LUERITIER PRESOMPTIF D UN TRONE DECOUVRE UNE MEILLEURE CARRIÈRE
Le prieur médita, consulta son chapitre, et fil savoir au souverain que sept années d'études solitaires ayant exaspéré l'orgueil du jeune prince, la nécessité s'imposait de recourir à des remèdes nouveaux pour ramener cet esprit aux sentiments d'une liumilité plus chrétienne.
Ces nouvelles tombèrent à la Cour comme la pluie sur une grenouillère : un grand tapage en résulta. La colère du Duc s'était bien un peu assoupie, avec le temps ; mais dans l'âme mérécageuse des sots, les rancunes de la vanité ne dorment jamais que d'un sommeil léger, toujours prêtes à coasser au moindre bruit qui les réveille : celles de Ilardouin sursautèrent.
— Ail! le pendard! le mécréant! Ah! l'incorrigible hérétique! Ladre sans cliquette! Ane sans bât, chaperon sans tête ! Un avorton qui n'est même pas capable de montera cheval se mêle d'avoir des idées!
l'héritier découvre une meilleure carrière 51
Je t'en donnerai, moi, des idées! Je te montrerai de quel bois je me chaulTe! Je me nomme Hardouin-le- Juste !
Le bâtard renchérissait :
— Assurément, mon frère cadet est brûlé par l'orgueil; tout ce qu'on peut espérer de lui, c'est qu'il fasse son salut dans un cloître, et cela encore lui sera difficile, avec les doctrines qu'il professe; hors de cet asile, il ne saura que nuire et répandre parmi vos peuples des erreurs dangereuses.
— Cornes de Belzébulh! Cela est sûr, criait le Duc.
— Voire, disait la Duchesse. Comment serait-ce possible à un enfant doté par tous les saints?
— Doté par le diable, madame ! Sachez que les enfants trop bien doués font le désespoir des familles.
— Et la misère du monde, ajouta Ludovic, sitôt ({u'ils deviennent des hommes.
Il ajouta bien d'autres choses, parlant tour à tour de la sécurité royale, de la tranquillité publique, de la morale outragée, du présent et de l'avenir, et il en parla si bien que la nécessité apparut nettement d'entraver tant de périls : à tout prix, il fallait réduire à l'impuissance un prétendant qu'on savait trop enclin à l'insoumission, et la manière la plus douce, la plus indulgente, la plus paternelle, serait tie lui couper «léfinitivement les cheveux, à défaut delà tête.
La Duchesse s'évanouit à l'idée de la tonsure et de son fils unique enfermé pour toujours derrière les grilles d'un monastère. Mais rien n'y fit rien , les perfidies du Bâtard prévalurent : le Prieur de la Fortunade reçut l'ordre de tondre Dieudonat et de l'attaciier aux emplois les plus vils, pour mater son outrecuidance.
52 DIEODONAT
Ainsi fit-il. Le moinillon de dix-huit ans fut extrait de sa cellule philosophique, et reçut un froc neuf, de laine grossière et solide. Le Prieur ayant décidé de ne lui conférer les ordres qu'après un an de noviciat passé dans les cuisines, le Prince entra aux cuisines, un balai à la main.
— Apprenez l'humilité, lui dit le Prieur, et rentrez en vous-même.
Rentrer en lui, Dieudonat n'y songeait guère, puisqu'il n'aspirait qu'à en sortir; quant à se sentir humilié, il n'y songeait pas davantage : il n'ignorait pas que certaines besognes passent pour être dégradantes, mais cette appréciation lui semblait erronée et sa logique se refusait à l'admettre; non seulement il concevait mal qu'un labeur i)ût être déshonorant, lorsqu'il est honnête et nécessaire au bien commun; tout au contraire, il le jugeait honorable, et plus honorable encore quand la tâche comporte en ellemême peu d'agréments pour l'esprit ou de satisfactions pour l'orgueil.
C'est pourquoi, en descendant à l'office, il allait d'un pas si alerte et d'un cœur si léger, tout à la joie de se sentir enfin utile en quelque chose, pour la première fois de sa vie.
— Nourrir ses semblables, quelle mission! Manger est d'une urgence primordiale. Les hommes peuvent se passer de livres et de rois, mais non de pain! Dieu donne la subsistance à ses créatures : aide de cuisine, je serai l'aide de Dieu !
Il apprit vite son métier : il épluchait les légumes, rinçait les écuelles, lavait les carrelages; la règle monacale interdisant les viandes, il n'avait pas à redouter l'unique souillure qui lui eiit fait horreur.
l'héritier découvre une meilleure carrière 53
celle du sang; le plaisir qu'il sut prendre à récurer les marmites procédait de son goût pour la netteté et pour la pureté ; les cuivres resplendirent.
Les convers, d'abord intimidés par son auguste naissance, se familiarisaient en le trouvant cordial et sans morgue. Il devint gai.
— J'avais bien deviné ! Un travail manuel est l'occupation du monde la plus récréative! On voit le résultat, au moins : il est tangible! Quand j'ai pelé trois cents carottes, elles sont trois cents, incontestables; quand ma soupe est cuite, on la mange, c'est mon œuvre, et elle manquerait si elle manquait : existe-t-il sur terre un philosophe qui puisse en dire autant ?
Pour s'accompagner au travail, il comptait dans sa tête les quantités à faire, les quantités faites, leur proportion mathématique, et d'un numéro il étiquetait les unités à leur passage. Puis, quand un besoin de rêverie le reprenait par hasard, il ouvrait brusquement un fruit ou une racine, une salade ou un chou, et vite il regardait dedans, pour voir une chose toute neuve que personne n'avait vue avant lui; et de la sorte il «kmnait bien modestement une satisfaction à ce goût un peu égoïste que les mâles de l'espèce humaine professent pour la virginité.
Il avait d'autres amusements : le meilleur consistait à suivre dans le ciel l'ascension de l'église en ébauche, et il s'enthousiasmait à noter jour par jour les progrès du labeur.
— Bravo! Vivat! Hardi! Hurrah! Och, och ! Et comme ils chantent, ces gaillards féconds! Je gagerais qu'ils se croient malheureux parce que leur travail est rude, et cependant ils chantent en dépit
34 niEUDONAT
(roux-mùmos, tant la joie s'impose à leur cœur ! 11 regardait les bras se gonfler et les pierres sasseoir.
— Étais-je naïf, le jour où je m'avisais de plaindre ces braves gens! Ils peinent? Qui donc ne peine pas? Or, si je ne m'abuse, la volonté de l'homme en peine n'a jamais conquis que deux joies, celle de l'effort et celle du résultat; nous connaissons tous la première, mais les manœuvres seuls connaissent pleinement la seconde. Vive l'effort qui réalise!
Et il riait.
— Quand je compare ce tâcheron qui remue des cailloux à mon pauvre père qui remue des armées, l'un faisant des maisons et l'autre des ruines, lequel des deux a donc le meilleur rôle, et le plus amusant? On est à l'aise dans les habits qui ont des trous plus que dans ceux qui ont des perles, et la vraie misère des humbles, ce n'est point d'avoir chaud ou froid, mais d'ignorer la somme de bonheur que comporte leur sort. Si on le leur disait, ils ne le croiraient pas.
Quelle que fût sa résignation, il persistait à envier ces maçons-là, qui se dépensaient plus que lui; pour se procurer le plaisir qu'il leur supposait, il se mit à rechercher dans le couvent les plus rudes corvées, estimant que sa joie serait en proportion de l'effort; il tira l'eau du puits, il scia les bûches, fendit le bois, et chargea sur son dos les paniers de légumes. La sueur lui coulait du front et son rire avalait des gouttes salées, dont la saveur lui plut comme une preuve.
— Hardi les muscles! Tendez-vous, les épaules! Que la volonté de ma tète dompte les lâchetés de ma bête . Je jouis de vivre, quand vous craquez de lassi-
l'héritier découvre une meilleure carrière 55
tilde. A l'ouvrage, les bras! Même si votre travail n'amenait pas d'autre profit, j'aurais encore celui de vous avoir obligés à l'effort. Obéissez ! Par la victoire qu'il nous donne sur nous, faute de nous la donner sur les obstacles, l'effort porte en lui-même sa propre récompense !
Sa joie fut grande, le jour où on l'admit à l'honneur de pétrir le pain : courbé sur le pétrin de bois, il enfonçait les bras dans la pâte et geignait à cœur joie; ses idées l'aidaient à pousser, et il se démenait en philosophant, avec des discours balbutiés qu'il scandait d'ahans :
— Dom Ambrosius, mon défunt précepteur, me reprochait parfois d'ergoter comme un hérétique, ahan! Je ne voudrais pas vous offenser, mon Dieu, mais comment se fait-il que dans vos Saintes Écritures, et dès les premières pages, je rencontre un verset où votre colère dit à l'homme : « Tu gagneras ton pain à la sueur de ton front, ahan ! » Que vous ayez tenu ce langage, je ne le révoque point en doute; mais, que. vous ayez proféré une telle sentence comme une condamnation, et non pas comme une faveur, voilà ce que je ne parviens guère à concevoir, ahan! Certes, le pain est bon, mais la sueur n'est pas moins utile, ni moins bonne, ahan! Et si l'un nous procure la force de nos corps, l'autre entretient la santé de nos âmes; le pain est nourriture de la chair, mais l'action est l'hygiène de l'être tout entier, ahan! Rien n'est ennoblissant pour l'homme que l'effort, et en le condamnant à l'effort, vous l'obligiez à s'ennoblir, lian !
Il s'interrompait pour souffler.
— Etre content de soi, mon Dieu, après la tâche
faite, n'est-ce pas meilleur que de se contenter sans rien faire? Me^ritcr ne vaut-il pas mieux que jouir? Et si môme on attache un grand prix à la jouissance, niera-t-on qu'elle soit plus délectable quand on l'a bien gagnée? Désirer, vouloir et espérer, tendre vers le but et rêver de lui, n'est-ce pas en profiter par avance et mieux qu'on ne saura faire quand on l'aura atteint? Savourer l'illusion, caresser la chimère, n'est-ce pas se griser d'une ivresse où l'imagination nous revêt l'avenir de charmes que la réalité va décevoir tantôt? En nous chassant du Paradis Terrestre, vous nous ouvriez le Paradis Intérieur, et pourquoi ne l'a-t-on pas dit, au lieu de raconter aux hommes que le devoir d'énergie est leur punition?
Il travaillait plus fort, quand son idée était d'en contredire une autre :
— Le fabuleux Eden où régnaient l'oisiveté, la profusion, et cet inévitable écœurement que donne la satiété, ahan! C'était le jardin du Diable et non pas celui du Seigneur, car Satan est patron là où l'homme n'a rien à faire, ahan! Il nous invente des passions pour employer nos forces, occuper nos loisirs, et nous mordons alors aux pommes qu'il nous offre, ahan! Mais l'Archange est venu et nous a délivrés en nous jetant hors du jardin, ahan!
Une mouche qui profitait de son occupation pour lui chatouiller la narine gauche le contraignit à s'interrompre :
— Plus je réfléchis à cette légende du Paradis Terrestre, mieux je sens que le texte n'est pas écrit pour nous; sans nul doute, cette apologie delà paresse fut rédigée par et pour des Orientaux, qui se plaisent à dormir à l'ombre, pendant les chaudes heures du
l'héritier découvre une meilleure carrière 57
jour : propos d'Asie! Mais un homme du Nord, ou simplement un homme, n'aurait pas inventé ce bla'sphème.
De fait, il se complaisait, chaque jour davantage, en son métier de souillon monastique, et il s'y adonnait, content de tout, chantant, riant, travaillant le plus qu'il pouvait, pensant tout juste assez pour récréer quelques minutes, parfaitement heureux et sans désir aucun.
— J'ai trouvé le havre du monde : je m'y installe pour la vie !
Une telle absence d'ambitions et d'appétits déconcertait les puissances chargées de réaliser tous les vœux de ce garçon. Qu'une faveur si exceptionnelle fût tombée tout juste sur le seul homme qui s'imaginait n'avoir besoin de rien, c'était pitié, vraiment! Le Diable n'y trouvait pas son compte. Il suscita donc un de ces passants bien intentionnés qui manquent rarement de venir nous gâter la vie sous prétexte de nous rendre service.
DIEUDONAT SE RECONNAIT DOUÉ d'UNE VERTU QUI l'empêchera d'en avoir AUCUNE
Parmi les convers qui vaquaient aux travaux infc''rieurs du couvent, frère Onésime était sans conteste le plus lourd et le plus rustaud : il balayait le cloître, la cour et les couloirs, car toute autre besogne eût semblé trop ardue pour être confiée à son intelligence; en raison de cette simplicité, le gars vivait en butte aux plaisanteries des niais, qui l'appelaient Zime, comme pour lui retirer encore quelque chose sur le peu qu'il tenait du ciel et des hommes. Naturellement, Dieudonat avait trouvé du charme à l'excessive candeur de ce nigaud, et celui-ci le vénérait ; ils prenaient plaisir à la compagnie l'un de l'autre, et lorsque leur tâche était faite, ils riaient de bon cœur ensemble.
Un jour, Onésime qui, entre autres malfaçons, possédait quelques dents gâtées, se mit à souffrir d'une molaire et à se tordre sur les dalles de la cui-
DIEUDONAT SE RECONNAIT DOUÉ d'uNE VERTU 59
sine. L'événement semblait de fail)Ie importance, et néanmoins, à cause de ce menu fait, le sort allait changer pour des provinces entières : par centaines (le mille, des hommes qui déjeunaient tranquillement au loin, sans se douter de rien, entraient dans une phase effrayante de leur existence, parce qu'un imperceptible point noir venait de se révéler dans la deuxième molaire d'un serviteur de moines.
Les convers regardaient leur Zime se rouler sur le sol ou s'envoyer des coups de poing aux mâchoires, et ils riaient avec cette bonne humeur dont on accueille si volontiers la souffrance des gens qu'on a coutume de trouver ridicules. Quand il ne les amusa plus, ils le laissèrent, et son unique ami se rapprocha pour lui offrir des gargarismes, des simples, et tout doucement il le caressait avec des paroles affectueuses ; mais le patient criait à tue-tète. Il hurla ainsi pendant une heure, entremêlant ses cris de bizarres propos, toujours les mêmes : « C'est défendu... Si ce n'était pas défendu... Pourquoi est-ce défendu?... » Il avait l'air de se débattre contre une obsession ou une tentation, et il tournait vers son protecteur des regards langoureux. Enfin, à bout de forces, il murmura :
— Si tu voulais...
— Quoi donc?
— Dieudonat, si tu voulais bien...
— Quoi, mon cousin?
— Me guérir...
— Mais, pauvre Zime, je ne demanderais pas mieux, s'il dépendait de moi ; j'ai essayé de tout ; je ne sais plus que faire.
— Un mot... Dis seulement un mot!
— Je t'en ai tant <lit, que j'ai iionte de toujours parler sans rien faire.
— Tu n'as pas dit le bon ; dis-le, si tu as pili(5.
— J'ai pitié de toi.
— Alors, dis-le! Tout haut, vite, pendant qu'il n'y a personne, dis-le ! « Je souhaite qu'il soit guéri. » Dis ça, et je serai guéri !
— Quelle folie te prend ? Notre-Seigneur et les saints accomplissent seuls des miracles.
— Dis vite !
— Ton enfantillage me chagrine.
— Il ne veut pas dire ! Il ne m'aime pas ! Il veut que je souffre! Et moi, je n'en peux plus... Parle donc !
Le prince-cuisinier secoua la tête avec tristesse, devant la persistance de cette pitoyable lubie, et, par condescendance, il dit à liante voix :
— Je souhaite que tu sois guéri.
Aussitôt, Onésime cessa de se tordre sur les dalles, redressa le nez et regarda les murs, comme pour y chercher un renseignement sur lui-même ; puis il se leva d'un bond guilleret, la face hilare, et se mit à danser au milieu de la cuisine ; l'autre le contemplait avec stupéfaction.
— Que c'est bon, de n'avoir plus mal !
— Tu n'as plus mal?
— Plus (lu tout ! Tu vois si c'était facile? Mais ne le raconte pas, je t'en conjure : le Prieur me mettrait au cachot !
— Comment, peux-tu croire qu'une parole de moi ?...
— Ah! mon bon ami, mon sauveur, c'est donc vrai que tu ne sais pas?
DIEUDONAT SE RECONNAIT DOUÉ d'uNE VERTU 61
•— Quoi?
— Ce qu'on nous défend de te dire.
— J'ignore et ne comprends pas.
— Ecoute ! Tu m'as soulagé et je ne suis pas un ingrat : moi aussi, je te rendrai service. Mais ne me trahis pas, au moins ! Viens, que je te dise à l'oreille... Il y a un sort sur toi, depuis ta naissance : tous tes vœux sont exaucés.
— Quelle histoire !
— Personne ne l'ignore, excepté toi. Et même on raconte que ton père t'a enfermé dans un couvent à cause de ça. Tous tes vœux, tu comprends? Tous ! Tu viens d'en faire un, me voilà sur pieds ! Et guéri pour toujours, tu sais? Car tes vœux sont irrévocables. Si tu ne me crois pas, essaie sur autre chose. Ordonne que... que... que... Je ne trouve rien, moi, quand je cherche.
— Tu divagues, mon pauvre Zime.
— Essaie !
— Certes non, je n'essaierai pas !
Dieudonat se remit tranquillement au travail ; il se refusait, même pour une minute, à supposer qu'il pût être vraiment investi du pouvoir surhumain, et la seule hypothèse d'une outrecuidance à ce point saugrenue lui semblait aussi coupable que grotesque, offensante pour Dieu tout autant que pour la raison.
— Les hommes ont un goût singulier pour la superstition, et l'on dirait que, plus ils sont naïfs, plus ils ont besoin de mystère ; le surnaturel les attire beaucoup plus que le naturel ; ceux qui comprennent peu de chose raffolent de ce que personne ne peut comprendre, et c'est une espèce de revanche que le ciel leur accorde quand il ouvre pour eux
les régions du rêve, interdites aux esprits forts. En devisant ainsi avec lui-même, il cherchait dans un chou très pâle de petites limaces brunes, et il conclut :
— Heureux les pauvres d'esprit ; le scepticisme est un luxe à l'usage exclusif des richards, richards d'esprit, qui devraient bien cacher ce luxe-là, et surtout se garder d'en faire aumône aux pauvres.
A ce moment, l'eau vint à lui manquer pour y rincer son chou ; il se leva, prit un seau vide et. jnir plaisanterie, il s'écria gaiement :
— Je souhaite que mon seau se remi)lisse d'eau claire.
Dans l'instant même, l'anse devint lourde au bout de son bras gauche ; il sentit le poids, tourna la tête vers sa main, vit le miracle, et, de stupeur, lâcha le seau plein de liquide. Le seau roula sur les dalles, mais l'eau ne s'en écoulait pas,
— Tu vois, fit Onésime, la seille reste pleine : tes vceux sont irrévocables, je te le disais !
Le Prince était devenu aussi pâle que son chou ; il contemplait avec épouvante ce disque d'eau verticale et tranquille qui refusait de se répandre sur le sol, et, cette fois, il comprit toute la vérité :
— Mon Dieu, mon Dieu ! De quelle terrible faveur m'avez-vous accablé? Mon impuissance, que je connais, va être surchargée d'une ])uissance que je ne Connais pas !
Onésime restait abasourdi devant cette tristesse.
— Tu te désoles? Et pourquoi donc? 11 faut te réjouir, au contraire, et remercier le Seigneur ! N'avais-tu donc pas remarqué comme tes cuivres brillent dès que tu les astiques, comme la rouille s'en
DIEUDONAT SE RECONNAIT DOUÉ d'UNE VERTU 63
va des marmites, comme la cheminée cesse de fumer, aussitôt que tu le souhaites ?
— Aussitôt... Oui, tu dis bien: « Aussitôt... » Et cela signifie : « Trop vite ! » Car me voilà privé, entre toutes les créatures, de cette ardeur à l'espoir qu'on nomme le Désir, de cette ardeur à l'ouvrage qui s'appelle l'Effort. Innocent ami! Comprends donc que je suis désormais pauvre au delà des pauvres, et dénué à l'infini, puisque je n'aurai plus l'envie de rien, ayant la possibilité de tout.
— C'est pourtant bien commode.
— J'ai mis huit années à apprendre que l'Effort est Tunique noblesse de l'homme; en une minute, j'apprends que l'effort m'est interdit. Qu'est-ce qu'il me reste, alors ?
— Il te reste... il te reste... défaire ce que tu veux, tiens !
— Le bien et le mal...
— Tu m'en as fait, du bien !
— Es-tu sûr que tu ne le paieras pas très cher ?
— Payer? fit Onésime ; je ne possède ni sou ni maille.
Ce disant, il éclata de rire ; mais sa gaieté, cette fois, fut pénible au jeune sage qui sentit un frisson entre les deux épaules, et qui regarda longuement son humble camarade, comme s'il eût pressenti que bientôt ce garçon rachèterait de sa vie le soulagement d'une minute.
Il dit : (( Vos desseins sont impénétrables, mon Dieu ! Que votre volonté soit accomplie ! »
Il se signa, s'assit sur un escabeau, prit un second chou et le fendit, en s'efforçant de ne plus penser.
Mais le beau temps de la paix intérieure était fini.
A dater de ce jour, le Prince resta hanté par l'obsession d'un souci : ne jamais formuler un vd'u, afin de laisser quelque latitude à Ténergie de l'elîort, sans lequel la vie n'est pas vivre.
Il n'osait plus vouloir, il ne se permettait plus de souhaiter, dans la crainte de voir le souhait se réaliser avant le geste ; dès qu'il sentait naître en son âme l'embryon d'un désir, il l'immobilisait au fond de lui. Pareil à un jeune géant qui a peur de sa force et même de son ombre, il ne marchait plus qu'avec l'appréhension d'effleurer les êtres ou les choses, fûtce mentalement ; et parce que Taction de son pouvoir excessif lui semblait plus périlleuse pour lui que pour les autres, il en arrivait à se dissocier lui-même, en éloignant son esprit de son corps, en séparant la volonté qui meut de la bête qui elïectue.
En vain, il s'acharnait aux dures besognes : l'effort brutal est sans joie quand l'esprit n'y coopère point; le travail perdit tout son charme, et Dieudonat on perdit sa gaieté. Il devint une force automatique, et déjà il sentait approcher l'heure où il ne s'agiterait plus qu'à la manière d'un mort qui continue à remuer.
F^kCHEUSES CONSEQUENCES D UNE BONNE ACTION
Vers ce temps-là, le duc Hardouin tomba gravement malade ; les médecins déclarèrent sa vie en danger, peut-être pour avoir l'honneur de la lui rendre, et le pays s'afîola ; l'idée de voir le sceptre aux mains du terrible Ludovic épouvantait la population, et les égoïsmes en péril se rappelèrent l'héritier légitime enfermé dans un cloître. Tant qu'il s'était agi de lui seul, ils avaient pris son mal en patience ; mais à présent il s'agissait d'eux-mêmes, et la captivité d'un innocent parut intoléra])le ; elle le devenait d'autant plus que le fauteur d'une telle injustice allait mourir; des députations partirent pour la Fortunadc, d'où elles devaient ramener Dieudonat.
Leur voyage fut inutile. Le Prieur se remémorait trop bien l'exemple de dom Ambrosius, pendu aux créneaux du manoir : il veillait sur son prisonnier, le gardant de toute communication avec le siècle, et chaque soir il l'enfermait dans sa cellule, à double
6G DIEUDONAT
tour (le clef. Il accueillit les députés avec tendresse, les caressa, fit l'éloge de leur zèle et celui du prince qu'il gardait, qu'il aimait comme un fds. Pourtant, que faire ? Il avait des ordres formels et déplorait son impuissance ; il offrit, avec ses regrets, une collation et de menus souvenirs, des médailles et des médaillons, des affiques d'étain et des ampoules qui préservent des maladies : puis il renvoya en <Iouceur les bonnes gens qui saluaient. Après quoi, il se frotta les mains, bien convaincu d'avoir éludé un cas difficile.
Mais les habiletés humaines n'empêchent plus un mal d'advenir, quand la logique des événements l'a rendu nécessaire. Ne serait-ce point à cause de cela que certains hommes, un peu plus faits que d'autres à l'image de Dieu, sont admis au triste privilège de prévoir les choses encore lointaines et de les prophétiser? Ne serait-ce pas aussi pour cette même raison que les Orientaux, bien décidés à accepter la logique plutôt qu'à l'étudier, se résignent à tout et disent : « C'était écrit ! »
Rien n'empêcha donc l'héritier présomptif d'apprendre les nouvelles qu'on s'appliquait à lui cacher, et il les apprit de la façon la plus simple : d'abord, il entendit les cloches du couvent qui s'ébranlaient à une heure insolite ; puis, dans le frisson des brises qui balançaient les fleurs et les arbrisseaux du jardin, il perçut la petite voix de cloches très lointaines, et il put en conclure que tout le pays sonnait vers Dieu; puis les moines entonnèrent les psaumes des agonisants, pour un illustre personnage qu'on ne leur nommait point; par les manants qui apportaient la dîme et par les frères quêteurs qui rentraient au
FACHEUSES CONSÉQUENCES d'uNE BONNE ACTION 67
monastère avec leurs besaces et les histoires du monde, Onésime fut renseigné, et charitablement il renseigna son camarade.
— Le mourant pour lequel on prie, c'est ton père ! Tu vas être Duc : le pays te réclame !
A ces mots, Dieudonat joignit les mains, tout ému de tendresse filiale, et un cri monta de son cœur à ses lèvres :
— Que mon père soit sauvé, ô Dieu ! Rendez la santé à mon père !
Le miracle se fit et le Duc fut guéri.
Comme il convenait, les premières actions du convalescent furent des actions de gr.âces, et les secondes, des actes de colère. Qu'on eût, avant sa mort, dis- 'posé de son trône et cassé ses décisions^ cette criminelle a'udace méritait bien quelques potences. Il y réfléchissait quand les ambassadeurs revinrent de la Fortunade, et fort mal à propos se présentèrent aux portes du château, bannières déployées, pour demander le rappel du prince disgracié. Ilardouin les reçut avec un visage impétueux et les invita violemment à se mêler de leurs affaires : en ce temps-là, le bonheur et le malheur des peuples n'étaient point de leur compétence; tout le monde le savait, citadins ou vilains, et personne ne contestait un axiome si véridique. Cette fois, cependant, les sujets protestèrent contre les décisions du maître : ce Dieudonat, qu'on leur enlevait cruellement, c'était leur œuvre, prétendaient-ils, puisque Dieu l'avait fait à leur prière ! En résistant aux volontés du souverain, ils avaient conscience d'obéir aux volontés célestes, qui rendent les hommes si forts contrôleurs adversaires, et si fermes tlans leurs idées. Ils se mutinèrent donc, et pour
G8 DIEQDONAT
mieux témoigner de leur mécontentement, ils accrochèrent à (les arbres les collecteurs de l'impôt. A vrai dire, ces modestes fonctionnaires n'étaient pour rien dans le litige, mais leur mission ici-bas consiste tout spécialement à n'être aimés de personne, en temps do paix, et à être pendus tout de suite, en temps de troubles : c'est pourquoi les monarques considèrent à juste titre que ces sortes d'exécutions sont une insulte à leur propre personne bien plus qu'un préjudice à colle de leurs commis. Hardouin-le-Juste se fâcha de plus en plus fort, et mit son point d'honneur à venger son prestige ; cette vengeance comporta des pentlaisons nouvelles, et les choses allèrent de mal en pis.
Elles allaient d'autant plus mal que le Bâtard s'appliquait , méchamment à entretenir le courroux dans l'âme de son père : il lui montait la tête, comme on a coutume de dire chez les petits bourgeois, bien que ce résultat soit plus particulièrement aisé à obtenir chez les puissants de la terre qui déjà, par habitude, portent la tète haute.
Depuis les derniers événements, Ludovic était exécré plus qu'autrefois, car on devinait le rôle de son influence. Mais l'inimitié des braves gens lui valait la sympathie des braves : écorcheurs et routiers réclamaient ce capitaine aventureux, avec qui on battrait campagne; des vivats lancés en son honneur sortaient, la nuit, des cabarets ; sa gloire s'écrivait sur les murs, au charbon ou à la pointe du poiguard. L'ambition créait un parti, la peur en constituait un autre, les groupes se formaient, et les subdivisions dans les groupes, avec des controverses, des querelles, pour cela, pour ceci. Les uns voulaient asseoir Dieudonat sur le trône, sans délai; les autres
FACHEUSES CONSÉQUENCES d'uNE BONNE ACTION G9
préféraient attendre que le Duc fût retombé malade et enterré ; d'autres ne voulaient rien du tout, mais péroraient quand même. On discutait, on disputait, la discorde se mit partout, le potentat ne décolérait plus, et l'existence cessa d'être tenable dans ce pays naguère si heureux.
Ludovic jugea le moment opportun pour supprimer définitivement son frère.
— Toujours il en ira de la sorte, dit-il, tant que les mauvaises tètes auront un chef tout-puissant.
Le monarque gronda :
— Tout-puissant? Nul autre que moi n'a de puissance, ici!
— Je ne voudrais pas inquiéter Votre Seigneurie, mais il est prudent de concevoir les plus sérieuses appréhensions, maintenant que votre second fils connaît le pouvoir surnaturel dont il dispose, pour votre malheur.
— Il le connaît! Qui ose dire qu'il le connaît?
— Moi, et je ne le répète que par grand amour de mon père, et je ne l'affirme qu'avec certitude ; mes renseignements sont précis.
— Les moines ont juré sur leur tête de ne révéler rien!
— Ils ont pu oublier leur serment, au bout de huit années, et peut-être ont-ils trop compté sur votre mort qu'on annonçait; la vérité est que l'ambitieux félon use quotidiennement de sa magie pour guérir des marmiteux et laver des marmites; il en peut user aussi bien contre votre sceptre ou vos jours : vous êtes à sa merci. Quelque chagrin que je puisse éprouver si je trouble votre repos, je remplis un devoir en vous avertissant.
Le Duc, furieux, s'écria :
— On oublie donc que je m'appelle le Juste et que je fais justice? Je les avais prévenus, ces moines! Tant pis pour eux, s'ils ont voulu leur sort!
Le soir même, une troupe partit, avec ordre d'occuper le couvent, de le raser et de tuer tout.
Quand les gens d'armes arrivèrent, au milieu de la nuit, Dieudonat, enfermé dans sa cellule, dormait le vigoureux sommeil de ses vingt ans; tout d'al)ord, il n'entendit rien du tumulte ; les routiers, pour être bien sûrs que le Prince ne leur échapperait sous aucun déguisement, égorgeaient tout le monde ; cette besogne durait depuis une demi-heure, lorsque Onésime, qui vivait encore et qui continuait à avoir les meilleures intentions, se chargea d'indiquer aux tueurs la retraite de celui qu'ils cherchaient.
Il accourut contre la porte close et, en la cognant, il criait à son ami :
— Sauve-toi, Dieudonat! On nous tue!
Les assassins arrivaient derrière lui.
— Tue! Tue! Le Prince est là!
Ils abattirent le pauvre Zime à coups de hache sur le crâne et brisèrent la porto avec les mêmes outils ; du sang et des cheveux courts entrèrent par les fentes ; le prince fut éclaboussé au visage. Hésiterail-il, en de telles circonstances, à user de son pouvoir magique? Il ordonna :
— Que ce massacre cesse ! Amen !• Instantanément, le massacre cessa. Mais la porte
croulait; les hommes se ruèrent dans la cellule, à la lueur des torches, et reconnurent leur proie.
— C'est lui! Tue! Tue!
Alors, un fait étrange se produisit : ces brigands
FACHEUSES CONSÉQUENCES d'UNE BONNE ACTION 71
pouvaient bien crier encore, mais ils ne pouvaient plus tuer; tout en hurlant avec fureur, ils se rangeaient tranquillement, en demi-cercle, derrière le Prince ; sans qu'une seule main se levât sur lui, ils le poignardaient de regards farouches, et leurs armes pendaient au bout de leurs bras immobiles.
Dieudonat, sans se soucier d'eux, s'était jeté sur le cadavre d'Onémise et il l'embrassait en pleurant; il entendit les guerriers qui ricanaient derrière lui. et la colère qu'un autre eût ressentie fut dans son âme une immense pitié pour la victime et les bourreaux. Il se tourna doucement vers les égorgeurs et demanda :
— Pourquoi avez-vous tué cet enfant qui n'a jamais fait aucun mal?
— Ordre du Duc et de Ludovic : nous tuons tout!
— Pourquoi le Duc mon père a-t-il donné cet ordre?
— Pour te supprimer, toi, et ceux qui conspirent avec toi!
— Alors, pourquoi ne me frappez-vous point?
Les soldats s'entre-regarrlaient d'un air stupide, et chacun d'eux attendait qu'un autre explicjuât la raison qui empêchait leurs actes d'être d'accord avec leur volonté; faute de mieux, ils recoururent à une sorte de rire qui expliquait au moins leur embarras.
— Avez-vous donc cessé de me haïr, depuis que vous m'avez trouvé?
— Nous te haïssons! Nous sommes les amis de Ludovic !
— Et vous voulez ma mort?
— Oui, oui! A mort, le Présomptif! A mort!
Ils s'agitaient en braillant, avec des visages féroces, et leurs haches ensanglantées continuaient à frémir inutilement dans leurs poings.
Le moine leva les yeux au ciel :
— 0 Dieu, mon Dieu, de quel triste pouvoir avezvous muni le faiseur de miracles, auquel on n'obéit que malgré soi, qui peut tout sur les gestes, et rien sur les pensées? Je commande à la matière et les âmes m'échappent! Mais votre leçon n'est que trop intelligible, Seigneur, et je ne l'oublierai pas, car je viens d'apprendre que les hommes, si brutes ou ineptes soient-ils, tiennent à leurs idées plus qu'à nulle autre chose, et qu'ils consentiront à tout, hormis à renoncer la forme de sottise ou de méchanceté qu'ils ont au for intérieur, et qu'ils veulent inviolable, parce qu'elle est leur âme même, c'est-àdire leur raison d'être.
Les mercenaires comprirent vaguement que cette harangue tendait à les traiter de sots et de méchants, voire de brutes; ils s'en offusquèrent; ils 'désiraient beaucoup décapiter l'orateur, au risque de faire en ce bas monde et d'envoyer dans l'autre un martyr de plus. Mais leurs muscles persistaient à leur refuser la satisfaction de cette fantaisie. Pour se consoler, ils vociféraient :
— Vive Ludovic! Ludovic sur le trône! Au gibet, Dieudonat, et ceux qui conspirent avec lui!
Le Prince passa devant eux. Pour sortir de sa cellule, il dut enjamber le corps de celui qui, durant des mois, avait été le compagnon de ses travaux et de sa quiétude; il vit sur les dalles l'innocente cervelle qui n'avait pensé à rien, jamais, et que pourtant on avait ouverte; il sentit son cœur se soulever,
FACHEUSES CONSÉQUENCES d'uNE BONNE ACTION 73
fit un signe de croix, et se tournant vers les hommes d'armes, il sentencia :
— Vous ne tuerez plus jamais; je le souhaite. Ainsi soit-il.
Puis, dans l'ombre du corridor, il s'en alla, sans considérer qu'il venait de priver ces braves gens de leur unique gagne-pain ; on ne saurait penser à tout, alors même qu'on est supérieurement doué.
Les brigands s'en rendirent mieux compte, malgré leur courte intelligence. Par compensation du tort qu'on leur faisait, ils se mirent à piller le couvent, puisqu'on ne leur avait interdit que le meurtre; ils découvrirent le Prieur, auquel ils arrachèrent par tortures le secret des trésors cachés, tout en ayant grand soin de ne pas le faire périr sur le chevalet. Ce jeu de patience, d'ailleurs, parut les amuser considérablement. Le digne abbé avait beau supplier :
— Tuez-moi, par charité ! Achevez-moi!
— C'est défendu.
Lorsqu'ils le virent dûment estropié pour le reste de ses jours et de ses nuits, ils le transportèrent avec précaution, mais sans douceur, dans le jardin du cloître : après quoi, ils mirent le feu au couvent, ce qui ne leur était interdit par personne, et ils se retirèrent chargés de butin, or et orfrois, orfèvreries, vases sacrés et tissus précieux, toutes choses qu'on avait coutume d'emporter, en ces âges de piété profonde, après chaque descente militaire dans une maison religieuse.
Pendant ce temps, l'héritier s'éloignait à travers la campagne,
— Avant toutes choses, il faut délivrer le couvent de ma dangereuse présence.
74 DIKUDONAT
Ne connaissant point le pays, il marchait au hasard, en snivant un sentier pierreux qui montait à travers un grand l)ois.
Après qu'il eut cheminé sous la voûte des arbres pendant plus de deux heures, il atteignit le plateau qui dominait la montagne; sur cette hauteur, les i)ranclies étaient moins touffues et le voyageur put apercevoir au-dessus de sa tête leciel teinté de rose; il pensa que le soleil allait se lever et c'est pourquoi, avant de redescendre l'autre versant de la montagne, il souhaita regarder encore les lieux qu'il avait habités, pour les saluer d'un adieu. 11 escalada la roche et se retourna vers la plaine. Horreur! En place de l'aube qu'il croyait voir à l'horizon, un immense foyer flambait, jaune et rouge, par-delà le dôme bleu de la forêt.
— Le couvent brûle ! Ils ont mis le feu au couvent ! Flammes, éteignez-vous! Je le veux, je l'ordonne!
Les flammes s'apaisèrent à son ordre, et lui s'affala sur la roche; il sanglotait dans ses mains, re(h'essant la tête par minutes pour voir diminuer le feu.
— Hélas! l'église inachevée dont j'admirais la brave ascension, qu'en reste-t-il? Et de la bibliothèque où s'entassait toute la pensée des siècles, et de la cellule où la misère de notre esprit s'est révélée à moi, et des cuisines où j'ai appris à connaître le bienfait d'un travail manuel, que reste-t-il?
Des flammèches et des étincelles s'élançaient toujours du brasier, et tourbillonnaient en nuées; sur le ciel qui commençait à pâlir du côté de l'Orient, des torsades de fumée opaque s'enroulaient dans la brise et fuyaient avec elle.
— En lumières, les livres s'envolent! En ténèbres,
FACHEUSES CONSÉQUENCES d'uNE BONNE ACTION 75
les livres planent! Les feuillets noircis sont oiseaux! Les grandes idées sont nuages ! C'est de reffort accumulé que le vent charrie sur ma tête et qui va retomber en poussière, disséminée aux quatre coins du monde ! C'est de la pensée en cendres, bonne désormais à salir un brin d'herbe! 0 néant, néant de l'efTort!
Dans la nuit finissante, le moine eut froid et grelotta. Enfin, le soleil parut; les flammes qui achevaient de mourir, clartés de tout à l'heure, devinrent obscures sous le resplendissement des rayons qui doraient la campagne.
— Oui, oui, c'est dit! La pensée de l'homme n'est une lueur que pour la nuit ; mais quand le plein jour tombe sur elle, elle n'est plus qu'un brouillard terne.
Il se leva.
— Cette leçon-là aussi, je la comprends, mon Dieu, et je sais où aller.
Une âme exaltée l'inspirait. Tout debout sur la cime, dans sa robe de bure, il étendit les bras et sa silhouette aux larges manches se découpa au milieu du ciel matinal, comme celle d'un aigle qui va prendre son vol.
D'un dernier regard, il embrassale pays qu'il allait quitter pour toujours ; le couvent n'était plus qu'un monceau de charbons d'où s'échappaient des bouffées rousses.
— Adieu, maison! Tu fus une demeure paisible : voilà ce que les hommes font de la paix d'autrui...
Il battait l'air de ses deux mains ouvertes et humait l'odeur des charbons.
— La paix d'autrui, voilà ce que j'en fais moimême ! J'apporte le désastre chez ceux qui me
recueillent, et pour cela, mon Dieu, il suffit que je diffère de vos autres enfants par ma naissance et par Tos dons. Le malheur s'attache à celui qui ne ressemble {Ms à tous; il est nuisible à son insu! Des ruines se soolfeiles en moi, pendant que j'étudiais dans les livres, et des rnines autour <le moi, pendant que j'épluchais les carottes. L'être d'exception ne peut vivre qu'en solitude! Conduisez-moi dans le désert, mon Dieu, et permettez que je n'analyse plus rien, puisque l'analyse m'égare. Pour que je vive en paix, faites que je redevienne simple, et pour que je cesse de nuire, faites que je demeure seul!
Ses bras retombèrent, sa tête s'inclina vers sa poitrine, et celui qui, tout à l'heure, semblait prendre son essor, comme un aigle, s'abattit sur les genoux, comme un homme.
Tout porte à croire qu'il pleura, car il était sentimental ; enfin, il se leva, et descendit le versant opposé de la roche.
— Où irai-je? Peu importe, pourvu que je quitte le royaume de mon père!
De nouveau, il marcha sous bois, pendant des heures. Au sortir de la forêt, il se trouva sur une colline, dernier contrefort des montagnes ; devant lui se déroulaient d'immenses plaines. Il avait plu, dans ce pays, et le vent sentait bon.
— N'est-ce pas ici la frontière?
Il se croyait loin, mais jamais on n'est aussi loin que l'on pense des choses qu'on voudrait éviter. En bas du coteau, une nichée de toitures était douillettement blottie dans un nid de vergers, et l'église, au milieu, se haussait pour veiller, comme la mère des maisons. Il admirait le recueillement de cet endroit joli, lorsqu'il en vit sortir une troupe d'hommes
qui groiiillaienl avec animation, et qui accoururent vers lui.
Ces paysans étaient arnijésde faux, de socs de charrues, de fléaux, et avec la même fureur que le proscrit avait déjà vue aux soldats de son frère, ils criaient les mêmes menaces, où le nom seul était changé :
— A mort, Ludovic ! A mort !
Un citadin, mieux vêtu, marchait à leur tête : ils rejoignirent le moine, l'entourèrent, et tous lui parlaient à la fois :
— Vous arrivez de la Fortunade ? Le couvent est en feu? Vous avez traversé la forêt? N'avez-vous pas rencontré Dieudonat? Ses ennemis le cherchent pour le tuer !
— Je sais.
— Il n'est pas mort?
— Non.
— Vive Dieudonat! Nous le ferons Duc! Nous le ferons Roi ! On pendra Ludovic et ceux qui conspirent avec lui ! Nous trouverons notre Dieudonat et nous l'assiérons sur le trône !
— I3raves gens, dit le Prince, je connais celui que vous cherchez, et il ne désire pas qu'on égorge en soii nom. Vous devriez rentrer chez vous en paix. Ce Dieudonat ne veut être ni Roi ni Duc.
Alors, le citadin, homme de petite taille et de grande verhosité, qui élaitvenu de la ville pour excilor les ruraux, s'avança contre le moine, et lui parla sous les narines : il avait levé le bras droit et son apostrophe fut violente. Elle commençait par ces mots :
« Tonsuré, d'où viens-tu et de quoi te mêles-tu? » Cette première pai'tie du discours, entièrement consacrée à l'ironie et à l'injure, égaya l'auditoire; la
seconde partie, consacrée à l'éloquence, débutait par ces autres mots : « Et vous tous qu'on opprime ! » Les deux parties ensemble tendaient à démontrer que Dieudonat était indispensable au bonheur du pays. La péroraison concluait :
— Par sa rare intelligence, par ses hautes vertus, par tous les dons qu'il a reçus du ciel et les trésors de science qu'il a conquis lui-même, au cours de ces neuf années laborieuses, par la simplicité de sa vie qui connaît la misère, il est l'élu, le seul, le vrai, et celui qu'il nous faut !
— Oui! oui ! Nous voulons Dieudonat! Le Duc des pauvres gens ! Vive le nouveau Duc !
— Ce moine a menti en disant que Dieudonat refuse le trône. Dieudonat est mon ami, et je sais ce qu'il pense. Il m'envoie vers vous pour vous dire qu'il est avec vous et pour vous, parce qu'il est à vous !
^ Oui! oui ! A nous !
— Ce moine n'est qu'un agent secret, payé par les ennemis du peuple. On veut tromper le peuple ! Vous prêterez-vous à ces menées ? Hésiterez-vous dans votre œuvre, bons citoyens dévoués à la justice et à la vérité? Renoncerez-vous à vos légitimes revendications, et tolérerez-vous qu'on entrave la marche du progrès ?
— Non! non! Pas d'entraves! A bas le moine! Vive Dieudonat !
— Celui que nous voulons sera le bienfaiteur du monde, et nul bonheur n'est possible sans lui. Vive Dieudonat l'Indispensable !
Un hourrah frénétique emplit le paysage ; le [)rince attendit patiemment que cette colère d'amour fût
apaisée un peu, et lorsqu'il crut pouvoir s* faire entendre, il l'essaya :
— De grâce, mes amis, puisque vous êtes mes amis, permettez-moi d'attirer votre attention sur quelques erreurs susceptibles d'en entraîner de i)lus graves. Ce gentilhomme vous déclarequ'il estl'envoyé de Dieudonat, et je ne veux pas le démentir; mais il a décerné au prince des éloges qui ne sont pas. je crois, tout à fait mérités.
— Assez ! A bas le moine ! Eh ! vendu !
— Souffrez que je poursuive, mes chers cousins, et que je tente de vous exposer les éléments de votre erreur.
— Pas d'erreur! Vive le Duc du Peuple!
— En admettant que je sois doué du vaste savoir et des vertus qu'on a bien voulu vous dépeindre, cela n'impliquerait point...
— Il ne s'agit pas de toi, moine, mais de l'Indispensable Dieudonat! Entends-tu bien? l'In-dis-pensable!
— Il s'agit de tous les hommes, et il n'y en a pas d'indispensable. Je tiens beaucoup à vous le dire : les plus puissants génies, et ceux-là mêmes qui ont poussé la puissance jusqu'à être, comme vous dites, bienfaiteurs de l'iuimanité. en la dotant de quelque révélation qui transforme la face du monde, ne sont guère plus indispensables que les autres : s'ils n'étaient pas nés, croyez bien que d'autres seraient nés à leur place, pour faire ou dire la même chose, car ce qui est nécessaire à la marche du monde, ce n'est pas l'individu, mais l'acte, et quand l'acte est devenu possible, du môme coup il devient nécessaire. Nécessaire! Et par là* comprenez qu'il devra se pro-
duire, quel que soit l'organe employé pour sa production. Tout progrès est un total qui se réalise à son heure : rien n'empêchera cette réalisation quand l'heure en est venue ; les êtres de génie sont ceux en qui se manifeste non pas leur propre force, mais celle de leur race et de leur époque; ils totalisent et ils expriment, condensateurs de la possibilité humaine, et cette possibilité, ou capacité, les engendre spontanément par la logique même de son évolution normale.
— C'est un fou : on ne comprend rien.
, — Kepler et Newton, aux temps de Charlemagne, d'Harold ou de Richard, n'auraient manié que la hache du bûcheron ou du soldat ; mais le siècle où ils naquirent fut exactement celui où pouvaient naître de tels hommes, et s'ils étaient morts au berceau, leur œuvre n'en eût pas moins été conduite à bien et retardée à peine ; cinq ou vingt ans plus tard, leur idée aurait apparu sous la signature d'un autre, parce qu'au jour de leur naissance, cette idée-là était enfin devenue accessible au génie des hommes.
— Il est comique!
Les paysans écoutaient, bouche bée, interloqués, et ne sachant s'ils devaient rire ou se fâcher ; pour connaître leur intention, ils interrogeaient des yeux l'agitateur public, qui donna le ton en éclatant de rire. Tout le monde éclata de rire.
Le citadin se rapprocha du prince, lui posa la main sur l'épaule, assez doucement, et, en lui tapotant la clavicule, il dit sans éloquence :
— Mon vieux, tu nous la bailles belle, hein? Tu es un loustic. Satané farceur, va ! Je ne t'en veux pas. Mais il ne faudrait pas te moquer de nous plus longtemps. Je ne me soucie ni du Kepler, ni du Newton,
8a ItlEUDONAT
ni de savoir s'ils sont nés ou à naître, mais je sais que tu nous fais perdre notre temps, et que le temps presse. En avant, les amis ! Allons retrouver Dieudonat !
La foule, en brandissant ses armes, ordonna : <( En avant ! »
— Je vous supplie d'arrêter ! Je suis Dieudonat !
— La paix, fou ! Assez ! Au cabanon !
— Je suis ce prince, vous dis-je, et je ne veux être ni roi ni duc ! Vous ne tuerez pas en mon nom !
Il avait saisi un des bommes par le bord de sa cotte, et il se cramponnait. Un coup de pied en plein ventre l'envoya rouler dans la boue du fossé.
— Voilà pour toi, eh ! Dieudonat !
Un grand rire salua sa chute, et la bande, remise en belle humeur, s'éloigna en chantant des couplets de bataille.
Encore sur son derrière, le prince leva les deux mains :
— Je vous défends de tuer. Amen !
Mais les gaillards s'en allaient vers leur but, sans savoir que ce but venait d'être interdit. Ils s'enfoncèrent dans le bois, et leur élu cessa de les voir ; les chants n'arrivaient à lui que tamisés par le rideau des feuilles et des branches, puis ils s'assourdirent encore ; il n'entendit plus rien ; de nouveau, il était seul.
— Assurément, non, je ne serai pas le Roi de ces hommes, et je comprends de moins en moins comment je pourrais les conduire, puisqu'il n'y a rien de commun entre eux et moi. J'irai si loin d'eux qu'ils ne me retrouveront jamais.
Il se remit en route et il entra tout seul dans l'inconnu.
Il s'en allait à travers les campagnes, droit devant lui, sans savoir où et insoucieux de le savoir, ne souhaitant que d'aller plus loin, encore plus loin, dans des pays où nul ne connaîtrait son nom,
— On ne tuera pas en mon nom.
Il s'enfuyait par charité ; il marchait chaque jour et tout le jour, ne s'arrêtant que lorsqu'il était à bout de forces, et même alors reprenant la lutte contre sa fatigue pour avancer en dépit d'elle,
— Chaque pas que je fais sauve une existence, peut-être...
Il évitait de son mieux la rencontre des gens, par appréhension de leur nuire sans le vouloir ; lorsqu'un passant lui imposait sa compagnie, il la subissait avec politesse, et le moins longtemps possible.
Or, un jour, il vit, sur le bord de la route, un homme assis qui se levait à son approche et qui venait
à lui (l'un air dégagé, en le saluant de la main ; l'inconnu était jeune, d'agréable figure, et portait avec élégance des habits autrefois somptueux mais dépréciés par les trous; il portait aussi des éperons, bien qu'il n'eût pas de cheval, et son pas foulait le sol avec tant de certitude, son visage exprimait une affabilité si bienveillante, son geste s'ouvrait avec une courtoisie tellement hospitalière, que Dieudonat ne pouvait hésiter :
— Celui-ci, pensa-t-il, est le seigneur du pays, ou tout au moins son fils. Sa mise me paraît un peu négligée, mais pour aborder les passants avec cette autorité-là, il faut être chez soi.
Aussitôt, il décida, dans le fond de son cœur, de refuser l'hospitalité qu'on allait lui offrir. Dans le même instant, le jeune homme s'écriait :
— Sire moine, je vous salue! Bénissez-moi, mon père. Je suis votre humble serviteur. L'après-midi est beau et c'est un plaisir de marcher. Me permettrezvous de solliciter la grâce de votre compagnie ?
Il parlait alertement, avec la rapidité d'un homme qui pose les questions sans vouloir de réponse, ponctuant ses phrases d'un sourire des yeux et reprenant haleine dans un sourire de la bouche.
— Pardieu, sire moine, je m'étais arrêté ici pour ramasser des fraises : les fraises des bois «ont exquises. Où vous rendez-vous de ce pas?
— Ailleurs.
— Tout comme moi ! Nous ferons route ensemble et j'en serai ravi ! Les lieues sont de moitié moins longues lorsqu'on se met deux à les faire. Votre santé, je pense, est bonne?
— Je vous remercie.
— Excellente? Gomme la mienne! Je m'en doutais, rien qu'à vous voir. Vous regagnez votre couvent?
— Oh non !
— La ville, comme moi ? Parfait ! Non ? Tant pis ! Du moins, vous avez dit le mot juste, mon père, il faut aller ailleurs, ailleurs!... Ailleurs !
— Je le crois.
— J'en suis sûr ! C'est une région pleine d'avenir, ailleurs ! Ailleurs est la terre promise, et vous voyez en moi un homme bien décidé à ne s'arrêter qu'ailleurs.
— Vous n'êtes donc pas le baron de ce pays ?
— Ce pays de sauvages, de rustres, de manants ! Baron de ce pays? Non, certes, je vaux mieux : vicomte d'Avatar, Gontran, pour vous servir, gentilhomme qui va cherchant fortune, et qui la trouvera, mon père, et qui la veut meilleure que parmi ces vilains ! Je périrais d'ennui avant six mois, dans ce décor montagnard de précipices et de sapins ! Je n'aime pas les précipices. C'est le boulevard des capitales et la splendeur des cours royales qu'il faut à mon activité, à mes moyens, je n'ose dire à mes mérites.
— Osez, monsieur.
— Oui-da, oui ! Vous avez raison, sire moine, et quiconque veut parvenir ne doit pas craindre d'affirmer ce qu'il vaut. Quel ami convaincu dirait du bien de moi, si ce n'était d'abord moi-même ?
Sur ce, et sans désemparer, il exposa ses titres à l'admiration : ils étaient en si grand nombre et de natures si diverses que, au seul bruit de leur défilé, le l)on moine fut pris tout d'abord de stupeur et bientôt d'engourdissement.
— Ce doit être là, pensait-il, ce qu'on appelle un
homme brillant ; en somme, celte faculté-là n'est point à dédaigner, car elle procède de Dieu aussi bien que les autres, et, pour ce qui est des hommes, il se pourrait fort bien qu'elle sût les conquérir un peu mieux que toute autre.
Soudain, un inquiétant frisson remua sous les branches, à droite et à gauche du chemin : des têtes sinistres apparurent ; des êtres qui rampaient sortirent des taillis, hirsutes, en guenilles, armés jusqu'aux cheveux, et vinrent se ranger en cercle autour des deux voyageurs, silencieusement. Leur silence, d'ailleurs, était fort expressif, et il s'accompagnait de gestes incapables de laisser aucun doute sur les intentions de cette petite armée. En effet, Dieudonat et Gontran avaient été tout d'abord saisis à la gorge et des mains les fouillaient ; déjà le vicomte devenait plus blanc que son linge, et le moine faiseur de miracles se hâtait de réfléchir, avant de perdre complètement haleine :
— Nous sauverai-je? Ce jeune fat. si je ne me trompe, est une créature inutile, et je suis, quant à moi, une créature néfaste ; sauf erreur, j'inclinerais à croire qu'on peut nous supprimer sans nul inconvénient. Mais, ai-je le droit de laisser un meurtre s'accomplir, quand je peux l'empêcher? Holà! Oh! Ne tuez pas ! Ainsi soit-il !
Aussitôt, le chef des brigands surgit au revers du fossé; il vit la scène et, d'un coup de voix, il arrêta les décès imminents :
— La paix à ces gueux ! Vous n'en tireriez que le souffle ! N'ai-jepas défendu, faucons niais, de s'abattre sur le gibier qui ne rendra ni poil ni plume? A bas les grilîes !
Les poignes s'ouArirent et Dieudonat pensa :
— Voilà un bandit bien respectable, qui répugne aux méfaits de médiocre rapport.
Mais le capitaine des voleurs avisait le vicomte et s'écriait avec un large rire :
— Eh ! Gontran-le-Coquin, est-ce toi ? La sotte prise que mes gens faisaient là !
— Ruprecht-le-Camard !
— Par les cornes du grand Diable, j'arrive à point pour te sauver la peau, et ta peau, j'imagine, est le meilleur de toi !
Contran se rajustait et ne protesta point.
— Vive tout ! reprit le capitaine, tu t'encapuchonnes, mon gaillard, et te voilà flanqué d'un confesseur? Bon, bon, ne t'en défends pas! J'aime les moines quand ils sont gras : je vous engraisserai, mon père, et, puisque je vous tiens pour une heure, vous partagerez mon brouet, et les vins dont je l'arrose. Ne refusez pas! Quiconque déjeune avec Gontran peut bien souper avec Ruprecht. Et vous serez libre après boire. En route !
La désobéissance n'eût pas été de mise. Le Prince en rupture de trône se résigna tranquillement et suivit la marche ; le capitaine avait pris par le bras son joli camarade et l'entraînait sous bois ; aies entendre deviser, en échangeant des souvenirs, Dieudonat put apprendre que naguère ils travaillaient ensemble à l'Université, que ni l'un ni l'autre n'avaient eu de goût pour l'étude, et que tous deux étaient partis vers l'aventure, chacun par une voie. Ils en riaient, éprouvant du plaisir à se retrouver par hasard ; mais l'allégresse du vicomte restait empreinte d'une correction tout à fait aristocratique, et celle du
roulier s'exprimait avec une brutale exubérance.
— Par le sang bleu !. La fête serait complète, et notre vieux trio se reformerait pour un soir, si nous avions ici, en place de ce moine lugu])ro. Calame-le- Calamiteux, qui composait de si beaux poèmes !
Ils arrivèrent auprès d'une gorge escarpée ; un torrent grondait tout au fond ; sur la pente du ravin, à quinze pieds au-dessous du bord, un trou s'ouvrait entre les roches, derrière un rideau de houx,
— Voilà mon gite !
On descendit. La caverne des brigands était semblable à toutes les cavernes de brigands décrites dans les livres : asile successif des troglodytes chasseurs d'ours, des Bagaudes traqués et des Gaulois vaincus, elle abritait maintenant les routiers, et des foyers de misère humaine avaient enfumé ses parois, pendant des centaines de siècles.
Dieudonat, qui s'intéressait à toutes gens et toutes choses, entra sans déplaisir : du même coup, il faisait là son entrée dans le monde, et elle ne laissait pas d'être un peu syml)olique. Au sortir d'une adolescence cloîtrée, il allait prendre son premier contact avec des êtres libres de toute entrave religieuse ou sociale, et il voyait de l'Homme pour la première fois.
Il inspecta le décor, pendant qu'un serviteur bandit dressait en hâte le couvert ; cette large brute portait un surcot de dame, fourré de vair, trop étroit pour ses épaules, et qu'il avait fendu avant de l'endosser ; à part l'étrangeté de cet accoutrement, le paillard ne différait pas outre mesure des honnêtes cultivateurs qu'on aperçoit dans les labours ; il n'était ni plus ni moins sale, et ses yeux sans férocité, sous
leur broussaille de sourcils, traduisaient une âme canine. Tout comme ceux d'un chien, en eifet, on eût dit qu'ils voulaient parler et qu'ils ne pouvaient pas ; ils examinaient le moine à la dérobée, mais avec une persistance qui ne fut pas sans gêner Dieudonat, peu accoutumé aux regards.
Le brigand tournait alentour, s'attardait, revenait; enfin, profitant d'une minute où son capitaine emmenait Gontran au cellier, il se pencha sur la table, et tout en affectant de remuer les gobelets ou les écuelles, il dit :
— Vous ne voudriez pas venir dans un coin avec moi, avant de souper?
— Dans un coin ? Avant de souper ?
— Ouij parce que, après, vous serez saoul, comme de juste, ou peut-être même assommé : notre capitaine a le vin mauvais.
— Ah?
— Très mauvais. Mais moi, j'aurais bien été à confesse, pendant qu'on vous tient. J'en ai à dire, vous pensez! Vous me donneriez une petite absolution, d'un tour de main. Vous voulez?
— Je n'ai pas reçu les ordres ; j'étais un aide de cuisine.
-^ Tant pis. Ça m'aurait fait bon. Dans le métier, on ne sait ni qui vit ni qui meurt, et si on fait le saut, moins on doit rendre compte, mieux ça vaut, pas vrai ?
— Changez de métier.
— Eh ! vous en parlez à votre aise. Il faut vivre, hein?
Cette idée de laver une conscience, comme on lave du linge, en vue de la remettre aussitôt en usage,
90 DIEUDOXAT
parut quelque peu saugrenue au philosophe que son exil avait maintenu jusqu'alors dans l'ignorance des combinaisons pratiques : il crut avoir rencontré un cas exceptionnel, et il s'en amusait au fond de lui. Mais bien d'autres révélations se préparaient à l'étonner.
Rupreclit-le-Camard et Gontran-le-Coquin revenaient, chargés de victuailles : ils avaient décroché de la voûte les viandes salées qui font boire, et tiré du bon coin les bouteilles poudreuses qui font rire. Ils en riaient d'avance ; le lieutenant des routiers interpella son chef :
— Avant les gobelets, capitaine, le mot de passe, pour la nuit ?
— (( Hors du monde ! »
— Belle devise pour toi, cria Contran qui s'esclaffait, et mauvaise pour moi !
Les deux amis s'assirent ; le moine dut les imiter et prit le troisième escabeau. Immédiatement, les espèces solides et liquides qui encombraient la table commencèrent à disparaître, et chacun s'évertuait à en cacher le plus possible ; un bruit de mâchoires et de tasses sonnait sans discontinuer. Dieudonat admirait l'énergie de ces appétits sonores : il regardait, écoutait, mangeait du bout des dents, buvait du bord des lèvres, et se leva enfin pour aller quérir une cruche.
— Un coup de vin, sire moine, à la santé de notre absent : je bois à l'immortel Calame !
Le moine, obéissant, trinqua. Ruprecht attaquait les vins rouges, Contran préférait les vins blancs, et promptement leurs langues se délièrent, en évoquant les jours passés.
— Te rappelles-tu, un soir...?
Le passé aime l'odeur du vin : il monte dès qu'elle l'invite ; dans les émanations de la table rougie, les souvenirs des deux compères s'élançaient en gaieté et tourbillonnaient en tapage, dansant leur sarabande autour du lumignon fumeux ; en cette caverne qu'on aurait crue si éloignée de toute cité, les évocations de la rue accouraient à la file, et le souterrain se peupla d'anecdotes dans lesquelles grouillait une horde de créatures, tentation de saint Antoine où les diables étaient des gens. Sur fond de ténèbres, ces tableaux de la société absente, avivés de riches couleurs, se succédaient comme les images d'un livre d'heures très profanes : les sept péchés capitaux y eurent leur tour à l'envi, et chacun d'eux revenait dès qu'un autre lui laissait la place. Une immoralité joyeuse se démenait dans les récits, et la verve était si chaude que Dieudonat, en buvant de l'eau, devenait ivre, à entendre les propos du vin.
— Est-ce donc cela, le monde ?
Quand les jeunes amis eurent vidé sept flacons, en l'honneur du passé, ils entamèrent l'avenir.
— Moi, criait Ruprecht, je suis pour l'action, tu sais! Homme d'action, moi! Toujours, j'ai été un homme d'action!
Pour prouver son dire, il assénait sur la table des coups de poing qui faisaient trembler tout. Sa face était congestionnée ; ses prunelles provoquaient des contradicteurs invisibles.
— Il faudra qu'on le sache, et on le saura, que je suis un homme d'action, un homme ! On parlera de moi, je te le promets ! Veux-tu voir un autre Mercadier ? Regarde-moi ! J'aurai mon fief, comme Roger
de Flor ; mon manoir, comme Mérigol ! L'Archiprêtre? 11 ne me vaut pas. Non, mon vieux, il ne me vaut pas !
Renonçant à malmener la table, il martelait maintenant son propre torse, qui résonnait comme une autre caverne, plus formidable que la grande.
— On la verra, ma gloire ! J'éclate de force, moi ! Ma force est un droit. Vous entendez, le moine? Redites ça dans vos couvents. Annoncez-leur Ruprecht, qui va venir. Il vient, Ruprecht, et Ruprecht ne viendra qu'en maître! Les hommes sont lâches, tous les hommes sont des pleutres, et toi le premier, Gontran! Ils demandent à s'aplatir sous une botte, pourvu que la botte soit solide ; ils me dégoûtent, les hommes ! Je ne veux pas vivre avec eux, mais je daignerai marcher sur eux !
Dieudonat redoutait que le vicomte, accusé de pleutrerie, ne prît mal ce jugement et se fâchât; mais le gentilhomme souriait avec urbanité, et même sa condescendance semblait nuancée de dédain.
— Oui, mou bon, oui, tu es un brave, et moi je suis un habile : chacun fait sa vie comme il peut, et selon ses moyens ; tous les moyens sont excellents ; l'important est d'atteindre au but. J'y vais en douceur, moi, et si tu as la force, j'ai l'ingéniosité, qui vaut toutes les forces. Je suis très intelligent.
— Toi, le Coquin ? Toi ? Un bélître ! Un ignare ! A l'Université, tu étais le prince des cancres! L'homme intelligent, de nous trois, c'était Galame ! Parlez-moi de Galame ! Sur nous trois, il y avait deux hommes, moi et lui, moi la force et lui la pensée ! Il était un cerveau, notre Galamiteux, mais toi, tu n'étais rien!
— A l'Université, eh ! oui, je te l'accorde ; mais nous ne sommes plus à l'école. Nous sommes dans le monde et tu nous parles du savoir quan/l je parle du savoir-faire. C'est tout différent, mon ami.
— Je paye de ma personne, moi ! Je me dépense !
— Je dépenserai les autres, ce qui me permettra de n'être jamais chiche, et de faire largesse. Tu verras, mon ami ; vous verrez, sire moine, qui de nous deux aura raison : je vous prends à témoin, et même à témoin de ma noce, car j'entends, vive Dieu ! que vous assistiez à cette fête-là, puisqu'elle sera la première.
— Ah ! lit le Prince, vous vous mariez, monsieur?
— Oui, certes !
Ruprecht ne haussa qu'une épaule 5 ses yeux ne fulguraient plus guère. Gontran ajouta :
— Oui, sire moine, j'ai opté pour le droit chemin, moi, parce que le droit chemin est le plus court chemin : je me marie.
— Bientôt?
— Pas avant quelques mois; un semestre, je pense, sera nécessaire pour aplanir plusieurs difficultés que j'entrevois : résistance du père, insuffisance momentanée de ma situation. Tout s'arrangera.
— La jeune fille vous attend?
— Vous l'avez dit ! Elle m'attend, bien qu'elle m'ignore, tout comme je la cherche sans la connaître ; car je suis catégoriquement résolu à l'épouser sans retard, mais il importe que tout d'abord je la découvre, et, pour cela, j'ai d'elle un signalement très précis : elle est riche, fort riche, jeune à moin^ qu'elle ne soit mûre, brune ou blonde et peut-être rousse, grande ou petite, jolie ou laide. Voilà son portrait.
sire moine, de ressemblance frappante ; si vous connaissez sa demeure, conduisez-moi, et, pour le surplus, je m'en charge : la mignonne m'adorera, car je saurai bien l'en convaincre. Besogne d'autant plus aisée que je ne prétends pas à l'amour éternel. Rien ne dure, mais tout a duré suffisamment, si l'on a su mener ses amours jusques à l'autel.
— Et ensuite?
— Ensuite? Advienne que pourra, cavalier! En selle pour la vie ! Quand une femme m'aura mis le pied à l'étrier, je la tiendrai quitte du reste.
Le capitaine des brigands, affalé sur la table et les paupières à demi mortes, regardait son ami d'un œil trouble, en hochant la tête ; à travers les poils et le vin de sa moustache, il grogna une injure dont le moine ne comprit pas le sens, n'ayant lu ce substantif que dans les précis d'ichtyologie. Contran d'Avatar, au lieu de s'olTusquer, battit des mains.
— J'en accepte l'augure, mon vieux, et, dans une couple d'années, je t'apprendrai par mon exemple ce que vaut le métier, quand il est professé par-devant Dieu et les notaires ! Je serai bourgeois et juré, administrateur des sociétés financières, échevin et capitaliste, commandeur de Saint-Jacques ! J'aurai mes valets, mes flatteurs, mes chasses, mes carrosses ; j'offrirai des fêtes aux princes et des primes aux inventeurs ; j'encouragerai les arts, les sciences^ et la vertu; je serai considéré, mon cher, et considérable !
Ruprecht-le-Camard s'endormit sur son bras replié. Gontran-le-Coquin, que l'ivresse portait aux confidences, se rabattit sur le moine et lui développa ses projets pendant une heure encore; mais, toutàcouj».
il eut la sensation de parler devant un auditoire inutile, et de travailler sans profit; aussitôt, il se leva fort poliment, tendit la main droite, salua d'un brusque déclanchement de la nuque, sourit, montra ses blanches dents une dernière fois, et alla s'étendre sur une natte.
Dieudonat restait seul, debout au milieu de la salle.
— J'ai entendu, ce soir, les deux conquérants de la terre ; mon Dieu, vous m'avez fait toucher du doigt les deux forces qui régnent sur ce monde : la Violence et l'Intrigue. Je ne suis pas né pour ce monde.
Le cœur lui battait dans le torse.
— Hors du monde! Hors du monde!
H s'éloigna de la table, et, dans la vague lueur des torches, il se mit à marcher vers l'issue. Une sentinelle l'arrêta :
— Qui vive! Où vas-tu?
— Hors du monde!
— Passe.
H sortit du souterrain et fut ébloui de lumière.
Pourtant, le jour s'achevait; le soleil, disparu derrière les montagnes, cuivrait encore le ciel, mais, dans les profondeurs de la gorge, la nuit amassait déjà ses brumes bleues, et, de minute en minute, elle grimpait au long des roches abruptes. Là-haut, de petits arbres se dessinaient en dentelles; là-bas, d'autres se fondaient en nuées ; une paix divine sacrait le paysage. Le croissant de la lune s'effila par-dessus les cimes. Alors, le Prince s'écria :
— 0 Nature ! Nature ! Devant toi, je rends grâces à Dieu qui m'a donné la vue ; voir est la consolation d'entendre.