‹ Disciples et successeurs de Theophile de Viau (volume 2)Chapitre 16 sur 93 · LA VIE DE DEIIÉNAULT XVII · texte numérisé non relu

LA VIE DE DEIIÉNAULT XVII

Oronle tlonl le sort lai^oiL tanl d'envieux, Oronte qui seml)loit le favori des Cieux, Oronte idolâtré de la foule importune, Oronte dont le cœur surpasse la Fortune, Oronle le premier entre les g-énéreux.

(Jronte, vostre Oronle enfin est mal-heureux ! Parlez en sa faveur, et quand Tinjuste Envie, Ternit d'un noir venin le lustre de sa vie, Quand le lasche intérest, qui s'accommode au temps, Appelle ses vertus des deffauts étlatans, Quand la foible amitié, douteuse, chancelante, N'en parle qu'à l'oreille et d'une voix tremblante; Chantez comme autres-fois avec la mesmc ardeur. Ce qu'il aura toujours de constante grandeur, Opposez vos Concerts aux vains bruits de l'orage, Et d'un Roy magnanime appaisez le courage.

Après avoir exalté la générosité de Fouquet, rappelé la hauteur de ses vues, la correction de sa gestion des finances du royaume?), Dehénault le montre indifférent aux richesses, ne s'en servant que pour le bien public, dans la seule espérance d'être récompensé par son roi :

Celuy dont vous plaignez le sort infortuné. Vous l'avez veu cent fois d'honneurs environné, Qui vous tendoit la main, et prévenant vos plaintes, Soulageoit les douleurs dont vous estiez atteintes. D'un cœur né pour la gloire, et pour les beaux desseins, Il chercha le mérite entre tous les humains. Quel Art un peu fameux, quel Nom un peu sublime N'a reçeu quelques fois des fruits de son estime? Que n'a point embrassé sa générosité, Esprit, sçavoir, valeur, sagesse ou piété? Et qu'a-t'on vu de grand, et de noble, et d'aimable, Qui n'ait trouvé sans cesse Oronte favorable? Jamais les mal-heureux implorans son secours Ne furent rebutez d'un insolent discours; Amy de la raison, et touché de ses charmes, Il ne la veid jamais qu'il ne rendist les armes ; Jamais il ne quita la douce Humanité, La modeste Pudeur, et la sage Equité.

A ses yeux, ce n'est point au Peuple déjuger le Surintendant : les héros tels que lui peuvent sortir de la route commune pour le bien de leur Prince et, quand le succès couronne leurs

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desseins, ils sont des <( siècles suivants la juste idolâtrie », c'est ce à quoi aspirait Fouquet :

Mais les discours du Peuple, et le bruil de la France, Admirant son malheur condamnent sa prudence ! Esprits nez de la terre, à la terre attachez, Qui ne connoissez rien que ce que vous touchez, Je vous voy sans dépit, ainsi que sans envie Suivi'e les sentimeiis qui reiglent vostre vie; Suivez-les, Dieu le veut, et c'est vostre repos ! Mais ce n'est point à vous à juger des Héros : Vous les connoissez mal, et vostre âme flotanlc, En croit aveuglement une aveugle inconstante.

Quand un de ces Héros vient la terre honorer. Je ne sçay quoy de grand prend soin de l'inspirer; Je ne sçav quoy l'eslève au dessus de luy-mesme : Une chaisne fatale, une force supresme.

Un charme tout puissant, un généreux poison, Le force à mcspriser la vulgaire raison, Et desdaignant d'aller par la route commune, Il hazarde cent fois César et sa fortune : Puis quand un beau succez couronne ses desseins, 11 est l'estounement, et l'amour des humains, La gloire de ses jours, l'honneur de sa Patrie, Et des siècles suivans la juste idolâtrie.

Par ce chemin si noble et si peu fréquenté, Oronte n'aspiroit qu'à l'immortalité :

Le Destin l'avoit mis au milieu des richesses. Mais jamais de son cœur il ne les fit maistresses. Il n'imita jamais ces avares mortels, A qui nostre sottise eslève des autels. Ces âmes du commun, ou basses, ou prudentes. Pareilles aux Fourmis, grosses, noires, rampantes. Que le peuple Indien admire sur ses bords. Entassant et gardant les précieux thrésors, Sans avoir autre objet, ô fureur sans seconde! Que de les desrober à l'usage du monde.

D'un esprit eslevé, négligeant l'avenir, 11 toucha les thrésors, mais sans les retenir, Il en fut le canal, c'est tout ce qu'on peut dire. Pour les rendre aussi-tost à tout ce vaste Empire : Pensant à soutenir l'indigente vertu, A relever partout le mérite abattu, A l'éclat des beaux Arts, à l'honneur de la France, Il ne se réserva que la seule espérance, Espérance fondée en son cœur, en sa foy. En son rare génie, aux boutez de son Roy.

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Cette espérance de Fouquet a été déçue et si Dehénault n'ose dire à Louis XIV qu'il se trompe, il n'en fait pas moins un chaleureux appel à sa clémence :

Mais son Roy Jie le voit que dun œil de colère ! Je me tais, et je s^çay que je n'ay qu'à me taire; Le Ciel qui fait les Rois leur monstre leur devoir, Leur donne sa lumière, ainsi que son pouvoir.

Sag^e Roy, Juste Roy, Grand Roy, Roy véritable, S'il a pu vous desplaire, Oronle est trop coupable : Mais si dans son erreur, flaté de vos bontez, n couroit à sa perte, à pas précipitez, S'il n'a pu soupçonner vostre juste colère, S'il brùloit dans le cœur du désir de vous plaire. Si ce cœur noble et franc, d'un zèle abandonné, Tenant tout de vos mains, pour vous eust tout donné, Si de ce zèle ardent il vous servit sans cesse, Pardonnez au pouvoir de l'humaine foiblesse, Qui mesie nos défauts à nos perfections. Et la sagesse mesme aux foies passions.

Il lui représente Dieu prêt à frapper le pécheur, mais pardonnant dès qu'il voit son repentir :

Le Roy de tous les Roys, tout puissant et tout sage, De qui vostre grandeur est la vivante Image, De son Trosne eslevé regardant les Humains, Ne voit rien que d'impur aux œuvres de leurs mains; Tout luy paroist damnable, et digne de l'abysme, Et ses yeux pénétrans ne trouvent rien sans crime. Cent fois dans sa fureur laschant le frein des eaux. Il nous inonderoit de déluges nouveaux, Si son Arc dans le Ciel, constant et variable, Ne luy représentoit sa promesse immuable. Cent fois il hasteroit, hélas trop justement! Le redoutable jour du grand embrazement. S'il pouvoit révoquer comme des Lois humaines Ses Décrets solemnels, et ses Loix souveraines. Par qui devant les Temps, devant Terre ny Mers, Il régloit le destin du changeant Univers. Cent fois, las de souffrir cette race exécrable. Il résout de punir au moins quelque coupable, Il va le perdre enfin, ce pécheur obstiné, Il l'a dit, il le veut : l'Arrest en est donné, La Foudre est en sa main déjà toute allumée, De sa bouche ne sort que flamme et que fumée.

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