE
Comment ?
LE MARQUIS, à Agathe.
Oui, madame, oui, sans le vouloir, sans le désirer, il lui plut!... {Se tournant vers Élise.) Et voyez s'il fut à plaindre... l'amour passionné qu'il éprouvait, la pureté de ses sentimens, avaient peut-être touché l'ange de beauté qui les avait fait naître... Il espérait obtenir d'elle cette douce compassion, ce tendre intérêt que tout être sensible ne refuse point à des maux qu'il a causés, lorsque l'autre sœur, jalouse, dépitée, parce qu'il n'avait pu profiter de ses avances...
AGATHE
Ses avances?... Bîonsieur!...
LE MARQUIS
Pardonnez-moi le mot, madame; je ne suis qu'un historien fidèle.
ÉLISE, à part.
S'il était possible!...
LE MARQUIS, à Agathe.
Cela vous paraît étrange, et ce n'est pas nouveau pourtant!... L'antiquité nous en offre des exemples fameux : Phèdre était fort belle, dit-on, et cependant son amour fut repoussé... Vous savez ce qu'il en arriva à ce pauvre Hippolyte?... Il n'est pas que vous n'ayez entendu parler aussi de la femme de Putiphar...
AGATHE, avec colère.
La femme de Putiphar!...
LE MARQUIS, souriaut.
Ah! je n'affirmerai pas que le héros de mon anecdote ait été forcé de laisser son manteau entre
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les mains de la dame; d'autant qu'il n'avait pas de manteau... Mais enfin elle était furieuse, et que ne peut la fureur d'une femme?... Il paraît certain que, pour se venger, pour livrer à un malheur éternel l'homme qu'elle n'avait pu enchaîner à son char, elle ne craignit pas de le calomnier, de lui supposer un amour qu'il n'avait pas, qu'il ne pouvait avoir...
ÉLISE, à part.
Quel trait de lumière!... Ohî ce serait affreux! AGATHE, avec impatience, cherchant à l'interrompre.
Mais...
LE MARQUIS, vivement.
Elle poussa, dit-on, la colère jusqu'à s'accuser elle-même.
ÉLISE, à part.
Oui... c'est bien cela!...
I AGATHE
Mais enfin...
LE MARQUIS, vivement.
Une lettre, écrite pour sa sœur, fut interceptée par elle.
ÉLISE, à part.
En effet...
AGATHE, avec impatience.
Mais, monsieur, cette histoire...
LE MARQUIS, d'un ton solennel.
Eut un dénoûment tragique, madame ; car le malheureux, voyant qu'il ne pouvait triompher d'une calomnie qui lui enlevait sa seule espérance...
ÉLISE, avec intérêt.
Eh bien?...
LE MARQUIS
Eh bien!... il se tua.
ÉLISE, effrayée.
Il se tua !
AGATHE, riant.
Allons donc!
LE MARQUIS, reprenant vivement.
Il se tua, madame... et celle que seule il avait aimée reconnut trop tard l'erreur cruelle qui l'avait conduit au tombeau.
ÉLISE
Oh! qu'elle dut être malheureuse!
LE MARQUIS
Je vous le laisse à penser.
AGATHE, riant.
En vérité, ma sœur, nous sommes folles d'écouter un pareil conte.
ÉLISE, avec aigreur.
Et pourquoi cela serait-il un conte ?
AGATHE
Comment!... tu pourrais croire...
ÉLISE
Je crois aux choses vraisemblables, ma sœur... et je l'avouerai, ce récit m'a vivement émue. LE MARQUIS, sourianl.
Madame de Surgeon, en cherchant dans ses souvenirs, n'y trouverait-elle pas de quoi la rendre moins incrédule?
ÉLISE, à part.
Comme elle m'abusait !
AGATHE, à part.
Vaincue encore une fois!... Ah! il n'y aurait plus qu'un moyen de le perdre... le ridicule!... Comment en jeter sur lui?... avec son esprit, ses grâces, impossible.
LE MARQUIS, à demi-voix, à Agathe.
Eh bien ! madame, qu'en dites-vous ?
AGATHE, à demi-voix.
Raillez, monsieur, raillez!... Malgré votre
adresse, vous n'êtes pas encore où vous voulez aller.
LB MARQUIS, à demi-voicc»
Soit; mais j'avance.
ENSEMBLE, Air ; Poiw moi, plus de mystère (Trois Dlmanclies), ÉLISE, à pavtt J^e'loiifFe de colèi'e !
Eli quoi ! c'était ma sœur Qui cherchait à lui plaire Pour attirer son cœur?
Quel tourment pour mon cœur!
AGATHE, à part, JVtoufFe de colère!
Ah ! pour sauver ma sœur, Que résoudre, que faire Contre le séducteur?
Cest vraiment une horreur î
LE MARQUIS, à part.
Je ris de sa colère, J'ai désarmé sa sœur, , Et du comhat, j'espère, Je sortirai vainqueur.
Ali! pour moi quel honheur !
AGATHE, à Elise.
^ 11 faut rentrer.
LE MARQUIS , bas à Elise, Je vous en prie.
Revenez! si je ne vous voi.
Songez qu'il y va de ma vie !
AGATHE, passant à Elise, Allons, ma sœur, viens avec moi,