‹ Direction Spirituelle et Protestantisme: Étude Sur La Légitimité D'une Direction ProtestanteChapitre 16 sur 43 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Direction spirituelle et méthodes spirituelles

La direction spirituelle n’implique-t-elle pas la mise en œuvre de certains procédés ? N’exige-t-elle pas le ploiement de l’âme à certaines attitudes extérieures, à certaines disciplines, si bien qu’on ne conçoit guère la direction en dehors de ces pratiques religieuses, qui peuvent aller des exercices ignatiens au simple examen de conscience que l’on fait avant la communion ? Et n'est-ce point là, pour une mentalité protestante, une de ces associations compromettantes qui suffirait à rendre suspecte la direction ?

L’objection nous paraît venir de plusieurs côtés à la fois. Elle peut tenir tout d’abord à un dogmatisme intransigeant qui, pour mieux affirmer la gratuité de la grâce, en vient à nier les conditions mêmes de la grâce. On a si peur de faire, de la vie spirituelle, le simple aboutissement d’un processus tout humain, en dehors de l'intervention d’un Dieu transcendant, qu’on en arrive à méconnaître la valeur de l’effort et à ne pas prendre garde qu’il y a une hygiène de l’âme tout aussi nécessaire que l’hygiène corporelle. On affecte de ne voir là que moyens humains, échelles dressées vers le ciel par notre bonne volonté et notre désir, mais échelles toujours trop courtes, et qui jamais ne nous permettent d’avoir prise sur Dieu. Le chrétien, assure-t-on, n’a que faire de ces procédés artificiels, de ces pratiques, de cette gymnastique, pour spirituelle qu’on la proclame, qui réintroduisent, par une voie détournée, l’effort de l’homme, la volonté de l’homme, et rendent ainsi à l’homme une part dans l’œuvre de son salut. De fait, la grande doctrine de la Réforme, celle du salut par grâce, n’a pas créé un climat favorable aux exercices spirituels, à ces méthodes, ces observances, ces disciplines qui

risquaient, quand bien même il n’y ait éu là qu’un risque, de voiler aux âmes l’essentielle vérité de l'Evangile.

D'autre part, une certaine conception de la liberté chrétienne allait contre toute apparence d’assujettissement : on ne voulait pas se remettre sous le joug d’une loi. Un spiritualisme trop oublieux des réalités matérielles et corporelles faisait abstraction des disciplines nécessaires. Il est vrai que le protestant a sa Bible, et que la Bible lui suffit. Lire la Bible chaque jour constitue, avec la prière, sa règle essentielle de vie. Cet exercice — car c’en est un — a nourri de pain substantiel des générations d’âmes fortes. Il n’en reste pas moins que, pour toute autre discipline, l’âme protestante semble avoir éprouvé une aversion marquée.

Enfin, exercices, pratiques, discipline spirituelle rappelaient trop les œuvres satisfactoires du catholicisme, et c’est sans doute là la grande raison pour laquelle le protestantisme s’en est, dans l’ensemble, détourné.

Il importe, pour mieux comprendre l'attitude protestante, d'examiner tout d’abord cette dernière objection.

Le catholicisme a toujours exigé, de celui qui se repent, des œuvres satisfactoires. La satisfaction est un des éléments constitutifs du sacrement de pénitence. Le rôle attribué à la satisfaction a varié au cours des âges, mais l’exigence d’une satisfaction s’est maintenue. Après les invasions barbares, lors de la pénétration chrétienne, la satisfaction paraît avoir constitué l’élément essentiel de la pénitence. Chez les Germains, presque tous les crimes et délits pouvaient être rachetés par une compensation ou réparation pécuniaire (Wergeld) en faveur de la victime ou de sa famille. Au contact de ces nouveaux venus, la discipline pénitentielle de l'Eglise se modifia, s’adaptant à leurs idées et à leurs mœurs ; tandis que la peine avait consisté jusqu'alors principalement dans l’exclusion du coupable de la société chrétienne, on exigea désormais une compensation proportionnelle à la faute, et l’on vit apparaître les « livres pénitentiels ». A partir du xrr° siècle, à la suite d’une nouvelle pratique de la pénitence inaugurée au temps des Croisades, on insiste, au contraire, sur la contrition qui, seule, obtient la rémission des péchés ; la satisfaction devient, de ce fait, beaucoup moins onéreuse qu’autrefois. La confession, en effet, est considérée comme constituant ellemême, par l’humiliation qu’elle provoque, une partie, voire la plus grande partie de la satisfaction. Les peines satisfactoires légères (jeûnes, aumônes, prières.) entrainent la rémis-

sion des peines temporelles dues au péché et d’une partie des peines du Purgatoire, tandis que la contrition délivre de la damnation éternelle. Avec saint Thomas et l’influence aristotélicienne, l’absolution devient l’élément prépondérant dans le sacrement de la pénitence, mais la satisfaction en demeure partie intégrante. La satisfaction, dans la conception catholique, mérite donc tout ou partie de notre salut, salut qui ne saurait être gratuit, elle paie tout ou partie de notre dette, dette qui ne saurait être purement et simplement remise (1). La Réforme s’est élevée avec âpreté contre la notion catholique de satisfaction. Pour Luther, la satisfaction n’est autre chose qu’une conséquence naturelle, normale, de la contrition et de la foi, leur développement, en quelque sorte, organique dans la vie du pécheur repentant et pardonné ; c’est la réaction, non seulement rétrospective, mais active contre le péché ; c’est la vie nouvelle de l’homme régénéré par la grâce (innovatio vitæ) (2). Pour Calvin, la satisfaction est la négation même de la rémission des péchés accordée au pécheur par la pure grâce de Dieu ; aussi condamne-t-il tous les moyens mis en œuvre pour racheter les péchés, larmes, jeûnes, oblations, aumônes et autres œuvres de charité. Il les condamne non point en eux-mêmes, mais en tant qu’œuvres satisfactoires. « A tels mensonges, dit-il, j'oppose la rémission des péchés gratuite, laquelle est si clairement exposée en l’Ecriture que rien plus. De quelles hardiesses donc dressent-ils leurs satisfactions, lesquelles sont si puissamment foudroyées ? » (3). On conçoit que, pour le grand protagoniste de la souveraineté absolue de Dieu et du salut par grâce, le mot même de satisfaction ait été odieux. Prétendre satisfaire,

(1) « Le fidèle doit être préparé à embrasser la pénitence laborieuse que lui ordonnera son juge, comme tenant la place de Dieu, dit Tertullien, soit qu’elle le préserve de la rechute, soit afin qu’elle punisse son péché et qu’ainsi elle ne le fasse pas échapper des supplices éternels comme par faveur et gratuitement, mais qu’elle les acquitte par des peines temporelles. Voilà d’où nous tirons la nécessité de ce que nous appelons la contrition, la confession, la satisfaction. » Denis DE SAINTE- MARTBE : Traité de la confession…., t. 1, pp. 7-8. Il n’est pas étonnant de voir Denis de Sainte-Marthe en appeler à Tertullien qui a insisté avec tant de force, dans le De pœnitentia, sur la nécessité d’acheter le salut et d’en payer rigoureusement le prix.

Cette doctrine est encore aujourd’hui en faveur dans l'Eglise. Un auteur contemporain écrit : « Le dogme du Purgatoire est une grande confirmation de la nécessité de la mortification, car il nous montre qu’il faut payer notre dette, soit ici-bas en méritant, soit après la mort sans mériter. » GARRIGOU-LAGRANGE : La mortification et les suites des péchés personnels. « Vie spirituelle », 1935, p. 119. C’est nous qui soulignons.

(2) De captivitate. Œuvres. W. VI, 548, 30, 21. Cf. H. SrrouL : L’épanouissement de la pensée religieuse de Luther, p. 264.

(3) Inst. chrét., III, 1v, 25.

c'était nier radicalement la pensée maîtresse de la Réforme ; c'était « restreindre la grâce » ; c'était « miner comme pardessous terre la gloire de Jésus-Christ pour la ruiner, laquelle est tellement conjointe avec notre salut qu’on ne la peut toucher sans détruire tous les deux » (1); c'était laisser supposer que l’œuvre accomplie sur la croix n’était point suffisante, c'était porter atteinte à l’honneur du Christ.

Et c'était encore mettre en péril le repos des consciences ; car s’il faut offrir à Dieu une satisfaction quelconque pour obtenir la rémission de mes péchés, quand saurai-je si cette satisfaction suffit ? Et ce sont les âmes les plus délicates qui seront les plus angoissées et demeureront « en tourment et horreur perpétuelle ». Dès que l’on souffre la moindre brèche dans ce rempart inexpugnable des consciences qu'est la grâce gratuite, ces âmes sont emportées par le flot et ballottées sur un océan d’hésitations et de doutes, sans pouvoir trouver la paix nulle part (2).

Pour Calvin comme pour Luther, la vraie satisfaction, si l’on ose employer ce terme, concerne, non le passé, mais l'avenir ; on ne saurait effacer ni racheter soi-même une faute commise ; ce qu'il faut, c’est « s’exercer autant qu’on le peut à humilité et repentance », c’est « se venger de soi-même, afin de ne point sentir la vengeance de Dieu », c’est « ne se point pardonner à soi-même ni se flatter » (3).

La Réforme a donc rejeté avec raison, comme contraire à l'Evangile, toute espèce de satisfaction entendue au sens catholique, et cette attitude intransigeante est parfaitement logique et conséquente avec les grandes affirmations de la justification par la foi, de la rémission gratuite des péchés, de la souveraineté absolue de Dieu. L'homme pécheur ne peut jamais satisfaire à la justice de Dieu outragé.

Ce discrédit radical, jeté par la Réforme sur toutes les œuvres satisfactoires, a rejailli indirectement sur toute espèce de pratique extérieure, de règle ascétique, d'exercices spirituels, alors même qu’ils n’avaient pas le caractère d’une satisfaction et ne constituaient qu’un entraînement ou une

() La vraye façon, pp. 55, 70-71.

(2) « Si l’on traite du gouvernement spirituel de la conscience, déclare Calvin, il faut mettre bas toutes satisfactions, car il n’y a que la seule satisfaction de Christ qui nous délivre non seulement de la condamnation de la mort Et eenelle mais aussi des peines temporelles comme elle en est le prix... Il n’y a qu’une porte pour entrer à salut ; il n’y a qu’une voie pour y parvenir. On ne s’en peut divertir d’un seul pas qu’on ne se fourvoye pour s’égarer à la mort. » La vraye facon, pp. 65, 70.

(3) La vraye facon, p. 68.

hygiène morale. Or, n’y a-t-il pas là, comme en ce qui concerne la confession, une exagération ? Entrainée par son propre mouvement, la Réforme n’est-elle pas allée trop loin ? N’at-elle pas privé l’âme de tuteurs nécessaires à notre humaine infirmité ? N’a-t-elle pas manqué de psychologie ? C’est la question que nous voudrions examiner, afin de voir si, sur ce point précis des exercices spirituels, la direction peut s’accorder avec les principes du protestantisme, ou si, au contraire, elle est incompatible avec le dynamisme de la Réforme. Nous nous en tiendrons à la plus intransigeante de ce que l’on pourrait appeler les spiritualités protestantes, celle qui est allée le plus loin dans sa réaction contre tout ce qui est extérieur, moyens humains, méthodes psychologiques : la spiritualité calviniste.

La spiritualité calviniste ne repousse pas toute espèce d'exercice. Elle insiste sur la prière (1), et, tout spécialement, sur la prière à heures fixes. « Il est bon, dit Calvin, qu’un chacun, pour plus grand exercice de prier, se constitue en son particulier certaines heures, lesquelles ne passent point sans oraison. » Et il marque les moments de la journée qui lui paraissent plus particulièrement propices à la prière : « Quand nous nous levons au matin, devant que commencer notre ouvrage, quand l’heure est de prendre notre repas et réfection des biens de Dieu, et après que nous l’avons prise », enfin, « quand, tout notre ouvrage du jour fini, le temps est de prendre notre repos » (2).

Calvin a très bien vu la raison pour laquelle il faut ainsi se donner des habitudes de prière : c’est à cause de notre « fragilité » qui a besoin « de beaucoup d’aides », c’est à cause de notre paresse qui doit être éveillée. Cette observance de temps réguliers nous « sera une discipline et instruction de notre imbécillité, laquelle en soit exercée et aiguillonnée

(1) Calvin intitule le chapitre de l’Institution sur la prière : « D’oraison, laquelle est le principal exercice de foy » (III, xx). Nous retrouvons ce même terme d’exercice chez Luther: « sich üben », « sich üben lassen » dans le sermon sur les bonnes œuvres, explication du 3° commandement, Bucer signale également qu’un fruit de la foi est de nous stimuler à dompter la chair par des exercices ascétiques appropriés. Cf. An ein christlichen Rath und gemeyn der statt Weissenburg Summary seiner Predig daselbst gethon (sic), 1523, 8 XVI, p. C, ui.

(2) Inst. chrét. III, xx, 50.

le plus souvent qu’il sera possible ». Calvin insiste encore sur l’attitude de la prière. Il veut que l’on prie à genoux, tout au moins « quand on fait les prières solennelles ». Cette attitude lui paraît « tellement humaine qu’elle est aussi divine ». Fléchir les genoux devant Dieu est un geste aussi naturel que d’envelopper un cadavre d’un suaire; on ne devrait s’en abstenir que lorsqu'on en est empêché par la maladie (1). Ailleurs, il parle de la nécessité de se préparer à la prière, de « s’y disposer expressément », « de chasser toutes sollicitudes », et il cite l'exemple de Jésus qui, pour prier, recherchaïit les lieux déserts (2).

On le voit, la piété calviniste n’est pas hostile à une discipline de prière. Toutefois, le spiritualisme évangélique ne perd jamais ses droits. Aussi Calvin insiste-t-il pour qu’il n’y ait pas <« une superstitieuse observation des heures ». Il rappelle le devoir de prier sans cesse, d’avoir, à tout instant, nos cœurs élevés à Dieu. Il signale enfin le risque d’automatisme, nous exhortant à ce qu’en nos oraisons « toute l’affection de notre cœur soit entièrement appliquée » (3).

La lecture et la méditation de l’Ecriture sainte sont inséparables de la prière ; il y a là un exercice absolument nécessaire « pour attiser le feu », et qui caractérise très spécialement la piété réformée nourrie de la Bible. Aussi Calvin affirme-t-il dans ses lettres la nécessité de lire et de méditer la Parole de Dieu. Il écrit, par exemple, à un prisonnier : « La meilleure exhortation que je vous puis faire est que, si vous avez moyen de lire en la Parole de Dieu, que ce soit votre exercice continuel, ou, si vous êtes privé de ce bien-là, que vous réduisiez en mémoire ce qu’il a plu à Dieu vous en donner connaissance par ci-devant, le priant qu’il vous fasse tellement savourer la substance que vous en soyez nourri et contenté. » (4). Mais il est inutile d’insister sur ce point. Toute l’histoire du protestantisme, du protestantisme français en particulier, témoigne de cette nécessité vitale qu'est, pour le fidèle, la lecture de la Bible ; il doit s’en nourrir en dépit de tous les obstacles, parfois même au péril de sa liberté et de sa vie.

Mais la prière et la lecture de la Bible n’épuisent pas la spiritualité calviniste ; peut-être n’en constituent-elles pas

() Inst. chrét., IV, x, 280, 31.

(2) Commentaires, Romains I, 9.

(3) Inst. chrét., III, xx, 50.

(4) Lettres francaises, t. II, p. 308.

l'élément le plus original. On a représenté parfois le protestant comme un individualiste, ou plutôt comme un solitaire qui s’enferme seul à seul avec Dieu dans le sanctuaire de la conscience. Or, s’il est une chose sur laquelle Calvin insiste, c’est au contraire la nécessité du culte en commun; c’est ce « saint exercice », pour parler comme nos pères, qui demeure l'exercice essentiel, celui pour lequel il faut, au besoin, quitter son pays, accepter les rigueurs de l’exil (1), car tout est préférable à cette séparation d’avec l’Église de Dieu, à cette solitude spirituelle du fidèle qui ne peut pas s'unir à ses frères pour adorer et « recevoir doctrine ». « Quand quelqu'un, dit Calvin, se tiendra séparé de ses compagnons, qu'il n’y aura ni bercail ni troupeau, si est-ce que vous ne laisserez pas d’être dans la gueule des loups... Il n’y a meilleur bouclier, muraille ni rempart contre leur cruauté que d’invoquer, d’un accord, celui qui a promis d’être au milieu de ceux qui conviennent en son nom. » (2). Aussi Calvin conseille-t-il de faire des assemblées de culte, malgré persécutions et dangers (3). Se réunir pour écouter les exhortations de la Parole de Dieu, c’est se grouper autour du drapeau : « Il faut, dit-il, être diligent à fréquenter les sermons d’un bon accord, car, comme en la guerre tous se retirent à l'enseigne pour résister et tenir bon contre les ennemis, ainsi notre Seigneur a voulu que sa Parole nous fût une enseigne sous laquelle nous convenions. » (4). Partout où cela est possible, le réformateur demande donc que soit célébré un culte public quotidien. Cette insistance sur l’exercice quotidien est bien une“règle proposée, sinon imposée aux fidèles, règle qui peut se réclamer d’ailleurs de l’exemple des premiers chrétiens.

Il y a donc des exercices calvinistes : lecture et méditation de la Parole de Dieu, prières à heures fixes plusieurs fois par jour, culte public quotidien. On peut y ajouter le culte de

On Calvin presse, par exemple, M. de Falais de se fixer dans une ville où il puisse participer aux assemblées : « Il y en a tant qui cheminent en écrevisses, dit-il, pour ce qu’étant déçus par fausse imagination que c’est assez davoir une fois entendu la vérité, ils s’anonchalissent, méprisant l’exercice quotidien qui nous est tant nécessaire à tous. » Lettres françaises, t. I, pp. 107-108.

Cf. également la lettre à Mme de Budé : « Il n’y a celui qui ne dût chercher exercices continuels tant de lectures que de conférences et de Pau DrRRoe afin de mieux confirmer et enflammer. » Lettres francaises, Sp: : *

(2) Lettres françaises, t. II, p. 2.

Hi Cf. la lettre aux fidèles du Poitou. Lettres francaises, t, I, pp. 431- (4) Lettres françaises, t. II, pp. 356-357.

famille que les huguenots célébraient régulièrement. La piété calviniste s’insérait ainsi dans un cadre solide d’habitudes quotidiennes qui la soutenaient et la protégeaient, Ces exercices constituent, il est vrai, un minimum de pratiques, mais un minimum pour lequel Calvin revendiquait la caution de la Parole de Dieu.

Toutefois, en dehors de ces exercices prescrits et nécessaires, il y en a d’autres, tels que le jeûne et les diverses mortifications que l’on s’impose pour dompter la chair. Quelle place occupent-ils dans la spiritualité calviniste ? A vrai dire, une bien petite, et cela, tout d’abord, parce que Ia vie chrétienne tout entière doit être « tempérée en telle sobriété qu’il y apparaisse, depuis le commencement jusques à la fin, comme une espèce de jeûne perpétuel » (1). Cependant Calvin reconnaît que le chrétien doit triompher de ses passions, dompter son corps en restreignant ses concupiscences et « le ranger à obéissance, ni plus ni moins qu’on fait un cheval fier et bruyant » (2). Aussi ne nie-t-il pas l’utilité du jeûne et des « exercices extérieurs », de cette discipline corporelle que certains s’imposent librement (3). Le jeûne, en particulier, peut nous rendre « plus allègres à prier ». De fait, « nous expérimentons que, quand le ventre est plein, l’esprit ne se peut pas si bien élever à Dieu pour être incité d’une affection ardente à prières et persévérer en icelles » (4). Calvin recommande même, en certaines occasions solennelles, le jeûne public. Mais au fond, on le sent surtout préoccupé de repousser la superstition qui s’attachait à ces pratiques et en faisait des œuvres méritoires. « Le grand danger, dit-il, c’est de réputer le jeûne être une œuvre méritoire ou un service de Dieu. » (5). C’est toujours la grande pensée de la Réforme : le salut gratuit, l'impossibilité pour l’homme de mériter quoi que ce soit et de recevoir son salut autrement que par pure grâce.

Un autre danger, c’est de s’arrêter aux choses extérieures et de les dissocier de la réalité qui, seule, leur donne leur

() Inst. chrét., III, 111, 17,

(2) Commentaires, I Corinth. IX, 27.

(3) Telle était aussi la pensée de Luther. Il né veut rien prescrire à personne, mais chacun doit découvrir lui-même les exercices ascétiques qui peuvent lui permettre de dompter sa chair. Cf. Sermon sur les bonnes œuvres. Explication du 3° commandement. La substance de l'Evangile selon Luther. Témoignages choisis, traduits et annotés par H. STROHL, La Cause, 1934, p. 143-144. Bucer exprime la même idée dans la Summary.

(4) Inst. chrét., IV, xt, 16.

(6) Inst, chrét., IV, xu, 19,

Bi4,

vraie signification, si bien qu’on n’a plus que le simulacre et qu’on finit par se contenter du geste; c’est le danger toujours renaissant du formalisme. Or, un des traits de la spiritualité calviniste, c’est d’écarter le plus possible les gestes et les attitudes extérieures, de débroussailler la piété pour aller droit à l’essentiel, au cœur, que Dieu regarde. Certes, il ne faut pas renier cet héritage. Les valeurs de l'Esprit sont les vraies valeurs et le reste n’est, selon le mot de Calvin, que « menues choses », auxquelles il ne faut point se trop arrêter (1). C’est une éternelle tentation du cœur humain de se laisser assujettir aux choses extérieures, de se remettre sous le joug d’une loi après avoir été affranchi par l'Evangile. Or, Calvin ne veut pas que les consciences « soient assujetties à servitude aucune, ni captivées sous quelque lien » (2). Sa doctrine fut une libération à l’égard des choses extérieures ; c’est l’attitude intime de l’âme qui, seule, compte en définitive ; c’est elle qui colore les actes et les gestes, par ailleurs indifférents ; sans cette lumière intérieure qui les éclaire, ceux-ci ne seraient jamais que ce qu’ils sont : des gestes vides, de simples mouvements dans l’espace (3). Toutefois, on peut se demander si cette spiritualité ne néglige pas trop le fait que nous sommes des hommes, c’est-àdire à la fois âme et corps. Sans doute, le robuste bon sens de Calvin l’a préservé des excès d’un spiritualisme outrancier qui fait bon marché des nécessités matérielles. Sous prétexte qu’il faut prier sans cesse, il n’a pas supprimé l'acte distinct de la prière et les temps marqués pour la prière ; sous prétexte que notre vie tout entière doit être un culte à l’Eternel, il n’a pas prétendu qu’il ne fallait pas célébrer de culte, et sous prétexte que Dieu est partout, il n’a pas supprimé l’usage des temples. Peut-être cependant, dans sa réaction contre le formalisme, a-t-il trop négligé de donner aux êtres de chair que nous sommes les aides, ou, si l’on veut, les béquilles que réclamait notre infirmité. Sa spiritualité reconnaît l’action de l’esprit sur les actes extérieurs : c’est l’esprit

(1) Inst. chrét., III, 111, 16, (2)Mnst chrét, (IVSx; 1:

(8) Ces considérations nous obligent à n’accepter qu’avec une extrême réserve ce jugement du P. de Grandmaison : « Il n’est pas de protestant sérieux qui ne déplore le tort fait à la vie chrétienne par la répudiation à peu près radicale de l’ascétisme prononcée au xvi° siècle. » Léonce DE GRANDMAISON : La religion personnelle, 4° éd, Paris, Gabalda, 1927, P: 122, note. Calvin, il est vrai, a coupé la branche plutôt que de l’écheniller. Mais pouvait-il faire autrement à son époque, étant donné le pullullement des chenilles ? .

qui confère à ces actes et à ces gestes toute leur valeur : peutêtre ne reconnaît-elle pas suffisamment les incidences du matériel sur le spirituel et ne cherche-t-elle pas suffisamment, par l'intermédiaire du corps, à atteindre l'âme (1). Est-ce que, par exemple, un plan de vie, une règle, ne contribue pas à mettre de l’ordre dans l'esprit et dans l'âme comme dans l'emploi des heures et à protéger notre vie intérieure contre les oscillations du rythme affectif et ce que Pascal appelait « les divertissements » ? « Un règlement de vie, disait saint Vincent de Paul, est ce que les ailes sont à l’oiseau, un moteur sans être une charge. »

Ainsi réapparaissent dans la vie ces pratiques, ces habitudes religieuses que l’on se donne et qui peuvent devenir comme l’armature de l’âme, l’aidant à rester debout à l'heure du découragement ou quand soufflent sur elle des vents de tempête. Et tantôt ce seront des actes extérieurs que déterminera la méthode : attitude corporelle, récitation d’une prière à heure fixe, mortifications, moments de silence et de recueillement, afin d’agir sur l’âme et de provoquer l’attitude intérieure qui, seule, compte (2), tantôt ce seront les actes intérieurs eux-mêmes que l’on essaiera de provoquer directement, dans le cas, par exemple, des méthodes d’oraison ou de l’examen de conscience.

Il semble que le protestantisme en vienne aujourd’hui (3), par une sorte de nécessité naturelle, à reconnaître le bien fondé de certaines méthodes de vie spirituelle, qui ne sont pas expressément formulées dans le Nouveau Testament, mais

(1) Calvin reconnaît, il est vrai, dans la prière par exemple, l’importance de l’attitude corporelle, mais plutôt comme témoignage de respect à l’égard de Dieu que comme moyen d’acheminer l’âme à une certaine attitude intérieure.

(2) François de Sales a noté d’un mot pittoresque cette action des sensations extérieures sur l’âme : « Vous tirez le cordon fixé extérieurement à la porte d’un monastère et la clochette sonne à l’intérieur... car il existe un certain lien entre les sens intérieurs et les extérieurs. >» Œuvres,

t. VIII, p. 196.

(3) On pourrait trouver des exemples sporadiques d’habitudes spirituelles dans les siècles passés. Le pasteur Drelincourt avait pris, sans que personne le sût, la coutume de prier Dieu chaque fois qu’étant en son particulier il entendait sonner l’horloge, comme si chaque heure l’avertissait de son départ et que chaque coup de marteau le sommât de comparaître devant Dieu. Les dernières heures de Ch. Drelincourt. Nou-

dont celui-ci laisse pressentir la légitimité, ne serait-ce que par ce mot de l’apôtre : « Je traite durement mon COTps et je le tiens assujetti >», ou encore dans cette exhortation à Timothée : « Entraîne-toi à la piété. » (1)

On multiplie les règles de vie pour arracher les âmes au caprice individuel ou au hasard de leurs impulsions. Dans bon nombre d’églises, des associations se sont formées, telle l’Union Saint-Paul à Strasbourg, qui ont pour but d'insérer la vie quotidienne dans une atmosphère d’intercession et de prière. Le mouvement le plus significatif à cet égard est celui dit de Berneuchen, qui souligne la valeur de la liturgie pour la vie de chaque jour et en revient à l'office des heures. Il insiste en particulier sur l’observation de l’année ecclésiastique précisée jusque dans le détail (2).

La Loi de l’éclaireur et de l’éclaireuse, la règle d’or des cadettes, constituent une tentative, timide encore, pour donner une armature à la vie morale et spirituelle et la développer. Tout engagement d’ailleurs, depuis notre engagement de catéchumène, ou celui des parents au moment du baptême, jusqu’à l'engagement du pasteur à l’heure solennelle de sa consécration, n'est-il pas comme un étai pour notre faiblesse, et le « Tu as promis ! » qu’il nous redit n'est-il pas fait pour nous rappeler, aux heures de crise, l’orientation fondamentale de notre vie ? N’est-il pas une force pour ramener notre volonté hésitante dans la voie de la fidélité ?

La formation du Tiers-Ordre protestant des Veilleurs est, à cet égard, significative. Le professeur Wilfred Monod, qui en est l’initiateur, a chanté la valeur de la règle et de la

velle éd, Valence, 1847, pp. 179-180. Cette habitude ne semble pas être spécifiquement protestante : « Je désire, disait saint François de Sales, le long du jour force oraisons jaculatoires, et particulièrement celles des heures quand elles sonnent. C’est une dévotion utile. » Œuvres, t. XII, p. 358.

() I Corinthiens IX, 27. 1 Timothée V, 7. Dans son commentaire sur ce dernier texte, Calvin oppose l’exercice spirituel que recommande lapôtre à l’exercice corporel du v. 8 : austérités, jeûnes, veilles, mortifications, etc, montrant qu'on ne saurait tirer grand profit de ces derniers, car, « ce ne sont que rudiments de discipline puérile ». Mais l’apôtre ne compare-t-il pas plutôt l’exercice (corporel ou autre) qui tend à la piété à celui qui tend à des fins purement humaines (victoire aux jeux olympiques, par exemple, ou réussite dans l’une quelconque des branches de l’activité humaine) ? L’opposition est ici dans les fins poursuivies beaucoup plus que dans les moyens mis en œuvre,

(2) Sur le mouvement de Berneuchen, cf. RoTH : Die Berneuchener

PR Archives de la Conférence pastorale de Strasbour > 1938, XV, pp. 189 ss. :

discipline : « La religion, dit-il, n’est pas seulement spontanéité, indépendance, inspiration, liberté vagabonde et puissance déchaînée comme le vent qui souffle où il veut, mais encore déférence et subordination à la règle, hommage à la loi, révérente acceptation d’un contrôle, assujettissement délibéré à une discipline. Et d’ailleurs, se dominer soi-même, dompter ses instincts naturels, renoncer à la fantaisie poétique, paresseuse et faible, pour se plier à des exercices méthodiques de piété, obéir à la géométrie secrète, à l’équilibre caché, au rythme musical d’une vie harmonieusement construite et qui revêt la grâce ou la majesté d’un monument, est-ce aliéner sa liberté ? C’est la protéger, la décupler, c’est en assurer l’épanouissement magnifique. « (1).

Cest dans cet esprit que les Tertiaires se soumettent à une règle très simple, qui exige d’eux, au cours de chaque journée, trois exercices spirituels : le matin, lecture biblique et prière ; au milieu du jour, élévation et communion avec les Veilleurs dans la récitation des Béatitudes ; le soir, examen de conscience et actions de grâces. Ils insistent sur le devoir de rendre à Jésus-Christ ce qu’ils appellent l’hommage du Vendredi : on copie un texte, une pensée, un verset de cantique, une prière, qui expriment l’amour et la reconnaissance envers le Sauveur et qui exaltent l’œuvre du Calvaire. Il leur est donné, pour chaque mois de l’année, un thème général de méditation, sorte de mot d’ordre qui forme un centre de cristallisation pour les réflexions, les lectures, les prières du mois. Enfin, toute leur vie doit être imprégnée de l’esprit des Béatitudes, esprit de joie, de simplicité, de miséricorde (2).

Sur la valeur de cette discipline librement consentie, les témoignages abondent : « S’astreindre, se soumettre à un point spécial de règle et de discipline, a une réelle valeur par soi-même. Cette astreinte facilite la maîtrise de soi. » (3). — « Je vois chaque jour davantage la réussite de la discipline dans la vie spirituelle. » (4). — « La règle m'est de plus en plus nécessaire. Plus j’avance, plus j'en comprends la nécessité et l’obligation dans ma vie personnelle... Il y a là pour moi une sauvegarde contre tout recul et une garantie de

(1) En mémoire de moi. Sermon, 1924, p. 9. Cf. également : W. Moxop : La culture de la piété dans le protestantisme français contemporain. Leçon d’ouverture, Paris, Faculté libre de théologie protestante, 1924.

(2) Sur les Veilleurs, cf. W. Moxon : Les Veilleurs, Tiers-Ordre protestant. Le Christianisme social, 1924, et « Veillez », Bulletin trimestriel du: Tiers-Ordre.

(3) « Veillez », n° 27, juillet 1931, p. 9.

(4) « Veillez », n° 31, juillet 1932, p 3.

progrès. » (1). — « Cette habitude, qui peut apparaitre une contrainte, est, au fond, le salut. Pour moi, elle l’a été à un moment de grand désarroi intérieur, de relâchement spirituel. » (2).

Sur la nécessité et le bienfait d’une règle, citons encore l'expérience d’Alfred Boegner. « Discipline ! écrivait-il, ensemble des règles auxquelles on se soumet soi-même et dans lesquelles on encadre sa vie. Ne jamais laisser fléchir la règle sous quelque prétexte que ce soit. Gagner ce point, ce serait avoir tout gagné. » (3).

Henri Bois insistait, lui aussi, sur l’importance de la diseipline : « Je crois, disait-il, que la discipline bien pratiquée est profondément utile, et je suis convaincu qu’elle pourrait remédier, je ne dis pas à la totalité, mais à un bon nombre de lacunes, et de votre et de mon ministère. Et il me semble que ce doit être là un de nos sujets de prière que Dieu nous aide à mettre de l’ordre, de la régularité, de la constance, de la fidélité, de la discipline dans notre vie et à ne pas nous laisser aller. » (4).

Ce que l’expérience a conduit les uns à découvrir, en quelque sorte, spontanément, d’autres l’ont exposé et expliqué d’un point de vue scientifique et psychologique. Ainsi le docteur Liengme écrit : « La discipline est une force. Celui qui accepte de se soumettre à une règle élimine de plus en plus de sa vie les conséquences de ses inadaptations et marche de progrès en progrès. » (5). D’autres spécialistes de la psychothérapie, ne tenant compte que des bienfaits de la règle sans se préoccuper de la valeur de ses exigences, ont été jusqu’à dire : « L'important n’est pas tant le contenu de la règle ; c’est d’avoir une règle et de s’y tenir, en dépit de tout. » (6).

(1) « Veillez », n° 42, avril 1985, p. 4.

(2) « Veillez », n° 44, octobre 1935, p. 8.

(3) Pensées du matin. Fragments des cahiers et de notes journalières d'Alfred Boegner, 5° éd., Paris, Fischbacher, p. 63.

(4) Lettres de direction spirituelle, t. II, p. 139.

En regard de ces affirmations protestantes, voici un témoignage catholique, celui de Mgr Gay. Dans sa retraite de 1828, à 23 ans, il écrivait : « Chaque semaine je me tracerai un plan écrit où l’emploi de mon temps sera précisé jour par jour, heure par heure. J’y manquerai le moins possible parce que je crois que tout ce qui est discipliné est dans l’ordre, et qu'être conforme à l’ordre, c’est l’être à Jésus-Christ. » « Revue d’ascétique et de mystique », 1922, p. 434,

(6) G. LIENGME : Pour apprendre à mieux vivre…., p. 127.

(6) Ch. Baupounx et D' A. LEsTCHinsKy : La discipline intérieure d'après

les techniques morales et d’après Les psychothé es. àtel, 124 O1 p psychothérapies. Ed. Forum, Neuchä

Ce sont surtout, dans le protestantisme, les disciplines de la prière qui semblent avoir retenu l'attention.

Il est des chrétiens qui se fixent une certaine durée de méditation et de prière, tel le pasteur Louis Meyer. Un de ses amis et lui, raconte son biographe, se promirent de mettre chaque matin une heure à part pour la prière, et, pour se stimuler, décidèrent, dans le cas où ils diminueraient ou supprimeraient cette heure, de se l'écrire le jour même avec les motifs (1). Dans ses lettres, dont beaucoup sont d’admirables lettres de direction, il insistait tout particulièrement sur cette régularité, cette persévérance, cette méthode dans la prière. « Il faut se faire, bon gré mal gré, écrivait-il, la règle de prier beaucoup ; et pour n’y point manquer, il faut se fixer un certain temps chaque jour (une heure, par exemple, plus une demi-heure de lecture), partager ce temps en diverses portions dans le courant de la journée, aller au delà de la tâche le plus souvent possible, ne jamais rester, à aucun prix, en deçà... Il y a sans doute des âmes assez vigoureuses pour pouvoir se passer, tout d’abord, de ces moyens accessoires, mais il y en a peu. » (2).

D’autres, au contraire, se fixent un temps à ne pas dépasser, tentés qu'ils seraient de prolonger leur prière outre mesure, et sans profit réel ; ainsi Haerter, le fondateur de la Maison des Diaconesses de Strasbourg : « Je crois, disait-il, qu'il est bon de se faire une règle ; pour moi, je m'en fais une afin de ne pas prier trop longtemps, et je m’astreins à ne pas aller ordinairement au delà d’une heure et demie par jour. » (3).

Il en est qui repoussent toute règle, soit limitative, soit indicative de durée. C’est ainsi que John Mott déclarait qu’il fut un temps où il croyait pouvoir fixer une durée au recueillement quotidien. Plus tard, il en était venu à recommander simplement qu’il fût assez long pour que l’on ait le temps d'oublier complètement le monde extérieur et ses préoccupations quotidiennes.

D’autres, sans se fixer une certaine durée, s'imposent une certaine fréquence. Ami Bost, par exemple, raconte dans ses Mémoires comment il fut amené à prendre la résolution

(1) Louis Meyer. Sa vie, son œuvre, 2 éd. Paris, Fischbacher, 1893, p. 132, note.

(2) Louis Mexer : Lettres, fragments de sermons et notes sur divers

sujets. Lettre VII, pp. 31-32.

(3) Louis Meyer. Sa vie, son œuvre, p. 142. Cf. également Alfred

BOEGxER : Pensées du matin, p. 32.

d'élever son cœur à Dieu toutes les heures dans une courie prière, s'imposant cette règle parce qu’il se sentait naturellement très peu enclin à la prière. « J’ai pu, dit-il, avec quelques-uns de mes enfants, me tenir pendant huit ans entiers à cette bonne et salutaire pratique. » (1).

Certains essaient de créer des associations de lieu. Le D' Whyte, le grand prédicateur d’Edimbourg, raconte que le mystique William Law s'était réservé un certain coin, tout d’abord dans sa chambre, plus tard dans son petit bureau, pour la prière secrète. Dans ce coin devenu sacré, il ne se permettait jamais quoi que ce soit de négligé ou de banal jusqu’à ce que le simple fait de s’agenouiller là fût devenu pour lui une aide singulière et suffit à lui communiquer l’esprit de prière. Le D Whyte lui-même avait aussi cette habitude. Il s’était réservé, pour le recueillement et la prière, un coin spécial de son cabinet de travail ; quand il s’y agenouillait, il se sentait comme enveloppé du manteau de l’invisible, en dehors de l’espace et du temps, en communion avec l'Eternel. Cette même régularité de lieu est recommandée par Gaston Frommel : « Nous savons tous, écrit-il, que certains lieux, consacrés par certaines présences, par l’accomplissement de certains actes, par l’habitude de certaines pensées, ont le privilège d’évoquer presque spontanément cette présence, ces actes, ces pensées. Utilisons cette loi pour la prière. » (2).

Il en est encore qui demandent un cadre liturgique pour y insérer leur vie de prière. C’est le cas des Veilleurs et de ceux qui se rattachent au mouvement de Berneuchen (3).

De toute façon, les hommes de prière préconisent tous une discipline de prière, quelque variée que puisse être cette discipline, suivant les cas et les individus. Ad. Monod, sur son lit de mort, y insistait encore : « Portez dans la prière, disait-il, avec cet esprit de ferveur, un esprit d'ordre et de méthode qui en augmentera la puissance, comme elle augmente la puissance de toutes les choses humaines et seconde la puissance divine ellé-même. » (4).

(1) A. Bosr : Mémoires. Paris, 1854, t. If, pp. 245 et ss. « Souvent, raconte-t-il, à l’ouie d’une cloche sonnant l’heure, nous avons interrompu un travail, une lecture, la rédaction d’une phrase, quelquefois même un mot prononcé pour être fidèles à notre résolution » (p. 249).

(2) FROMMEL : Etudes morales et religieuses, p. 334.

(3) Pour répondre à ce besoin, les Veilleurs ont publié un livre de priére, inspiré du bréviaire romain, comprenant trois offices quotidiens, avec des textes différents suivant le propre du temps. Livre de prière. Je Sers, Paris, 1937.

; (ÈS adieux d’Adolphe Monod à ses amis et à l'Eglise, Paris, 1856

À côté de ces disciplines de la prière, signalons les disciplines du recueillement et du silence (1). Pour ne pas se distraire de sa méditation matinale, le pasteur Tophel s'était interdit toute lecture de journaux avant midi. On sait que les membres des groupes d'Oxford observent chaque matin quelques instants de silence, où ils recherchent devant Dieu quelle est la tâche immédiate ou le redressement spirituel qui leur est demandé. Il s’agit alors d'écrire, pour le préciser et le fixer, ce qui est ainsi apparu comme un ordre ou une inspiration divine.

Cette discipline du silence, qui est la discipline essentielle des cloîtres, tend à acquérir droit de cité dans le protestantisme. Le nombre des retraites se multiplie pour des catégories diverses de personnes, et, s’il en est où l’on parle beaucoup, il en est d’autres, en revanche, qui inclinent à la méditation silencieuse et finissent par imposer pour quelques jours aux retraitants la règle monastique du silence, même pendant les repas (2). « Tout directeur de conscience, écrivait Victor Monod, doit connaître les effets apaisants et constructifs de la retraite spirituelle. » (3).

On pourrait citer bien d’autres méthodes encore, les unes très générales, comme celle que conseillait Louis Sautter :

() On pourrait trouver, du point de vue psychologique, une certaine ressemblance entre des méthodes aussi diverses quant à leur fin que la « Yoga » des Hindous, tel traitement moderne de psychothérapie ou certaines pratiques chrétiennes d’ascèse ou de contemplation. Il s’agit dans tous les cas d’une sorte de concentration qui rétrécit le champ de la conscience claire et laisse affleurer le subconscient. Mais, tandis que lé rationaliste, médecin ou philosophe, ne verra dans le subconscient qu’une force adjuvante, un secours naturel apporté à l'insuffisance des motifs rationnels, le chrétien pourra parfaitement admettre que la parole de Dieu et le secours de Dieu viennent à lui, dans certains cas, des profondeurs du subconscient. Baudouin esquisse même une métaphysique du subconscient, si l’on peut ainsi dire : « Le subconscient, explique-t-il, serait comme formé de nappes superposées, semblables à des couches géologiques, les plus superficielles nous étant personnelles, les plus profondes étant cosmiques ou mystiques. Dans cette conception, il faudrait dire que l’auto-suggestion et la prière sont des phénomènes de même nature sans doute, mais se déroulant dans des nappes plus ou moins profondes du subconscient. >» Ch, BaupouIN et A. LESTCHINSKY : La discipline intérieure.., p. 163. Il est permis de ne pas accepter telle quelle cette métaphysique, ne serait-ce qu’en raison de sa coloration panthéiste ; il faut en tout cas maintenir, en dehors de toute théorie explicative, la possibilité d’une action de Dieu sur l’homme par le médium du subconscient.

(2) Ainsi la retraite organisée par quelques mouvements de jeunesse à la chartreuse de Valbonne. Au début, m’a-t-on assuré, ce silence rigoureux, rompu seulement pendant l’heure de la promenade, est une contrainte ; à la fin de la retraite, c’est parler qui est un effort,

(3) Victor Moon : Le voyage, le déracinement de l'individu hors du milieu natal constituent-ils un des éléments déterminants de la conversion religieuse ? Revue hist. et phil. relig., 1936, p. 398,

« Il faut faire de Jésus-Christ le compagnon de notre vie, le faire assister à notre lever, à nos conversations et être assuré de son approbation en toute chose » (1) ; d’autres, plus précises, comme l’examen de conscience pratiqué avant les services de Sainte-Cène et recommandé tout particulièrement aux catéchumènes (2), ou les actes de foi, affirmations brèves, capitales, que l’on oppose plusieurs fois par jour aux tentations de découragement ou de doute (3).

On le voit : par tous ces exemples, qui ne veulent avoir que la valeur d'indications, les méthodes ne sont point absentes du protestantisme, bien qu’elles y soient moins développées, moins codifiées et systématisées que dans le catholicisme. Elles restent égalenient quelque chose d’individuel ; ce qui convient à l’un ne convient pas nécessairement à l’autre.

Mais y a-t-il place, dans le protestantisme, à côté de ces disciplines spirituelles, pour des exercices de mortification proprement dits ? Calvin, dans sa réaction contre les œuvres méritoires, les a considérés comme « menues choses » ; il ne les a pas cependant complètement exclus, ne serait-ce qu’en insistant, comme il l’a fait, sur Ia sobriété à laquelle est tenu le chrétien. Il s’agit de discipliner ses instincts, sa gourmandise, par exemple, de façon à fortifier la volonté par lexercice de la volonté.

Oberlin — il est vrai qu’il n’était pas calviniste — offre un exemple typique de ces restrictions que l’on est amené à s'imposer, non point dans une pensée de mérite, mais uniquement par discipline personnelle : « Je veux m'’efforcer, écrivait-il dans ses résolutions, de faire toujours le contraire de ce qu’un penchant sensuel pourrait exiger de moi. Je ne mangerai et ne boïrai donc que peu, et jamais plus qu’il ne faut pour la conservation de ma santé. Quant aux mets que

(1) Louis Sautter, 1825-1912, d'après son journal intime et sa correspondance. Paris, 1915, pp. 165-166.

(2) Cf. Exercices de piété pour la communion, Toulouse, 1896, petit livre du pasteur A. Gonthier, de Nimes, qui a aidé des générations de catéchumènes et qui, dans le chapitre : examen de conscience, indique un grand nombre de questions à se poser pour discerner l’état de son âme. Cf. aussi : W. Moxop : Vers Dieu, catéchisme évangélique, où sont indiquées quelques questions à se poser chaque jour, le matin et le soir (pp. XIX et ss.). En revanche, sur les dangers de l’examen de conscience, cf. Veillez, n° 14, p. 11, n° 15, pp. 3, 9, etc.

(3) H. Bois : Lettres de direction... t. II, p. 165 et ss. Cf. également : WMaimes-lu ? Berger-Levrault, 1927, pp. 158 et ss.

j'affectionne le plus, j'en prendrai moins que de tous les autres. » (1).

I y a là — comment ne pas le reconnaître ? — une pente dangereuse qui a conduit, au cours de l’histoire, aux excentricités des stylites et de bien d’autres mortificateurs, aux actes souvent répugnants de certains mystiques, en fait, à de véritables suicides. La souffrance ne doit pas être recherchée pour elle-même, comme si elle avait une valeur méritoire :; elle doit avoir un but, une utilité pratique. « L’ascèse chrétienne, disait Frommel, n’est que temporaire et pédagogique. Le but n’est pas de se dépouiller, mais de hiérarchiser les diverses fonctions de notre être. » (2). Aussi bien, il ne viendrait guère à la pensée d’un protestant de porter la ceinture de fer de Pascal, encore que Vinet proteste contre les railleries dont cette ceinture est parfois l’objet.

Il peut y avoir également, dans la poursuite de la mortification, une sorte de légalisme, lorsqu'on en vient à se poser la question, non pas de l’utile, mais du permis, et à s’embarrasser de scrupules (3. C’est de ce point de vue légaliste que Calvin, avec son robuste bon sens, condamne l’ascétisme : « Si quelqu'un, déclare-t-il, a commencé à douter s’il lui est licite d’user de lin en draps, chemises, mouchoirs, serviettes, il ne sera non plus assuré s’il lui est licite d’user de chanvre, à la fin il commencera à vaciller s’il peut même user d’étoupes. » (4). Mais si l’on évite de poser la question : est-il permis ? avec les scrupules qu’elle entraîne, pour se demander seulement : est-ce utile ? on peut réintégrer, jusque dans la piété la plus spiritualisée, une véritable ascèse faite de simplicité, de sobriété, et, jusqu’à un certain point, de mortifications, à condition de garder cette modération dont aimait à parler

(1) Camille LEENHARDT : La vie de J.-F. Oberlin, 1740-1826. Paris, Fischbacher, 1914, p. 10.

(2) FroMMEL : Lettres et Pensées, p. 67.

Cest ce que reconnaissent d’ailleurs des auteurs catholiques, tels le P. de Grandmaïison : « Une sorte de surenchère pleine d’illusions et d’orgueil mènerait vite et loin le pénitent dans cette voie (des excentricités, des pratiques bizarres ou répugnantes) si l’ascèse, délaissant son rôle utile mais subordonné de moyen, tendait à devenir une fin en soi, une perfection valant pour elle-même et absolument. » La religion personnelle, p. 120. Il est bien difficile toutefois d’éviter ces exagérations et ces excès aussi longtemps que l’on reconnaît à la mortification une valeur méritoire, erreur à laquelle on ne voit pas comment échapperait le catholicisme.

(3) « Mme Dumans a entendu dire qu’il est d’obligation, sous peine de péché, de choisir dans la nourriture ce qu’on aime le moins. » Erreur, sans doute, et qu’écarte Bossuet, mais erreur cependant explicable,. Cf. J. DevroYe : Bossuet directeur d’âmes, p. 74.

(4) Inst, chrét., III, x1x, 7,

Calvin, cette mesure que recommandait François de Sales Q).

Il est, en effet, des cas où l’ascèse a sa valeur. L'histoire protestante nous parle de cette petite huguenote essayant de tenir sa main aussi longuement que possible à la flamme pour s'entraîner au martyre, Se sentant incapable de supporter la douleur, elle supplie Dieu de proportionner sa grâce à ses besoins (2). La douleur n’est point ici recherchée pour ellemême, mais comme un exercice pour affermir la volonté et endurcir la sensibilité en prévision du supplice.

Le jeûne est parfois pratiqué, mais comme un moyen, jamais comme une fin. Il prédispose à la prière en même temps qu’il constitue un exercice salutaire de la volonté. Il est, le plus souvent, préconisé comme signe des sentiments de repentance et d’humiliation qui, à certains moments, possèdent plus intensément l’âme du chrétien. Or, le signe matériel, à son tour, réagit sur la réalité intérieure qu’il manifeste et lui communique une force nouvelle. C’est ainsi que certains protestants en reviennent au jeûne du Vendredi, au jeûne, et non pas seulement au « maigre », qui en est la caricature. Le jeûne est parfois proposé sous la forme de semaines de renoncement avec le but précis de permettre un sacrifice en faveur d’une œuvre religieuse (3). Les engagements d’abstinence constituent, pour beaucoup, une discipline salutaire, en même temps qu’une sauvegarde contre les entraînements possibles.

La discipline d’un lever matinal, qui est bien une sorte de mortification, s’est imposée comme salutaire à beaucoup pour leur permettre de consacrer plus de temps, et un temps plus favorable, à la prière. On sait qu’Alfred Boegner se levait chaque jour à une heure matinale, utilisant les premières heures, « ce Dimanche de la journée », comme l’appelait

(1) « Quand on en est venu à une certaine mesure, si on ne mettait une fin au retranchement, à la fin, on ôterait tout ! » F. DE SALES : Œuvres, t. V, p. 32. F. de Sales envisage ici la question de l’ascèse sous Pangle du bon sens sans lui dénier cependant une certaine valeur. C’est ainsi, raconte la mère de Chaugy, qu’étant un jour à la table de Mme de Chantal, dont il savait l’aversion pour les olives, « il lui en servit avec la signification de sa volonté qu’elle en mangeât, ce qu’elle fit avec une extrême répugnance. Il lui fit de même une autre fois pour des limaces fricassées » (des escargots). Œuvres de sainte Chantal, t. I, p. 72, 78.

(2) Une héroïne protestante. Récit des persécutions que Blanche Gamond a endurées pour la querelle de l'Evangile, relation inédite publiée et annotée par Th. CLAPARÈDE. Paris, Meyrueis, 1867, pp. 37-38.

(3) N’a-t-on pas parlé d’instituer un « grand carême évangélique de repentance, de retraite et d’adoration », et d’apporter à une société de missions les sommes ainsi économisées ? Cf. Gertrude Moxop : Jeüne, Protestantisme et Missions, « Evangile et Liberté », 1e" février 1928.

Ad. Monod, pour prier, lire, écrire, méditer. Il estimait qu’un lever matinal, nécessaire à la prière, était en même temps une victoire sur la chair et, à ce titre, fortifiait la volonté (1).

On conçoit encore que, par discipline, le chrétien puisse renoncer à certaines jouissances ou certaines satisfactions. Les jeux de cartes, de dés, les dépenses somptuaires, les parures, furent longtemps interdites par les consistoires. Cette discipline imposée ne remplissait pas le rôle d’une règle volontairement acceptée et favorisait un certain pharisaïsme. Mais ne peut-on pas, par renoncement, pour briser un esclavage commençant et s’affermir dans la liberté, renoncer aux cartes, à l’alcool, au tabac, et se faire, à cet égard, une règle toute personnelle ? On peut même, de façon plus positive, et comme exercice de la volonté, faire ce qui est désagréable, uniquement parce que c’est désagréable, tout au moins faire avec bonne humeur les choses désagréables que la vie nous impose. C’est ainsi que l’on cultive sa volonté, que l’on ne s’assujettit pas à ses goûts, à ses inclinations et à ses instincts et que l’on ne devient pas l’esclave de soi-même (2).

Certes, toutes ces méthodes, toutes ces disciplines comportent des dangers. Reconnaissons d’abord qu’il est des âmes qui peuvent s’en passer et qui les ressentent comme un obstacle à leur spontanéité et à leur liberté (3). En outre, les méthodes finissent souvent par s’user, tourner à l’automatisme et se vider de leur spiritualité. « Nous sommes ainsi faits, écrit Flournoy, que les exercices spirituels vont très bien pendant des jours et pendant des semaines, mais qu’au

(1) Pensées du matin, p. 60.

(2) Dans son discours sur La perfection fantastique, Vinet dénonce le faux ascétisme qui condamne le corps sous prétexte de lutter contre la « chair » et recherche la douleur pour elle-même. Il voit là une pensée d’orgueil, un désir de mérite. Il pose, en revanche, le principe du véritable ascétisme : Ne chercher que le devoir et non la souffrance. Ne vouloir la souffrance qu’à l’occasion du devoir. Il admet cependant un ascétisme volontaire : « Si le chrétien n’épargne pas son corps, écrit-il, c’est quand le service de Dieu le veut ainsi, si même à l’ordinaire il le traite durement, s’il le tient assujetti, c’est que dans ce corps il y a une chair de péché qu’il faut traiter durement et tenir assujettie. » Il y a donc, d’après Vinet, un certain exercice de la volonté, un entraînement qui s'impose au chrétien s’il veut rester le maître de son corps et ne pas devenir l’esclave de « frère l’âne ». Mais Vinet pose encore ici les limites de cet ascétisme : « Le chrétien, dit-il, conserve son corps pour l’employer… 11 ne va jamais (hors les cas de sacrifice exigés par sa profession chrétienne) jusqu’à détruire ou seulement à diminuer les forces d’un corps dont il doit compte au Seigneur. » A. VinET : Etudes évangéliques. Paris, 1847, p. 241 et ss.

(3) Des catholiques eux-mêmes le reconnaissent. Cf. J. DE GUIBERT : L'emploi de méthodes dans la vie spirituelle, « Revue d’ascétique et de mystique », 1925, p. 172.

bout d’un certain temps, cela ne nous dit plus rien. » (1). De fait, entre l’esprit de contrainte et de servitude d’une part, l'esprit d’instabilité et d’anarchie de l’autre, l’âme doit naviguer comme entre deux écueils (2).

Il ne semble pas cependant que ce soit contre l’écueil de l'esprit de servitude que le protestantisme risque de donner. Bien plutôt conviendrait-il de lui rappeler que l’homme, être de chair et d'âme, ne peut pas vivre détaché des réalités matérielles comme le ferait un pur esprit. Il faut tenir compte du corps et de l’espace; « l’angélisme » ne peut conduire qu’aux abîimes ; c’est dire qu’il faut tenir compte des lieux, des moments, des attitudes, se préoccuper de régularité et de discipline, soumettre sa vie religieuse aux lois psychologiques qui sont données avec notre nature, pratiquer certaines méthodes, se donner des habitudes. -

Pendant longtemps, le protestant, dans sa réaction contre le romanisme, hypnotisé par ailleurs par l’idéale, mais irréelle vision d’un jaillissement toujours spontané de la vie, semblait avoir peur du seul mot d'habitude en religion. On comprend mieux aujourd’hui qu’une habitude volontaire, prise ét maintenue par un effort soutenu et un exercice quotidien, est une force et une sauvegarde pour la vie spirituelle. Avoir l’habitude de prier et de lire la Bible à heures fixes, l'habitude de célébrer le culte de famille et d’assister au culte public, l’habitude du jeûne ou celle du silence, ce n’est pas, pour autant, accomplir ces actes religieux de façon machinale ; c’est avoir dressé des barrières contre les hésitations possibles et les négligences coupables ; c’est avoir préservé de tout envahissement le domaine sacré de la vie intérieure et protégé, comme d’une clôture, le champ de notre âme contre les pas de passants importuns. Sans doute, une habitude n’est pas le contenu de la foi, mais elle est le gardien du contenu, et comme le vase qui empêche la liqueur de se répandre et le parfum de

() Sainte Croix 1901. VII Conférence d’étudiants, p. 27.

(2) Cest ce dont François de Sales avertissait Mme de Chantal : « La contrainte ou servitude, lui disait-il, est un certain manquement de liberté par lequel l'esprit est accablé ou d’ennuy ou de cholère qu’il ne peut faire ce qu’il desseigne, encore qu’il puisse faire chose meilleure. Exemple : Je desseigne de faire la méditation tous les jours au matin ; si j'ai l'esprit d’instabilité ou dissolution, à la moindre occasion du monde je différeray au soir, pour un chien qui ne m’aura pas laissé dormir, pour une lettre qu’il faudra escrire bien que rien ne presse, Au contraire, si j’ai l'esprit de contrainte et de servitude, je ne laisserai pas ma méditation ores qu’un malade ait grandement besoin de mon assistance à cette heure, ores que j’aye un despêche de grande importance et

qui ne puisse estre bien différé, et ainsi des autres sujets, » Œuvres t, XII, p. 364, ! ,

s’évaporer ; une habitude n’est pas la vie spirituelle, mais elle en est la sauvegarde (1). Combien, souvent, le manque de discipline, sous prétexte d'indépendance et de liberté, a causé la ruine de vies spirituelles cependant riches de promesses. La clôture a manqué et le champ a été piétiné.

Par suite, loin que la direction spirituelle soit condamnée parce qu’elle est amenée à orienter les âmes vers des exercices religieux, à leur proposer une règle et une discipline, c’est au contraire cette nécessité d’une règle et d’une discipline qui rend, sous ce rapport, la direction indispensable ; car, si certains trouvent spontanément le régime qui convient à leur âme, il en est d’autres, plus nombreux sans doute qu’on ne croit, qui ont besoin qu’un conseiller sagace et expérimenté les aide à découvrir l'hygiène spirituelle qui leur est utile, ne serait-ce que momentanément et dans des circonstances déterminées. Certainement, le fait de trop abandonner les âmes à elles-mêmes, sans autres indications que des exhortations vagues à lire la Bible et à prier, a causé à beaucoup grand dommage. S'il convient peu de les enchaîner à des pratiques minutieuses où toute spontanéité se perd et où la vie religieuse finit par se mécaniser, il paraît dangereux, d’autre part, de ne pas les initier à une vie spirituelle méthodique, et de les laisser seules, sans habitudes fermes et sans entraînement, en proie aux caprices de leur imagination, aux orages de leur sensibilité et aux vertiges de leur pensée. Aussi, tout en insistant sur la substance spirituelle que tout exercice religieux doit conserver sous peine de n'être plus qu’un os sans moelle et une coque vide, la direction protestante n’hésitera pas à conseiller les règles et les disciplines nécessaires à l'épanouissement d’une vie chrétienne. Toute idée de satisfaction en sera bannie ; on ne leur reconnaîtra jamais qu’une valeur pédagogique ; ce ne seront que des moyens pour atteindre à une vie spirituelle plus riche et plus fidèle. Néanmoins, une direction spirituelle, si évangélique qu’on la suppose, tendra à acclimater, dans le protestantisme, des méthodes de spiritualité, des habitudes de piété et, jusqu’à un certain point, des exercices de mortification, et à insérer ainsi, dans l’armature d’une forte discipline, des âmes trop souvent abandonnées à leurs inspirations person-

(1) « L’habitude, dit Vinet, ne remplace pas le bien, mais le bien ne peut guère se passer de l’habitude. Elle n’est pas la gerbe du blé nourricier, mais elle est le lien qui serre la gerbe et empêche les épis de s’éparpiller et de se perdre. À, ViNET : L'éducation, la famille et la soctété,

nelles, c’est-à-dire, dans bien des cas, à leur fantaisie et à leur ignorance.

Mais ici, nous retrouvons l’objection que nous avons déjà relevée : Comment concilier la notion même de méthode et d’exercice avec la souveraine liberté de la grâce ? Serait-il en notre pouvoir, par de simples procédés éducatifs et en dehors de l’action transcendante de Dieu, de nous élever vers Dieu, de trouver un chemin de la terre au ciel ? Nous avons déjà examiné cette objection (1). Nous ne ferons ici que quelques remarques sur les rapports de la grâce et des méthodes proprement dites.

A notre sens, l’objection ne porte pas ; ou alors, il faut admettre que nous devons attendre la grâce dans un état de passivité absolue, de vide intérieur, d’anéantissement de nos facultés et de nos « puissances », ce que nul n’est prêt à accorder. Du moment que l’on reconnaît la possibilité, si réduite soit-elle, de se préparer à la grâce, on ouvre la porte à la discipline, aux méthodes de spiritualité, à toute cette pédagogie que l’on tient pour suspecte. « Veillez et priez ! », disait Jésus. Veiller, qu'est-ce à dire ? En quoi consistera cette vigilance ? Que faire pour ne pas me laisser gagner par l’assoupissement ? Quelle règle suivre ? À quels exercices me plier pour me tenir éveillé ? Et prier ! oui, mais quand ? comment ? Que sera cette persévérance dans la prière ? Et ici encore, quelle méthode suivre ? prière spontanée ? prière liturgique ? Y aura-t-il des lieux, des temps, une durée marqués pour la prière, ou celle-ci restera-t-elle abandonnée à nos inspirations ? Poser ces questions, c’est poser des questions de méthode ; on ne saurait y échapper. La spiritualité la plus éthérée, la doctrine la plus absolue de la grâce gratuite ne peuvent se soustraire à ces contingences humaines et terrestres.

Evidemment, le danger des méthodes, c’est de faire abstraction de la grâce, de croire que la méthode suffit, qu’elle met en valeur des virtualités latentes qui, alors même qu’il n’y aurait pas de Dieu, se développeraient de la même manière, grâce aux disciplines appropriées. Des athées pourraient ainsi se soumettre à certaines règles de vie — il y en a qui le

(1) Cf, supra, ch. V : Direction spirituelle et grâce divine,

font — s’astreindre, sinon à la prière, du moins au recueillement quotidien, s'imposer certaines mortifications pour fortifier leur volonté, s’entrainer au calme, à la sérénité, à la patience. De fait, la méthode Coué réussit indépendamment de toute présupposition métaphysique sur l’existence de Dieu. Et c’est à cet athéisme larvé que l’on en veut lorsqu'on jette la suspicion sur les méthodes de spiritualité. Sans doute y voit-on un moyen de faire l’économie de Dieu en faisant dépendre la vie spirituelle d’une technique humaine, à l’exclusion de toute action surnaturelle.

N'y a-t-il pas, cependant, une différence de nature entre une méthode comme la méthode Coué, qui se situe en dehors de toute foi en Dieu et ne prétend être autre chose qu’une action de l’homme sur lui-même, et les méthodes de spiritualité chrétienne qui n’ont d’autre but que de préparer l’âme à rencontrer Dieu, et qui sont, par là-même, comme une muette prière d’aspiration et de désir ? Or, là où il y a prière, ne devons-nous pas supposer qu'il peut y avoir réponse de la grâce ?

© D'autre part, si j'essaie de développer ma volonté par une ascèse d'entrainement, afin d’être plus libre de faire la volonté de Dieu, n'est-ce pas autre chose que de m’entraîner physiquement, comme le coureur dont parle saint Paul, pour des épreuves sportives ? Il y a bien, dans les deux cas, un effort volontaire et persévérant, mais le premier est, ici encore, tendu vers Dieu, il veut être consécration et obéissance ; le second n’a en vue que des fins humaines ; le premier est humilité et le second, orgueil ; le premier est recherche de Dieu et, par suite, prière ; le second n’est que recherche de succès personnels. On ne saurait, en vérité, assimiler les deux méthodes. L'une peut faire l’économie de Dieu, l’autre ne se conçoit que dans l’atmosphère de la foi ; elle est tendue vers des fins surnaturelles ; elle postule la réalité de Dieu et de son action.

Si les méthodes spirituelles, envisagées dans ce qui fait leur substance, postulent la grâce, elles l’appellent encore, dirai-je, par l'humilité qu’elles impliquent. La volonté de suivre une méthode, de se soumettre à üne règle, à une discipline, au lieu de livrer sa vie aux fluctuations de la sensibilité, ne peut-elle pas être une manifestation de la grâce et la réponse de l’homme à une sollicitation divine, tout autant que la décision d’attendre je ne sais quelle impulsion d’En-haut ou quel ordre précis pour l’accomplissement

d’un acte quelconque, que ce soit la prière, l’assistance au culte, le renoncement ou n'importe quel autre exercice ? N’y at-il pas, en définitive, plus d’humilité dans cette attitude de soumission aux lois de notre nature, dans l’acceptation de cette voie détournée, plus obscure et plus laborieuse, que dans cette volonté affirmée de n’agir jamais que sous l’impulsion directe de Dieu, sous la maîtrise manifeste de l'Esprit ? Et cette humilité n’est-elle pas déjà un don de la grâce en même temps que l’attente et l’appel de la grâce ? Pourquoi, en effet, ne parlerait-on d'initiative divine qu’à propos de l'impulsion ressentie à sortir d’un état de passivité pour accomplir un acte sporadique et isolé, quitte à retomber ensuite dans cette même attitude d’expectative, jusqu’à ce que se produise une nouvelle impulsion de l'Esprit ? Cette même initiative divine ne peut-elle pas tout aussi bien se manifester en inclinant notre volonté à accepter une discipline et à entreprendre toute une série méthodique d’actes s’enchaînant les uns aux autres et constituant une règle de vie ? En vérité, on ne voit pas comment l'initiative de Dieu et la réalité de la grâce prévenante seraient mieux affirmées et sauvegardées dans un cas que dans l’autre.

Aussi bien, pourquoi opposer ainsi la voie méthodique à la voie libre et spontanée de l'inspiration ? Ces deux voies ne se croisent-elles pas et ne se recroisent-elles pas sans cesse ? Aucune méthode humaine, si précise et minutieuse soit-elle, ne saurait dispenser d’agir parfois d’une façon toute spontanée ; et si cachée que soit habituellement l’action de Dieu dans une âme, il ne laissera pas d’y avoir des moments où cette action, rompant le cadre des méthodes habituelles, sollicitera cette âme avec une force et une clarté plus ou moins vive à des décisions nouvelles et imprévues. En revanche, si docile que veuille être une âme profonde aux mouvements et à la direction de l'Esprit, elle sera parfois obligée de marcher en ayant recours aux lumières ordinaires de la foi et de la raison, d’en appeler, pour se conduire, à l’humble labeur de la réflexion et du bon sens, ou de s’abandonner aux réflexes de l’habitude.

Remarquons encore que les méthodes ne sont pas, comme on le leur reproche parfois, un effort pour conquérir la grâce ; le plus souvent, elles ne veulent que nous mettre en mesure de la recevoir en nous arrachant aux distractions et aux négligences. Il y a des paroles de Dieu que l’on n’entend bien que dans le silence, et l’ascèse du recueillement a pour

but de nous mettre dans cet état d’attente et de désir où Dieu peut enfin nous parler. « Notre effort, notre travail, dit H. Bois, doivent avoir pour but et pour résultat de nous vider de nous-mêmes, afin que Dieu puisse habiter en nous. Notre travail doit consister à nous mettre et à nous tenir en contact avec le Christ, afin que la vertu du Christ pénètre en nous et que ce soit elle qui nous transforme, et non pas nous. » (1).

I y a plus. Pour s'appliquer à une méthode, se soumettre à une discipline une fois qu'on l’a acceptée, il y faut une persévérance, une ténacité, une volonté qui ne seront vraiment efficaces que soutenues par la grâce. On voit, par suite, l'erreur qui consiste à dire que la méthode dispense de la grâce. Non, la méthode est bien plutôt un de ces multiples moyens humains dont peut se servir la grâce, comme nous avons vu qu'elle peut se servir des hommes pour prêcher, appeler ou diriger. Elle est vaine sans la grâce, mais tout en elle postule et appelle la grâce. C’est ce qu’avait bien vu Pascal : « Je reconnais, mon Dieu, disait-il, que mon cœur est tellement endurci et plein des idées, des soins, des inquiétudes et des attachements du monde, que la maladie, non plus que la santé, ni les discours, ni les livres, ni vos Ecritures sacrées, ni votre Evangile, ni vos mystères les plus saints, ni les aumônes, ni les jeûnes, ni les mortifications, ni les miracles, ni l’usage des sacrements, ni le sacrifice de votre corps, ni tous mes efforts, ni ceux de tout le monde ensemble, ne peuvent rien du tout pour commencer ma conversion si vous n’accompagnez toutes ces choses d’une assistance tout extraordinaire de votre grâce. » (2).

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Que la direction spirituelle, conclurons-nous, soit étroitement associée dans le catholicisme à l’usage des méthodes spirituelles, on ne saurait le nier. Le catholicisme a mis, en général, plus que ne l’a fait le protestantisme, l’accent sur la valeur des exercices spirituels et la nécessité d’une discipline. Mais cela ne suffit pas à légitimer une suspicion protestante contre la direction. En effet, le protestantisme n’a jamais été complètement étranger aux exercices méthodiques, bien

() H. Bois : Lettres de direction, t. I, pp. 129-130. : 3 (2) Prière pour le bon usage des maladies, IV. Cest nous qui souli-

gnons.

qu’il les ait réduits au minimum et, surtout, qu'il leur ait contesté toute valeur satisfactoire ou méritoire. Il tend aujourd’hui, sous des influences diverses, à une culture plus systématique et organisée de la vie spirituelle, et cela sans renier son principe, mais par suite d’une appréciation plus juste des besoins et des nécessités de notre nature. Cette tendance ne peut que favoriser la direction spirituelle. Dans la mesure où il renoncera à cette spontanéité, qui n'était souvent qu’anarchie, et à cette soi-disant liberté, qui n’était qu’asservissement à ses oscillations affectives et à sa fantaisie, le protestant sentira le besoin d’être conseillé, guidé, éclairé et dirigé.

Quant à poser la moindre contradiction entre l’emploi des méthodes spirituelles et l’affirmation essentiellement protestante de la grâce gratuite, nous avons essayé de montrer que c'était une erreur et un préjugé. Il n’y a jamais eu contradiction entre l’effort de l’homme : « Travaillez à votre salut ! » et l’action de Dieu. A quelque théologie, calviniste ou synergiste, que l’on se rattache, nul n’a jamais contesté que l’homme ne dût travailler ; la seule question est celle de savoir quelle est la manière la plus efficace, pour lui, de diriger ses efforts. La direction spirituelle peut l’aider d’une triple façon : en lui rappelant, d’abord, la nécessité de cet effort méthodique et persévérant ; en le conseillant ensuite dans le choix d’une méthode spirituelle qui convienne à sa nature et à ses circonstances ; en contrôlant, enfin, les résultats et en prévenant avec sagesse les négligences et les excès.

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