‹ Direction Spirituelle et Protestantisme: Étude Sur La Légitimité D'une Direction ProtestanteChapitre 7 sur 43 · DIEM · texte numérisé non relu

DIEM

COMTEEDIm LS ATEN) (3) II Tim. Il, 4.

(4) I Tim. VI, 9-11.

(5) I Tim, V, 23.

le droit de manger des viandes provenant des sacrifices païens. Pour des chrétiens encore mal détachés de leurs anciennes croyances, manger de la viande solennellement consacrée aux idoles, n’était-ce pas communier avec le démon, n’était-ce pas une sorte de Sainte-Cène idolâtre ? Et les uns disaient qu’il fallait s'abstenir, les autres, que manger de cette viande était chose indifférente, Saint Paul était de l’avis de ces derniers. Il ne saurait y avoir de communion avec des idoles qui n'existent pas. Cependant la charité passe avant même la liberté chrétienne, et il vaut infiniment mieux s'abstenir que de scandaliser l’âme d’un frère « pour lequel Christ est mort ».

Jamais homme ne fut plus libre que saint Paul, lui qui disait du chrétien que tout est à lui. Jamais homme ne fut plus dégagé que lui des préjugés, des étroitesses, des scrupules qui paralysent. Et cependant, quel respect, quelle condescendance pour les faibles ! « Si un aliment scandalise mon frère, je ne mangerai jamais de viande. » C’est bien là l’attitude de celui qui ne mettait rien au-dessus de la charité.

On a contesté la sagesse du principe que pose ainsi l’apôtre. Il eût fallu, dit-on, distinguer entre les faibles, et ne pas avoir la même attitude à l’égard d’un faible scrupuleux et sincère qui cherche loyalement la vérité et un faible têtu qui tend à ériger en dogme sa faiblesse et ses conceptions bornées (1). On a souligné toutes les étroitesses que cette « faiblesse » a fait parfois triompher dans l'Eglise, de par la crainte qu’éprouvaient les forts à causer du scandale : dimanches funèbres, prohibitions des jeux de cartes, du théâtre, ostracisme des acteurs, anathème prononcé sur la critique biblique, etc. (2).

() K. E. Kirk : Conscience and its problems, p. 172. Les Réformateurs faisaient une distinction analogue entre ceux qui sont réellement scandalisés et qu’il faut ménager et ceux qui se prétendent scandalisés et dont il faut savoir vaincre la résistance.

(2) Dans un article sur le silence de Vinet, où se trouve mise en lumière cette crainte de scandaliser qui lui avait toujours fait garder par devers lui une partie de sa pensée, Paul Seippel s’écrie : « Malheur à l’homme par qui le scandale arrive !.. Si quelqu'un scandalisait un de ces petits qui croient en moi, il vaudrait mieux pour lui qu’on suspendît à son cou une meule de moulin et qu’on le jetât dans la mer !.. Dès notre plus jeune âge, on nous a répété sur un ton menaçant ce verset redoutable. I1 a terrorisé notre enfance. À l’âge où j'avais des culottes courtes, je me souviens que je faisais un détour quand j’apercevais une vieille meule, plus haute que moi, abandonnée contre le mur d’un moulin. Je craignais qu’on ne me l’attachât au cou. Je me demandais comment on s’y prendrait et si on chercheraïit peut-être à faire passer ma tête par le trou du milieu. Le scandale, voilà ce qu’il faut éviter à

tout prix. Nous sommes libres, oui, parfaitement, à condition de ne scan-

Heureusement, remarque-t-on, quand il s’est agi de la circoncision, Paul ne s’en est pas tenu au principe posé dans l'épitre aux Corinthiens, sans quoi le christianisme ne serait jamais sorti de ses langes judaïques. Peut-être, en effet, conviendrait-il de distinguer entre une attitude inspirée par la charité et une attitude inspirée par la lâcheté. Il peut y avoir quelque faiblesse à ne jamais consentir à scandaliser. Quoi qu’il en soit, Paul fait ici de la direction de conscience, et non pas à l’aventure, mais en appliquant aux cas concrets un principe précis, celui du primat de la charité.

Il y avait encore la question du mariage, Que valait-il mieux ? se marier ou rester célibataire ? Paul affirme ici notre liberté chrétienne. Celui qui se marie ne pèche pas, et dans certains cas le mariage est préférable au célibat. Mais, dans cette question, apparaît nettement le tempérament autoritaire de l’apôtre, qui veut bien laisser les âmes libres, mais qui, de tout le poids de son influence, insiste pour les orienter dans le sens où il penche lui-même. En effet, s’il accorde la liberté de se marier, c’est comme à regret, car le mariage risque de nous distraire de Dieu, il constitue un danger au point de vue religieux : « Celui qui est marié s'inquiète des choses du monde, des moyens de plaire à sa femme. » Le mariage est considéré comme une sorte de remède à la concupiscence (1), mais, en fait, le célibat lui est supérieur. Il est vrai ‘que ces conseils semblent motivés par les circonstances. Paul les donne « à cause des temps difficiles qui s’approchent » (2). Si occasionnels soient-ils, ils s’inspirent cependant de principes permanents et manifestent une tendance ascétique indéniable, Aussi la liberté de se marier, accordée comme à regret, est-elle à peine une liberté, quand, pour accentuer encore le poids de son autorité en faveur du célibat, l’apôtre ajoute : « Et moi aussi, je crois avoir l’Esprit de Dieu. »

Il y a indéniablement, dans tout ce chapitre, un exemple de direction de conscience, on pourrait presque dire une véritable casuistique sexuelle, dont on peut penser ce que l’on voudra, mais qui nous apporte la preuve que les apôtres n’hésitaient

daliser personne. Seulement, comme dans notre beau pays on se scandalise de tout et de rien, nous sommes en fait moins libres que ceux qui ne le sont pas. >» Paul SerPrez : Le silence de Vinet, « La Semaine littéraire », 14 novembre 1908, p. 548.

() I Cor. VII 9. Cette conception, qui ne rend pas justice au mariage, se reflète encore dans la Discipline réformée, ch. Kit. art, 14,

(2) I Cor. VII, 26. Paul pense ici aux persécutions que devront subir les chrétiens et tout particulièrement aux calamités qui précéderont et accompagneront la parousie, considérée comme imminente.

pas à trancher, à la lumière de leurs propres expériences et compte tenu des circonstances et des temps où ils vivaient, les situations les plus délicates. Ils le faisaient en cherchant à s'inspirer de l’esprit du Christ, en s’abstenant de légiférer, de ramener les âmes sous le joug d’une nouvelle Loi, sans renoncer cependant à donner des conseils qui, pour beaucoup, devaient avoir la valeur d’un ordre véritable.

Voici encore, toujours dans cettre première épître aux Corinthiens, au chapitre XV, un exemple de ce que nous avons appelé la direction intellectuelle : Quelques fidèles doutaient de la résurrection et limitaient leurs espoirs chrétiens aux seuls horizons terrestres. Paul ne les condamne pas du haut de ses certitudes personnelles ; il ne leur reproche pas leur doute comme un péché ; bien plutôt il l’accueille et essaie de l’exorciser. Il fait appel tout d’abord au témoignage apostolique : la résurrection est un fait, les apôtres ont vu vivant le Christ : c’est là le centre de leur prédication. Or, on sait la puissance du témoignage et l’effet d’une affirmation forte sur des esprits incertains. Ensuite, saint Paul découvre aux Corinthiens les conséquences de leur doute ; c’est toute la foi qui s'écroule avec la croyance à la résurrection. Le matérialisme, dès lors, est seul logique : Mangeons et buvons, car demain nous mourrons ! Enfin, il consent à aborder le problème intellectuel. Il a recours à des analogies pour essayer d'éclairer le mystère de la résurrection : le corps spirituel est une création de Dieu, comme l’est le corps de chaque plante, sorti non moins mystérieusement de la semence jetée en terre. L’apôtre, on le voit, fait appel à la conscience, ‘au cœur tout autant qu’à l’intelligence. Il ne se cantonne pas sur le plan intellectuel, mais, en montrant les conséquences funestes du doute, il prend pied sur un plan autrement vital. Il y a là toute une méthode à la fois de discussion apologétique et de direction intellectuelle.

Prenons un dernier exemple, celui des dons spirituels. Parmi ces dons, il y en avait un qui intéressait tout particulièrement les Corinthiens, c'était le don des langues, la glosso-

lalie (1).

(1) Sur la glossolalie, cf. E. LomsanD : We la glossolalie chez les premiers chrétiens et des phénomènes similaires, Lausanne, 1910. L’auteur s'attache à préciser ce qu'était la glossolalie ; il y voit tantôt des automatismes d’un type pseudo-verbal, tantôt une sorte de chant inarticulé. Sur certaines épidémies modernes de glossolalie, cf. J.-D. Benoîr : Les prophètes huguenots, thèse, Montauban, 1910, et H. Bois : Le Réveil au Pays de Galles, Toulouse, 1906. H. Bois rapproche de la glossolalie le hwyl gallois, Cf. en particulier, pp. 268-303.

Saint Paul envisage la question de son vrai point de vue : l'édification de l'Eglise. Il ne conteste pas la valeur de la glossolalie ; lui-même avoue avoir reçu ce don (1), mais il conseille de prier, de prêcher, de prophétiser en un langage compris de tous. C’est ici, dirons-nous, la direction du bon sens, une direction qui s’applique à tempérer les manifestations d’une émotivité luxuriante, et à engager les âmes sur des voies plus sobres et dépouillées. Ce n’est pas, d’ailleurs, que cette direction du bon sens soit une direction terre-à-terre. Bien au contraire, elle sait s’élever très haut. L’apôtre ne montre-t-il pas à ces âmes exaltées la voie royale, le don par excellence : celui de la charité ? Et c’est le chapitre XIII, où il va jusqu’à dire que parler toutes les langues des hommes et des anges n’est rien sans la charité. Quel conducteur d’âmes a jamais acheminé sur de plus hauts sommets ceux dont il avait la charge ?

Sans nous arrêter plus longtemps aux détails de cette direction spirituelle, attachons-nous à en dégager quelques principes.

1° Remarquons que saint Paul s’adapte aux circonstances, aux besoins, à la mentalité de chacun. Il affirme tout uniment : « Avec les Juifs, j’ai été comme un Juif ; avec ceux qui sont sans Loi comme étant moi-même sans Loi ; j'ai été faible avec les faibles. Je me suis fait tout à tous. » (2). II y aurait dans cet opportunisme non déguisé quelque chose d’inquiétant si nous ne savions par ailleurs les limites qui lui furent toujours assignées. Aux Corinthiens encore, il écrit : « Je vous ai donné du lait, non de la nourriture solide, car vous ne pouviez pas la supporter. » (3). On le voit, saint Paul conduit progressivement les âmes, n’ayant pour toutes ni les mêmes exigences, ni les mêmes instructions ; il discerne leur état spirituel, leur degré de maturité, et y adapte son attitude. Et peu importe qu'il s’agisse de collectivités, le principe est posé qui vaut pour la conduite des individus aussi bien que pour celle des églises. C’est même cette capacité d’adaptation que ses adversaires lui reprochaient ; il y a en lui, disait-on, le oui et le non (4). C’est dire que malgré ses tendances autoritaires et dogmatiques, Paul savait tenir compte des circonstances individuelles, et ne pas parler à tous le même langage.

(1) I Cor. XIV, 18.

(2) I Cor. IX, 20-28.

(3) I Cor. II, 2.

(DATI Cor T7;

Il savait condescendre à la faiblesse des uns, pour les amener à une attitude plus virile, aux préjugés des autres pour les gagner par sa compréhension et sa largeur, aussi longtemps du moins que la conscience n’était pas engagée, car alors, comme il le fit à l’égard de Pierre à Antioche, il savait résister en face (1). Il est frappant, par exemple, de voir comme il essaye de gagner la bienveillance des Athéniens dans son discours de l’Aréopage, si tant est que le discours des Actes puisse être attribué à Paul, ou comme, à en croire encore le livre des Actes, il accepte, pour calmer les appréhensions des Juifs, de se soumettre à certaines prescriptions de la Loi (2). Paul n’est donc pas l’homme qui prononce dans l’abstrait, ou, ce qui revient souvent au même, dans l’absolu ; il suit les âmes pas à pas, dans les différentes étapes de leur développement spirituel. Sa direction, comme celle de tout vrai directeur, est progressive et individuelle.

2° Un autre principe mis en œuvre par l’apôtre, c’est qu'il ne blâme pas sans encourager. Alors même qu'il est obligé d’être sévère, il relève toujours quelque trait dont il puisse se réjouir, quelque sujet de reconnaissance envers Dieu pour les progrès accomplis ; il n’est pas de ces éducateurs austères qui croient de leur devoir de ne souligner que le mal, comme si le bien était chose qui allait de soi et ne méritait aucun éloge; il sait toujours voir le côté lumineux, l’aspect « positif » des hommes et des situations. C’est ainsi que presque toutes ses lettres débutent par une note de reconnaissance et d’encouragement (3). Certes, il connaît parfaitement le point faible de ses églises, et il n’hésite pas à mettre le doigt sur la plaie, mais ici encore, il ne s’appesantit pas sur ce qui va mal. Le plus souvent, il lui suffit de replacer les âmes en présence de leur vocation, en présence du Christ, dans la pensée que d’elles-mêmes elles sentiront ce que leur attitude a d’incompatible avec la foi chrétienne qu’elles professent. Admirable pédagogie qui, au lieu de laisser les âmes repliées sur ellesmêmes et sur leurs fautes, au lieu de les ramener sans cesse par d’inutiles reproches, comme par une sorte de suggestion, à ce qui, en elles, est coupable, dirige au contraire les regards vers celui qui nous fait, certes, sentir notre misère, mais, en même temps, nous en délivre.

De même, il ne procède pas volontiers par défenses,

(4) Gal. I, 11-14.

(2) Actes XXI, 17-26. ne (3) Philippiens I, 3-5 ; I Cor. I, 4-9 ; Ephésiens I, 15-16,

comme la Loi juive, ou même le Décalogue. Il replace devant les âmes l'idéal, le Christ, comptant moins sur l'interdiction qu’il pourrait formuler que sur l'attrait du Christ. Si le Christ devient le centre vivant d’une âme, et dans la mesure où il le devient, bien des hésitations s’enfuient d’elles-mêmes comme s’enfuient les oiseaux de nuit quand, au matin, le soleil se lève. Il n’y a qu’à évoquer ici, sans entrer dans le détail des textes, tous les passages où l’apôtre parle du Christ, de la vie en Christ, de la contemplation du Christ, de l’imitation du Christ, de la communion à ses souffrances, de la vie du Christ en nous. C’est vers le Christ que, sans cesse, et de mille manières, l’apôtre dirige les regards. Sa direction est positive, en ceci surtout qu’elle est essentiellement christocentrique.

8° Nous sommes amenés par là à relever un troisième aspect de la direction paulinienne : elle n’a rien de légaliste, rien de pharisaïque. Paul n’enferme pas les âmes dans des règles toutes faites, étroites et minutieuses, où elles pourraient se sentir à l’aise et rassurées, mais qui les laisseraient spirituellement mineures. Le plus souvent, plutôt qu'il ne résout des cas concrets, il pose des principes, laissant à chacun le soin d’en faire l’application pour ce qui le concerne, en mettant en œuvre sa réflexion et sa conscience. Ecoutez-le exhortant les Corinthiens à pratiquer le détachement des choses temporelles, sans exclure même un certain ascétisme : « Que ceux qui pleurent soient comme s'ils ne pleuraient pas ; ceux qui sont dans la joie comme s'ils n’étaient pas dans la joie ; ceux qui achètent comme s’ils ne possédaient pas, ceux qui usent de ce monde comme s'ils n’en usaient pas ! » (1). Il ne dicte pas de loi ; il pose un grand principe spirituel, qui doit dominer la vie entière et tous les actes de la vie : vivre dans le monde avec un autre esprit que celui du monde, et comme des citoyens des cieux, car « la figure de ce monde passe » ; et que vaut un bonheur qui n’est pas éternel ?

La même méthode se laisse reconnaître à propos de la générosité du chrétien. Paul organise avec un soin méticuleux la collecte en faveur de l’église de Jérusalem, et il exhorte les Corinthiens à donner libéralement, mais il se garde bien d’imposer une règle, d'indiquer un pourcentage, de proposer une « cible >, ce qui est toujours, en même temps, poser une limite. Il ne parle pas de la dîime, en honneur chez les Israéli-

(4) I Cor. VII, 30-31.

tes. Rien de tout cela. Chacun doit examiner Jui-même, devant Dieu, ce qu’il est appelé à donner. « Que chacun donne, écritil, comme il l’a résolu dans son cœur, sans ltristesse, ni contrainte. » Seulement il rappelle aux Corinthiens le sacrifice du Christ, source et mobile de toute générosité chrétienne. Bien plus, il leur cite l'exemple même de Dieu, donnant son Fils ; et cette évocation fait jaillir de son cœur l’action de grâces : « Grâces soient rendues à Dieu pour son don ineffable ! » Puis il laisse à la conscience et à l’amour de chacun le soin de décider sous l'inspiration du sacrifice de Jésus et du don de Dieu, demandant simplement aux Corinthiens que leur libéralité soit vraiment une libéralité, et non pas un acte déguisé d’avarice (1). Quelle sagesse et quel tact ! Mais, en même temps, quelle force persuasive ! En vérité, il eût été beaucoup plus agréable et moins gênant de s’entendre fixer un chiffre, si élevé fût-il, que d’être ainsi laissé seul avec sa conscience et devant Dieu, sous l'inspiration de celui qui a tout donné, et sa vie même, dans son amour pour ses frères.

Aucun légalisme, on le voit, en tout cela ; car Paul n’entend pas se substituer aux consciences, ce qui est le grand danger de toute direction ; encore moins veut-il dominer sur les consciences, ce qui est la grande tentation du directeur. Toute son ambition est de former des consciences, aussi fait-il appel à la réflexion personnelle, poursuivie à la lumière du Christ. Pour lui, en effet, la vie chrétienne n’est pas un code de devoirs ; le chrétien n’est pas en possession d’une carte de l’océan sur lequel il lui faut naviguer, carte tenue à jour, où tous les récifs, tous les écueils seraient indiqués, où sa navigation serait dessinée d’un trait ferme. Le christianisme ne consiste pas en ordonnances concernant la nourriture et le vêtement, l’utilisation des loisirs ou de la fortune ; il est à chaque instant comme une découverte, une invention de devoirs nouveaux, de générosités nouvelles, de témoignages d’amour nouveaux. La morale chrétienne est avant tout, pour lui, une morale de l'inspiration : c’est le Christ qui dirige, qui conduit, c’est lui, disait saint Paul, qui vit en nous ; à chaque instant, c’est lui qui nous inspire.

4° Signalons un dernier trait de cette direction spirituelle de l’apôtre : la place qu'y tient l'Eglise. Toute la conduite individuelle du chrétien doit être subordonnée à l'utilité commune, à l'édification du corps de Christ.

(4) II Cor. VIII et IX,

Il pouvait, en effet, y avoir un danger à cette libre inspiration de l’individu, à cette souveraineté de l'Esprit, en dehors de toute codification morale, chacun ne relevant en définitive que de sa propre inspiration personnelle, incontrôlable aux autres. Mais un grand principe domine tout : celui de l'Eglise et de son édification, celui de l’utilité commune, utilité qu'il ne faut point entendre dans un sens matériellement utilitaire, mais dans un sens supérieur : ce qui contribue à la cohésion et à la vie spirituelle de l'Eglise.

Saint Paul insiste avec force sur cette nécessité de tout subordonner au service des autres, fût-ce notre propre inspiration : « Tout est permis, mais tout n’est pas utile, écrit-il, tout est permis, mais tout n’édifie pas. » Il revient à plusieurs reprises sur l’image du corps et des membres. Chaque membre ne saurait avoir sa vie propre, indépendante de l’ensemble ; il participe à la vie commune ; or, « nous sommes membres les uns des autres ». (1). Et saint Paul insiste : « Que tout se fasse pour l'édification de l'Eglise ! »

Là où d’autres auraient considéré comme un triomphe d'obtenir, fût-ce à coup d’autorité personnelle, une obéissance rigoureuse à quelques règles précises, et d'établir une codification morale, Paul, lui, en arrive à déclarer que Dieu veut quelque chose de plus que nos obéissances à des lois morales ou religieuses, et que toutes les œuvres, toutes les capacités, tous les charismes même, sont choses inopérantes et vaines aussi longtemps qu’ils ne sont pas rapportés à l'Eglise, inspirés et dominés par l’amour.

Ainsi, l’apôtre donne des exemples concrets de direction spirituelle. En même temps, il pose le principe d’une direction sage, qui sait respecter la liberté des consciences, qui éduque sans asservir. On a pu dire de lui qu’il fut « un des plus grands casuistes du monde ». (Nous préférons dire : un des plus grands directeurs spirituels). « Peu ont réussi à tenir, comme lui, la balance égale entre le principe de rigueur et le principe de liberté, entre le conservatisme et le progrès. » (2). Il fut, comme on l’a dit de Calvin, un incomparable éducateur des consciences.

ES

(1) Romains XIL 5 ; I Cor. XII, 12 et ss.

(2) K. E. Kirk : Conscience. and its problems, p. 174.

CARACTÉRISTIQUES ET FONDEMENTS BIBLIQUES vil

Il est inutile, à notre propos, d’examiner les autres lettres du Nouveau Testament. Il suffit de l'exemple de Jésus et de celui de Paul, pour pouvoir répondre à la question que nous posions au début : La direction spirituelle est-elle biblique ?

Il nous paraît que l’attitude première de M. Barth, rameuant toute la Bible à la seule question que Dieu pose à l’homme, est par trop étroite. « Que pouvons-nous bien faire de l’exemple et de l’enseignement de Jésus dans la vie pratique ? » demande-t-il. Sans doute, l'Evangile est essentiellement la bonne nouvelle de l’amour de Dieu, un amour qui exige une réponse, et « suivre » Jésus demeure la chose essentielle. Mais tous ne peuvent pas le « suivre » de la même manière ; or, Jésus était trop humain pour se désintéresser de toute question pratique. Il a donné, dans des cas précis, des directions précises ; il a tendu à ceux qui s’adressaient à lui une main secourable ; son attitude envers ceux qui hésitaient ou étaient troublés demeure pour nous un exemple. Si ce sont là les marges de l'Evangile, reconnaissons que ces marges sont singulièrement larges et instructives. Il suffit d’ailleurs qu’elles ne soient pas en contradiction avec le texte même, pour que nous puissions dire que la pratique de la direction spirituelle est légitimée par l’Ecriture, que ce soit par la marge ou par le texte.

Irons-nous d’autre part jusqu’à faire de la Bible le parfait manuel du directeur de conscience ? Dirons-nous que la Bible nous donne la clef de toutes les situations qui peuvent se présenter, et qu’il n’y a qu’à ouvrir et consulter la Bible pour avoir réponse à tout ? Nous ne le croyons pas. Ce ne peut être que par des interprétations plus ou moins allégoriques et de véritables tours de passe-passe exégétiques que l’on retrouve ainsi dans la Bible l’analogue de toutes nos situations et de tous nos problèmes. La Bible pose des principes, nous fournit une inspiration. Ce sont ces principes qu’il s’agit ensuite de mettre en œuvre dans le concret d’une vie, et à moins de considérer la Bible comme un véritable oracle capable de déterminer notre attitude en chaque cas précis, nous avons autre chose à faire que de la consulter paresseusement pour y trouver à l’avance nos chemins tout tracés. Nous avons à faire un travail de méditation, de réflexion et de prière qui, seul, nous permettra de nous diriger aussi chrétiennement qu’il nous est possible dans le dédale inextricable de toutes les solidarités où nous sommes engagés, et d’une manière conforme à notre vocation. C’est là que nous avons vu l’apôtre intervenir pour

guider de ses conseils les âmes hésitantes, pour leur montrer les conséquences impliquées dans les principes, pour les aider à trouver leur route, une route jamais toute tracée d’avance, à travers les tentations, les obstacles et les obscurités qui persistent, du fait de notre humaine condition, alors même que nous avons répondu par une décision fondamentale à la grande question que pose la Bible : accepter ou rejeter la souveraineté de Dieu.

Nous ne dirons pas, malgré ces exemples bibliques et ces principes de direction que notre étude a dégagés, que lon retrouve dans l’Ecriture, d’une manière distincte et précise, tous les aspects de la direction, telle qu’elle s’est développée au cours des siècles. Il y a là des lignes simplement ébauchées qui se prolongeront. Il y a aussi des avertissements, qui tracent à la direction certaines limites, lui imposent certains garde-fous, condamnent par avance certaines de ses déviations. Toutefois, on peut conclure, non seulement que la direction spirituelle, telle que nous avons essayé de la définir et de la caractériser, n’est pas contraire à l'Evangile, maïs encore qu’elle est dans l'esprit de l'Evangile, qu’elle est non pas une innovation douteuse, mais un développement normal et légitime, puisqu’elle peut se réclamer de l’exemple de Jésus et de celui des apôtres.

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