LETTRE AU MESME
Depuis longtemps, je Claude que voicy.
Pour vous gaudir en vers nihil feci, Et de gaudir estoit bien peu capable Un malheureux, ou bien un misérable ' A qui malheur entassé sur malheur A bigué joie en amère douleur:
A qui plaisirs ne viennent qu'en litière, Et qui ne fait un brin de chère entière, Qui n'a peu voir un seul heureux moment Suivre celuy de vostre éloignement, Dont maintenant ne vous escriray mie Qu'en lamentant, ainsy que Jérémie, Qui le premier a treuvé la façon De se douloir et dire une chanson.
Qui pitons cas et douloureuse peine Mist le premier sur le ton de Birène Lors qu'on chantoit au bonheur endormy : Où estes-vous, Birène, mon amy^t Pour exprimer l'excès de mon martyre De mots pareils ne conviendroit le dire,
1. C'est une allusion à une célèbre chanson de cette époque dont ce vers était le refrain. Cette chanson exprimait les larmes dOlimpie, abandonnée par Biréne (Orlando Furioso, canto X). L'air s'en retrouve noté, dans la seconde partie, p. i21 de La Pieuse alouette avec son tirelire; le petit cors et plume de nostre alouette sont chansons spirituelles qui luy font prendre son vol.... Valenciennes, 1661.
Si le respect qui doit m'humilier,
N'avoit jugé cet amy familier.
Donc pour tirer ce respect de la gesne
Je vous diray, sans vous nommer Birène,
Laissant n'agir ce respect qu'à demy,
« Où estes- vous, Monsieur et cher Amy?
» En quel pays, en quel lieu de la terre?
» De quelles eaux rincez-vous vostre verre?
» En quelle Eglise oïés-vous le sermon?
» De soubs quel air danse vostre poulmon?
» Quel marchepied supporte vos galoches?
» De quels clochers entendez-vous les cloches?
» Bref, sous quel Ciel, quel air ou quel climat
» Conjuguez-vous amo, amas, arnatf »
Conjugaison plus nécessaire à l'estre
Que de pinter, de dormir ou de paistre,
Lors qu'un objet, par l'organe des sens,
En fait soull'rir les mouvemens pressants,
Qu'une beauté vous inspire dans l'âme
Des vœux de feu et des désirs de llame.
Lors que nos cœurs obsédés par l'amour
Veulent quitter le lieu de leur séjour.
Or, revenons au vostre et que je sçache
Dessoubs quel toit vostre pourpoint se cache;
Mais à quoy sert de me mettre en soucy
Que soïés là puisque je suis iey
Embarrassé dedans ma chacunière.
Où Fortuna me laissa dans l'ornière,
Où je n'ay pas seulement de l'espoir,
Où j'ay des yeux et ne puis vous revoir,
Et que fléaux qui fessent la Provence'
Font tel obstacle à mon impatience.
Que ne voudrois que fussiez en chemin,
De maie peur que vostre parchemin
Ne s'exposast à ce poison funeste
Que Médecins ont appelé la peste;
Si qu'il faudroit pour estre en Languedoc,
Avec seurté mener monsieur Saint-Roc^.
Or ce bon Saint est dans un lieu sans doute.
Dont pour sortir clair- voyant ne voit goutte;
Pour l'en tirer les vœux des bonnes gens.
Tous les exploits que donnent les sergents,
Voire un arrêt nous seroit inutile
Tant Paradis est une bonne ville.
i. Cette lettre est probablcmeul de I6.'i0, et du mois de février : à cette époque la peste était siffualce comme sévissant en Daupliiné cl en Lanffucdor. i. Ce Saint est in\ ocpié jiour se proté^'cr des épidémies.
Où le plaisir attache tellement Qu'aucun ne sort sans bien sçavoir comment; Puis le portier soit qu'on entre ou qu'on sorte Très rarement en ose ouvrir la porte; Le bruit des gonds possible hors de propos Des bienheureux troubleroit le repos; Il en pourroit estre mis à l'amende Et s'exposer à quelque réprimande; Ainsi je crois et crains avec raison Que ne pourrez quitter vostre maison.
"Voilà les maux dont mon âme oppressée Ne peut qu'à peine exprimer la pensée.
Oui, sans mentir, je connois que ce mal De mon burlesque estoulTe le canal; Mes vers en ont pris la mine sévère, Le groin estroit comme Père Macaire^ Gela soit dit sans luy faire d'affront, Carmes et vers la mesme chose sont, Et ne voudrois, Monsieur, pour bonne chose Avoir esté si familier en prose, Mais l'on permet de semblables rébus Et poetis et Pic Piclorihus.
Si pic deux fois en cet endroit j'allègue, C'est que ma Muse estoit tant soit peu bègue : Bien lui a pris de l'estre en cet endroit, Car autrement syllabe en vers faudroit; Vers ont des pieds autant que les chenilles, Faute de pieds on leur met des chevilles : Carmes aussi pieds et chevilles ont.
Mais revenons. Monsieur, à celuy dont Est question, il a pour vous l'estime Qu'on ne sçauroit vous refuser sans crime; En me parlant de vous, son seul abord M'auroit tiré des griffes de la mort, Tant j'ay plaisir de treuver qui me conte De vos bontés le nombre qui surmonte Stellas cœli vel arenas maris, Et la caverne immense des max'is Qui, front cornu portent comme Moïse, Comme Vulcain ou son rival Anchise Et leurs pareils, que prude Antiquité A décorés de cornéicité.
Or Dieu nous gard de telle expérience, Et vous de vers dont la longueur offence,
1. Il est question du Père Macaire à la date de novembre i650 dans le Jourml des Guerres civiles de Dubvisson-Aubenay. C'élail un carme déchaussé « homme en réputation de mérite ».
Et que je sois bœuf, cerf, bouc ou bélier, Plustost que veoir que puissiez oublier
Vostre très.
A iMONSIEUR FOUGQUET, LA VEILLE DES ROYS
Phœbé, pour qui? C'est pour Monsieur Foucquet,
Muse, reprens ta verve et ton caquet,
Prosne cent vers, sois un peu moins rétive,
Inspire-moy, Rondeau, Sonnet, Missive,
Bien peu me chaut quelque ce soit des trois,
Rien ne te force et lu en as le choix.
Ah ! je voy bien que tu ne peux rien faire
Sans le secours de Monseigneur ton Frère*,
Brillant Phœbus, toy que Copernicus
Faisant rouler le liiéâtre des cocus
Rend immobile ainsy qu'une statue,
C'est un menteur ou le Diable me tuë.
Je sçay fort bien où tu vas te coucher
Pour donner tresve au meslier de Cocher;
L'aime Thétis te reçoit dans sa couche,
Moites baisers tu reçois de sa bouche,
Mesme l'on dit que pour la mettre en rut
Elle consent que tu portes ton lut.
Quand je seray comme toy las de boire,
Je te promets d'en escrire l'histoire
D'un styl si haut, si fort, si relevé,
Que l'on croira que ma veine a crevé.
Mais maintenant la pauvre est espuisée,
Fais la grossir de la sainte rosée
Qui te produit, par ces douces vapeurs,
Un beau vallon que cultivent tes Sœurs.
Je ne sçaurois boire de leur Fontaine
Et ce nom seul me maltraite et malmène :
Estre de feu dans ce moite élément
R n'appartient qu'à toy tant seulement.
Mais sans mentir, je t'en croirois indigne
Si tu n'avois au Parnasse une vigne;
C'est de son jus et non pas de son eau
Que je prétends m'eschauffer le cerveau.
Ce suc divin fait produire en mon âme
Des vers de feu et des pensera de llame,
i. François Foucquet, né le 22 juillet 1612, conseiller au Grand-conseil en 1632, et an Farlcnieul en H\Xi, abbé de Sainl-Sover en lh4l, évéque de Bayonnc en 1637, d'Aj,'de en lt)43, de Narbonnc en survivance en 1656, titulaire en 1659 et reiéjjué à AleuçQU eu 1661.
J'en ay tant bu que j'en ay le hocquet.
Laissons Phœbus, revenons à Foucquet :
Rare Monsieur, et si je t'incommode
C'est par ces vers fagotlés à ma mode,
Que tu verras que ton esloignement
Fust de mes jours le plus fascheux moment.
J'ay veu cent fois ma constance abattue
Par ce malheur dont le penser me tue.
Depuis ce temps cent maux mont assailli,
J'en ay l'esprit déconfit et vieilli.
L'on ne dit plus à Vaux' quand on me raille
Que j ay le groin barbouillé de grisaille,
Certainement ou le dit tout de bon.
Moy qui jadis tut plus noir qu'un charbon,
Qui suis plus gris que n'est la cendre esteinte,
J'ay bien raison de former cette plainte;
Chacun me chasse et me dit : « Hors d'icy,
» Vieillard chagrin, triste, morne, transy, »
Et plust au Ciel qu'on m'eust chassé encore
Jusques aux lieux où se lève l'Aurore,
Et que le sort peust permettre en ces lieux
Le doux plaisir de vous voir à mes yeux;
Je reprendrois cette couleur vermeille
Et cet éclat brillant de la bouteille
Qu'on t'apportoit pleine de vin lucquois;
Piteuse mort de son fatal carquois
En décochant une maligne flesche
Dedans le cœur de ton maistre a fait bresche:
Disons pour luy Messe de requiem.
Car Dieu mercy son vin se porte bien ;
Mais le plaisir d'en humer ne me touche :
Estant sans vous, je ne suis qu'une souche;
Osté l'espoir que j'ay de vous revoir.
Rien ne me plaist, rien ne peut m'esmouvoir.
Ah ! que ce bien où je n'ose prétendre
Pour mon malheur se fera bien attendre!
Tous mes amis que je ne nomme pas,
Qu'on peut nommer amis de Gigondas,
Vont languissant dans une mesme attente.
Se peut-il pas qu'un bon démon vous tente?
Que vous soyez encor nostre intendant,
Car maistre Yvon- passe puur curedent;
1. Foucquet lil travailler à Vaux dès 1640, mais les grands travau.t du château ne commencèrent qu'en Ki H.
1'. Pierre Yvon, sieur de Lozicres, le plu.s jeune fils de l'aul Yvon, sieur de La Leu, rilommeau, le Plomb, Saint-Maurice et Lozières, marié à Marie Tallemant, fille de Kranij-ois Tallemant.
Ce Pierre Yvon, conseiller au Parlement le 18 janvier 1630, avait été nommé, en
288 CORRESPONDANTS DK CL. DE CUAULNE
Au nom d'Yvon l'on peut dire sans doute
l'n qui vous quille ou bien un qui vous f...,
Quand je dirois ce mot tout aujourd'huy
Ce ne seroit, sur ma foy. que pour luy.
Telia antienne ou bien telle prière
Convient fort bien à monsieur Sainl-Lozière;
N'en faisons plus commémoration.
Il treuve icy peu de dévotion :
11 se trémousse, il traite el quoy qu'il fasse,
Il ne fait rien que de mauvaise grâce,
Les compliments sont parfois dans l'excez,
VA bien souvent il n'en fait pas assez' :
Considérant ses mœurs et sa personne,
Dans cet employ ce mauvais choix m'estonne,
Voire il me sucre, un autre auroitdit f. ,.,
Mais en ce temps on n'ose dire tout.
Quoy qu'il en soit ou quoy qu'il en puisse estre,
Soïons d'accord que c'est un pauvre prestre'^;
Souhaitons-luy que durant tout cet an
Je n'aye point d'autre aniy que Jourdan ^,
Que la Louvat^ luy soit toujours farouche,
Qu'il ait son cul lorsqu'il voudra sa bouche,
Kl que lîrûlon^ luy coupe son outil.
Amen trois fois, amen, ainsi soit-il.
Le brave Coste*"' enrage, peste, jure,
Le luy nommer, c'est luy faire une injure.
De tous les biens aucun ne nous est doux
Que destre seuls et de parler de vous.
Iti45, intendant de juslice cl de police de Dyiipliiné, à la suite de la disgrâce de Nicolas Foucquet.
Il est longuement question de Pierre Yvon dans ï'Hislorielle de Tallenianl : L,i Leu et Lozières el madame de LaUtne.
i. « Il cajolioit partout el cajolloit d'une façon pitoyable : vous eussiez dit qu'il prononçoit un arrest : il esloit pesant à la main. C'esloit un grand homme tout d'une pièce; jamais liommc n'eut tant de besoing de sacrilier aux Grâces... » (Tallemant).
2. « Il prit tout d'un coup (dans sa jeunesse) le petit collet après s'être fait catholique ; mais il ne porloit point la soutane cl n'avoit point de bénéfices.... Lozières se remet à estudier le latin et se fait recevoir conseiller d'Eglise au Parlement de Paris... (Tallemant).
3. Ce Jourdan ne serait-il pas le père de Gaspard Jourdan, baron de Saint-Lagier, conseiller du roi et trésorier de la Généralité de Provence en 1706?
4. Anne, fille de Jacques Louval, sieur de Barberon, et de Angèle de Ponchon. Mademoiselle de Louval, eut en 1641. avec M. de V'alencin une aventure qui n'aboutit pas A un mariage. En 166i, elle est l'objet d'un quatrain cynique dans une satire contre les dames de Grenoble : Galnnleries fjrenohloises :
Si vos actions sont sans crainte Vos plaibirs seront sans profit, Si d'hazard, vous estes enceinte, C'est plutost d'un doigt que d'un....
5. Jean Déageant, sieur de Hruslon, fils de Gaspard Déageant. Il mourut le {"juillet 1650.