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LA DIRECTION DES AMES

ES meilleures choses sont les plus gâtées, parce que l'abus en est pire que celui des choses moins bonnes.

>^<5r^^^ Voilà ce qui fait que la direction

est si décriée.

Cependant il sera toujours vrai de dire que

la fonction de mener les âmes à Dieu est le ministère de vie confié aux Apôtres par Jésus- Christ. La direction est donc une fonction toute divine qu'il n'est jamais permis de mépriser, quoique les hommes indignes d'une si haute fonction l'avilissent et la déshonorent. Quelle folie de mépriser un diamant parce qu'on l'a vu enfoncé dans la boue! Après tout, Jésus-Christ n'a rien fait en vain; il a donné des pasteurs à son troupeau , et ces pasteurs doivent le diriger; car le devoir du pasteur est de conduire les brebis , de les connaître , comme dit Jésus-Christ , chacune en particulier, de discerner leurs besoins, d'étudier leurs maladies, de chercher les remèdes, de supporter leurs faiblesses , de redresser celles qui s'égarent, de les rapporter sur ses épaules au bercail, de conduire les saines dans les bons pâturages et de les défendre du loup ravisseur ; et il n'en faudrait point d'autre que

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le pasteur même , si les pasteurs charges de troupeaux innombrables, et quelquefois peu appliqués au travail pastoral, ne manquaient ni de temps, ni de zèle, ni d'expérience pour mener les âmes jusqu'à la perfection de l'Evangile. Ils manquent souvent de quelqu'une de ces trois choses ; c'est pourquoi on choisit , parmi les plus saints prêtres qui peuvent travailler au nom du pasteur, et avec son autorité, celui qui paraît le plus propre à être l'homme de Dieu pour chacun de nous. C'est le supplément au défaut du pasteur. Voilà l'idée que l'on doit, ce me semble, avoir de la direction. Le directeur, comme dit saint François de Sales, doit être choisi entre mille, et même entre dix mille. Il faut le chercher sage, éclairé, mortifié, expérimenté, détaché de tout, incapable de nous flatter; exempt de tout soupçon de nouveauté sur la doctrine et de tout excès dans ses maximes; mais pour-

tant droit, ferme, prêt à compter pour rien le monde et les grandeurs les plus éblouissantes ; en un mot, qui, étant le vrai homme de Dieu, ne cherche que lui seul dans tous les conseils qu'il donne. Il est, me direz-vous , plus aisé de peindre cet homme merveilleux que de le trouver. Il est vrai ; mais on le trouvera pourtant, pourvu qu'on le cherche bien. Voilà la manière de le chercher :

Il faut premièrement avoir égard à la réputation publique , pour éviter ce qui n'est point approuvé. Ce n'est pas qu'il faille aller chercher les gens qui sont à la mode et qu'on voit en estime parmi les grands ; mais il faut éviter ce qui est suspect ou désapprouvé par le commun des personnes sages. Les mauvaises réputations , ainsi que les bonnes, quand elles sont fort répandues, ont souvent quelque fondement. Pour les gens qui ont une certaine vogue, il est inutile de les chercher; c'est

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porter le goût du monde et de la vanité jusque dans les choses les plus sérieuses de la religion ; c'est vouloir être remarqué, se mettre au rang des personnes considérables, s'intriguer , se donner des appuis et des liaisons ; en un mot , c'est une espèce de vanité hypocrite qui éloigne de Dieu et qui éteint l'esprit de grâce. Cherchez donc un directeur loin du monde, et à qui le monde ne soit rien ; qui , loin de vous en pouvoir enivrer , vous en désabuse.

Pour le trouver , informez-vous des personnes les plus simples, les plus solides, les plus éloignées des vaines apparences, et qui, par leur conduite , vous fassent espérer que leurs conseils seront bons ; qu'à voir la manière dont ces personnes profitent des soins d'un directeur, vous ayez sujet de croire qu'elles l'ont bien choisi et qu'elles sauront bien vous le dépeindre.

Il faut même voir plusieurs fois le directeur qu'on veut choisir , et l'éprouver en le consultant, pour voir si l'on pourra avoir l'ouverture qui est nécessaire, et si on trouvera en lui tout ce qu'on a besoin d'y trouver. Je dis qu'il faut faire cette expérience avant de choisir, pour ne pas s'exposer à une inconstance après un choix. Il faut donc bien se garder de choisir jamais un directeur ni par complaisance, ni par politique, ni par un embarquement insensible, ni par aucune autre raison que celle de trouver l'homme de Dieu. Un choix fait par des vues humaines serait capable de tout ruiner pour le salut. Si on était assez malheureux pour être tombé dans cette faute, l'unique remède serait de rompre courageusement et de mettre sa conscience en liberté , pour chercher ailleurs un secours selon son besoin.

Mais, direz-vous, à quoi sert tout cet exa-

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men pour une personne qui n'est point capable de discerner les qualités d'un directeur? J'avoue que la plupart des gens ne sont guère capables de faire ce discernement, et il faudrait désespérer pour eux d'un bon choix, si on ne comptait que sur leurs talents naturels; mais Dieu infiniment bon supplée , quand il s'agit du choix des moyens pour aller à lui, ce qui manque dans l'esprit des hommes. Suivez simplement ce que Dieu vous mettra au cœur, après que vous vous serez humilié sous sa main et abandonné à sa conduite paternelle. La bonne volonté, la simplicité, le détachement de tout intérêt propre, la crainte de tomber dans les mains qui ne sont pas les plus propres aux desseins de Dieu , enfin la confiance en la grâce seront vos guides : Dieu verra votre cœur et vous donnera suivant la mesure de votre foi. Ne cherchez point un directeur que pour mourir à vous-même sans

réserve, que pour ne tenir à rien ; Dieu, qui ne manque point à ceux qui ont le cœur droit, vous donnera la demande de votre cœur : l'ange Raphaël vous sera envoyé. Ce n'est point sur votre esprit que je compte, c'est sur celui de Tieu : priez sans cesse, humiliezvous, détachez-vous de tout intérêt propre, ne laissez rien en vous qui vous rende indigne du secours que vous attendez; arrachez de votre cœur tout ce qui vous empêcherait d'être docile à celui qui doit vous conduire , et ce conducteur ne vous sera point refusé ; il viendra je ne sais comment, mais il viendra. Une conversation , un hasard , un rien vous ouvrira les yeux, et vous verrez celui que vous attendez.

Il aura ses défauts comme un autre homme ; je dis des défauts naturels qui pourront rebuter et tenter contre l'obéissance; mais il faudrait n'obéir jamais aux hommes , si on

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voulait attendre qu'ils fussent parfaits. Il aura aussi des imperfections par rapport à la grâce : ces imperfections feront encore plus de peine , mais elles ne gâteront rien , pourvu que le directeur ne les conserve point volontairement , en résistant à l'esprit- de grâce. Mais si ses intentions cessaient d'être pures et droites, Dieu ne permettrait pas qu'il continuât de conduire les âmes simples et recueillies qui se seraient mises de bonne foi sous sa conduite. A l'égard des légères imperfections qui restent dans les plus saints directeurs , pour les humilier , il est très-important de ne s'en pas scandaliser. Ces imperfections sont souvent très-utiles, car elles rendent un homme doux, humble , petit , compatissant par sa propre expérience aux faiblesses de ceux qu'il conduit, patient pour attendre l'opération lente de la grâce , attentif aux moments de Dieu , incapable d'être surpris quand il trouve de

l'infirmité; enfin, modéré dans son zèle. C'est par le reniement exécrable de Jésus-Christ que saint Pierre, comme remarquent les Pères, devint propre à être le pasteur de tout le troupeau et à compatir à l'infirmité de chacune de ses brebis.

Pour la perfection du directeur, il est juste sans doute de la chercher ; mais on ne peut ni comparer les perfections des hommes, ni connaître même le fond de leur intérieur : ainsi il faut se borner aux principales marques extérieures , telles que le détachement , la vie retirée, la conduite constante dans les divers emplois , la patience , la douceur , l'égalité , la franchise , l'éloignement de tout amusement et de toute mollesse , la fermeté dans les bonnes maximes , sans âpreté et sans excès ; l'expérience de l'oraison et des choses intérieures; enfin, une certaine retenue pour donner le secours nécessaire aux personnes qu'il

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conduit , sans tomber néanmoins dans des conversations inutiles.

Il ne doit jamais y avoir rien que de sérieux , de modeste et d'éditiant dans ces entretiens où il s'agit purement de la vie éternelle. Le directeur perd son autorité, avilit son ministère et nuit mortellement aux âmes, quand il a une conduite moins grave et moins réservée. Cette réserve n'empêche point l'ouverture du cœur , la condescendance paternelle et la simplicité avec laquelle il doit agir pour attirer les âmes; car la véritable gravité est douce , accommodante , et même pleine* d'une gaieté modeste. Elle est bien éloignée d'une austérité farouche ou affectée qu'on n'ose point aborder. Le malheur est que les personnes lâches et molles , telles que sont souvent les femmes, trouvent trop froid et trop sec tout ce qui est sérieux et éloigné de l'amusement : elles croient qu'on ne les écoute

point, si on ne leur laisse dire cent choses inutiles avant que de venir à celle dont il est question. Ainsi elles se rebutent des directeurs qui leur seraient les plus utiles, et elles en cherchent qui veuillent bien perdre du temps avec elles. Oh! si elles savaient ce que c'est que le temps d'un prêtre chargé de prier pour soi-même et pour toute l'Eglise, et de méditer profondément la loi de Dieu , et de travailler pour ramener tant de pécheurs , elles craindraient de profaner un temps si précieux et de l'user en discours superflus! Il faut parler à l'homme de Dieu d'une manière simple , ingénue, précise et courte, songeant qu'il doit son temps à beaucoup d'autres œuvres. C'est parce qu'on n'est ni humble, ni simple, qu'on n'entre point d'abord en matière et qu'on fait de si longs discours avant que de venir au but. D'ailleurs on cherche plus un commerce de vaine consolation , qu'un conseil droit et

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vigoureux pour aller à Dieu en mourant à soi.

Si on ne cherchait que des conseils évangéliques , il faudrait peu de temps dans la direction. Quand il n'est question que de se taire, d'obéir, de souffrir, de se cacher, de supporter les autres sans vouloir être supporté, de résister à ses inclinations et à ses habitudes, de se conformer aux vues de la Providence sur nous, de compter pour rien ses jalousies et ses délicatesses , il ne faut point tant de consultations. Peu parler et faire beaucoup, voilà le partage des âmes droites.

On me dira peut-être : Quelle nécessité de prendre un directeur? Je réponds : Il est capital de ne vous conduire pas vous-même ; vous serez aveuglé sur votre intérêt ou sur une passion déguisée qui trouble votre paix. Vous ne connaissez pas la source de certaines peines qui vous dégoûtent de vos devoirs et qui vous

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rendent lâche dans votre état ; vous avez besoin d'être soutenu et encouragé dans une croix qui vous surmonte ; vous vous trouvez dans des tentations pénibles et dangereuses ; dans tous ces cas , rien n'est plus dangereux que de n'écouter que soi-même. Il faut, comme je l'ai déjà remarqué, un homme de Dieu qui supplée au défaut du pasteur et s'applique à vous conduire au milieu de tant de précipices. Qui est-ce qui vous conduira et vous soutiendra ? Sera-ce vous-même ? Eh I c'est vous qui avez besoin de conduite , qui êtes tenté, faible, aveugle, découragé, aux prises avec vous-même; c'est de vous que vous viennent vos plus subtiles tentations ; vous êtes votre plus cruel ennemi ; il vous faut quelqu'un qui n'ait ni vos erreurs, ni vos passions, ni les penchants de votre amourpropre ; quelqu'un qui soit hors de vous , qui vous aide à en sortir et qui ait autant de zèle

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pour vous corriger, que vous avez d'inclination secrète à vous flatter vous-même.

Il vous faut une direction douce et modérée, mais droite et ferme, qui vous arrache à tous vos désirs , qui rabaisse votre esprit , qui vous ôte toute confiance en vous et en votre vertu, qui vous ôte toute volonté propre et qui vous désabuse même de votre sagesse, pour ne chercher que Dieu seul. Bien loin qu'un tel secours ne soit pas nécessaire, il faut s'écrier : Hélas! que ferais-je sans lui? Mais où pourrai-je le trouver? Est-il sur la terre? Dieu l'y mettra pour vous et vous le fera trouver, si vous le méritez par la droiture de votre volonté.

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