LETTRE
LETTRE T>E "BIRECTIOT^
ADRESSÉE PAR FENELON
A MADAME DE MAINTENON (i)
E ne p^iis , Madame , vous parler sur vos défauts que douteusement et presque au hasard. Vous n'avez jamais agi de suite avec moi, et je compte pour peu ce que les autres m'ont dit
(i) Madame de Maintenon avait demandé à Fénelon de lui faire connaître ses défauts. Il saisit cette
de vous. Mais n'importe; je vous dirai ce que je pense , et Dieu vous en fera faire l'usage qu'il lui plaira.
Vous êtes ingénue et naturelle ; de là vient que vous faites très-bien, sans avoir besoin d'y penser , à l'égard de ceux pour qui vous avez du goût et de l'estime , mais trop froidement dès que ce goût vous manque. Quand vous êtes sèche, votre sécheresse va assez loin. Je m'imagine qu'il y a dans votre fond de la promptitude et de la lenteur. Ce qui vous blesse vous blesse vivement.
Vous êtes née avec beaucoup de gloire, c'est-à-dire, de cette gloire qu'on nomme bonne et bien entendue, mais qui est d'autant plus mauvaise qu'on n'a point de honte de la
occasion pour lui écrire cette admirable lettre qui touche, avec un tact exquis et une liberté rraiment évangélique , à tous les détails de la yie multiple de cette femme remarquable.
LETTRE A MADAME DE MAINTENON 3l
trouver bonne : on se corrigerait plus aisément d'une vanité sotte. Il vous reste encore beaucoup de cette gloire, sans que vous l'aperceviez. La sensibilité sur les choses qui la pourraient piquer jusqu'au vif, marque combien il s'en faut qu'elle ne soit éteinte. Vous tenez encore à l'estime des honnêtes gens , à l'approbation des gens de bien , au plaisir de soutenir votre prospérité avec modération , enfin à celui de paraître, par votre cœur, audessus de votre place.
Le moi, dont je vous ai parlé si souvent, est encore une idole que vous n'avez pas brisée. Vous voulez aller à Dieu de tout votre cœur, mais non par la perte du moi : au contraire, vous cherchez le moi en Dieu.
Le goût sensible de la prière et de la présence de Dieu vous soutient ; mais si ce goût venait à vous manquer, l'attachement que vous avez à vous-même et au témoignage de
votre propre vertu vous jetterait dans une dangereuse épreuve. J'espère que Dieu fera couler le lait le plus doux, jusqu'à ce qu'il veuille vous sevrer et vous nourrir du pain des forts.
Mais comptez bien certainement que le moindre attachement aux meilleures choses , par rapport à vous , vous retardera plus que toutes les imperfections que vous pouvez craindre. J'espère que Dieu vous donnera la lumière pour ceci mieux que je ne l'ai expliqué.
Vous êtes naturellement bonne et disposée à la confiance, peut-être même un peu trop pour des gens de bien dont vous n'avez pas éprouvé assez à fond la prudence. Mais quand vous commencez à vous défier , je m'imagine que votre cœur se serre trop ; les personnes ingénues et confiantes sont d'ordinaire ainsi , lorsqu'elles sont contraintes de se défier. Il y a un milieu entre l'excessive confiance qui se
livre et la défiance qui ne sait plus à quoi s'en tenir, lorsqu'elle sent que ce qu'elle croyait tenir lui échappe. Votre bon esprit vous fera assez voir que, si les honnêtes gens ont des défauts auxquels il ne faut pas se laisser aller aveuglément , ils ont aussi un certain procédé droit et simple, auquel on reconnaît sûrement ce qu'ils sont.
Le caractère de l'honnête homme n'est point douteux et équivoque à qui le sait bien observer dans toutes ses circonstances. L'hypocrisie la plus profonde et la mieux déguisée n'atteint jamais jusqu'à la ressemblance de cette vertu ingénue ; mais il faut se souvenir que la vertu la plus ingénue a de petits retours sur soi-même et certaines recherches de son propre intérêt qu'elle n'aperçoit pas. Il faut donc éviter également et de soupçonner les gens de bien éprouvés, jusqu'à un certain point, et de se livrer à toute leur conduite.
Je VOUS dis ceci, Madame, parce qu'en la place où vous êtes, on découvre tant de choses indignes et on en entend si souvent d'imaginées par la calomnie, qu'on ne sait plus que croire. Plus on a d'inclination à aimer la vertu et à s'y confier, plus on est embarrassé et troublé en ces occasions. Il n'y a que le goût de la vérité, et un certain discernement de la sincère vertu , qui puisse empêcher de tomber dans l'inconvénient d'une défiance universelle, qui serait un très-grand mal.
J'ai dit , Madame, qu'il ne faut se livrer à personne : je crois pourtant qu'il faut , par principe de christianisme et par sacrifice de sa raison , se soumettre aux conseils d'une seule personne qu'on a choisie pour la conduite spirituelle ; si j'ajoute une seule personne, c'est qu'il me semble qu'on ne doit pas multiplier les directeurs , ni en changer sans de grandes raisons; car ces changements ou mé-
langes produisent une incertitude , et souvent une contrariété dangereuse. Tout au moins on est retardé, au lieu d'avancer, par tous ces différents secours. Il arrive même d'ordinaire que, quand on a tant de différents conseils , on ne suit que le sien propre , par la nécessité où l'on se trouve de choisir entre tous ceux que l'on a reçus d'autrui.
Je conviens néanmoins qu'oiitre les conseils d'un sage directeur, on peut, en diverses occasions , prendre des avis pour les affaires temporelles , qu'un autre peut voir de plus près que le directeur. Mais je reviens à dire , qu'excepté la conduite spirituelle , pour laquelle on se soumet à un bon directeur, pour tout le reste qui est extérieur, on ne se doit livrer à personne.
On croit dans le monde que vous aimez le bien sincèrement : beaucoup de gens ont cru longtemps qu'une bonne gloire vous fai-
sait prendre ce parti ; mais il me semble que tout le public est désabusé, et qu'on rend justice à la pureté de vos motifs. On dit pourtant encore, et, selon toute apparence, avec vérité , que vous êtes sèche et sévère ; qu'il n'est pas permis d'avoir des défauts avec vous, et qu'étant dure à vous-même , vous l'êtes aussi aux autres ; que, quand vous commencez à trouver quelque faible dans les gens que vous avez espéré de trouver parfaits, vous vous en dégoûtez trop vite, et que vous pousse'z trop loin le dégoût. S'il est vrai que vous soyez telle qu'on vous dépeint, ce défaut ne vous sera ôté que par une longue et profonde étude de vous-même.
Plus vous mourrez à vous-même par l'abandon total à l'esprit de Dieu, plus votre cœur s'élargira pour supporter les défauts d'autrui et pour y compatir sans bornes. Vous ne verrez partout que misère ; vos yeux seront
plus pcrçantb et en découvriront encore plus que vous n'en voyez aujourd'hui ; mais rien ne pourra ni vous scandaliser, ni vous surprendre, ni vous resserrer. Vous verrez la corruption dans l'homme comme l'eau dans la mer.
Le monde est relâché , et néanmoins d'une sévérité impitoyable. Vous ne ressemblerez point au monde : vous serez fidèle et exacte , mais compatissante et douce comme Jésus- Christ l'a été pour les pécheurs, pendant qu'il confondait les Pharisiens, dont les vertus extérieures étaient si éclatantes.
On dit que vous vous mêlez trop peu des atîaires. Ceux qui parlent ainsi sont inspirés par l'inquiétude, par l'ennui de se mêler du gouvernement et par le dépit contre ceux qui distriouent les grâces , ou par l'espoir d'en obtenir par vous. Pour vous , Madame, il ne vous convient point de faire des efforts pour redresser ce qui n'est pas dans vos mains.
Le zèle du salut du Roi ne doit pas vous faire aller au-delà des bornes que la Providence semble vous avoir marquées. Il y a mille choses déplorables ; mais il faut attendre les moments que Dieu seul connaît et qu'il tient dans sa puissance.
Ce n'est pas la fausseté que vous aurez à craindre, tant que vous la craindrez. Les gens faux ne croient pas l'être; les vrais dévots tremblent toujours de ne l'être pas.
Votre piété est droite ; vous n'avez jamais eu les vices du monde et , depuis longtemps , vous en avez abjuré les erreurs.
Le vrai moyen d'attirer la grâce sur le Roi et sur l'Etat, n'est pas de crier ou bien de fatiguer le Roi ; c'est de l'édifier , de mourir sans cesse à vous-même ; c'est d'ouvrir peu à peu le cœur de ce Prince par une conduite ingénue , cordiale, patiente, libre néanmoins et enfantine dans cette patience. Mais parler avec
chaleur et avec âpreté, revenir souvent ù la charge, dresser des batteries sourdement, faire des plans de sagesse humaine , pour réformer ce qui a besoin de réforme , c'est vouloir faire le bien par une mauvaise voie : votre solidité rejette de tels moyens , et vous n'avez qu'à la suivre simplement.
Ce qui me paraît véritable touchant les affaires, c'est que votre esprit en est plus capable que vous ne pensez : vous vous défiez peut-être un peu trop de vous-même, ou bien vous craignez trop d'entrer dans des discussions contraires au goût que vous avez pour une vie tranquille et recueillie. D'ailleurs, je m'imagine que vous craignez le caractère des gens que vous trouvez sur vos pas quand vous entrez dans quelque affaire. Mais entin il me paraît que votre esprit naturel et acquis a bien plus d'étendue que vous ne lui en donnez.
Je persiste à croire que vous ne devez jamais vous ingérer dans les affaires de l'Etat; mais vous devez vous en instruire, selon l'étendue de vos vues naturelles; et, quand les ouvertures de la Providence vous offriront de quoi faire le bien, sans pousser trop loin le Roi au-delà de ses bornes , il ne faut jamais reculer.
Je vous ai détaillé ce que le monde dit ; voici, Madame, ce que j'ai à dire :
Il me paraît que vous avez encore un goût trop naturel pour l'amitié, pour la bonté de cœur et pour tout ce qui lie la bonne société. C'est sans doute ce qu'il y a de meilleur, selon la raison et la vertu humaine; mais c'est pour cela même qu'il y faut renoncer.
Ceux qui ont le cœur dur et même froid ont sans doute un très-grand défaut naturel : c'est même une grande imperfection qui reste dans leur piété ; car si leur piété était plus
avancée, elle leur donnerait ce qui leur manque de ce côté-là. Mais il faut compter que la véritable bonté de cœur consiste dans la fidélité à Dieu et dans le pur amour.
Toutes les générosités , toutes les tendresses naturelles ne sont qu'un amour-propre plus raffmé, plus séduisant, plus flatteur, plus aimable , et par conséquent plus diabolique.
Je vous dis tout ceci sans nul intérêt personnel, car je suis assez sec dans ma conduite et froid dans les commencement^ mais assez chaud et tendre dans le fond. Rien de tout ceci ne regarde ï homme (i), à l'égard duquel vous avez des devoirs d'un autre ordre ; l'accroissement delà grâce, qui a déjà fait tant de progrès en lui , achèvera d'en faire un autre homme. Mais je vous parle pour le seul inté-
(1) Le Roi.
rêt de Dieu en vous; il faut mourir sans réserve à toute amitié.
Si vous ne teniez plus à vous, vous ne seriez pas plus dans le désir de voir vos amis attachés à vous , que de les voir attachés au roi de la Chine. Vous les aimeriez du pur amour de Dieu, c'est-à-dire d'un amour parfait, infini, généreux , agissant , compatissant , consolant , égal, bienfaisant et tendre comme Dieu même. Le cœur de Dieu serait versé dans le vôtre, et votre amitié ne pourrait non plus avoir de défaut , que celui qui aimerait en vous. Vous ne voudriez rien des autres que ce que Dieu en voudrait, et uniquement pour lui. Vous seriez jalouse pour lui contre vous-même; et si vous exigiez des autres une conduite plus cordiale, ce ne serait que pour leur perfection et pour l'accomplissement des desseins de Dieu sur eux.
Ce qui vous blesse donc dans les cœurs res-
serrés , ne vous blesse qu'à cause que le vôtre est encore trop resserré au-dedans de luimême. Il n'y a que l'amour-propre qui blesse l'amour-propre. L'amour de Dieu supporte avec condescendance l'infirmité de l'amourpropre et attend en paix que Dieu le détruise. En un mot , Madame, le défaut de vouloir de l'amitié n'est pas moindre devant Dieu que celui de manquer d'amitié. Le vrai amour de Dieu aime généreusement le prochain , sans espérance d'aucun retour.
Au reste , il faut tellement sacrifier à Dieu le moi, dont nous avons tant parlé, qu'on ne le recherche plus, ni pour la réputation, ni pour la consolation du témoignage qu'on se rend à soi-même sur ses bonnes qualités ou sur ses bons sentiments. Il faut mourir à tout sans réserve , et ne posséder pas même sa vertu par rapport à soi. Ce n'est point une obligation précise pour tous les chrétiens ;
mais je crois que c'est la perfection d'une âme qu'il a autant prévenue que la vôtre par ses miséricordes.
Il faut être prêt à se voir méprisé , haï , décrié , condamné par autrui , et à ne trouver en soi que trouble et condamnation , pour se sacrifier, sans Viul adoucissement, au souverain domaine de Dieu , qui fait de sa créature selon son bon plaisir. Cette parole est donc à quiconque veut vivre en soi et jouir pour soimême de sa vertu; mais qu'elle est douce et consolante pour une âme qui aime autant Dieu qu'elle renonce à s'aimer elle-même!
Vous verrez un jour combien les gens qui sont dans cette disposition sont grands dans l'amitié. Leur cœur est immense, parce qu'il tient de l'immensité de Dieu qui les possède. Ceux qui entrent dans ces vues de pur amour, malgré leur naturel sec et serré, vont toujours s' élargissant peu à peu. Enfin, Dieu leur donne
un cœur semblable au sien et des entrailles de mère pour tout ce qu'il unit à eux. Ainsi la vraie et pure piété, loin de donner de la dureté et de l'indifférence, tire de l'indiffcrence, de la sécheresse, de la dureté, de l'amour-propre, qui se rétrécit en lui-même pour rapporter tout ù lui.
Pour vos devoirs, je n'hésite pas un moment à croire que vous devez les renfermer dans des bornes bien plus étroites que la plupart des gens trop zélés ne le voudraient. Chacun, plein de son intérêt , veut vous y entraîner et vous trouve insensible à la gloire de Dieu, si vous n'êtes autant échauffée que lui; chacun veut même que votre avis soit conforme au sien, et sa raison ù la vôtre.
Vous pourrez peut-être, dans la suite, si Dieu vous en donne les facihtés, faire des biens plus étendus. Maintenant vous avez la communauté de Saint -Cyr , qui demande
beaucoup de soins : encore même voudrais-je que vous fussiez bien soulagée et déchargée de ce côté-là. Il vous faut des temps de recueillement et de repos , tant de corps que d'esprit. Vous devez suivre le courant des affaires générales, pour tempérer ce qui est excessif et redresser ce qui en a besoin. Vous devez, sans vous rebuter jamais, profiter de tout ce que Dieu vous met au cœur et de toutes les ouvertures qu'il vous donne dans celui du Roi, pour lui ouvrir les yeux et pour l'éclairer , mais sans empressement, comme je vous l'ai souvent représenté.
Au reste, comme le Roi se conduit bien moins par des maximes suivies que par l'impression des gens qui l'environnent et auxquels il confie son autorité , le capital est de ne perdre aucune occasion pour l'obséder par des gens sûrs, qui agissent de concert avec vous pour lui faire accomplir, dans leur vraie
étendue , ses devoirs , dont il n'a aucune idée.
S'il est prévenu en faveur de ceux qui font tant de fautes grossières, il le serait bientôt encore plus en faveur de ceux qui suivraient les règles et qui l'animeraient au bien. C'est ce qui me persuade que, e|uand vous pourrez augmenter le crédit de MM. de Chevreuse et de Beauvilliers , vous ferez un grand coup. C'est à vous à vous mesurer pour les temps; mais si la simplicité et la liberté ne peuvent point emporter ceci, j'aimerais mieux attendre jusqu'à ce que Dieu eût préparé le cœur du Roi. Enfin le grand point est de l'assiéger, puisqu'il veut l'être; de le gouverner, puisqu'il veut être gouverné : son salut consiste à être assiégé par des gens droits et sans intérêt.
Votre application à le toucher, à l'instruire, à lui ouvrir le cœur , à le garantir de certains
pièges, à le soutenir quand il est ébranlé, à lui donner des vues de paix, et surtout de soulagement des peuples ; de modération , d'équité , de défiance à l'égard des conseils durs et violents ; d'horreur pour les actes d'autorité arbitraire; enfin, d'amour pour l'Eglise et d'application à lui chercher de saints pasteurs ; tout cela, dis-je, vous donnera bien de l'occupation : car , quoique vous ne puissiez point parler de ces matières à toute heure , vous aurez besoin de perdre bien du temps pour choisir les moments propres à insinuer ces vérités. Voilà l'occupation que je mets audessus de toutes les autres.
Après les heures de piété, vous devez aussi , ce me semble, travailler et donner le temps nécessaire pour connaître , par des gens sûrs , les excellents sujets en chaque profession , et les principaux désordres qu'on peut réprimer. Il ne faut point avoir des lapporteurs, qui
s*empressent à vous empoisonner du récit de toutes les petites fautes des particuliers; mais il faut avoir des gens de bien qui, malgré eux, soient chargés en conscience de vous avertir des choses qui le mériteront : ceux-là ne vous diront que le nécessaire et laisseront le superflu aux tracassiers.
Vous devez aussi veiller pour soutenir dans leur emploi les gens de bien qui sont en fonction ; empêcher les rapports calomnieux et les soupçons injustes ; diminuer le faste de la cour ; quand vous le pourrez, faire entrer peu à peu Monseigneur ( i ) dans toutes les affaires ; empêcher que le venin de l'impiété ne se glisse autour de lui ; en un mot , être la sentinelle de Dieu au milieu d'Israël, pour protéger tout le bien et pour réprimer tout le mal, mais suivant les bornes de votre autorité.
( I ) Le Dauphin, fils de Louis XIV.
50 D IRECTION CHRÉTIENNE
Pour Saint-Cyr , je croirais qu'une inspection générale et une attention suivie, pour redresser dans ce général tout ce qui en aura besoin , suffit à une personne accablée de tant d'affaires , appelée à de plus grands biens , capable d'objets plus étendus.
Il faut encore ajouter que vous ne pouvez éviter d'écouter ceux qui voudront se plaindre ou vous avertir : tout cela va assez loin ; ainsi je m'y bornerai.
Les bonnes œuvres que vous voulez tourner du côté de Vhomme me paraissent fort à propos ; elles seront sans contradictions et sans embarras. Pour celles de Paris, je crois que vous y trouveriez des traverses continuelles qui vous commettraient trop.
Vous avez, à la cour, des personnes qui paraissent bien intentionnées ; elles méritent que vous les traitiez bien et que vous les encouragiez : mais il faut beaucoup de précautions ,
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car mille gens se feraient dévots pour vous plaire. Ils paraîtraient touchés aux personnes qui vous approchent, et iraient par là à leur but : ce serait nourrir l'hypocrisie et vous exposer ù passer pour trop crédule. Ainsi , il faut connaître à fond la droiture et le désintéressement des gens qui paraissent se tourner à Dieu, avant que de leur montrer qu'on fait attention à ces commencements de vertu. Si ce sont des femmes qui aient besoin d'être soutenues, faites-les aider par des personnes de confiance, sans que vous paraissiez vousmême.
Je crois que vous devez admettre peu de gens dans vos conversations pieuses , oti vous cherchez à être en liberté. Ce qui est bon n'est pas toujours proportionné aux besoins des autres. Jésus -Christ disait : J'ai d'autres choses à vous enseigner, mais vous ne pouve:{
pas encore les porter (i). Les Pères de l'Eglise ne découvraient les mystères du christianisme à ceux qui voulaient se faire chrétiens, qu'à mesure qu'ils les trouvaient disposés à les croire.
En attendant que vous puissiez faire du bien par le choix des pasteurs, tâchez de diminuer le mal.
Pour votre famille , rendez-lui les soins qui dépendent de vous , selon les règles de modération que vous avez dans le cœur; mais évitez également deux choses : l'une, de refuser de parler pour vos parents , quand il est raisonnable de le faire ; l'autre, de vous fâcher, quand votre recommandation ne réussit pas. Il faut faire simplement ce que vous devez, et prendre en paix et en humilité les mauvais
(i ) Joan. XVI, 12.
succès : l'orgueil aimerait mieux se dépiter, ou il prendrait le parti de ne parler plus , ou bien il éclaterait pour arracher ce qu'on lui refuse. Il me semble que vous aimez comme il faut vos parents, sans ignorer leurs défauts et sans perdre de vue leurs bonnes qualités.
Enfin, Madame, soyez bien persuadée que, pour la correction de vos défauts et pour l'accomplissement de vos devoirs, le principal est d'y travailler par le dedans et non par le dehors.
Ce détail extérieur, quand vous vous y donneriez tout entière, sera toujours au-dessus de vos forces. Mais si vous laissez faire à l'esprit de Dieu ce qu'il faut pour vous faire mourir à vous-même et pour couper jusqu'aux dernières racines du moi, les défauts tomberont peu à peu, comme d'eux-mêmes, et Dieu élargira votre cœur au point que vous ne serez embarrassée de l'étendue d'aucun devoir.
Alors l'étendue de vos devoirs croîtra avec l'étendue de vos vertus et avec la capacité de votre fond , car Dieu vous donnera de nouveaux biens à faire, à proportion de la nouvelle étendue qu'il aura donnée à votre intérieur.
Tous nos défauts ne viennent que d'être encore attachés et recourbés sur nous-mêmes. C'est par le moi, qui veut mettre les vertus à son usage et à son point. Renoncez donc, sans hésiter jamais, à ce malheureux moi, dans les moindres choses où l'esprit de grâce vous fera sentir que vous le recherchez encore. Voilà le vrai et total crucifiement; tout le reste ne va qu'aux sens et à la superficie de l'âme. Tous ceux qui travaillent à mourir autrement , quittent la vie par un côté et la reprennent par plusieurs autres : ce n'est jamais fait.
Vous verrez, par expérience, que, quand
on prend, pour mourir à soi, le chemin que je vous propose, Dieu ne laisse rien à l'âme, et qu'il la poursuit sans relâche, impitoyable, jusqu'à ce qu'il lui ait ôté le dernier souffle de vie propre, pour la faire vivre en lui dans une paix et une liberté d'esprit inhnie.
"DIRECTIOV^ CHRÉTIENNE