LA CHASSERESSE
() jeune voyageur, moins que moi téméraire, Fuiras-tu les grands yeux qui me firent du mal ? Artémis n'aime pas qu'on trouble son mystère.
Pourquoi suis- je sorti de l'humble clos natal? Qu'allait, devançant l'heure innocente et vermeille, Chercher ma hardiesse au seuil du bois royal ?
Alors que le vanneau sous les typhas s'éveille,
Que, le long des rochers, éclôt le liseron,
Ce matin même, il s'est produit une merveille.
Kcartant les rameaux avec un geste prompt, La déesse des bois apparut, presque nue, Argentine, un croissant d'émeraudes au front.
Elle appuya ses pas sur la mousse menue, Bondit vers le taillis ; et je crus un instant Qu'elle allait s'éloigner comme elle était venue.
Mais elle s'arrêta, souriante, écoutant
Un proche et vague bruit : peut-être le murmure
Des abeilles dans l'air, des foulques sur l'étang?
A travers un buisson de myrtil et de mûre, Un cerf montra soudain son œil sentimental, Sa courte oreille et son orgueilleuse ramure.
La reine avait tiré du carquois de santal Le trait barbelé d'or qui jamais ne dévie. Je vis luire les doigts qui tendaient l'arc fatal.
A.RTEMIS 85
Et la flèche vola, par mon regard suivie. Le fauve eut un frisson ; il plia le jarret ; Et, ruisselant de pourpre, il a quitté la vie.
Moi, je ne suis pas mort, et je saigne en secret. Mais, si belle soit-elle, harmonieuse et fraîche, () jeune voyageur, évite la forêt !
Crains les yeux d'Artémis, plus cruels que sa flèche.