X LA FAMILLE DE BLOT
valent signer de Blot, et Gilbert, demandeur, avait seul le droit de signer Blot sans autre adjection. Comme étant l'aîné il gardait les armes pleines de sa famille auxquelles le défendeur Claude devait hisser les étoiles ajoutées par son père « si mieux il n'aymc y mettre aultrc diversité (1) ».
Claude de Chouvigny eut quatre fils dont François, chevalier, seigneur et baron de Blot-l'Églisc, qui épousa, par contrat du 7 mars 1604, Marie Olivier de Leuville, fille de messire Jean Olivier, chevalier, seigneur de Leuville, baron de La Rivière, gentilhomme ordinaire de la Chambre du roi et de dame Suzanne Chabannes de La Palice. Au contrat signèrent comme témoins : Jean Olivier, frère de la mariée, chevalier, seigneur de Leuville, baron de La Rivière, et dame de Laubespine, sa femme (2), Antoine de Villiers, son tuteur, avocat en Parlement, Pierre du Bois, sieur de Fontaine en Touraine, Jean-François de La Guiche, chevalier de Saint-Géran, lieutenant-général pour le Roi au gouvernement du Bourbonnais, Guillaume de Laubespinc, chevalier, seigneur de Châteauneuf, conseiller du Roi en ses conseils d'État et privé. Révérend Père en Dieu, François de La Rochefoucauld, évêque de Clermont en Auvergne, et Jacques de La Rochefoucauld, chevalier, seigneur de Chaumont.Lcs biens qui étaient échus à François de Chouvigny, de ses père et mère devaient être libres de toutes dettes; ils entraient dans la communauté pour 12.000 livres, le domaine était évalué à la somme de 500 livres de rente. Il recevait, en outre, 4.000 livres de rente à prendre sur les châteaux, terres et seigneuries de Blot et dépendances.
(1) Ce procès semble instructif à plusieurs points de vue. Il montre d'abord que l'aîné de la famille voulait porter le nom de la seigneurie principale plutôt que son nom patronymique. Nous avons même constaté que, si elle se vendait ou se perdait, on en transportait quelquefois le nom sur une autre terre, afin de ne pas changer la qualification du seigneur. D'autre part on ne semblait pas tenir au fief qui avait donné à la famille son nom patronymique, s'il existait encore sans avoir une importance suffisante. Dans le cas particulier que nous présentons, nous pouvons estimer que le nom de Blot, par son origine illustre, était fort apprécié de ceux qui le pyossédaient. Remarquons encore que le chef de la famille tenait à signer ce nom tout court sans même lui ajouter une particule, et que cette dernière était réservée à la branche puînée pour marquer qu'elle sortait de la branche principale. Jadis on ne recherchait donc point la particule faussement regardée à notre époque comme un signe de noblesse (Du Broc de Segange, Les Chouvigny de Blot).
(2) Jean Olivier, baron de La Rivière, sieur de Leuville, gentilhomme ordinaire de la Chambre du Roi, et Madeleine de Laubespine, fille de Guillaume de Laubespine, conseiller du roi, chancelier de la reine douairière de France, et de Marie de La Chastre. Contrat de mariage, passé à Paris à l'Hôtel de la reine « douaire » de France, rue des Bons-Enfants, paroisse de Salnt-Eustache, près Saint-Honoré, 31 janvier 1598 (Archives nat.. Insinuations du Chatelet, Y 143, f. 8). — Guillaume de Laubespine constitue procureur pour insinuer le présent contrat de mariage, 13 mars 1604, Jean Olivier, baron de La Rivière..., 28 mars 1604 (Arch. nat., id., id., t. 9 et 9v).
LA VIE DE BLOT XI
De ce mariage naquirent six enfants, dont Blot, notre libertin, qui reçut le prénom de Claude (1), fut l'aîné ; le second, Jean, entra dans la Compagnie de Jésus ; le troisième François, dit le capitaine Montespedon, fut tué au service du Roi ; le quatrième. César, qui devait continuer la branche de Blot-l' Église, épousa en 1644 Claude de La Fayette (elle mourut en 1646 laissant deux filles qui la suivirent bientôt dans la tombe) et ensuite Anne de Brugier de Rochain dont il eut en 1658 un fils Amable (2) ; le cinquième Gilbert, seigneur de Pouzol, gentilhomme de la chambre du roi, et enfin une fille, Guyonne, qui se maria avec Antoine de La Rochebriant.
La vie de Blot.
Nous ignorons tout des premières années de Claude de Chouvigny, seigneur et baron de Blot-l'Église. Il a dû naître en 1605 et faire ses études comme tous les jeunes seigneurs d'alors chez les Jésuites de La Flèche, c'est là qu'il aurait improvisé son premier quatrain :
Quoy que je ne sois pas porté A parler bien dignement du mystère de la Trinité, Si faut-il louer l'acte divin Qui changea l'eau en vin.
Cette petite pièce annonçait le libertin cynique qu'il devait être toute sa vie (3). Blot perdit son père vers 1617 — il avait à peine
(1) Paulin Paris lui a donné à tort le prénom de César (Historiettes de Tcdltmanl).
(2) Amable épousa en premières noces Françoise de Roux de Pontmort, et en secondes noces, Gasparde de Chouvigny, héritière de la branche atnée. Amable réunit les deux seigneuries de Blot-le-Château et de Blot-l'Église.
(3) Blot est cité dans l'article de Diderot « Épicuréisme » de V Encyclopédie dont on a fait tant d'état en ce qui a trait au xvii« siècle. Les « écoles d'épicuréismc » de la rue des Tournelles (Ninon de Lenclos), d'Auteuil (Molière), de Neuilly, d'Anet et du Temple, de Sceaux, sont des créations de l'imagination de Diderot ; il a placé dans les unes et dans les autres des hommes qui n'ont jamais pu en faire partie. Dans l'école des Tournelles (1670) il nomme Des Yveteaux qui était mort en 1649, dans celle d'Auteuil qui lui aurait succédé, Blot mort en 1655, Des Barreaux retiré à Chalon-sur-Saône en 1666 et mort gâteux en 1673, etc.. etc. La vérité, c'est que Diderot appelle « écoles » de simples salons où se rencontraient croyants, sceptiques et libertins et ces salons n'ont jamais ressemblé ni de près ni de loin à des • écoles ».
XII LA VIE DE BLOT
douze ans — et ses humanités n'étaient pas terminées au lendemain de l'ordre d'exil signifié à Théophile de Viau « pour ses vers indignes d'un chrestien tant en croyance qu'en saletez ». Le moment était peu propice aux manifestations impies des écervelés de la Cour, admirateurs du poète de Boussères, et la période qui allait suivre leur réservait la plus désagréable des surprises. Le parti dévot, ému des progrès incessants de l'athéisme, réclamait depuis longtemps une sévère répression ; il décida Garassus à entreprendre une vigoureuse campagne contre le libertinage qu'on estimait personnifié par Théophile. Le Jésuite réussit à entraîner à sa suite le Procureur général. Mathieu Mole se décidait, le 11 juillet 1623, à engager des poursuites contre le chef avéré des libertins ainsi que contre Nicolas Frenicle, Pierre Berthelot et Guillaume CoUetet (1) accusés d'être les auteurs d'un recueil obscène Le Parnasse satyrique dont le contenu était nettement indiqué dans le sixain suivant, du bon Guillaume, placé en tête :
Tout y chevauche, tout y fout, L'on fout en ce livre par tout, Afin que le lecteur n'en doute ; Les odes foutent les sonnets.
Les lignes foutent les feuillets, Les lettres mêmes s' entrefoutent !
La Doctrine curieuse du Père Garassus publiée un mois après l'arrêt du 11 juillet donnait à réfléchir aux « Yvrognets ». La transformation subite et récente de Théophile, de protestant en catholique croyant et pratiquant, provoquait une certaine stupeur chez ses disciples ; chacun d'eux cherchait plutôt à éviter le bûcher qui menaçait de brûler le coryphée des esprits forts, qu'à montrer quelque constance dans la défense de ses idées. La longueur inusitée du procès du poète (2), sa condamnation presque inattendue au bannissement atténuèrent à peine l'impression de terreur qui avait gagné presque tous les athéistes et les demi-athéistes (3). Le jeune Blot, au sortir du collège, n'y a pas
(1) Sur Nicolas Frenicle, Pierre Berthelot et Guillaume Colletet, consulter Le Libertinage au xvii" siècle. Les recueils collectifs de poésies libres et satiriques publiés depuis 1600 jusqu'à la mort de Théophile de Viau, 1914.
(2) Voir le Procès du poète Théophile de Viau, publication intégrale des pièces des Archives nationales, Paris, 1909 ; 2 vol. in-8.
(3) Un simple fait montrera la crainte qu'avaient les libertins de passer pour de« disciples ou des amis de Théophile : Aussitôt après le premier arrêt de 1623, condamnant Théophile par contumace, Des Barreaux et sa famille voulurent elTacer toutes traces des relations de V Illustre débauché avec le poète libertin : Ils firent mutiler les exemplaires restant en librairie de la seconde édition des Œuvres de Théophile qui contenaient l'ode dans laquelle Des Barreaux rappelait
LA VIE DE BLOT XHÏ
échappé ; il a mis pendant quelques années une sourdine à des fantaisies irréligieuses susceptibles d'entraîner de dangereuses conséquences. Entra-t-il en qualité de page dans la maison de Gaston d'Orléans dont la haute situation de sa famille lui ouvrait facilement les portes? N'en fit-il partie, comme c'est probable, que plus tard au titre de gentilhomme ordinaire (1)? On ne sait. Son tour d'esprit gouailleur, satirique, s'attaquant à tout, même aux personnes du rang le plus élevé, ne pouvait que plaire au frère du roi. Ce prince, doté de toutes les séductions de la nature, mais dépourvu de sens moral, parfait élève du comte du Lude (2), sans véritable dignité, entièrement adonné à ses passions et à ses vices, fit bientôt de son gentilhomme ordinaire l'un de ses intimes. Malgré cette faveur, et peut-être à cause d'elle, Blot jugeait son maître à sa juste valeur ; il s'imposa à tel point que, progressivement, ils en vinrent tous deux à se traiter de compère à compagnon. On jugera non seulement de leur familiarité, mais plus encore de leur affinité intellectuelle par la lettre suivante que •Gaston écrivit un jour à " son féal » Blot :
« Nostre féal, j'ay creu, comme homme pieux que je suis devenu depuis peu, estre obligé de vous escrire ces lignes pour vous exhorter à la conversion par l'exemple de Praslin, lequel, ayant toujours mal vescu, s'est conoerty par un accident bien eslrange. C'est qu'estant couché dans un meschant logis près de Guise, la nuit, il luy apparut un homme qui luy tira son rideau, auquel Praslin demanda qui il estait. Il luy respondit : Je suis Charles Gobelin. Et bien ! Charles Gobelin, soit, laisse-moy dormir, dit Praslin. L'autre luy dit : Prie Dieu. Praslin luy dit : Veux-tu que je prie Dieu pour toy? L'autre luy respondit : Non, car je suis damné. Pras-
sa visite à Boussères, en la supprimant ou en la réduisant à dix strophes au lieu de vingt ; en 1626, à l'édition sous cette date, ils firent enlever les feuillets préliminaires ; aussi, après 1626, les éditions parisiennes et rouennaises jusqu'à l'édition Scudéry, 1632, etc., ne donnèrent plus que l'ode tronquée de Des Barreaux (voir Disciples et successeurs de Théophile de Viau : Des Barreaux et Saint-Pavin, 1911, p. 96).
(1) Blot, nommé page de Gaston et depuis son gentilhomme ordinaire (note du Ms. Potocki). — Chouvigny, baron de Blot, qu'on appwloit dans sa jeunesse Blot-l'Esprit fut présenté par l'abbé de La Rivière à Gaston d'Orléans, Il fut d'abord attaché à ce Prince par une charge dans sa maison, et les agrémcns de son esprit l'en firent aimer... (Ms. 15 316). Blot ne figure pas sur l'Etat de la Maison de Gaston d'Orléans de 1627.
(2) Timoléon de Daillon, comte du Lude, mort en 1614, le premier gouverneur de Gaston d'Orléans. Suivant M. Emile Magne, il insinua dans son esprit l'athéisme et le goût de la débauche. Son second gouverneur, le maréchal d'Ornano, y introduisit l'indiscipline, l'esprit de révolte, l'indécision, la lûcheté (Voiture et les origines de l'Hôtel de Rambouillet). — C'est le comte du Lude qui disait dans une débauche où Des Barreaux criailloit : « Oy I pour la veuve de Théophile, il me semble que vous faites un peu bien du bruit •. ( Tallemant, T. I V, p. 16, Des Barreaux. )
XrV LA VIE DE BLOT
lin luy dit : J'en suis bien aise. L'autre luy dit : Tu l'es aussy. Et Praslin luy demanda si l'on brusloit en enfer. L'autre luy dit que non et que Ton estait privé seulement de la veué de Dieu. Sur quoy Praslin luy dit que s'il n'y avoit que cela, il s'y accoutumerait bien. Cependant l'esprit se mit sous sa couverture et commencea à souffler contre Praslin, et Praslin contre luy, puis il luy tira sa couverture. Sur quoy Praslin appella ses valets, lesquels venant au secours, un fust tiré par l'esprit par les jambes à la vache morte dans la cour. Ensuitte de quoy l'esprit battit les palfreniers et parut en figure si hydeuse que deux chevaux s'en desbatirent tant qu'ils en sont morts. Le lendemain, Praslin envoya quérir le curé du village, qui luy dit que, depuis trois mois, il s'estait pendu un nommé Charles Gobelin dans cette maison, et que, depuis, il y revenait des rabateurs. Sur quoy Praslin allast à Nostre Dame de Liesse. Et s'est entièrement converty. Je vous convie à en faire de mesme. Faictes mes baisemains aux dames ». Signé « Gaston ». (1)
Notre libertin accompagnait dans toutes ses escapades nocturnes son maître dont l'esprit était resté un peu page (2) : « On le rencontrait
(1) Bibliothèque de l'Institut. Cette lettre, reproduite par Perrens dans ses Libertins en France au xvii» siècle, est égarée, sinon perdue. Nous aurions voulu en donner le fac-similé, mais il a été impossible de la retrouver.
Voici une autre lettre de Gaston d'Orléans à M. de Chavigny (Léon Bouthillier, comte) du 26 mai 1636 gui donne encore une idée assez exacte du personnage, elle a été publiée par M. Emile Magne : « M. de Chavigny, par la grâce de Dieu, je suis debout hier, mais je m'aide encore du baston, mais cela ne m'empeschera pas de partir d'icy lundy ou mardy au plus tard pour aller rire avec le roy de ma goûte, car par parantaise, je me doute qu'il se moquera un peu de moy selon la charité ordinaire de ceux qui ont ce bougre de mal-là. Dès que je seray à Paris, je prétens faire faire une grande consultation pour ne retomber plus dans ce mal-là. Au reste. Je me resjouis que vous soyés devenu un second Moliise, tirant de l'argent de M. de Bullion qui est plus désiré de ma ISÎaison que l'eau des Israélites. J'ay desjà conté ce miracle à Mons. de Tours qui l'a trouvé bien grand. Au reste vous ne m'aviez pas dit que M. de Tours estoit homme de simples et qu'il avoit un jardin. D a trouvé le mien fort beau et mesme a pris quelque leçon de moy touchant les fleurs. Mais je ne l'ay pas accoutumé aux propos de Bautru, car il fait
réprimande quand on parle de f , mais je l'ay mené à la comédie aujourd'huy
dont il faisoit difficulté. Au reste, j'ay une joye infinie de ce que M. le Cardinal (de Richelieu) me souhaite pour jouer et plus grande de ce qu'il me provoque à une action vicieuse, moy qui avois fait serment de ne jamais jouer. Je me remets à vous de luy faire des comphments de ma part et aussy de dire au roy l'impatience que i'ay destre auprès de luy. Voilà mes complimens sérieux. Pour les autres vous direz à mètre Guillot Résu qu'il est un double et triple vietase de n'avoir pas
envoyé sçavoir de mes nouvelles ». — On verra par l'ElcU particulier (inédit)
de la maison de Gaston de l'année 1646, que nous reproduisons à l'Appendice, les sommes énormes perdues au jeu par le frère du roi.
(2) « Un jour qu'il vit un de ses pages qui dormoit la bouche ouverte, il luy alla
faire un pet dedans. Ce page demy-endormy, cria « Bougre 1 je te ch dans la
gueule. » Monsieur avoit passé outre. IJ demanda à un valet de chambre nommé Du Fresne : « Qu'est-ce qu'il dit? — Il dit. Monseigneur, » dit gravement le valet
de chambre t qu'il ch dans la gueule de Vostre Altesse Royale » (TallemarU :
Historiette de Gaston d'Orléans).
LA VIE DE BLOT
avec sa main dans ses chausses, son chapeau en gloriot et sifflant à son ordinaire (1) ». D'ailleurs il fallait les saillies de celui qu on appelait déjà Blot l'Esprit, ses chansons ordurières et mordantes pour dissiper la mauvaise humeur de Gaston, assez fréquente à la suite de ses excès. En dehors du cercle de « Monsieur », Blot prenait ses amis un peu partout, le plus souvent à sa ressemblance. Citons au hasard : Charles Coypeau Dassoucy, l'Empereur du burlesque, d une renommée plus qu'équivoque, qui fut, paraît-il, son professeur de prosodie (2), Chapelle, l'auteur avec Bachaumont du fameux \oyage, fils adultérin mais légitimé de François Luillier. « au visage chafioin et riant comme Rabelais .., et de Marie Chanut, Jacques Vallée Des Barreaux, l'Illustre débauché, Miton, trésorier des gardes écossaises, grand joueur s'il en fut, le chevalier de Roquelaure, Coulon. Hotman, etc.
Entré trop tard dans la maison de « Monsieur » pour faire partie du fameux « conseil de vauriennerie » que ce dernier avait institue pendant la grossesse de « Madame » (1627) et dont U était le président, le comte de Moret, le Grand Prieur, l'abbé de La Rivière, le Grand monacal et Patris, l'un des Grands vicaires (3), Blot n'en a pas moins tenu son rôle dans toutes les débauches de la Cour de Blois La communauté du verre mettait l'amphytrion et les convives :Blot, le chevalier de Rivière, Patris (4), Saint-Hibal (5), Marigny, etc. sur un pied d'égalité il est vrai momentané. En entendant déchirer Richelieu et ses propres amis, Gaston d'Orléans s'étonnait moins des couplets
(1) Tallemant, T. VII, p. 120. r-v.-~.ii»
(2) D'après la notice de Lefebvre de Saint-Marc sur Chapelle. n\ Voir Bernardin : Tristan L'Hermile, 1895, p. 126.
(4) Nous donnons plus loin une notice très succincte surle chevalier de RiMère et sur Pierre Patris (voir Chansons de divers auteurs). . ^ „♦
On demandait un our au chevalier de Rivière ce que les honnêtes gens deva ent penser de l'autre moidc : « A la vérité, répondit-il. les bruits qui en courent ne
laissent pas d'embarrasser. » . . ^ . j <■- .^^ ,rnri<i^n« irtcc de
Voici le nortrait que Nicolas Goulas, intendant de Gaston d Orléans, trace de PierTe Patris ou Patrix : M. de Patrix avoit aussy l'agrément de "«f ^e "i^'^»;* e i l'appeîdt souvent au petit coucher ; car c'estoit -, -PV^^-^J-^'^'.f/.'rr compagnie, gay. fertile en pensées plaisantes ou nouvelles, faisant ^çs vc'^^ «"" veille, enfm si divertissant qu'il étoil impossible de ne le pas aimer quand 11 vouloit se communiquer et plaire {Mémoires. 1879, T I, P- 13).
(5) Saint-Hibal, Saint-Thibart. Saint-Hibar, Sainl-Tibal («^ ^^^^ .« "J\Xl sicnalt) n'est autre que Henry d'Escxirs de Saint-Bonnet, seigneur de Sam -Hibal C'îs lui q^i dtsait à'ia naissance du fils de BardouviUe . <!-•" J«> ^^^^^^^^^^^^ entraves quand on le baptiseroit. qu'autrement il regimberolt contre 1 eau bénite ..
IPVI LA VIE DE BLOT
qui le visaient et dont il n'ignorait pas la provenance. Si on veut en avoir une idée, voici quelques vers de Blot à son adresse :
D3 tous les Princes de la terre Gaston est le plus malheureux :
Sas armes ne sont que de verre, Ses coups ne sont pas dangereux ; n est vaillant comme fidèle, N'est-ce pas un fort beau modèle (1)?
Couplet.
AIR I
Adieu la Flandre, adieu l'Espagne !
Gaston va se mettre en campagne, Accompagné de son Pédant (2).
Flandre î ta ruine est certaine Par les conseils du confident Et la valeur du capitiane !
Chanson.
AIR I
Que Gaston prétende à l'Histoire, Et le Père Gauffre à la Gloire,
(1) Var : N'est-ce pas un parfait modèle (Ms. 12 666).
(2) Louis Barbier de La Rivière (1595-1670), fils de Antoine Barbier, sieur de La Rivière, commissaire de l'artillerie en Champagne ; régent au collège du Plessis, puis évêque de Cahors ; Pierre Habert, auquel il s'attacha, le présenta à Monsieur ; il devint aumônier de Madame et, plus tard, évêque de Langres. On peut savoir aisément le rôle qu'il joua pendant la Fronde (Paulin Paris, éd. des Historiettes de Tallemant des Réaux, T. II, p. 98).
La copie du Testament de Louis Barbier de la Rivière, évêque de Langres, se lit dans le registre Y 217, f. 474 des Insinuations du Chatelet aux Archives nal., il est daté du 15 janvier 1655. On le trouvera à l'Appendice.
Louis Barbier aurait, dit-on, légué une somme de cent écus pour son épitaphc (il n'en est pas question dans le testament ci-dessus), La Monnoye fit cependant la suivante :
Cy gist un très grand personnage Qui ne trompa jamais, qui fut toujours fort sage
Qui fut d'un illustre lignage, | Je n'en dirai pas davantage,
Qui posséda mille vertus, C'est trop mehtir pour cent écus.
D'autres épitaphes ont été composés sur la mort de L. Barbier.
LA VIE DE BLOT
La Rivière au cardinalat, Que Condé n'ayme que l'inceste (1) !
Pour moy je n'ayme que le plat, Et me mocque de tout le reste.
L'Histoire avec la Renommée N'est rien que vent et que fumée Pour la Gloire, je n'y croy pas, La Pourpre n'est que bagatelle.
Et l'Inceste ne me plaist pas.
Car ma sœur n'est pas assez belle.
Le couplet suivant diffame la Maison du Prince :
Cette Maison est impudique :
Les Pages s'y br la pique.
Les Gardes f les exempts ;
Pour achever la bougrinière.
On dit que très assurément Guitaut f... en c. La Rallière.
Il faut faire ici la part du grossissement voulu, de l'exagération nécessaire pour scandaliser. Ce croquis est, en effet, contraire à la réalité. Nous en avons le témoignage formel de Jean-Jacques Bouchard qui, notant avec soin ses propres turpitudes pour en conserver le souvenir à la postérité plus de cent ans avant Jean- Jacques Rousseau, ne peut être suspecté de masquer la vérité. Parlant dans son Voyage de Paris à Rome, 1630 (2) d'un jeune page de Gaston d'Orléans qu'il rencontra à Montargis, il dit :
« qu'il n'y avait rien de plus simple et de plus dévot que ce jeune
garçon qui néantmoins avoit été élevé dans une court extrêmement impie et débauchée, surtout pour les garçons; quoyque ce page lui eut affirmé
(1) Louis II, de Bourbon, prince de Condé, était soupçonné d'aimer la duchesse de Longueville, sa sœur. C'est vraisemblablement une calomnie.
(2) Les confessions de J.-J. Bouchard, parisien, souvenirs de son voyage de Paris à Rome en 1630, Paris, Liseux, 1881, p. 88.
Dans son testament du 15 août 1641 (en latin), cet ignoble personnage qui eut cependant d'illustres amis, comme Peiresc, demande cent messes pour le jour même de son décès ; il mourut en 1642. Voilà encore un libertin converti ! — On a encore de Bouchard un Voyage à Naples resté inédit dont le manuscrit est A la bibliothèque de l'Ecole des Beaux-Arts.
XVIII LA VIE DE BLOT
le contraire disant que monsieur d'Orléans défendoit à ses pages de se
leur donnant au reste congé de voir des femmes tant qu'ils voudraient, et quelquefois mesme venant de nuit heurter à la porte de leur chambre, avec cinq ou six garses qu'il enfermait avec eux une heure ou deux ...»
Ce simple rapprochement montre la valeur que les historiens doivent attribuer aux allégations des chansonniers !
Les maîtresses de Gaston ne trouvaient même pas grâce devant Blot et le frère du roi lui manifestait quelquefois son déplaisir des vaudevilles qui les raillaient. Blot niait effrontément en être l'auteur et essayait de jeter les soupçons sur d'autres, mais sans préciser. Un jour Gaston, désirant en avoir le cœur net, insista « De qui donc sont ces couplets ?» — les suivants peut-être sur M™® de Ribaudon — « Ma foy. Monseigneur, » riposta Blot « voulez-vous que je parle naturellement, je crois qu'ils se font tout seuls (1). »
AIR XXXIII
Monsieur dit à la Ribaudon (2) :
« Si tu veux. Belle, nous ferons
Tuton, tuton, tutaine, Tutu,
Et ton mari cocu.
Et ton, ton, ton
Monsieur Ribaudon,
Tant d'autres le font
Tuton, tuton, tutaine. »
La Belle luy a respondu :
'( Vous estes un beau Lanturlu,
Tuton, tirton, tutaine, Tutu,
Pour le faire cocu,
Et mon, mon, mon
Monsieur Ribaudon,
Tant d'autres le sont
Tuton, tuton, tutaine. »
(1) Pierre Le Gouz, supplément au Menagiana.
(2) Madame de Ribaudon, native de Tours, en son nom de La Roche, était maistresse de Gaston d'Orléans ; elle en eut un fils qui fut reconnu et qui a passé en Espagne, sous le nom de Charni à la paix des Pyrénées. Il est grand-père du comte de Charni, à présent lieutenant général en Espagne (Ms. 12 666). — D'après Tallemant, Marie de Bragelonne était fille de Jérôme de Bragelonne, doyen de la Cour
LA VIE DE BLOT XIX
A la suite du demi-aveu de Blot, Gaston lui fit notifier de ne plus paraître devant lui. Notre libertin qui relevait d'une sérieuse indisposition apprit, presque aussitôt, qu'un de ses amis ayant parlé de sa convalescence à Gaston en ces termes : « Vous avez pensé perdre un de vos serviteurs », ce dernier lui avait répondu : « Oui, un bien fichu serviteur ». Cette boutade eut le don de mettre Blot en belle humeur, il riposta tout de suite :
Son Altesse me congédie,
C'est le prix de l'avoir servie ;
Depuis dix ans j'ay cet honneur.
Nous devons tous deux nous connaistre.
S'il perd un foutu serviteur,
Ma foy 1 je perds un foutu maistre (1).
puis, craignant d'avoir été trop loin, il en adoucit un peu le ton :
AIR XVIII
Si Monsieur ne veut plus me voir, Si ma présence l'importune, Je n'en suis pas au désespoir, Je n'y fay pas si grand fortune. Ah ! le voilà, ah ! le voicy, Celuy qui n'en prend nul soucy.
Je ne suis point un affronteur, Je ne suis ny fourbe ny traistre ; S'il perd un fichu serviteur, Je perds aussy un fichu maistre.
Ah 1 le voilà, ah I le voicy, Celuy qui n'en a nul soucy.
Ces couplets furent rapportés à Gaston. Bien loin de s'en fâcher, il en plaisanta et convia Blot à une orgie au château de Blois où on les chanta plus de cent fois. Entre la rupture et la réconciliation Blot ayant réfléchi avait traduit son anxiété dans ce quatrain :
des Aides, mort en 1658 ; elle épousa M. de RIbaudon, trésorier de France à Soissons. C'était une femme délicate, dont on parla alors beaucoup, et qui mourut à l'âge de vingt-cinq ans. Scarron la cite dans sa Légende de Bourbon, 1642, et d'autres vaudevilles, non moins piquants, furent encore faits sur elle.
(1) i Blot fit ce couplet sur ce que Gaston lui envoya dire de ne plus paraître devant lui, mais Monsieur le rappela. » (Ms 12 666).
XX LA VIE DE BLOT
Veux-tu sçavoir qui cause ma tristesse, C'est que je n'ay ny feu ny lieu, Je suis un Diable abandonné de Dieu, Et maltraité de maistre et de maistresse (1).
Les incartades de Blot n'étaient pas toujours sans conséquences : L'une d'entre elles avait failli coûter la vie à Voiture. On sait que le poète de l'Hôtel de Rambouillet était aussi attaché à la maison de Gaston d'Orléans. Ce dernier lui avait demandé, après la défaite de Castelnaudary (l^r septembre 1632), d'accompagner en Espagne M. de Fargis chargé de faire des ouvertures au comte d'Olivarès, mission toute de confiance et qui, d'ailleurs, devait échouer. Voiture, n'osant pas s'exposer à traverser la France pour rejoindre Gaston à Bruxelles, s'embarqua à Lisbonne et la fantaisie lui prit de visiter le Maroc; il alla seulement jusqu'à Ceuta. Quand Louis XIII eut pardonné à son frère, celui-ci, de retour en France, reprit sa vie accoutumée. Un jour Voiture entra dans une salle où Gaston festoyait avec plusieurs de ses officiers. Blot l'invita à boire. Sur son refus, il lui jeta un verre à la lête ; Voiture effrayé s'enfuit. On le poursuivit en riant : mais un valet de pied, étourdiment, croyant qu'il avait manqué de respect à son Altesse royale, voulut lui passer son épée au travers du corps. Heureusement Voiture évita le coup. Blot se tira de ce mauvais pas en fredonnant :
AIR XVIII
Quoy ! Voiture, tu dégénère, Sors d'icy, mangrebieu de toi (2), Tu ne vaudras jamais ton père (3) :
Tu ne vends de vin ny n'en bois.
Avant 1644 Blot avait cessé de faire partie de la Maison du Prince, sans pour cela que ses relations avec Gaston fussent devenues moins suivies. Son nom ne figure plus sur les Etats de paiement de ses officiers domestiques de 1644 et 1647 (4). En 1640 il touchait, en dehors des
(1) Ms. Feydeau de Brou.
(2) Var. : Retire-toy, si tu m'en crois.
(3) Le père de Voiture était marchand de vins, lait et autres comestibles à Amiens, rue Saint-Germain à l'enseigne du Chapeau de roses, il fut marguillier de l'église Saint-Germain et échevin de la Ville (voir Emile Magne : Voiture et la origines de l'Hôtel de Rambouillet, 1911).
(4) Blot ne figure pas, en effet, sur l'État de la fin de l'année 1644 ni sur celui, particulier, de 1647.
LA VIE DE BLOI XXI
1.000 livres tournois des gentilshommes servants, une pension cit- 3.000 livres (1). Son caractère indépendant ne lui permettait guère de supporter patiemment la moindre contrainte et, avec l'âge, il était devenu de plus en plus caustique. Blot entendait avoir son francparler, en user, en abuser, sans tenir compte des conséquences. Les caprices, les bouderies de Gaston le laissaient froid, il ne craignait plus les suites de ses colères, il se savait indispensable. Le frère du roi estimait que l'arme terriblement meurtrière que maniait Blot avec une maestria sans pareille le vengeait de ses ennemis qui étaient aussi, le plus souvent il est vrai, ceux du chansonnier. Il tenait à être au premier rang pour les voir frapper cruellement d'autant qu'il ne se faisait pas faute de les lui désigner. Ce plaisir, Gaston le payait, à son tour, de quelques froissements d'amour-propre, mais il était assez philosophe pour se rappeler qu'il n'y a pas de joie sans peine.
Blot, nous l'avons dit, avait perdu son père vers 1617 et celui-ci lui avait légué par préciput le quart de ses biens ;. son grand-père Claude confirmait le 15 mars 1621 « les donations, avantages et libéralités qu'il avait faits précédemment en faveur des enfants de François de Chouvigny, son fils aîné », ajoutant « qu'il nommait lesdits enfants ses héritiers sans qu'ils puissent rien prétendre sur les autres biens qu'il aurait au jour de son décès (1626) (2) », sa mère qui avait rendu ses comptes de tutelle le 31 mars 1620 mourut en 1624 et son
(1) « A messire Claude de Chouvigny, seigneur de Blot-1'Église, l'un des gentilshommes servans de monseigneur le duc d'Orléans et son pensionnaire, la somme de 3.000 livres tournois à luy ordonnée par ledit seigneur par l'estat au vray et particulier cy-devant datte et rendu par ordonnance de mondit seigneur le duc d'Orléans signé Gaston et plus bas Goullas, du visa du seigneur de Villemareuil, surintendant des finances de mon dit seigneur le duc d'Orléans, en datte du xiiii octobre 1640 pour la pension qu'il plaist à mondit seigneur lui donner durant la dite année de ce dit présent compte ainsy qu'il est contenu et déclaré par ladite ordonnance par vertu de laquelle payement a esté faict comptant par ledit présent trésorier-général et comptable, fait audit de Blot de ladite somme de 3.000 livres ainsi que dudit payement il appert par la quittance signée de sa main passée par devant notaires le xxviii octobre 1640 cy rendue avecques ladite ordonnance pour ce en despense ladite somme de 3.000 livres. • {Arch. nat., kk 275, f. l.SS?'^).
Le premier genUlhomrae servant recevait 1.800 Uvres, les autres 1.000 Hvtcs, les gentilshommes ordinaires 1.800 livres {Etal de 1644). Blot avait hérité de son père en 1618 et de sa mère morte en 1624. Le partage des biens de la famUle est détaillé dans un acte de 1639.
(2) Nous pubUons aux Piices justificalivea «on tesUment du 15 mars 16Ï1, avec codicille du 23 octobre 1626.
XXII LA VIE DE BLOT
frère Jean, entré dans la Compagnie de Jésus, en 1626. Enfin le 16 septembre 1639 Blot procédait, d'un commun accord avec ses frères, au partage des biens paternels et maternels : il emportait d'abord le quart de l'actif total de la succession et un quart du restant dont les trois autres étaient recueillis par François, César et Gilbert (1). Entré ainsi en possession de toute sa part de la fortune familiale, Blot donna libre carrière à toutes ses médisances ou à ses calomnies (2), surtout quand la mort de Richelieu et la régence d'Anne d'Autriche l'eurent libéré de toute crainte de représailles.
Il commença par se venger du Grand ministre qui lui avait presque fermé la bouche depuis douze ans :
Le Cardinal est mort, je vous assure, Oh 1 le grand mal pour la race future ! Mais
La présente, je vous jure.
Ne s'en faschera jamais.
Il a vescu d'une vie non commune.
Qui l'a quitté plus tost que la fortune ; Mais Que deviendra sa pécune, Nous ne la verrons jamais.
S'il eust vescu, Gaston de haut mérite. Nous eussions veu renverser la marmite (3); Mais Donnons-Iuy de l'eau bénite, Et qu'on n'en parle jamais.
(1) Pièces justificatives : Partage des biens de leur père et mère entre Claude, François, César et Gilbert de Chovigny.
(2) Scarron fait allusion à la verve de Blot dans sa Légende de Bourbon, 1642 ; voici le texte du Rec. Maurepas, T. XXI, p. 416, et des imprimés :
Belot dont la féconde veine Enfante mille vers sans peine, Et plus souvent sur le champ.
Belot dont la féconde veine Enfante mille vers sans peine. Homme sage, à l'esprit pointu,
Dont enrage Monsieur Clinchamp... Inimitable en l'impromptu
Suivant M. Weiss (Biographie Michaud) « Lancelot, de l'Acad. des Inscriptions, possédait un ms. contenant les poésies attribuées à Blot ».
(3) Var. : Pardonnez-lui, Gaston de haut mérite || Il s'en allait renverser la marmite.
LA VIE DE BLOT
Puis ce fut le tour de la Reine et de Mazarin. Blot les vilipende, les salit, les outrage avec une prolixité féroce. Il est impossible d'aller plus loin ; l'odieux chez lui le dispute à l'obscène. Passe encore pour Mazarin, un étranger, même quand il conseille de l'arquebuser :
Gaston, à la fin je me lasse De tant recommencer la chasse Après m'avoir dit : « Je le tiens 1 » Puis que sans cesse il tourne et ruze, Au lieu de fatiguer nos chiens (1) Je suis d'avis qu'on l'arquebuze.
mais à l'égard d'une femme, d'Anne d'Autriche, la mère du jeune Roi :
Sçavez-vous bien la différence Qu'il y a de son Éminence A feu monsieur le Cardinal (2)?
La response en est toute prête :
L'un conduisoit son animal, Et l'autre monte sur sa beste.
la conduite de Blot est sans excuse, ce couplet fait en 1643 est cependant anodin à côté de tant d'autres 1
Il ignore la pitié. Le neveu de Mazarin, le jeune Mancini est tué à la bataille du faubourg Saint-Antoine (1" juillet 1652), Blot saisit là une occasion de meurtrir le Cardinal dans ses affections les plus chères avec la seule intention de renouveler une accusation ignoble et cent fois ressassée :
Ain x.vvn
Cy-gisl le petit Mancini.
Le neveu de ÎNlazarini !
L'oncle en pleure comme une vache
S'escriant : « Hélas l quel malheur (3) .'
// m'estoit neveu el bardachc.
Et je iaurois mis en faneur. »
(1) Var. Pour ne pas fatiguer nos chiens.
(2) Id. Mon Dieu I la grande dillirence \\ Que l'on wU en son Eminence D'auee le défunt
(3) Id. Il B'escrie: « llélas t quel malheur.
XXIV LA VIE DE BLOT
Le bougre s'adressant au Roy
Luy dit : « Sire, hélas ! plaignez-moi] ;
Auec grand raison je me fasche :
Il fut aux coups sans mon aveu;
Il m' estait neveu et bardache,
Il m'estoit bardache et neveu.
)) // estait beau, il estait doux, Et je i avais dressé pour vous (1).
0 la pitoyable avanture !
Je Vaymois cordialement Selon les lois de la nature, Et je le f autrement. »
Vraiment Mazarin ne connaissait pas la haine ! S'il avait voulu se venger, il aurait trouvé le moyen de se débarrasser de Blot. Il eut si peu la pensée de recourir à cette extrémité qu'il dépêcha à son ennemi le chevalier d'Aubeterre, dans l'espérance, sinon de le détacher de Gaston d'Orléans, tout au moins de le neutraliser par l'offre d'une pension et en y ajoutant ce commentaire « que cela ne lui tiendrait lieu de rien ». Blot accepta la pension. Comme Mazarin oubliait de la payer, notre libertin adressa ce couplet à Aubeterre :
Chevalier, je bois à ton maistre Et c'est par obligation ; Car pour te le faire connaistre.
C'est qu'il m'a donné pension.
La chose ne fut point frivole ; Il m'a bien tenu sa parole, Car le Jean-foutre me dit bien « Cela ne tiendra lieu de rien. »
Le Cardinal s'empresca de tenir sa promesse !
Il n'y a pas un petit événement de cour qui n'ait été l'objet de la satire souvent spirituelle, et toujours piquante de Blot. Il est aussi
(1) Var. : Sire, je vous l'avois nouny || Pour estre vosire faDory.
LA VIE DE BLOT XXV
médisant pour les demoiselles d'honneur d'Anne d'Autriche que pour les futures reines : M"® de Toussy, fille de Louis de Prie, marquis de Toussy — vingt ans à peine — avait été distinguée par le duc d'Enghien, le vainqueur de Rocroy :
Belle Toussy, ton esprit dissimule Le noir soucy qui cause ta langueur ; Dy-nous le secret de ton cœur Et si ton Prince a la force d'Hercule (1) Comme il en a la gloire et la valeur ?
Que vaut cette insinuation? Elle n'empêcha pas mademoiselle de Toussy d'épouser, le 22 novembre 1650, Philippe de La Mothe-Houdancourt, maréchal de France.
Louise-Marie de Gonzague, duchesse de Mantoue, ayant oublié depuis longtemps le beau Cinq-Mars, conspirateur pour l'amour d'elle, décapité à Lyon sur la place des Terreaux le 22 septembre 1642 (2), s'était décidée à accepter le trône de Pologne. Blot, s'il ne réveille pas le passé, se montre tout à fait irrévérencieux dans le portrait qu'il trace de Ladislas :
C'est la princesse Louise (3) Qui va coucher sans chemise Dans les inutiles bras D'un Monarque à barbe grise Dont le lit n'a point de draps.
C'est sa trop maligne estoile Qui la mène à pleine voile
(1) AHusion à ce que le Grand Condé passait pour être plus vaillant sous la bannière de Mars que sous celle de Vénus.
(2) Cinq-Mars n'avait conspiré contre Richelieu que par dépit amoureux sur le refus de ce dernier de ne pas s'opposer à son mariage avec Marie de MantoUc.
(3) Louise-Marie de Gonzague, flllfi de Ciiarles de Gonzague, duc de Nevers, puis de Mantoue, et de Catherine de Lorraine, mariée par procureur avec Ladislas, roi de Pologne, à Paris, dans la chapelle du Palais-Royal, le 6 novembre 1645. Ladislas s'appelait Siglsmond IV» du nom; elle fut couronnée à Cracovle le 16 juillet 1646 et remariée par dispense d'Innocent X avec Jean Casimir, frère de Ladislas, le 30 mal 1649. Celui-ci la quitta pour se faire abbé de Saint-Germain des Prés. Elle mourut à Varsovie le 10 mal 1667.
XXVI LA VIE DE BLOT
Dans un païs de glaçons.
Où l'on n'aura point de toile Pour luy faire des chaussons.
Elle s'en va teste Reyne ; Mais on dit qu'elle est en peine, Et qu'on l'entend souspirer En songeant à la bedaine Du Roy qui doit l'espouser.
Rarement le favori de Gaston est aimable, c'est une exception que ce couplet à Henri de Lorraine, comte d'Harcourt, le cadet à la perle, lo membre de la Confrérie des monosyllabes, l'ami de Saint-Amant :
Amis, buvons à tasse pleine
Au brave cadet de Lorraine
Qui vaut bien mieux que le premier.
Morbleu, je vous le dis à table :
C'est trop peu de Grand Escuyer,
Je voudrois qu'il fut Connestable (1).
Nous pourrions multiplier ces citations, mais dans une note bien difîérente !
Blot ne s'est pas borné à persifïler ses contemporains, à railler son maître Gaston d'Orléans, à traîner dans la boue la Reine et Mazarin, il a semé dans ses chansons ses théories libertines, se moquant en passant des livres saints, de l'Église, du Pape, niant l'immortalité de l'âme, le Paradis « et ses merveilles », etc., et cela sans la moindre périphrase. Ses attaques et ses négations sont brutales et accompagnées de plaisanteries souvent obscènes. Si on rapproche les vers incriminés au procès de Théophile de Viau (2) de ceux de Blot, les premiers apparaîtront comme des peccadilles indignes de fixer l'attention.
Suivant Blot, les religions sont sans importance ; quant à lui, il n'en connaît qu'une, celle du plaisir tel qu'il le comprend : boire et f
(1) Dans d'autres couplets, le comte d'Harcourt est cruellement maltraité.
(2) Dans le T. II du Procès de Théophile, nous avons reproduit les pièces de ce poète visées dans les interrogatoires en imprimant en italique les vers incriminés.
LA VIE DE BLOT XXVII
Cette formule plus concise rappelle celle de Des Barreaux : Estudions nous plus à jouir qu'à connoistre (1), il aurait pu prendre d'ailleurs la devise de ce prince des libertins du xvii^ siècle : Tartara non metuens, non assedatus Olympum (Sans crainte de l'Enfer et sans souci du Ciel) :
Qu'importe que tu sois papiste, Calviniste ou luthérien, Mahométan, anabaptiste (2) Ou de la secte de ton chien.
Boy, f...., et n'ofïcnsc personne :
Ta religion est fort bonne (3).
Il ne croit pas à la Genèse :
Messieurs, encore un mot Avant que je me taise :
Je ne suis pas sy sot De croire à la Genèse.
La vie est une vallée de misère, et tout finit pour l'être après la mort
Ce monde icy n'est que misère.
Et l'autre n'est qu'une chimère.
Bienheureux qui f... et qui boit !
J'y vivray tousjours de la sorte, Priant le bon Dieu qu'ainsi soit Jusqu'à ce qu'un Diable m'emporte.
Enfin, voici sa profession de foi, elle est celle d'un franc athéiste qui tient à le proclamer :
Amis, ma tristesse est profonde, Je ne croy point à l'autre monde.
(1) Sonnet : Mortels, qui vous croyez quand vous venez à naistre ; et aussi le sonnet qui paraphrase celui de Des Yvetcaux : N'estre ni magistrat...
(2) Var. : Ztvinglien, Anabaptiste.
(3) Id. : Bois, l...,ne fais tortà personne \\ . \\ Et ta créance sera bonne (}>ls. 12766).
XXVIII LA VIE DE BLOT
Et celuy-cy ne m'est plus doux.
Enfin, pour vous le faire entendre (1), Si je bu vois comme je f...., Par la morbleu, je m'irois pendre.
Je dis : Fy de ces faces blesmes.
De tous ces prescheurs de Caresmes Qui censurent nos actions !
Si c'est péché que f et boire,
Je veux pour ces deux passions Brusler cent ans en Purgatoire.
Je ne veux ny turban ny chappe.
Je ne croy ny Mufty ny Pape, Par la sang bleu, je suis fort net :
Je ne suis dcrvis ny apostre, Mets un signe à ton cabinet Que je ne croy ny l'un ny l'autre.
Jamais Blot n'eut la pensée de prendre femme, de continuer son nom et sa race, et son genre de vie devait avoir raison de la santé la plus robuste, il a, certes, écourté ses jours. D'autre part, en présence d'une situation politique redevenue normale, sa verve ne pouvait plus s'exercer sans risques sérieux, et il se refusait à en courir ; aussi ne tarda-t-elle pas à s'éteindre. L'année 1654 et le commencement de 1655 ont dû lui paraître tant soit peu moroses. Il meurt chez Gaston, àBlois, au début de mars 1655, laissant comme héritiers ses frères César et Gilbert de Chouvigny (2). Loret lui consacre dans la Muse historique du samedi 13 mars, dix-huit vers,, presque une oraison funèbre :
Blot, Serviteur dudit Gaston, A senty Véfort de Cloton, Qui par un procédé barbare N'épargne non plus i homme rare Que le moindre courtaut, qui n'est, Le plus souvent, qu'un gros benest.
Je ne sçay s il est dans la gloire,
(1) Var. : Pour vous le faire mieux comprendre.
(2) Acte du 24 mars 1655.
LA VIE DE BLOT XXIX
Les Limbes, ou le Purgatoire (Il vaut mieux juger bien que mal) ; Mais si pour être jouial.
D'un cœur vigoureux, franc et brave.
D'une humeur libre et non esclave.
De bon sens et d'esprit pointu.
Et faire des Vers in promptu, On acquiert un rang honorable Dans le Royaume perdurable.
Je voy bien des Gens, aujourd'huy, Qui seraient au-dessous de luy.
Scarron, dans le numéro de ses Epîtres burlesques (1) de la même date, est moins élogieux ; il n'insiste que sur son esprit :
De Blot est mort, cet esprit rare.
Il serait d'âme bien barbare Celuy qui ne pleurerait pas Un si déplorable trespas.
Si ce n'est que tout brancart tombe, J'irais escrire sur sa tombe :
Icy gist le pauvre de Blot Qui fust /'Antipode du sot.
Les deux gazetiers se taisent sur la nature de la maladie à laquelle il succomba ; en tout cas, elle fut de courte durée. Le souhait formé par Blot en bonne santé s'est-il réalisé?
Je ne demande au Seigneur (2),
Pour bonheur, Que d'estre buveur, fouteur, Incrédule et sodomite,
Puis mourir (bis)^ Puis mourir de mort subite !
(1) Les Épttres burlesques de Scarron et d'autres autheurs paraissaient à peu près régulièrement chaque semaine, il y en a 15 de Scarron sur 32 de l'année 1655 : leur éditeur Lesselin en reprit la publication, après un intervalle de huit mois, de 1656 à 1658 sous le titre de Muse de la Cour (voir Les œuvres libertines de Claude Le Petit, Paris, 1918, notice, p. xxii et suivantes).— La Muse de /a Cour est une gazette rarissime, on n'en connaît que trois exemplaires Incomplets, le premier est à la Bibl. nationale, le deuxième à Wolfenbuttel, le troisième dans une collection particulière.
(2) Ce texte est celui du Ms. Potocki, T. 1, p. 512, voici une variante d'autres Mv : Je prie souvent le S^gneur | D'estxe Ivrogae et sodomltft
De bon cœur I Et mourir de mort subite.
XXX LA VIE DE BLOT
C'est peu probable. Si on en croit Chapelle et Bachaumont, Jean Coulon, que Blot avait si cruellement chansonné, aurait raconté aux deux amis les derniers moments du gentilhomme de Gaston d'Orléans :
Ce que fit en mourant nostre pauvre amy Blot, Et ses moindres discours et sa moindre pensée, La douleur nous deffend d'en dire plus d'un mot ; Il fît tout ce qu'il fît d'une âme bien sensée (1).
Ces vers, sous la plume de Chapelle ou sous celle de Bachaumont, ne sont guère énigmatiqucs ; ils corroborent son épitaphe composée par le spirituel bossu Saint-Pavin — jl connaissait Blot mieux que personne
Cij gist un docteur non commun
Qui, peu sçavant et fort habile,
Prescha souvent, jamais à jeun,
Et comprit tout, hors l'Evangile.
En homme sage et bien sensé.
Du présent il a dit merveille;
Du futur ce qu'il a pensé
Ne s'est resvelé qu'à l'oreille ;
Mais chascun tient pour vérité
Que jamais il n'en a douté.
et qui, mieux renseigné, la compléta :
Damon n'est plus. Qu'il eut de charmes.
Que son esprit fut éclairé 1
Après qu'il eut veu son curé.
Il mourut ferme et sans alarmes ;
On fait preuve de sa vertu
Quand on meurt comme on a vécu.
Des Barreaux, plus égoïste, a pleuré moins sur son ami que sur son propre sort, commun hélas ! à tous les humains :
Ce Sarazin est mort, il est mort ce Voiture, Et Blot qui me fut cher de toute ancienneté. Hélas ! ils sont tous trois dedans la sépulture. Qui pourrait l'éviter, dure nécessité?
(1) Voyage d'Encausse faicl par Messieurs Chappelle et Bachaumont, édition Maurice Souriau, 1901, p. 72.
LA VIE DE BLOT XXXI
Je loué le Seigneur, moy, pauvre créature; Tay plus reçu de luy que je rCay mérité, Car je jouis encor des plaisirs de nature Avec indépendance et pleine liberté.
Tay tousjours assez eu le goust des bonnes choses, J'ayme à voir le Soleil et i incarnat des roses; Tay bien de la douleur qu'il me faille périr.
Mais quoy? ma mort estant d'indolence suivie. Je suis fort naturel, je ne veux point mourir ; Mais je compte pour rien d'avoir perdu la vie.
Blot, comme Des Barreaux et Saint-Pavin, a gâché sa vie. Il a été, nous le répétons à dessein en terminant, la victime de l'atmosphère libertine qu'il a respirée pendant son adolescence et du milieu dans lequel il a vécu ; peut-être qu'avec un autre maître que Gaston d'Orléans, il eut été mieux qu'un vulgaire et spirituel viveur. C'est peu cet éloge de Madame de Sévigné et c'est le seul qui convienne aux couplets de Blot : « Ils ont le diable au corps et c'est dommage qu'il y ait tant d'esprit. » (1)
(1) Lettre à madame de Grignan du 1" mal 1671.