‹ Direction Spirituelle et Protestantisme: Étude Sur La Légitimité D'une Direction ProtestanteChapitre 18 sur 43 · EU OS · texte numérisé non relu

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qui seul est bon, en sorte que le pécheur reprenne, à chaque instant, conscience de son pardon. À vrai dire, elle ne pourra guère aller beaucoup plus loin et dépasser ce stade initial. Le chrétien sera toujours un pécheur qui a besoin de la miséricorde divine — ce qui, sans doute, est vrai ; — mais ne le considérant jamais que sous cet aspect, la direction ne pourra faire autre chose que l’engager à recourir sans cesse au pardon de Dieu, sans essayer de l’aiguiller sur les voies précises d’un perfectionnement qui, mesuré à l'infini divin, sera toujours inexistant. A cet égard, il n’y aura pas grande différence entre la direction d’une âme qui cherche le salut et celle d’une âme qui l’a déjà reçu par la foi, puisque tout ce que peut faire cette âme, c’est de saisir toujours à nouveau, comme au premier instant de sa vie chrétienne, cette grâce du pardon divin.

Cest là, sans doute, une des raisons pour lesquelles la direction spirituelle protestante est, en général, si nettement insuffisante quand il s’agit de ceux que l’apôtre appelait « les saints ». Autant elle est qualifiée pour orienter les âmes sur la seule voie où l’on puisse trouver la plénitude du salut, celle de la foi, autant elle est peu préparée à conduire ces âmes sur les voies de la perfection chrétienne ; elle les laisse trop piétiner sur place et comme tourner en rond, comptant sur les manifestations spontanées de cette foi qui ne peut pas ne pas porter des fruits. Mais, n’est-ce pas précisément sur ces chemins de la sanctification qu’une âme a besoin d’être orientée, guidée, conseillée ? On lui dit qu’il faut obéir, mais on ne précise pas ce qu'est cette obéissance, on la renvoie à la Parole de Dieu — et heureusement, l'Evangile est un bon directeur de conscience, en un sens le meilleur de tous ! — Mais on hésite à préciser ce que doit être le contenu de cette obéissance, parce qu’on n’a pas de norme à laquelle on puisse mesurer la vie chrétienne.

Si, au contraire, on met l’imitation de Jésus-Christ au centre de la morale évangélique, la direction spirituelle pourra devenir beaucoup plus précise ; elle pourra parler de perfectionnement chrétien, sans en revenir au mérite des œuvres ; elle pourra dessiner, au regard du fidèle, un idéal concret, et Pacheminer vers cet idéal d’oubli de soi, de service, de confiance, d’humilité, de consécration, en éclairant successivement du feu de sa méditation tel ou tel aspect de l’humanité du Christ.

Ce n’est pas là rabaisser le Christ, n’en faire qu’un modèle.

L'imitation du Christ ne peut être proposée qu'à des âmes que le Christ a saisies, qui vivent dans la grâce et pour lesquelles il est le Sauveur. Mais si le Modèle ne doit pas nous faire oublier le Sauveur, le Sauveur ne doit pas non plus nous faire oublier le Modèle. |

Seulement, il convient d’éviter ici une erreur de méthode. Cette évangélique imitation du Christ ne saurait être le résultat d’un effort direct, d’une tension, de la poursuite tenace de quelque inaccessible idéal. Il ne servirait de rien de nous examiner minutieusement pour faire l'inventaire de notre pauvreté, et puis de nous acharner à la conquête de ce qui nous manque. La direction spirituelle restera toujours celle de la foi. Elle dirigera l’âme vers le Christ et la contemplation du Christ. C’est lui qui reste au centre de notre regard et de notre vie ; et c’est ce regard obstinément fixé sur lui, ce regard de la foi, « regard où toute l’âme se porte », disait Vinet, qui sera le principe même de notre transformation intime, à son image. Saint Augustin l'avait compris, qui s’écriait : « O Dieu, guéris mon regard ! »

Ainsi, la direction spirituelle protestante, alors même qu’elle propose l’imitation de Jésus-Christ, n’abandonne pas le terrain de la Réforme, celui de la foi. Le salut par la foi reste la donnée fondamentale et le regard de l’âme ne cesse d’être dirigé vers le Christ. Toutefois, l’intention de ce regard, si l’on peut dire, diffère. Après avoir contemplé et saisi en Jésus-Christ la miséricorde de Dieu, on le regarde encore, d’une vue moins dogmatique, en contemplant son humanité, et tout ce qui fait, de cette humanité sainte, le type achevé de l’homme, le second Adam.

Le protestantisme a peut-être trop négligé la divine humanité du Christ. Certes, il a donné au monde un type de chrétien austère et fort, inébranlable, inaccessible à l’intimidation comme à la corruption, capable de résister à l’assaut des tempêtes. Mais ne manque-t-il pas parfois quelque douceur évangélique à ces caractères granitiques, un sourire qui tempérerait ce que peuvent avoir de cassant les arêtes ? Ne manque-t-il pas un peu de charité à nos rigueurs dogmatiques, un peu de pitié et de clarté à nos âmes prosternées dans leur néant devant la souveraineté divine, mais qui ne reviennent pas toujours de ces prosternements avec l’humilité qui nous ferait considérer les autres comme plus excellents que nous-mêmes ?

A ces lacunes, la contemplation de l’humanité du Christ

pourrait remédier, et, sans altérer les caractères fondamen-

taux de la piété protestante, elle pourrait apporter à cette piété

plus de lumière, plus de joie, un peu de cette divine douceur

évangélique qui donne un tel parfum aux vies chrétiennes où

se manifeste une authentique imitation de Jésus-Christ. Ainsi, de toute manière, la direction s'avère utile.

Là où l’on nie, pour le chrétien, la possibilité d'apprécier un progrès quelconque et où l’on voit un danger dans le sentiment d’un plus ou d’un moins qui nous détournerait de chercher à chaque instant notre refuge dans la miséricorde divine, la direction est encore utile pour ramener sans cesse le chrétien au sentiment de son péché et à la certitude de son pardon.

Toutefois, nous avons été amené à discuter certaines affirmations de cette théologie, et avons essayé de montrer qu’il y a une croissance dans la grâce, un développement qui tient plus de la vie organique que d’une progression mathématique ; nous avons saisi dans la foi le principe de ce développement, mais une foi qui, tout en s’appropriant « la grâce qui est en notre Seigneur Jésus-Christ », se nourrit aussi de l’humanité du Christ. C’est dans une telle conception que la direction spirituelle nous paraît reprendre tous ses droits et redevenir un appui utile et bienfaisant pour l’âme en marche vers la perfection chrétienne.

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