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tions et des mouvements du Saint-Esprit » (1). C’est par la direction que l’évêque de Genève, qui prend ici à partie les protestants, croyait pouvoir soustraire l'inspiration aux périls du libre examen et, en dernière analyse, de l’illuminisme. < Le directeur chrétien, a-t-on dit, a pour mission de déclarer au dirigé si telle ou telle de ses inspirations vient de Dieu ou de l’amour-propre » (2). Léon XIII, dans sa condamnation de l’Américanisme, avait précisément en vue « ceux qui rejettent toute direction extérieure comme superflue ou comme moins utile. étant donnés les dons que l'Esprit Saint répand dans les âmes fidèles » (3). L’inspiration individuelle rend la direction non pas inutile, mais, au contraire, plus utile que jamais.
Quant à la Réforme, partie, semblait-il, pour élaborer une théologie de l'Esprit, elle a, si l’on peut dire, tourné court, en raison des excès des illuminés et des anabaptistes. Quoi qu’en pense le catholicisme, l’inspiration individuelle lui est suspecte, et, pour se garder des outrances de l’illuminisme, elle a fini par emprisonner le Saint-Esprit dans la Bible, comme le catholicisme l’a fait dans l’Eglise et la hiérarchie. Parce que l'Esprit est un et qu’il ne peut pas se contredire, la Bible sera la seule pierre de touche pour le discernement des esprits, l’œuvre du Saint-Esprit ne pouvant que « sceller et confirmer en nos cœurs la doctrine qui nous y est dispensée » (4). Voilà pourquoi le protestantisme ramène toujours à la Bible, alors que le catholicisme ramène à l’Eglise (5).
() Vrags entretiens spirituels, Œuvres, t. VI, pp. 214-215. Cf. encore : Introd. à la vie dévote, II, ch. XVIII, Œuvres, t. III, pp. 108-111.
(2) F. ViNcenT : Saint François de Sales directeur d’âmes, p. 441.
(3) Lettre du 22 janvier 1899.
« La direction, a-t-on dit, ne consiste pas à substituer l’action de l'homme à celle du Saint-Esprit. La première retient dans la ligne droite ; elle est le rail qui trace le chemin et empêche les écarts ; la seconde est le moteur qui donne l’élan et le mouvement. » L. P.: L'art de la direction spirituelle, « La vie spirituelle », 1935, p. 404. Cette image est révélatrice : c’est la direction qui trace le chemin, capte et canalise les mouvements de l’Esprit.
(4) Inst. chrét., I, 1x, 1.
(5) Il n’en reste pas moins une sorte de dualité au sein du protestantisme. Les affirmations relatives au caractère définitif et normatif de la Bible d’une part, les libres inspirations individuelles d’autre part (Quakers, Pentecôtistes, groupes d'Oxford) s’y heurtent périodiquement. Peut-être pourrait-on entrevoir une sorte de conciliation en maintenant le caractère définitif et normatif de la Bible quant à la doctrine. Y renoncer, serait méconnaître la valeur absolue de Jésus-Christ. Le Saint- Esprit, en revanche, pousserait sans cesse à des réalisations pratiques inédites. De fait, n’est-il pas frappant que les grandes conquêtes chrétiennes (suppression de lesclavage, amélioration du sort des prisonniers, traitement plus humain des aliénés, expansion missionnaire) aient
Ce n’est pas que le protestantisme ne reconnaisse, lui aussi, la valeur de l’Eglise, Il ne laisse pas, quoi qu’on en dise, le fidèle seul en face de sa Bible pour y puiser ce qu'il lui plaît et l’interpréter à sa guise. L'Eglise est une réalité ; elle est là pour enseigner et pas seulement pour combattre. Ce rôle de l'Eglise, que l’on a parfois tendance à méconnaître, est admirablement mis en relief dans les lettres de direction de Calvin. Le grand bienfait de l'Eglise est « d’exercer les fidèles tous les jours en bonne doctrine » (1). Aussi le réformateur conseille-t-il à ceux qui le peuvent de sortir de France pour se joindre à leurs frères et faire cesser cet isolement spirituel qui est le danger des dangers (2). Telle est pour lui l’importance de l'Eglise, qu’au fond, plus encore que le pays de notre naissance, c’est elle qui est notre vraie patrie (3). C’est dans le sentiment de la valeur de l'Eglise, de l'Eglise « dressée », organisée, extériorisée, qu’il exhorte les fidèles persécutés à se réunir en assemblées secrètes, en dépit des ordres du roi et des risques courus, de façon à donner quelque expression visible à l'Eglise, invoquer en commun le nom de Dieu et « recevoir quelque instruction bonne et sainte ». L'Eglise est donc une nécessité pour le fidèle. Sa mission essentielle est la prédication de la Parole de Dieu, Cette mission doctrinale passe, pour Calvin, avant toute considération sociologique. Aussi serait-il faux de laisser entendre que la direction protestante laisse le fidèle seul, en face de sa conscience et de sa Bible (4). Elle le ramène, elle aussi, à l'Eglise, le soumet, en un certain sens, au magistère de l’Eglise, à son ensei-
eu comme origine les visions de quelques chrétiens inspirés ? Ce n’est qu'après coup que l’on découvre dans la Bible des textes propres à appuyer et à légitimer ces visions ; jusqu'alors, ces textes étaient restés lettre morte. Le témoignage intérieur du Saint-Esprit est ainsi nécessaire, non seulement pour nous assurer de la vérité de la Paroke de Dieu contenue dans la Bible, mais encore pour faire jaillir de la Bible des révélations toujours nouvelles pour la réalisation pratique du christianisme dans le monde.
(1) Lettres françaises, t. I, p. 304.
(2) Il exhorte une demoiselle inconnue à être enfin « conjointe avec le troupeau pour suivre la voix du pasteur ». « Déplaisez-vous, lui dital DERe comme brebis égarée par les déserts. » Lettres françaises, t. I, p. 4
(3) « Il faut que nous préférions à notre pays toute région où Dieu est purement adoré, que nous ne désirions meilleur repos de notre vieillesse que d’habiter en son Eglise où il repose et fait sa résidence. » Lettres françaises, t. I, p. 183.
. @) « Le fidèle ne peut plus s’isoler dans la lumière radieuse de sa foi individuelle, Calvin l’encadre… » Imbart DE La Tour : Calvin et l’Instifution chrétienne, p. 99. Cf. également ce que nous avons dit du maintien de lunité doctrinale de l’Eglise par le moyen de Ja juridiction des consistoires calvinistes, Supra, p. 42. à
gnement doctrinal, qu’elle ne saurait concevoir, il est vrai, que comme identique à celui des Ecritures.
Ainsi, alors même qu’il est ramené à l'Eglise, le protestant est ramené à l’Ecriture, à l’Ecriture interprétée et expliquée par l'Eglise, c’est-à-dire par le magistère des pasteurs et des docteurs qui ont fixé ces interprétations dans les confessions de l'Eglise, mais à l’Ecriture pourtant, dont l'Eglise entend ne pas s’écarter et à laquelle, en dernière analyse, elle en appelle toujours. Ainsi, dans le protestantisme, l'Eglise demeure théoriquement subordonnée à la Parole de Dieu. Dans le catholicisme, l’Eglise se subordonne la Bible qu’elle se reconnaît le droit d'interpréter conformément à sa tradition. L’inspiration individuelle trouve ainsi toujours ses limites et ses critères : dans un cas, c’est l'Eglise, dans l’autre, la Parole de Dieu. Pour ce qui est de la direction spirituelle, la différence d’atmosphère est ici encore immédiatement sensible.
6° La direction catholique est plus optimiste, la direction protestante plus pessimiste quant aux possibilités de la nature humaine.
Cette différence dérive en droite ligne de la manière dont le catholicisme et la Réforme ont entendu, chacun suivant sa pente propre, le dogme du péché originel. Ce dogme, en effet, est, en spiritualité comme en pédagogie, le nœud de toutes les questions, le point vital d’où tout procède et auquel tout se ramène (1). Or, deux grands courants s’opposent dans l’histoire de la pensée chrétienne : le courant augustinien et le courant auquel saint Thomas d'Aquin a attaché son nom.
Dans sa réaction contre Pélage, l’évêque d’Hippone a été conduit à affirmer la corruption totale de la nature humaine par le fait de la chute. Désormais, cette nature ne possède en propre que « le pouvoir de mal faire, le mensonge et le péché. Nous sommes devenus une masse de boue qui est une masse de péché » (2). Et saint Augustin, tirant les consé-
(1) Cf. F.-W. FœRsTER : Le dogme du péché originel et l'éducation. « Foi et Vie », 1er février 1931, pp. 37 et ss.
(2) Cf. A. GauDeL : Dictionnaire de théologie catholique, Paris, Letouzey, 1933, art. Péché originel, col. 378.
L'abbé Gaudel essaie d’ailleurs de montrer que la pensée de saint Augustin n'avait pas la rigueur dogmatique de définitions conciliaires, qu’elle comporte certaines atténuations, et que les conclusions qu’en ont tirées Luthériens, Réformés et Jansénistes sont en général un durcissement de la doctrine augustinienne, poussée trop unilatéralement à l’absolu,
quences logiques de cette incapacité où est l’homme de faire autre chose que le mal, aboutit à la prédestination, Or, c’est de l’augustinisme que s’inspirera la Réforme. Luther était un moine augustin. De la même tradition naîtront plus tard, au sein même du catholicisme, le baïanisme et le jansénisme, deux théologies d’ailleurs condamnées par l'Eglise. Le calvinisme est sans doute l’expression la plus absolue et la plus cohérente de ce pessimisme radical. Il ne laisse rien subsister en l’homme de sa nature primitive. Nous sommes corrompus et pervers en toutes nos parties. Notre nature ne produit rien qui ne mérite condamnation. Dès lors, tout dans le chrétien est l’œuvre de la grâce, une grâce nécessitante, à laquelle l’homme est incapable de collaborer ; sa volonté, quand il obtempère à la grâce prévenante, est elle-même mue par la grâce (1). |
En face de ce pessimisme absolu quant à la nature de l’homme déchu, le courant thomiste, qui a prévalu dans l'Eglise catholique, représente un optimisme tout au moins relatif, À la nature primitive qui était celle d'Adam, et qui, telle quelle, n’était point indigne de la sagesse et de la bonté du Créateur, Dieu, dans sa libéralité, avait ajouté le don gratuit de la grâce sanctifiante et de la justice originelle, pour compléter la perfection de l’état d’innocence et faciliter lPascension humaine vers la vision béatifique. En vertu de cette grâce sanctifiante, l’esprit et la volonté d'Adam étaient soumis à Dieu ; en vertu de la grâce d’intégrité ou de justice originelle, ses passions naturelles demeuraient sous le contrôle de sa volonté et de sa raison ; il était ainsi en possession d’une merveilleuse unité intérieure. Mais, du fait de la chute, il a perdu la grâce sanctifiante et la justice originelle. Toutefois, si la nature primitive de la créature humaine était ainsi dépouillée des privilèges gratuits dont elle avait été ornée, détériorée de ce chef dans son âme et dans son corps, elle n’était point atteinte pour autant dans ses éléments constitutifs strictement naturels, comme le libre arbitre et la capacité de faire quelque bien d’ordre moral. « On ne laissa pas de l'estimer capable de vie intellectuelle, morale et religieuse. Pas plus par le péché originel que par le péché actuel, la nature n’est atteinte en sa constitution et ses principes. » (2). « Ainsi la peine du péché originel ne consiste pas dans l’alté-
(1) Cf, Inst. chrét., II, im.
(2) GAUDEL : Péché originel.…., col, 598,
ration des forces de la nature, mais dans le fait qu’elles sont laissées à leur infirmité congénitale, » (1). Dans cette conception, l’homme naturel est incapable d'accomplir un acte qui puisse assurer son salut ; la grâce lui est toujours nécessaire ; mais il trouve en lui des commencements qui peuvent être développés, de bons mouvements que la grâce saura exploiter. C'est le mot de saint François de Sales, un des hommes les plus représentatifs de cet optimisme humaniste : « Notre cœur humain produit bien naturellement certains commencements d'amour envers Dieu. » (2). On admet, en particulier, que le libre arbitre, atténué, diminué, est cependant suffisant pour faire le bien et, dans une certaine mesure, éviter le mal : ainsi, quoiqu'il soit incapable de nous justifier et de nous sauver, il peut cependant collaborer avec la grâce.
Nous ne diseuterons pas ici l’augustinisme et le thomisme. Nous avons dit ce qu’il nous paraissait y avoir d’exagéré dans le pessimisme absolu d’un Calvin (3). Quoi qu’il en soit, le pessimisme plus ou moins accentué de la théologie réformée trouve son expression dans la direction spirituelle protestante, tandis que des vues plus optimistes inspirent la direction catholique. D'une manière générale, la direction protestante attendra plus de la grâce, elle s’efforcera de mettre et de maintenir l’âme en état de réceptivité et de la préparer en même temps à acquiescer à la grâce ; quoi qu’elle puisse laisser à l’homme, elle ne saurait mettre en question l'initiative de Dieu. Son but, dans la mesure où Dieu voudra se servir d’elle comme d’un instrument, sera d’amener l’âme à Ja foi, la foi étant précisément une attitude avant tout réceptive. Aussi conseillera-t-elle, avec Vinet, de regarder le Christ d’un regard « qui le reçoive tout entier dans l’âme par les yeux » (4), avec Frommel, de l'écouter jusqu’à ce que l’on entende sa voix vivante, avec H. Bois, de le contempler jusqu’à être subjugué par lui (6).
Evidemment, à la limite, ce serait la passivité ; mais cette limite est toute théorique et ceux-là mêmes qui posent l’affrmation doctrinale absolue que l’homme ne peut rien, absolument rien, pour l’œuvre de son salut et que Dieu fait tout, se gardent pratiquement de cette attitude paresseuse. D'autre
(1) GaupeL : Péché originel, col. 600.
(2) Traité de l'amour de Dieu, I, ch. XVII, Œuvres, t. IV, p. 82. (3) Cf. supra, pp. 147 et ss.
(4) Le regard. Etudes évangéliques, p. 42.
(5) Lettres de direction, t. II, p. 100,
part, une attitude réceptive n’est pas une attitude de passivité ; l’attente est déjà un acte où toutes les forces de l’âme se portent, un acte fait de désir, de prière, de vigilance. Or, c’est précisément, nous l’avons dit, à produire ces conditions de la grâce que tendra la direction protestante. Alors même qu’elle paraît fondamentalement volontariste, faisant sans cesse appel à l'effort, à la persévérance, à la discipline, c’est toujours, en définitive, une attitude réceptive qu’elle cherche à promouvoir. Tout l'effort que demande, par exemple, L. Meyer, n’est pas un effort tendu vers le dehors si je puis dire, vers une sainteté qu'il s’agirait de conquérir de haute lutte ; c’est un effort tendu et ramassé en un acte unique et tout intérieur, l’acte sans cesse renouvelé de la prière, . acte réceptif par excellence, qui demande tout, et qui est à l’origine de toutes les grâces reçues.
Sans doute, la direction catholique ne néglige pas la grâce ; elle affirme que, sans le secours de cette grâce, l'homme ne peut pas parvenir au salut. Mais de ses vues optimistes sur la nature humaine, elle conclut à la possibilité pour l’homme de se développer, de grandir spirituellement, tout au moins jusqu’à un certain point, par ses seules forces. Aussi s’agirat-il de cultiver nos inclinations naturelles, de faire acte de volonté, car l’homme naturel est éducable. De là l’ascèse catholique, cet entrainement rationnel à la vertu et à la sainteté ; elle repose sur cette affirmation que la volonté suffit pour arracher Pivraie de notre cœur et développer, dans le sens de Dieu, les puissances de l’âme ; elle met en œuvre « les moyens innombrables qui nous restent encore de monter au parfait » (1), Mais n’y a-t-il pas là une erreur psychologique, et n’est-ce pas dans la détente plutôt que dans la tension de la volonté que s’accomplissent les transformations profondes de l’âme ?
Quoi qu’il en soit, la direction catholique n’aura pas immédiatement pour objectif ces transformations intérieures, ces ruptures décisives qui déplacent le centre même de la conscience et reconstruisent le moi en une synthèse nouvelle, La vie chrétienne apparaît bien plutôt à la pensée catholique
(1) F. VincenT : Saint François de Sales directeur d’âmes, p. 84.
La direction de François de Sales est caractéristique à cet égard de la direction catholique. Pour l’évêque de Genève, dit encore Vincent, « la religion s’identifie avec la culture de nous-mêmes, cette culture qui commence par le soin de ne pas nous dégrader, et qui se continue par l'effort constant pour nous purifier et nous élever. Tout son système ascétique et cultuel s’organise en vue-de cette fin suprême : nous angéliser, nous diviniser ». Op. cit., pp. 128-129,
comme le développement de tendances préexistantes, le prolongement, sur une même ligne, des mouvements naturels de l’âme. La seule chose nouvelle sera l’apport de la grâce pour aider à effectuer à plein cette culture et ce développement ; encore cette grâce ne fera-t-elle que rendre à la nature ce dont l'avait privée la faute originelle et la rétablir dans son intégrité. Or, cette grâce est essentiellement la grâce sacramentelle. Nous sommes ainsi amenés à souligner, d’un point de vue nouveau, l'importance du sacrement dans la piété et, par là-même, dans la direction catholique. Le sacrement s’ajoute à l’état de nature comme une sorte d’adjuvant extérieur et suffit à conduire le fidèle sur le chemin de la sainteté. L’eucharistie, a-t-on pu dire, « est une divinisation progressive de l’âme sous l’action du principe nutritif » (1).
Tandis que la direction catholique poursuit ainsi le perfectionnement de l’homme naturel avec le secours de la grâce sacramentelle, la direction protestante voit, avant tout, avec saint Paul, dans la vie chrétienne, une sorte de mort et de résurrection. Son pessimisme ne lui permet pas de se satisfaire d’un simple perfectionnement moral, Alors même qu’elle reconnait en l’homme l’existence de ces points d’attache ou d'insertion de la grâce dont nous avons parlé, et la réalité de ce germe divin que Dieu a déposé en lui, vestige et témoin de son origine surnaturelle, elle sera moins préoccupée de cultiver ce germe que de laisser mourir ce qui doit mourir ; car quelque chose en l’homme doit mourir pour qu’il devienne chrétien : c’est, sous quelque forme qu’elle se produise, la crise de la conversion. Quelle que soit la valeur du sacrement, celui-ci ne remplace jamais la conversion ; il faut à l'âme, pon pas avant tout un adjuvant pour fortifier un développement spirituel naturellement ébauché, maïs une rénovation et comme une nouvelle création. C’est là un thème essentiellement calvinien : se renoncer soi-même, mourir avec le Christ, porter avec lui sa croix, être enseveli avec lui (2). Sans doute, il s’agit parfois de cultiver et de développer. Nous avons affirmé la légitimité d’une pédagogie de culture, et par là la direction protestante s’infléchit vers la direction catholique. Mais la valeur de cette pédagogie de culture n’infirme pas la nécessité, plus immédiate peut-être, des ruptures indispensables. Il s’agit aussi et avant tout d’abatire : « Puisque toute
() F. VincenT : Saint François de Sales directeur d’ämes, p. 380, (2) Cf. en particulier Inst. chrét., II, vu, 1, XV, 8, etc.
notre nature est ennemie à Dieu, écrit Calvin à Mme de Cany, le Royaume de notre Seigneur Jésus-Christ ne peut être dûment établi, jusques à ce que tout ce qui est du nôtre soit abattu, jusques à notre raison et sagesse. » (1). C'était également la pensée de Frommel : « Il faut renoncer et se renoncer jusque dans son fond, abdiquer et s’abdiquer soi-même, et alors, au moment où l’abîme du néant s'ouvrira pour vous engloutir, la vie de l’Esprit surgira en vous, vous portera, vous ressuscitera, » (2). Lui-même était passé par une expérience semblable, une expérience qui se renouvelait sans cesse et dans laquelle il voyait une loi et une condition de la vie spirituelle.
La direction protestante se poursuit ainsi dans une atmosphère de pessimisme quant à l’homme naturel et, sinon d’un pessimisme absolu, du moins d’un pessimisme qui paraîtra toujours accentué en regard de l’optimisme catholique ; elle attend peu et, le plus souvent, rien de lui ; et la grâce, sur laquelle elle compte, n’est pas essentiellement la grâce sacramentelle, une grâce que l’habitude tend trop souvent à mécaniser, mais une grâce qui transforme l’individu et le renouvelle dans le tréfonds de l’être. Un des buts de la direction protestante sera d’acculer l’homme à cette repentance, à cette abdication, à cette mort. Le catholicisme, sans méconnaître la nécessité de certaines ruptures, s’attache plutôt à découvrir « ces tiges encore frêles qui ne demandent qu’à s'épanouir en frondaisons de vertus » (3). De là un certain moralisme catholique : on développe les vertus sans quitter, malgré le secours de la grâce, l’atmosphère de la nature (4). Le protestantisme croit à la nécessité d’un changement plus radical de climat spirituel.
7° La direction catholique est plus technique, la direction protestante plus libre et spontanée.
Ce caractère de la direction catholique découle du précédent. Mettre l’accent sur un perfectionnement en quelque sorte naturel, c’est prévoir toute une variété de moyens, de méthodes, parfois même de recettes, pour atteindre cette perfection. La vie spirituelle étant essentiellement une culture des vertus
(1) Lettres françaises, t, 1, p. 284.
(2) Lettres et Pensées, p. 88.
G) M. Caëxac : Les lettres spirituelles en France, t. H, p. 408.
(4) « Ce qui fait le fond du programme de la direction, ce sont les
ae » L'art de la direction spirituelle. « La vie spirituelle », 1925, p. 412,
chrétiennes, ces vertus sont cataloguées et classées, le chemin pour y atteindre minutieusement repéré et jalonné, les moindres étapes décrites avec précision. C’est là ce qui frappe un protestant dès qu’il ouvre un manuel de spiritualité catholique. Les rails sont là, solidement posés, qui doivent conduire l’âme à Dieu, et dont il ne faut pas s’écarter. L'Esprit peut souffler ; si l’on ne sait d’où il vient, on sait du moins où il va.
Un des domaines où cette technique spirituelle apparaît particulièrement précise et minutieuse, est celui de l'examen de conscience. On distingue l’examen général et l’examen particulier. L'examen général, conformément aux exercices de saint Ignace, renferme cinq points. Voici le troisième : demander à notre âme un compte exact de notre conduite depuis l’heure du lever jusqu’au moment de l'examen, en parcourant successivement les heures de la journée, ou certains espaces déterminés par l’ordre de nos actions. L'examen particulier nous permet de prendre corps à corps nos défauts les uns après les autres et de les vaincre ainsi plus facilement ; il consiste à noter ses progrès, ses échecs, à s’examiner sur une vertu importante que l’on veut acquérir ou sur un défaut que l’on veut combattre, à remonter des manifestations extérieures aux causes intérieures ; on pourra même diviser le sujet de son examen, « de manière à ne pas embrasser toute l’étendue d’une vertu, mais seulement quelques actes correspondant mieux à nos besoins particuliers », On conseille de faire cet examen deux fois par jour, de comparer le premier et le second examen de la journée, de noter les manquements ou les progrès, de comparer les examens du jour avec ceux de la veille, de faire des comparaisons semblables d’une semaine à l’autre, etc. On insiste, il est vrai, sur les dispositions intérieures, sur la nécessité de se mettre en face du Christ, sur le secours de la prière. Il n’en reste pas moins que c’est une méthode volontariste au premier chef qui est ici préconisée, avec de savantes et minutieuses précisions (1).
Saudreau donne le modèle d’un tableau qu’on peut se procurer en librairie et qui porte, en regard de la colonne réservée à chacun des jours de la semaine, les indications suivantes : 1° Prières du matin et du soir bien faites. 2° Dizaines de chapelets. 3° Actes d’obéissance. 4° Application au travail. 5° Actes de patience. 6° Petits sacrifices et victoires sur mes
(1) A. TanqQuEREY : Précis de théologie ascélique et mustique. Nouv, éd., 1923, $ 466 et ss,
défauts. 7° Autres bonnes œuvres. En note : S’examiner chaque soir et marquer, par des chiffres ou des zéros, comment on a pratiqué chaque point du règlement (1).
On peut contester l’efficacité et la sagesse d’une semblable technique. Cette lutte directe contre ses défauts est le plus souvent stérile, et ces petits calculs peuvent devenir décourageants, à moins qu’ils ne favorisent l’orgueil. C’est en demeurant sous l’influence et dans le rayonnement du Christ que l’on est transformé, bien plutôt que l’on ne se transforme soi-même en arrachant l’un après l’autre les plants d’ivraie de son âme, Péguy, en une page admirable, a protesté contre cette méthode qui consiste à « lier tous les soirs, quand ce ne serait que pour les brûler, les misérables gerbes de nos affreux péchés de chaque jour ». A cette méthode trop égocentrique, il oppose ce qu’il appelle la démission de soimême, et la contemplation de Jésus-Christ (2).
On retrouve la même précision, les mêmes étapes rigoureusement définies dans les conseils relatifs à l’oraison. Le catholicisme distingue trois sortes d’oraisons : la méditation, correspondant à la voie purgative, l’oraison affective, correspondant à la voie illuminative, l’oraison contemplative ou oraison de foi, correspondant à la voie unitive (3). On sait les conseils minutieux de saint Ignace sur la méditation (4). Sans doute,
(1) A. SauDREAU : Les degrés de la vie spirituelle. Méthode pour diriger les âmes suivant leurs progrès dans la vertu, Paris, 5° éd., 1929, p. 269.
(2) Ch. PÉGuyx : Le mystère des saints innocents, 7 éd., Paris, Nouv. Rev. franç., pp. 26-33. Péguy n’est du reste pas le seul à signaler les dangers de lexamen de conscience. Des auteurs catholiques ont parfois opposé à l’esprit méthodique de saint Ignace la spontanéité plus libre des Franciscains. Cf. VINCENT : Saint François de Sales directeur d’âmes, p. 372.
(8) Cf. Ludovic DE BESsse : La science de La prière, Paris, Oudin, 1903 et P. CAUSSADE : Bossuet maître d’oraison, nouv. éd., Paris, Bloud et Gay,
(4) Voici comment le P. Mortier les caractérise, signalant lui-même les dangers de la méthode : « Cest une sorte d'exercice militaire qui convient fort bien au chevalier de Dieu que fut saint Ignace. Il monte à lassaut de la vertu comme à l’assaut d’une forteresse, Ses exercices sont une tactique de siège. Tout est ordonné, combiné, pour emporter de haute lutte la place attaquée. Chaque puissance de l’Âme a son rôle tracé, son acte à produire, son bastion à enlever, son fossé à franchir. Rien n’est laissé à l’imprévu, aucune spontanéité n’est permise : il faut suivre de tous points le plan d'attaque. Et plus l’âme avance, plus les moyens d’action se font serrés. Méthode puissante, à coup sûr, qui empoigne toutes les facultés et les brise sous le joug. Elles doivent se rendre et produire dans la méditation suivie, répétée, presque obsédante à force d’être impérieuse, des vérités de la foi, la transformation spirituelle, P. Morrier : Histoire des Maîtres généraux de l'Ordre des Frères pré< cheurs, Paris, 1911, t. V, p. 612. In Vincenr : François de Sales directeur d’âmes, p. 322,
la plupart des directeurs ne préconisent pas la méthode rigide des Exercices ; il n’en reste pas moins qu'il y a toute une technique de l’oraison et une échelle des états d’oraison sur laquelle il convient de s'élever. Cette échelle se confond d’ailleurs avec l'échelle mystique elle-même et aboutit à l’union amoureuse. Sur cette carte de la spiritualité, comme sur « la carte de Tendre » de Mlle de Scudéry, les moindres détours du chemin sont portés et les sentiers d’erreur indiqués, C’est ainsi qu’au long de cet itinéraire qui conduit à l’union contemplative, on mentionne : la contemplation intellectuelle, la contemplation affective ou quiétude, la quiétude parfaite, la quiétude sensible, la quiétude aride, et l’on donne des conseils appropriés à chacun de ces états (1).
En regard de cette complexité et de cette technique, combien la direction protestante est plus simple ! Ce n’est pas qu’elle ignore ou méprise les états mystiques. Frommel parle de « ces visites et de ces présences de Dieu vitalisantes et sanctifiantes », et y reconnait quelque chose d’essentiel (2). Mais les étapes de la vie spirituelle et de la prière ne sont pas décrites avec la précision des manuels catholiques, et le directeur abandonne beaucoup plus à Dieu qu'il ne laisse à la sagesse et à la science des hommes. Il ne croit guère aux chemins tout tracés entre les haies vives des réglementations et des systèmes, et s’il lui arrive de recourir à certaines méthodes spirituelles, c’est pour mieux permettre à l’âme de recevoir les inspirations divines, et non point pour imposer à Dieu un itinéraire préconçu. Le protestant croit intensément à la souveraineté absolue de Dieu et dans ce sentiment, que certains peuvent trouver excessif, il tient à sauvegarder avant tout la liberté divine. Aussi, pas de carte scrupuleusement dressée de la spiritualité protestante, pas de description minutieuse des divers états d’oraison, pas d'examen de conscience indéfiniment détaillé et répété, mais une simplicité tout évangélique et des conseils aussi discrets que possible pour éclairer, écarter les obstacles, débrouiller les subtilités et ramener l’âme à l'essentiel. Le protestantisme se refuse à capter la grâce, à la canaliser, à l’enfermer dans des sacrements, à l’aiguiller sur les rails de ses techniques, à la monnayer en recettes pieuses. Sans doute, et nous y avons insisté, Dieu se sert de moyens humains, de notre bonne volonté, de
(1) A. SAUDREAU : Les degrés de la vie spirituelle, pp. 46-66 et 159-170. (2) Lettres et Pensées, p. 130.
nos résolutions, de nos méthodes, mais si ces disciplines sont nécessaires, elles ne sont jamais suffisantes ; elles nous préparent et nous offrent à l’action de l’Esprit ; celui-ci demeure toujours un acte libre et souverain de Dieu, Nous ne conquérons jamais la grâce, mais Dieu vient au-devant de nos premiers pas trébuchants, il répond à nos balbutiements et seconde dans leur maladresse les efforts qu’il a lui-même suscités. C’est sur son amour que nous comptons, bien plus que sur je ne sais quel mécanisme psychologique que nos gestes déclencheraient, et cet amour est infiniment plus généreux qu’une inflexible loi. Il complète et répare ce que notre faiblesse et notre ignorance laissent inachevé et toujours imparfait. Nous ne sommes pas les prisonniers de déterminismes infrangibles ; la vie religieuse appartient à ce domaine vivant de Ia grâce où la liberté et l'amour se superposent au règne impersonnel de la loi.
Dès lors, il ne s’agit plus de s’écouter, de s’analyser, de se scruter anxieusement pour mesurer ses progrès et faire le compte de ses chutes, noter ses élans ou ses aridités, ses tristesses ou ses joies. Le point de vue change. L’attention est détournée de nous-mêmes et reportée sur Dieu, sur ses promesses, sur son amour, sur la croix. Provoquer un tel changement de perspective, briser le cercle des introspections et des analyses, conduire à une attitude de réceptivité, de confiance et d'abandon, tel sera le plus souvent le principal objectif de la direction protestante.
Voyez la direction de Calvin, Du grand principe de la souveraineté de Dieu, tout découle. Pour ce qui est des épreuves, des combats qui nous sont imposés, acceptation ! Pour ce qui est des décisions à prendre, Dieu premier servi, obéissance à sa Parole ! Et quelles que soient les craintes, les menaces, les tempêtes, confiance ! La vie prend dès lors un dessin tout uni, la route s’éclaire ; hors de tous les labyrinthes il est un chemin direct pour nous conduire au but. La foi et l’obéissance sont choses simples. « Avisez, écrit Calvin à un nouveau converti, de cheminer en cette simplicité de la Foi. » (1). Il exhorte M. d’Andelot à avoir « les oreilles bouchées à ceux qui tâcheront de le détourner de la simplicité de Jésus-Christ » (2). Si Mme de Rentigny est tombée, c’est faute d’avoir « pris une bonne conclusion et ferme de
(1) Lettres françaises, t. I, p. 252.
(2) Lettres françaises, t. II, p. 205.
suivre Dieu en toute simplicité et rondeur » (1). Comme du sommet d’une montagne, les lignes d’un paysage se détachent mieux et se simplifient, et que l’on peut en embrasser l’étendue d'un seul regard, ainsi, des hauteurs où Calvin s'élève, la vie chrétienne apparaît avec des lignes toutes droites, des attitudes toutes simples, On ne se perd plus dans le dédale de techniques raffinées, de procédés minutieux, de recettes subtiles ou de dévotions bizarres ; c’est un paysage austère et dénudé peut-être, mais aux grands horizons et tout éclairé de lumière divine.
Et c’est là, croyons-nous, la vraie direction protestante.
() Lettres françaises, t. II, p. 190.
Nous avons essayé, au cours de cette étude, d’abord de définir et de caractériser la direction spirituelle et d’en mettre à nu les assises bibliques. Nous avons ensuite examiné les objections que l’on y fait du côté protestant ; aucune ne nous a paru porter contre une direction sainement comprise. Enfin, nous avons été amené à confronter direction catholique et direction protestante pour mieux préciser les caractères propres d’une direction essentiellement protestante.
Notre conclusion voudrait être une conclusion pratique. En présence du désarroi où se débattent tant d’âmes, il faut, croyons-nous, mettre en honneur, dans le protestantisme, un ministère de direction qui, sans en avoir jamais été complèetement absent, n’y a pas eu la place qu’il aurait méritée. Voilà bien des années déjà que le pasteur Babut, de Nîmes — qui fut un de nos premiers maîtres spirituels et dont nous nous plaisons à évoquer ici le souvenir — signalait chez nous « ce manque d’expérience et de savoir faire dans l’art divin de traiter et de guérir les âmes », et voyait, dans cette carence, « une des principales causes de la rareté de nos succès spirituels » (1). Quelques années plus tard, nouveau cri d'alarme : « Ce ministère auguste et spécial (de la direction), écrivait un pasteur, a été perdu de vue dans plus d’une église ; il faut le regretter, car c’est au détriment des âmes qui demeurent dans une lamentable médiocrité de vie spirituelle » (2). Dernièrement encore, le pasteur Marc Boegner déplorait cette lacune. Après avoir montré qu’il y a une direction légitime, il s’écriait : « Qu’une telle direction spirituelle s’exerce trop rarement, la détresse des âmes en témoigne avec une douloureuse éloquence. » (3).
La légitimité d’un tel ministère une fois posée — ce que nous avons essayé de faire — nous sommes en droit d’affirmer sa nécessité. Il répond aux besoins de beaucoup d’âmes, et non pas forcément à des besoins morbides. Pierre Janet
(1) C.-E, BaBur : Louis Meyer. « Revue chrétienne », 1895, I, p. 26.
(2) A. MauzvauLr : De la direction spirituelle des âmes. « Revue chrétienne », 1905, I, p. 378.
(3) Mare Boraxer : Qu'est-ce qu’ure Eglise ? Paris, Je sers, 1931, p. 128,
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insiste, il est vrai, sur le besoin de direction qu'éprouvent bien des âmes incapables de se décider elles-mêmes et qui demandent à une volonté étrangère la force qui leur manque (1). Mais à côté de ces psychasthéniques, il est bien des âmes qui, sans avoir rien de morbide, éprouvent ce besoin de direction. « Beaucoup de nos fidèles ont soif d’une direction spirituelle discrète et fervente : il faut la leur donner », affirme le pasteur A.-N. Bertrand (2). « De nombreuses âmes attendent de nous une direction », assurait le pasteur Paradon (3). Quelques années plus tard, son expérience pastorale enrichie, il écrivait dans le même sens : « Aujourd’hui, des âmes, de plus en plus nombreuses, souhaitent d’être guidées, nous demandent de ne pas les laisser seules. » (4). Ces besoins, ceux-là mêmes les constatent qui doutent de leur légitimité et voudraient exercer les âmes « à n’aller qu’à Jésus », telle cette « veilleuse » qui reconnaît, non sans quelque anxiété : < On a besoin de confession, de direction. Nos protestants cherchent le contact spirituel avec quelqu'un qui les guide, les oriente, exige d’eux plus d’effort. » (5). Bien plus, il arrive à ceux qui souffrent, de laisser crier leur âme. Un ingénieur écrivait au pasteur W. Monod : « Des milliers de consciences ne peuvent solitairement et individuellement s'élever jusqu’à Christ ; il leur est indispensable d’avoir, pour les initier, puis pour les diriger, des pasteurs. mais des pasteurs vers qui on puisse aller comme on serait allé vers Jésus, des pasteurs qui parlent comme lui, avec douceur et avec autorité. Ces pasteurs oseront confesser, oseront absoudre, et, s’il le faut, oseront blâmer ; et ils seront écoutés. » (6),
Sans doute, la direction spirituelle ne saurait convenir à toutes les âmes ; il en est de farouchement individualistes qui entendent régler leurs rapports avec Dieu, seules et directement. Elles constituent un type spirituel qui a de nombreux représentants dans le protestantisme, et, bien qu’elle s’accompagne souvent d’un certain orgueil, cette attitude est parfai-
(1) Pierre JANET : Les médications psychologiques, t. II, ch. V : Les directions morales.
(2) Evangile et Liberté, 1° juillet 1925.
(3) E. Parano : L'autorité du pasteur. « Le Christianisme social », 1926, p. 843.
(4) E. Parapon : La direction spirituelle, Etude présentée au Synode régional d’Aix-en-Provence, 17 avril 1934. « Le Christianisme social DA 1959 IP ED. 97
(5) Veillez ! « Bulletin du Tiers-Ordre protestant », juillet 1928, PP: LOT:
(6) W. Moxop : La probité professionnelle du pasteur, « Le Christianisme social », 1925, pp. 144-145,
tement légitime. Mais il est d’autres âmes, que je ne voudrais pas appeler catholiques, car elles sont authentiquement évangéliques et protestantes bien que leur piété présente certaines affinités avec des formes de piété catholique, qui relèvent d’un autre type de spiritualité et qui ont besoin de direction. Le protestantisme doit à ces âmes-là ces conseils, cette tutelle, cette protection dont elles ont besoin, soit momentanément, soit d’une façon plus durable. Ce faisant, il accomplit un acte de charité chrétienne. Souvent ce sont des âmes humbles et ferventes, avides de sainteté, qui veulent être ainsi guidées, des âmes qui se défient d’elles-mêmes et demandent à l'Eglise, représentée par le pasteur, de contrôler leurs inspirations et de les conduire, à travers les tentations et les pièges, sur des voies vraiment chrétiennes. Il serait injuste de vouloir établir, entre ces deux types que nous distinguons, une hiérarchie de valeur et d’affirmer, par exemple, la supériorité du type indépendant, en prononçant sa majorité spirituelle. Ce serait, pour le protestantisme, une erreur de considérer ce seul type comme vraiment évangélique et de s’attacher à le cultiver seul, au mépris des besoins réels d’autres âmes qui peuvent donner, elles aussi, d’admirables floraisons. Traiter de catholiques pareils besoins, y voir les produits artificiels d’une déformation religieuse, les considérer comme une végétation parasitaire sur le sol de l'Evangile, ce serait, croyons-nous, témoigner d’une singulière incompréhension de l’âme humaine et rejeter pratiquement vers le catholicisme ceux qui ne trouveraient pas, dans l’atmosphère de la Réforme, la satisfaction de ces besoins profonds. Le protestantisme serait-il donc un terrain si pauvre qu’il ne pourrait donner naissance qu’à une seule espèce d’âmes ? Son climat spirituel serait-il si âpre que seule une flore de montagne, forte et résistante, pourrait s’y développer à l’exclusion de tant d’autres fleurs, au parfum pénétrant, de nos jardins mystiques ? Nous ne le croyons pas. Nombreuses et diverses sont les plantes que le Père céleste, dans sa générosité, a plantées dans les parterres de la Réforme. Nous devons les accepter toutes et ne pas arracher celles qui ne répondent pas au seul type que, dans notre étroitesse et nos vues préconçues, il nous conviendrait de cultiver.
Ne disons pas que, de toute façon, le catholicisme répondra mieux que nous ne pourrions le faire nous-mêmes aux besoins de telles âmes, et ne prenons pas notre parti de les voir s’éloigner. Le catholicisme y répondra, c’est vrai, mais à sa manière. Le protestantisme doit y répondre à la sienne, de cette manière
souple, réspectueuse, évangélique que nous avons essayé de préciser au cours de cette étude.
Il le fait d’ailleurs plus ou moins, il serait injuste de ne pas le reconnaître, Combien de sermons qui sont de vrais sermons de direction, entrant dans les difficultés des âmes et les guidant à la lumière de l'Evangile ! Le livre est aussi un moyen de direction, et non seulement les quelques volumes de lettres spirituelles que nous possédons, mais d’autres livres qui, sans avoir directement en vue la direction, sont cependant de bons conseillers des âmes. Bien des pasteurs (1) entretiennent une correspondance suivie de direction. Pour un volume publié, combien de lettres, souvent admirables, qui n'ont été lues que par leurs seuls destinataires ! D’autres publient des lettres de direction s’adressant à telle ou telle catégorie de lecteurs, et qui, loin d’être pure fiction, sont le fruit d’un grand nombre de conversations et de contacts directs avec les âmes (2). Les chefs sont souvent, dans les œuvres de jeunesse, les directeurs de conscience des adolescents, avec quelque inexpérience parfois, parfois, au contraire, avec une profondeur et une sagesse qui leur sont manifestement données d’En-haut. D’autres moyens encore peuvent suppléer à une direction spirituelle trop souvent absente. C’est ainsi que le journal intime est une manière de confession en même temps que d’examen de conscience. Franklin et Amiel étaient protestants. Il en est de même de l’enquête dont, en Amérique, on a poussé très loin la technique. Il est des questionnaires extrêmement détaillés, qui n'hésitent pas à pénétrer jusque dans les profondeurs de la vie intime, C’est un peu, transposée sur le terrain du protestantisme, la méthode du confessionnal (3).
Mais tout cela est, en somme, assez fragmentaire. Le pasteur
(1) Les pasteurs ne sont pas les seuls. Je relève ces mots dans une lettre de Mme de Perrot : « Par la correspondance j’ai toujours des combats et des luttes à soutenir contre l’adversaire ; des drames se jouent dans certaines vies et dans certaines familles plus poignants que tout ce qui se joue au théâtre des hommes. » La Mission intérieure, janvier 1938, p. 8.
(2) Par ex. H.-J. RINDERKNECHT : Quatre lettres, Strasbourg, 1937.
(3) Cf. Harold I. DonNELLY : Measuring certain aspects of faith in God as found in boys and girls, Philadelphie, 1931. Un des buts de l’enquête et des « tests » était précisé par les conseils suivants : « Il ne s’agit
as d’un « test » ou d’un examen ordinaire pour lequel vous obtiendrez a note bien ou mal. C’est plutôt un « test » de découverte (a discovery test) destiné à vous aider dans votre effort de pensée et de vie. S’il soulève des questions qui vous troublent, ne craignez pas de vous en ouvrir à quelque maître où à quelque directeur (leader) après avoir répondu au questionnaire », pp. 103-104.
ne peut donner, du haut de la chaire, qu’une direction très générale ; aussi ne répondra-t-il qu'imparfaitement à des besoins individuels et précis. On en peut dire autant du livre. Le travail de direction vraiment effectif est celui qui se fait par conversation ou par correspondance, dans une atmosphère de confiance et d’intimité. C’est à ce travail laborieux, patient, douloureux parfois comme un enfantement, mais qui réserve à celui qui s'y donne les plus pures joies, que nous osons convier les pasteurs. Qu’ils ne se contentent pas de prêcher ! Certes, on ne saurait trop souligner la valeur de la prédication, mais la seule exposition des vérités bibliques ne suffit pas. Il faut avoir un soin tout individuel des âmes ; et dans ce tête-à-tête encore, il ne suffit pas de prêcher, c’est-à-dire de répéter à chacun en particulier la bonne nouvelle de l'Evangile en se confiant en la seule vertu de la Parole : « Das Wort muss es tun ! » Cette confiance ne doit pas être un oreiller de paresse, car la Parole n’agit pas automatiquement, mais par l'intermédiaire des hommes ; et c’est servir cette Parole que de porter les fardeaux les uns des autres, d'encourager, de conseiller, de guider, d’éclairer. Non, la prédication fidèle des vérités évangéliques ne suffit pas, la Bible ne suffit pas, sinon Dieu n’aurait jamais suscité de pasteurs ; traducteurs, imprimeurs, libraires et colporteurs eussent été les seuls ministres de l'Evangile, Il faut, à côté de la prédication, cette action maternelle, cette charité de cœur, ces secours spirituels, ces directions, ces lumières, que le pasteur apporte aux âmes troublées, aux consciences incertaines, aux esprits en proie au doute, et dont il cherchera sans doute l’inspiration dans l'Evangile, mais qui sont autre chose qu’une prédication, même individuelle. Cela, c’est l'Evangile vécu plus encore que l'Evangile prêché ; c’est l’âme arrachée à sa solitude spirituelle, à sa raideur revêche ou à son découragement ; c’est le pasteur se mettant en quelque sorte lui-même sous le joug des fardeaux, des difficultés, des aridités, des tentations et des doutes, pour mieux comprendre et pour mieux aider. La direction spirituelle qui peut, dans certains cas, devenir une forme de l’autoritarisme clérical, est, au contraire, dans son principe, une des plus hautes manifestations de la charité chrétienne.
Certes, un tel ministère est singulièrement difficile ; la prédication tout objective des vérités de l'Evangile est une tâche autrement simple et qui nous engage bien moins, car, quand il s’agit d’aider, de conseiller, de conduire une âme à
travers les étapes d’une vie chrétienne semée d'obstacles et d’embûches, il y faut ce que les auteurs catholiques appellent la science, une science non point livresque, mais « fille de l’oraison », comme le disait Bérulle, une science faite de ce tact, de ce discernement spirituel que donne l'habitude de la communion avec Dieu, une science qui est un don de l'Esprit.
Voilà pourquoi les bons directeurs sont rares, encore plus rares que les bons prédicateurs ; mais, comme aimait à le dire Calvin, « aucune difficulté ne nous excuse quand il est question de l’honneur de notre Dieu ». Il est vrai que ce ministère de direction exige des dons spéciaux. Nous croyons cependant qu’il y a souvent négligence ou refus chez ceux-là mêmes qui seraient qualifiés pour cette tâche, soit pour des raisons théoriques dont nous avons essayé de montrer l’inconsistance, soit par paresse ou par égoïsme ; car, de tous les travaux du ministère évangélique, il n’en est pas de plus épuisant et où il faille donner davantage de la substance même de son âme.
D’autres se refusent à ce ministère à cause des dangers auxquels il expose à la fois le directeur et le dirigé ; ils craignent l’orgueil, l’esprit de domination ; ils redoutent les maladresses de ces directeurs qui, dit saint Jean de la Croix, « ne savent que frapper à grands coups de marteau, comme le forgeron sur l’enclume » (1), ou encore de ces directeurs touche-à-tout, qui entrent dans les détails les plus minutieux et les plus inutiles et n’entendent rien laisser en dehors de leur contrôle. Ils savent les dégâts que peut produire l’attachement personnel au directeur, attachement qu’il est parfois difficile d'empêcher, et, d’autre part, la tentation qui pousse le directeur à s’attacher des cœurs qu’il devrait porter uniquement à aimer Dieu. Ils pèsent le mal que l’on peut faire en dirigeant une âme par esprit de système, soit en l’engageant sur des voies qui ne sont pas les siennes, soit en la maintenant, par prudence exagérée, dans une spiritualité terre-à-terre, soit en la poussant trop vite sur des sommets de vie mystique pour lesquels elle n’est point préparée, au risque de beaucoup d'illusions, et même de chutes lamentables. Parfois, le danger sera pour un directeur de chercher inconsciemment à conformer une âme à lui plutôt qu’à Dieu, à lui imposer ses propres expériences i ses propres conceptions, et cette âme, au bout du compte, n’aura
(1) La vive flamme d'amour, str. IN, vers. 3,
fait qu’un chemin illusoire. D’autres objectent le temps que prend la direction et jugent que, « si l’on doit laisser quatrevingt-dix-neuf justes pour un pécheur, on ne peut pas toujours abandonner quatre-vingt-dix-neuf pécheurs pour un juste ! » (1).
On pourrait écrire ainsi tout un chapitre sur les dangers de la direction. On pourrait, en revanche, en écrire un autre, tout aussi documenté, sur les bienfaits de la direction. Qu'il y ait là un ministère périlleux, plein d’embüches et de tentations, nous le reconnaissons sans peine ; mais qu'il faille y renoncer à cause de ces difficultés et de ces dangers, c’est ce que nous contestons absolument. Tout est périlleux dans le ministère pastoral, et c’est là ce qui en fait la tragique grandeur, c’est la rançon de sa dignité même : il a pour objet, non point des choses, et pas seulement des intelligences, mais des âmes, et la moindre de ses démarches, parce qu’elle peut être « odeur de vie », pour parler avec l’apôtre, peut être aussi < odeur de mort », et tout d’abord pour le pasteur lui-même.
Mais, si le propre de toute vie spirituelle est de côtoyer des abîmes, notre responsabilité pastorale n’en est pas moins engagée : le ministère de direction fait partie de notre charge. Comment résister, d’autre part, à l’appel douloureux de tant d’âmes à qui ne peut suffire leur splendide isolement ?
Nous avons lu l’aveu émouvant d’une femme, attirée par le mystère du grand Christ en croix qu’elle contemplait chaque jour, et devant lequel, parfois, elle s’arrêtait, Sa plainte traduit la détresse et l’amertume de bien des âmes :
« Je sens le poids des jours passés voués aux tâches épuisantes, je sens le poids du jour qui vient, et, sous le fardeau des labeurs où tant de forces se dispersent, je sens tout le poids de la vie. D’instinct, je me suis appuyée à cette grille, là, au bas de cette montée que je gravis tous les matins. La grille ronde entoure une croix immense et en défend l’approche, croix de bronze vert, où le corps déchiré semble saigner par les traînées plus pâles où coulent les oxydations diluées par les pluies d’automne.
« Je suis là comme une des femmes douloureuses du Calvaire.
« Mais une barrière me sépare du Crucifié. » (2).
() M. Cacxac : Les lettres spirituelles en France, t. II, p. 254. (2) J. Gazzy : La femme chez les garcons, Payot, 1919, pp. 266-267.
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Combien d’âmes ressemblent à cette âme ! Et quel privilège de pouvoir prendre par la main ceux qui souffrent, ceux qui cherchent, ceux qui doutent, de leur faire entrevoir la porte, encore invisible à leurs yeux, que leur a ménagée la grâce à travers la barrière qui les arrête, de les amener peutêtre à reconnaître que cette barrière est illusoire, qu’elle n'existe que dans leur imagination et que Celui qui les cherche plus encore qu’elles ne le cherchent l’a déjà brisée ! Dans certains cas, il conviendra de leur faire comprendre que cette barrière consiste dans une attitude coupable, qu’il leur appartient dès lors de la renverser de leurs propres mains ; puis, dans la mesure où un secours humain peut le faire, les conduire dans l’intimité du Crucifié, qui est aussi le Vivant de Pâques, les soutenir d'étape en étape sur le chemin d’une vie chrétienne, tel nous apparaît, dans sa grandeur et dans sa beauté, le ministère de la direction spirituelle. Le délaisser serait, pour une Eglise, plus encore qu’un affaiblissement : un reniement.
Vu :
Clermont-Ferrand, le 16 décembre 1939,
Le Rapporteur :
FERNAND MÉNÉGOZ.
Vu :
Clermont-Ferrand, le 21 décembre 1929,
Le Doyen de la Faculté, Président de la soutenance :
H. STROHL.
Vu et permis d'imprimer :
Clermont-Ferrand, le 15 janvier 1940, Le Recteur de l'Académie de Strasbourg, Président du Conseil de l’Université :
A. TERRACHER.
Index des noms propres
Pour les indications bibliographiques (ouvrages et auteurs) se reporier aux nntes au bas des pages. Les noms propres cités ici sont ceux qui se trouvent dans le texte.
A ABÉLARD, p. 174.
ApaMm, 292, AGNEL Soie re D) 110:
AMIEL (F.), ANANIAS, DE te 124, 126.